LIVRE IV
Depuis la mort de saint Hilaire jusqu'à la
BATAILLE DE VoULON (De 368 à 507)
N homme qui s'est immortalisé laisse longtemps après lui rinfluence de ses doctrines, de ses vertus et de son action laborieuse. C'est ainsi que saint Hilaire ne devait pas mourir tout ! entier; Il maintint son esprit dans les amis
qui lui survécurent, et son nom doit se rattacher, selon nous, à une création tout empreinte des souvenirs de son époque.
Nous parlons d'un des faits les plus intéressants de origine du bapustère
'■ ^ '■ ... de Poitiers, dit: Tem-
notre histoire monumentale, du baptistère de Poitiers, dit vie samt-jean. Temple Saint-Jean^ dont la destination primitive n'est plus douteuse, quoi qu'en ait pu dire, en maintes rencontres, un préjugé que la science n'éclairait point suffisamment.
Placé à 60 mètres au sud de la cathédrale, orienté comme elle, orné dans son appareil de croix répétées sur les trois frontons, du sud, du nord et de l'orient, formant dans son plan général une croix latine dont la hampe s'allongeait primitivement vers le couchant dans une longueur d'une quarantaine de mètres ; composé de petits échantillons allongés et de couches de briques auxquelles
se mêlent de petits cubes attestant des réparations postérieures ; enfin ouvert au levant par une large fenêtre cintrée dont la coupe laisse apercevoir très distinctement la déviation symbolique de Taxe longitudinal : tout indique à la fois dans ce monument et une église chrétienne, et le iv^ siècle, qui est celui de sa construction. Comme historien, nous devons dire que quelques savants ont nié ce double caractère. Trompés par certaines analogies plus ou moins sensibles avec quelques tombeaux du paganisme, ils sont pourtant en opposition avec le plus grand nombre, parmi lesquels se rangent les archéologues de la plus grande expérience et de la plus sérieuse autorité ('i; (1). La position même de ce petit monument, par rapport à TEglise-mère, ajoute une preuve de plus à ces indices indubitables d'une origine chrétienne. Cette position est celle de ces petits édifices annexés dès les premiers siècles aux églises cathédrales pour y administrer le baptême, donné alors très solennellement par Févêque seul, aux vigiles de Pâques et de la Pentecôte. Ce sacrement se donnait par immersion. Or, la piscine creusée au milieu du transept, en face même de Fautel, et dans laquelle était plongé le catéchumène, ne manque pas plus que dans les autres édicules du même genre. Une dernière preuve de cette destination sacrée est dans Tunion intime et primitive de toutes les parties qui forment cet ensemble encore imposant, et non moins enfin dans Pinvocation de saint Jean-Baptiste que l'édifice a eue de temps immémorial et qu'on ne manque pas de représenter dans tous les baptistères.
Il est très probable que nous devons attribuer ce monument à saint Hilaire lui-même, comme une protestation contre les erreurs professées par les ariens à l'égard du baptême (2). Il avait défendu contre eux la formule baptismale de la sainte Trhiité, et ce qu'il dit de la manière dont ils voulaient entendre la Trinité et le Saint-Esprit prouve
(a) V. lib. De Synod., n» 85, et alias int. opp.
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 368) 257
bien qu'il ne devait pas avoir confiance en leur baptême. Ajoutons que Tévêque seul donnant le sacrement, il devenait encore plus certain que là il serait administré d"* après les règles de la foi. Cette origine s'accrédite d'ailleurs par rattache continue de ce petit édifice à la cathédrale. Dès la fondation du Chapitre, ce premier corps du diocèse y créa une paroisse, agrandit ou reconstruisit sa nef antérieure au XI® siècle, y tint des synodes annuels, et y célébra l'office canonial à la fête de Saint-Jean-Baptiste : ce qui fait autant de titres de sa possession. L'église Saint-Jean fut d'ailleurs toujours la paroisse de l'évêque. Ces rapprochements n'ont échappé aux historiens de saint Hilaire que parce qu'ils n'étaient pas locaux. Il ne faut pas d'ailleurs oublier que le genre de bâtisse employé au baptistère de Poitiers est le même que pour les arènes attribuées au IV® ou V® siècle par M. Bourgnon de Layre(^). On peut appliquer la même remarque à l'ancienne église de Saint- Paul, réduite aujourd'hui aux minces dépendances d'une maison particulière, et à Notre-Dame-la-Grande, dont nous avons parlé.
Quant à l'année précise de notre remarquable petite église, nous ne doutons pas qu'ehe ait suivi de très près celle du retour d'Hilaire après son exil. Si la pensée de la sainte Trinité a pu entrer pour quelque chose dans le projet du grand évêque, tout fait croire qu'il aura eu hâte de la réaliser, et qu'on pourrait sans trop s