LIVRE XXVI
Depuis les troubles politiques de la famille royale
DE France jusqu'à la restauration de Louis le Débonnaire
(De 829 à 834)
ous savons par ce qui précède que l'empereur Louis devenait père, le 13 octobre 823, d'un fils que lui donnait l'impératrice Judith, et qui fut connu dès sa jeunesse sous le nom de Charles le Chauve, par suite de la perte prématurée de ses cheveux («). Ce jeune prince, né du roi le plus puissant et le plus renommé de l'Europe, n'avait pourtant en perspective aucun héritage, ses frères du premier lit ayant reçu en partage, du vivant de leur père, tout ce que celui-ci pouvait accorder. Ce n'était pas le compte de Judith, qui voulait faire donner à son lîls un apanage. INIais où le prendre? Quelque disposé que parût Louis à condescendre, par une tendresse irréfléchie, aux sollicitations d'une femme aussi adroite que pressante, il n'était pas en son pouvoir de revenir sur les conventions de 817, qui avaient attribué tout le territoire de l'empire aux enfants d'Ermengarde. Cependant il obtint de Lothaire, qui était à la fois associé à l'empire et roi d'Italie depuis
Embarras survenus par la naissance de Charles le Chauve.
[a) V. supra, ad ann. 823.
la mort de Bei'iiard, une partie de la Souabe (1), de la Bavière (2), de la Suisse (3) et du pays des Grisons (4) pour en faire un Etat au jeune prince. Mais Judith trouva cette monarchie trop petite pour son ambition de mère, et supporta difficilement que Pépin d^Aquitaine et Louis le Germanique (5) se refusassent à augmenter en rien la mince dot d'un roi de onze ans. On en était là lorsque, à la fin de 828, on confirma à la diète d'Aix-la-Chapelle la condamnation prononcée quelques mois auparavant contre les comtes Hugues et Mainfroi, accusés, justement ou non, par Bernard de Septimanie d'avoir trahi la cause des
qu"uscftf"'"''' Français dans la dernière guerre d'Espagne. L'état des esprits, partagés alors entre le parti de Judith et celui des princes, qui refusaient de se prêter à ses vues, parut favorable aux deux condamnés pour se venger de Bernard, et ils s'y appliquèrent d'autant plus quand ils virent Pépin lui-même s'exhaler en graves mécontentements sur les concessions faites par son père à des abus plus ou moins vrais de son administration. Pépin se plaignait surtout de
maïeTes?comÏÏI Bernard, qu'il accusait d'envahir les biens du clergé et des particuliers, et de gouverner despotiquement. Nous savons du reste que, sur le premier point, le comte n'était pas absolument exempt de reproche, pas plus en Septimanie qu'en Poitou. Ce qui pourrait y taire croire, c'est que Wala, abbé de Corbie, alors très influent à la cour, se joignit aux plaignants avec beaucoup de leudes et de prélats. Wala était un homme de mérite et d'une grande piété qui aimait autant la solitude de son cloître que d'autres cherchaient à se produire auprès des grands, dont les conseils étaient appréciés des gens de bien, et qui, à cause de sa naissance et de ses talents, avait toujours été un des principaux conseillers de l'empire («). Il n'en fallut pas plus pour exciter le zèle de l'empereur, qui envoya des commis-, saires dans les provinces afin de réformer les abus par les
(a) Paschase Ratbert, Vita Walœ, lib. II, no 15.
mis
mesures jugées nécessaires. On reprit aussi un moyen que nous avons vu déjà employé en 822, à Thionville : ce fut de convoquer, dans le même but, pour Tannée suivante, quatre conciles qui devaient se tenir à la fois à Mayence, à Paris, à Lyon et à Toulouse. Ce dernier nous intéresse surtout.
A titre de suffrasrant de Bordeaux, dont la province devait ^ Pigebrand. évêque
o ' i de Poitiers au concile
se réunir dans la capitale de TAquitaine, Pévêquede Poitiers ''«Toulouse. Sigebrand assista à ce concile, qui se tint, comme les autres, au mois de juin. Nous ne savons quel rôle il y prit, les actes de cette assemblée ne nous étant parvenus que très incomplets Gî) ; mais une question y fut traitée qui nous intéresse pour la connaissance des mœurs du temps, et le cours des discussions, poursuivies à Toulouse et ailleurs, nous révèle des particularités que l'histoire ne doit pas négliger. C'est pourquoi nous nous y arrêterons successivement.
Et d'abord il résulte des lettres adressées à cette occasion b JS Frawe. '*'^'^* par l'empereur aux grands et aux évêques de toute la France en leur annonçant l'envoi de ses commissaires, que de- graves et nombreux fléaux désolaient le pays dans toutes ses parties. Outre les guerres par lesquelles les Bulgares avaient ravagé la Pannonie, les Sarrasins d'Espagne menaçaient toujours la France méridionale ; les dérangements des saisons, amenant alternativement des inondations et des sécheresses, avaient ruiné les récoltes ; la peste et la famine s'en étaient suivies. Un jeûne général piJuTch"rche°?ils avait été ordonné ; l'empereur s'était adressé à ses peuples de la Gaule et des Etats qui en dépendaient pour exhorter à la prière et à la pénitence ; il annonçait les conciles qui allaient se tenir, réclamait la docilité des troupeaux envers les pasteurs, et les adjurait de joindre à la pratique d'un humble repentir un retour sincère à la régularité des mœurs et à l'observance des vertus chrétiennes (t). La piété
(a) Concil. galh, II, 4.64.
(b) La Fontenelle, Rois et ducs d'Aquitaine, p. 167. — Longucval, ad ann.
détourner.
qui s'exhale de cette lettre suffirait à faire juger de la droite intention du prince, et la justifiait déjà des fausses accusations dont il allait être Pobjet. En signalant les affaiblissements des âmes, les négligences morales, causes des châtiments du ciel, il indiquait le but qu'il se proposait de les éloigner . de ses peuples par une sage réforme des désordres et un renouvellement des consciences qui plairait à Dieu et éloignerait ces jCalamités. Malheureusement ces bons sentiments ne suffisaient pas à un souverain. Il eût fallu avec eux la force morale et la prudence dans les affaires qui manquaient trop souvent à Louis, et dont il ne sentait pas assez le besoin.
Méfaits des juifs, Uue autrc qucstiou débattue à Toulouse n'intéressait pas
délestés par leurs . . . , /-^i •
exactions. moius la société tout entière. C était celle de 1 esclavage
imposé par les juifs à des chrétiens qu'ils livraient aux Maures avec leurs femmes et leurs enfants, en retirant de ce honteux [trafic de gros et détestables bénéfices. Cette race d'Israël, égarée, depuis son déicide, sur toutes les plages où l'attire l'envie de s'enrichir, y était justement détestée pour ses perfidies, ses gains illicites et ses rapines incessantes contre les chrétiens, dont elle faisait ses victimes. A Rome, elle payait l'hospitalité des papes de sa haine contre leurs sujets; ailleurs, les juifs commerçants trafiquaient de tout, blasphémaient de Jésus-Christ et des mystères chrétiens, et avaient forcé de porter contre eux des règlements sévères pour réprimer leurs exactions ou leurs injustices. Ils se portaient sur tous les champs de bataille pour y acheter des prisonniers, dont ils faisaient des esclaves quand ils ne les vendaient pas en France, où leur position était bien adoucie par ce qu'on y appelait le servage. Pour adoucir et rectifier de telles mœurs, il n'y avait à employer que le christianisme, parce qu'il les faisait entrer dans les instincts les meilleurs des nations régénérées; mais ils répugnaient souverainement à une religion qui les eût forcés à l'honnêteté civile et à la loyauté dans toutes les affaires de négoce. Le zèle des saints pour leur couver-
sion avait donc toujours échoué (6), et les lois des royaumes qui protégeaient la France n'avaient servi de rien contre leur ténacité ; on en était donc venu à les souffrir par tolérance. Certaines villes comme Metz et Toulouse leur avaient imposé des conditions de surveillance auxquelles ils tendaient toujours à se soustraire. Sous le règne de Louis le Pieux, ils avaient obtenu, contrairement à la législation admise depuis Dagobert, de ne faire baptiser leurs esclaves que de leur consentement, et ils profitaient de cette permission pour enlever les enfants des chrétiens, qu'ils allaient vendre aux mahométans. Cet abus, dont les résultats se généralisaient, souleva l'indignation du clergé, qui signala surtout l'odieux trafic qui l'accompagnait, et l'empereur, trop débonnaire, se sentit obligé d'y opposer une sévérité plus sérieuse. Il fut pourtant assez mal servi en cela, car les juifs, disposant de beaucoup d'argent, gagnaient par des présents considérables les officiers chargés de faire exécuter les décrets, et de grandes dames de la cour allaient même jusqu'à favoriser des femmes juives qui leur procuraient à grands frais des objets de toilette et des bijoux. De sorte qu'à la faveur de ces condescendances criminelles, les Israélites continuaient leurs rapines plus ou moins ostensibles, et en dépit d'écrits éloquents par lesquels saint Agobard de Lyon et plusieurs autres docteurs w dévoilaient les dangers de leurs fourberies et de leur impiété, ils n'en continuaient pas moins à s'enrichir dans l'usure et le commerce des esclaves, qu'ils exportaient au loin, au grand mépris de la religion et de l'humanité (*). Il fut donc décidé à Toulouse que, désormais, pour baptiser les esclaves dont les juifs se trouveraient en possession, on se passerait du consentement de ces étranges maîtres, que d'ailleurs on se chargeait de surveiller quant à l'accomplissement de cette nouvelle loi.
(fl) Cf. Consultatio de Baptismo Judœorum, inier opp. Agobardi, t. 1, p. 98 et 192.
(b) Cf. Longueval, Hist. de l'Eglise gall, IV, 151. — V, 52. — VI, 507. — VII, 128. — VIII, 198. — V. aussi FIcury, Eist. eccL, t. IV, V et VI, passim.
De la condition des PuiscjUG, à CG propos, nous avoDS parlé du servage, il est
serfs à cette époque. ,,..., i i i
bon de voir ici le sens de ce mot et la valeur de la chose qu'il exprime.
Nous avons vu comment, dès le commencement des troubles que les guerres d'invasion avaient apportés dans la Gaule, les nations vaincues étaient pour ainsi dire confisquées, selon les plus anciennes traditions humaines, au profit des vainqueurs, qui emmenaient dans leur pays tout ce qui était valide parmi les prisonniers, et les appliquaient au service de leurs domaines ou aux soins intérieurs de la famille [a). Ce n'était pas en cela que consistait l'injustice : elle n'était même pas dans le droit qu'on s'attribuait de s'approprier la famille de ces prisonniers en plein air, de faire de leurs parents des esclaves-nés. Il fallait nécessairement que ces pauvres enfants fussent astreints à la condition de leurs parents, soit par un besoin môme de leur nature, soit parce que, en leur donnant la liberté, ils n'auraient pas manqué, tôt ou tard, de former dans FEtat un ferment de révolte, provoqué ou secondé par la vue ou le souvenir de leurs pères : on sait ce que fut à Rome la guerre des esclaves conduite par Spartacus. Mais l'injustice avait commencé chez les nations païennes dans le coupable oubli de tout principe d'humanité : on n'y voyait plus dans l'esclave qu'une chose bien plus qu'un homme ; on s'y attribuait le droit de le vendre, de le maltraiter, de le tuer à l'occasion pour une cruelle satisfaction réclamée par la haine ou la colère; de faire à volonté de ces malheureux des gladiateurs destinés à mourir dans les cirques ; en un mot, à ne regarder plus en eux, dés lors qu'ils étaient conquis ou achetés, que des bêtes de somme soumises aux plus rudes corvées, aussi bien que leurs femmes et leurs enfants. C'est là ce que le christianisme n'avait pu admettre. Aussi, chez les peuples de l'Occident, l'esclavage fut aboli par le fait, dés que la religion y fut librement
(a) V. supr., ad ann. 511, t. I, p. 394.
exercée ; on se rappelle comment saint Paul avait réclamé par Onésime les droits de l'humanité rachetée par le Christ C'î), et, sous Tinfluence de FEvangile, Thomme, la femme et Fenfant ne furent assujettis au service de l'homme que moyennant des adoucissements conciliant un tel service avec les sentiments de la nature et les devoirs de la société chrétienne.
Il serait donc injuste de confondre l'esclavage tel que le comment le dms-
lianismeamélioraleur
paganisme l'avait fait et que les infidèles le maintenaient vie sociale. encore, avec le servage tel que le christianisme l'avait fait. Dans l'impossibilité où se trouvait TEurope sous la nouvelle loi de grâce, quand sa constitution naissante lui imposait à la fois des guerres pour se défendre et des travaux de colonisation pour se nourrir, se vêtir et s'abriter, il lui fallait une classe intermédiaire qui ne pouvait prendre les armes pour la protection du pays dont elle ne faisait pas partie en réalité, et qui ne pouvait rester entièrement libre sans exposer la liberté des classes supérieures. Donc, comme les Colons formaient dans les derniers temps de l'Empire romain une classe moyenne entre les hommes libres et les esclaves (O, ce qui en faisait un milieu entre la population libre et dégénérée et la population servile améliorée : ainsi le servage, par cela môme qu'on le tira de l'abjection où l'avait réduit l'esclavage primitif, n'était ni cet esclavage avec ses conditions avilissantes, ni l'entière liberté incompatible alors avec les services qu'il en fallait obtenir. L'affranchissement des esclaves, qu'on pratiquait Kréquence des afchez les Romains en d'assez étroites limites, devint très habituel sous le règne du Christ ; il était fondé sur le principe de la fraternité des âmes rachetées du même Sang Divin, et rien n'est touchant comme les formules d'affranchissement conservées dans Marculfe w, avec les motifs de charité surnaturelle employés pour les autoriser et les
{a) Epist., ad Philemonem.
{b) Giraud, Hist. du droit français au moyen âge, I, 162.
((') Cf. Marculf. formulœ.
franchissemeuls.
rendre plus sacrés devant les hommes. Enfin on alla plus tard jusqu'à faciliter l'affrancliissement par la prescription d'un an et un jour, quand on avait laissé pendant tout ce temps un serf dans l'enceinte d'une ville. C'est que, en effet, c'était là que se trouvaient naturellement les hommes libres; encore parmi ceux-là en était-il un grand nombre dont la liberté n'était pas complète, étant assujettis à une sorte de servitude par des redevances ou obligations qui les classaient parmi les vilains ou les roturiers (7), Ceux-ci commencèrent à s'affranchir lors de la création des communes au ^cii^ siècle, et ils devinrent bourgeois. Les habitants des campagnes y mirent plus de temps et les privilèges devinrent en grande partie les résultats progressifs de la royauté ; les rois de France ayant donné les premiers, et successivement depuis la reine sainte Bathilde, l'exemple de cette générosité salutaire.
Relations des deux Cclui dc CCS concilcs tciius à PaHs traita aussi des rela-
pouvoirs selon le
concile de Paris. tious dcs dcux pouvoirs. Il fît uue justc part à la puissance royale qu'il reconnut dans toutes «ses prérogatives et dans tous ses droits, en priant l'empereur de la restreindre à ce qui était de la compétence du pouvoir royal, et recommandant aux évêquesde s'occuper moins des choses temporelles en dehors des synodes qui s'occupaient autant du bon état du royaume que de celui de l'Eglise. C'était un double enseignement qui tendait à maintenir les seigneurs laïques dans le respect des choses saintes, dont l'usurpation leur plaisait toujours, et le clergé dans les pieuses attributions de son ministère, qui suffît à remplir dignement la vie de tout prêtre qui a l'esprit de Dieu(^).
On voit que les Conciles avaient engagé des questions de haute importance pour le bien public, et les canons qu'ils promulguèrent furent reçus avec joie par ceux qui voulaient la gloire de Dieu dans le bien de l'Etat. Un autre canon, c'était le vingt-septième du concile de Paris, toucha
(a) Art de vérifier les dates, III, 42. — Mansi, Supplem. ad Concil., 1. 1, 1287.
aussi à un objet qui mérite notre attention. Il sV agissait Autre mesure du
T i,A TVT iT.-ii .1 , même concile touchant
des choreveques. Nous avons vu qu en depit des règlements les chorevêques. faits sous Charlemagne, ils avaient été conservés par un certain nombre d'évêques, heureux de se décharger sur eux d'une portion de leur tâche, et qu'après plusieurs années ils étaient retombés dans les abus qu'on leur avait reprochés plus d'une fois. Le concile renouvela à leur intention ce principe qu'ils ne sont pas les successeurs des apôtres, mais des disciples ; c'est-à-dire qu'ils sont prêtres et non pas évoques : ils ne doivent donc pas s'ingérer de donner le Saint-Esprit par l'imposition des mains, c'est-à-dire la Confirmation, réservée aux Ordinaires des diocèses. On le leur défendait encore, avec injonction de se renfermer dans les bornes qui leur avaient toujours été prescrites (.a). Ainsi leur existence n'était même plus mise en question. On prétendait seulement en restreindre l'exercice aux choses légitimes de leur nriinistère sacerdotal.
C'était donc toujours par ces solennelles assemblées de l'Eglise que se traitaient 'les plus importantes affaires de la nation. C'était l'union des deux pouvoirs se concertant dans le même zèle pour la bonne direction des grands et du peuple. Pourquoi ce précieux accord devait-il être troublé en des circonstances trop graves, quand il était question de ces affaires politiques, dont le caractère naturel semble être toujours d'exciter plus ou moins les mauvaises 'passions du cœur et de l'esprit !
Pendant que les conciles avaient agité les questions de commencement des
■' trouilles politiques de
haute portée dont l'empereur les avait chargés, les intrigues la succession, se déroulaient à la cour, d'après des plans concertés d'avance et qu'on se hâtait d'assurer. Deux idées allaient se combattre plus vivement que jamais : l'intention bien arrêtée de Louis de laisser un héritage à son plus jeune fils, et la disposition non moins ferme de s'y opposer dans ceux dont elle attaquait le patrimoine. Alors commençait
(a) Concil. GalUc, II, 464 et suiv.
à se montrer Pembarras où s'était jeté le chef de la famille royale, et qu'il n'avait pas assez prévu lorsque, se remariant après avoir disposé de tout son empire, il s'était mis dans l'impossibilité de pourvoir à un autre établissement, et peutêtre à plusieurs. Dans cette extrémité, il avait fait certes la seule chose possible : il avait obtenu de Lothaire la cession d'une partie de ses Etats, et à la rigueur le jeune prince aurait pu s'en contenter à défaut d'une générosité semblable de la part de ses deux autres frères. Mais Judith insistait toujours pour que son fils fût partagé plus amplement ; elle sollicitait son mari pour qu'il obtînt aussi des concessions des deux rois d'Aquitaine et de Bavière (^). Et c'est à quoi s'efîorçait de résister un groupe de courtisans partisans de ces derniers, mais que Lothaire, déjà repentant de ses complaisances, ne poussait pas moins que ses deux frères. L'empereur, qui n'ignorait pas ces menées, envoya Lothaire dans ses Etats d'Italie, sous prétexte de s'y opposer à de nouvelles entreprises des Sarrasins. Mais cette mesure ne pouvait lui suffire. Privé, par cet exil, de l'appui qu'il
Bernard, comte de . m -i ,. •
Poitou, appelé à la avait cru trouvcr d abord dans son fus, il songea a se taire un ministre d'énergique résolution et dont il fût sûr contre les desseins que celui-ci pourrait bien manifester tôt ou tard plus ouvertement. Or, il avait sous sa main un homme qui lui avait toujours paru dévoué, qui était son filleul, que sa naissance rapprochait donc de la famille impériale, que ses titres d'ailleurs recommandaient, et dont les services avaient eu de l'éclat autant que sa fidélité. C'était Bernard P^', comte de Poitou et duc de Septimanie, où il habitait plus ordinairement pour veiller à la garde des frontières. Ce seigneur, ennemi du comte Hugue ou Hugo, dont il avait hautement poursuivi la félonie, ne pouvait en rien favoriser Lothaire, gendre de celui-ci. Il fut donc appelé à la cour, nommé premier ministre, et en môme temps camérier, ce qui revint plus tard au titre de premier chambellan. Judith n'avait pas
(a) La Fontenelle, p. J67.
cour.
été pour rien dans ce choix, le camérier étant sous la dépendance directe de l'impératrice ; et de la sorte celle-ci se mettait sous la main, pour son jeune fils, un protecteur qu'elle s'assurait doublement par sa haine des opposants et par sa reconnaissance pour elle. Bernard prit donc possession de sa charge, et tout d'abord, faisant donner le comté d'Orléans, dont Mainfroi avait été privé, à son cousin Odon, il disposa d'autres charges des plus considérables en faveur de ses amis, au détriment de ceux qu'il savait mal disposés pour lui. Parmi ces derniers se trouvait Hilduin, abbé de Saint-Denis, qui fut remplacé dans sa charge d'archichapelin par un simple prêtre que je suppose être Fridebert, religieux de Saint-Hilaire de Poitiers, lequel devint peu après trésorier d3 cette maison, et en 834 évêque de Poitiers (8).
C'était donc toute une révolution dans les affaires que .Difficuiwsdeiapo-
•■■ sitioa qui lui est faite.
créait là un groupe de trois personnes, fortes encore, mais qui devaient voir bientôt s'élever autour d'elles d'ardentes oppositions, suscitant deux partis dans la France et dans l'Aquitaine : tristes éléments de guerres civiles et qui allaient envelopper dans de communes catastrophes des rois mal inspirés et des peuples d'autant plus mal conduits.
L'empereur avait contre lui les seigneurs et les évêques, ceiie de rempereur
■■■ OIT se complique.
à qui il ne pouvait persuader qu'il fût possible de rompre un contrat de partage qu'ils avaient juré avec lui de faire observer. Au moins pouvait-il objecter :ju'il ne prétendait pas violer son serment, mais obtenir des intéressés un retour très volontaire sur des conventions dont personne n'avait prévu les conséquences actuelles ; mais ces conflits, qui reposaient sur des raisons moins valables que l'acte solennel qu'on prétendait effacer, n'aboutirent qu'à des irritations où la passion devait finir par entrer : les têtes se montèrent, on abandonna toute modération, et comme „ ,
' ' Griefs allégués par
Bernard avait fait, par ses mesures d'autorité, un grand B^rn/rd'^"'''''" ^^ nombre de mécontents, ceux-ci accréditèrent contre lui les plus grossières calomnies. A les entendre, Bernard n'était
Qu'adoptent ses amis eux-mêmes.
plus qu'un favori coupable de rimpératrice, qui n'avait obtenu sa position à la cour qu'avec des faveurs d'un autre genre dont Louis avait plus à se plaindre que personne. Il faut bien avouer que de telles imputations s'appuyaient au moins de grandes imprudences. IMalgré tout, le roi lutta contre de telles attaques par des preuves d'une confiance toujours plus grande. Il manifesta un attachement plus vif que jamais pour Judith , et de tels témoignages exaspéraient d'autant plus les adversaires. Les murmures se changèrent en plaintes violentes ; les meilleurs amis de l'empereur, Wala entre autres, abbé de Corbie, renommé pour sa vertu et son attachement à son souverain, osèrent demander dans l'intérêt de l'Etat, et au nom du propre honneur de Bernard et de l'impératrice, Tabandon des prétentions de la cour. On voit assez par cette démarche et par l'énergie que mit le religieux à la faire valoir contre Bernard, avec lequel il avait contracté autrefois une étroite alliance de parenté (9), combien il était convaincu des relations illégitimes reprochées à Bernard, ou au moins d'un scandale à effacer au plus tôt. Selon Paschase Ratbert, moine de Corbie et ami de Wala, le pieux abbé, après cette visite infructueuse, revint dans son abbaye accablé de douleur d'avoir vu ses conseils sans résultat.
La pensée de ce désordre vrai ou imaginaire, contre lequel Wala ne voyait plus de recours, dut entrer pour beaucoup dans ses mécontements ultérieurs et le rendre plus accessible aux plaintes qui, de toutes parts, retentissaient contre le système politique poursuivi à Aix-la- Chapelle.
Il oppose à ceiîe Ccs plaïutes, au reste, n'étaient que l'expression d'une
cunspiralion un nouvel
édit de partage, couspiratiou tramée dès avant l'arrivée de Bernard à la cour. Plus on en découvrait la trame, plus on sentait qu'il devenait urgent de la rompre, et Bernard était d'avis que Louis se prononçât sans plus tarder pour un nouveau partage. L'impératrice goûtait cet avis. Louis, pressé à la fois par l'un et par l'autre, se décida donc à rendre à
Worms un édit où il publiait le don fait à son fils Charles du territoire arraché au consentement de Lothaire. Celui-ci n'était resté que le moins possible en Italie, et se trouvait à Worms avec son frère Louis de Bavière quand Pédit fut publié. Ils en furent vivement mortifiés. Sous la première impression de ce mécontentement, plusieurs seigneurs, pa7iesTon"liréT"^^^ parmi lesquels Hugues et Mainfroi, puis des évêques et des abbés qui partageaient leurs vues, députèrent vers les trois princes fils de l'empereur pour les engager, par une raison d'Etat, à refuser leur assentiment à cette nouvelle politique. On appuyait cette démarche de propos plus ou moins hasardés. On accusait Bernard de conspirer par des sortilèges contre la vie des trois princes et celle des seigneurs de leur parti, puis de vouloir môme se défaire de l'empereur afin d'usurper le trône en épousant l'impératrice. On ajoutait que ce grand coupable, en cas d'insuccès, devait se retirer en Septimanie et soulever ce pays en sa faveur (^).
Tout cela se passait â la fin de l'année 829, et tant de Préparatifs de
guerre contre la Bre-
troubles ne restaient pas inaperçus aux yeux des petites i^gne. nations voisines, toujours prêtes à secouer le joug de la France. Les Bretons, surtout, cherchaient à en profiter, et l'empereur, prévenu de leur dessein, s'apprêtait à les châtier au printemps prochain. L'hiver se passa donc en préparatifs â Aix-la-Chapelle, et ailleurs, où étaient les princes : car ceux-ci disposaient tout de façon à trouver dans cette expédition un moyen de se déclarer en pleine révolte. On s'entendait assez bien pour réussir, et tout était prêt pépin lève men-
, ,, -, 1 T., 1 • T dard de la révolte.
quand lempereur, dans la diete du mois de mars 830, décida qu'on aUait porter' la guerre en Bretagne, et que les troupes auraient à Rennes leur rendez-vous général (*). Les trois fils devaient y amener toutes les forces dont ils devaient disposer. Pépin, en particulier, réunit tous les soldats que l'Aquitaine avait de disponibles ; mais ceux-
(«) Hincmar de Reims, Epist. 67. — Paschase Ratbcrt, Vita Walœ. {b) La Fontanelle, p. 170 et suiv.
ci étaient mal disposés. Outre que la guerre, en les enlevant à leur vie habituelle semblait, devoir leur être peu fructueuse dans un pays pauvre où le pillage ne pouvait être que fort restreint pour trois armées considérables, ils se récriaient aussi contre Tétat des chemins, que la saison rendait encore très difficiles. Pépin, d'ailleurs, se sentait médiocrement porté à suivre les plans de Bernard, dont les manières hautaines lui avaient déplu ; il se décida donc tout à coup, mais non sans préméditation, à tourner ses armes d'un autre côté. Ses troupes consentirent à le suivre contre l'empereur lui-même. Il traversa donc à la hâte Poitiers et Tours, et, passant la Loire devant Orléans, il chassa de cette ville le comte Odon, que Louis y avait établi, et en rendit le gouvernement à JMainfroi, qui l'accompagnait. De là, Pépin s'avança vers Paris jusqu'à Verberie, (a) maison royale sur la rive droite de TOise. De son côté, l'empereur côtoyait vers la Bretagne les provinces maritimes qui le rapprochaient de son but, et n'avait encore aucune idée de Louis de Bavière ja rébellion de Pépin, lorsque le roi de Bavière, qui venait,
s y associe. i i i t i '
pendant une halte à Saint-Omer (10), de quitter furtivement son père, put rejoindre son frère à Verberie, et dès lors les troupes impériales, déconcertées, mécontentes, refusèrent de poursuivre la guerre de Bretagne. L'empereur fut obligé de venir camper à Compiégne, c'est-à-dire à trois lieues seulement de Verberie : là étaient les troupes des princes, qu'il ne savait pas y trouver.
Judith arrêtée et Mais déjà, et avaut de poser ses tentes dans un tel
prisonnière. . . .
voisniage, il avait cru sage d user de certaines précautions propres à calmer les mécontents. Il avait renvoyé Bernard en Septimanie , et fait prendre à Timpératrice la route de Laoïi (*), où elle devait s'abriter jusqu'à nouvel ordre dans le monastère de Notre-Dame.
Cependant les princes avaient été avertis; ils dépêchèrent
(a) Verberie. Voir ci-dessus, t. III, p. 304. (6) Laon. Voir ci-dessus, t. III, p. 1G5.
sur les traces de leur belle-mère deux comtes qui avaient ordre de s*'en saisir et qui Tarrêtérent en effet. Leur conduite envers cette princesse prouvait bien jusqu'où allait la violence dans ces instruments d'un parti exaspéré par ses haines politiques. La malheureuse femme, comptant sur les lois morales de son temps et sur le respect que la religion devait inspirer à ses ennemis, se croyait à l'abri de leurs coups, et fut tristement surprise quand on vint lui apprendre qu'une troupe de gens armés la réclamait. Eperdue, elle se précipite dans l'église, déclare qu'elle n'en sortira pas, et, pour résister aux violences, elle embrasse le coin de Tautel d'où on l'arrache sans pitié. On la conduit au camp des conjurés au milieu des indignités que lui prodiguait une populace ameutée, et la menaçant d'une mort prochaine si elle n'abdiquait pas la couronne en persuadant à l'empereur de l'imiter. Les deux rois, dont on n'avait fait qu'exécuter les ordres, la contraignirent, autant par leurs menaces que par leurs supplications, de retourner vers l'empereur afin d'obtenir ^on abdication et sa retraite dans un monastère. Elle partit donc, toujours prisonnière, sous une forte escorte, et, arrivée au camp impérial, elle eut avec son époux une conférence secrète, où, lui parlant de sa propre résolution de quitter le monde, eUe l'engagea à l'imiter en renonçant d'abord à l'autorité suprême. Une telle détermination ne Eiie est connnée aa pouvait se prendre si vite. L'empereur demanda le temps ao'ifdrpoitïrs'!'^" d'y songer, ne voulant d'ailleurs se décider à rien que dans une assemblée de la nation (a). Judith fut donc ramenée auprès des deux rois, qui s'entendirent pour la confiner à Poitiers dans le monastère de Sainte-Radôgonde. Gerberte y avait encore l'abbatiat, et si elle était, comme on peut le croire, de la famille royale, on doit supposer que Judith aura réclamé d'elle-même cet asile, rien ne devant y manquer pour elle des consolations et des soins d'une douce
(a) Mauléon, Les Carlov., II, p. 199,
piegue,
Où elle prend le ^^ svmpatliique charité. Elle y était à peine qu^elle fut ^'*''®- contrainte par un ordre des grands du royaume de prendre
le voile, ce qui impliquait beaucoup moins, on le sent, une vocation définitive qu'une privation officielle du titre et des insignes d'une royauté contestée. Les conjurés crurent devoir appliquer cette même rigueur à ses deux frères, Conrad et Rodulfe, dont ils craignaient l'opposition, et après s'en être saisis, ils les confinèrent sous la garde de Pépin dans une abbaye de l'Aquitaine, que Nithard ne nomme pas(«). Pour Judith, elle se montra supérieure à l'adversité. Elle embrassa sans murmure le parti qu'elle avait conseillé à son époux. Les pratiques de la régie monastique lui devinrent facilement douces et familières, si bien que les sœurs de Sainte-Croix se la proposaient bientôt pour modèle w.
Assemblée de com- L'assemblée à laquelle l'empereur avait promis de soumettre le parti qu'on lui avait proposé d'abdiquer et d'embrasser la vie monastique devait se tenir à Compiègne, où il se rendit en effet dans ce but aussitôt après Pâques de l'année 830. Les premières délibérations tendirent nettement à le priver de la couronne. Le roi de Bavière pencha pour un avis moins violent : il proposa de le suspendre des fonctions royales jusqu'à l'arrivée de Lothaire. Un grand nombre s'y opposait et prétendait le faire déposer comme incapable de gouverner au milieu de tant de troubles.
Le pouvoinie l'em- Mais Lotliaire étant survenu approuva l'avis de son frère,
pereur annulé par ses
euto's. persuadé comme lui que la disparition de Bernard leur
laisserait le libre exercice du pouvoir. L'autorité fut donc dévolue à Lothaire, qui resta près de son père pour gouverner seul. Louis retourna en Bavière, et Pépin en Aquitaine w.
(a) Nithard, De dissentlonibus..., lib. I, ad ann. 830.
(b) La Fontenelle, p. 17'2, d'après D. Fonteneau, l'Astronome et la Chronique de Saint-Bertin.
(c) La Fontenelle, Rois et Ducs d'Aquit., p. 171. — Longueval, vu et suiv. — Nithard, 1. I. — L'Astronome, ad ann. 830.
Pour Bernard, il s'était retiré à Barcelone, où les Bemani de sepiu conjurés, à leur grand regret, ne pouvaient l'atteindre; du Te™"^"^"^^" moins ils le faisaient surveiller, résolus de profiter de ses moindres inprudences pour lui faire un mauvais parti. Ses émissaires, d'autre part, le tenaient au courant de ce qui se passait à Laon, où Louis le Pieux resta tout l'été suivant avec une cour qui n'était plus la sienne, sous la dépendance de Lothaire, devenu le chef du Gouvernement. Là on ne lui permettait de communiquer qu'avec des religieux chargés de lui rappeler son ancienne vocation pour le cloître ; mais une telle mission n'abouiit pas. Les moines de Saint- Vincent (a), au lieu d'accepter la tâche qu'on leur avait imposée, eurent pitié de ce roi détrôné dont la piété douce et résignée leur parut mériter un autre sort. Ils étaient on travaille à u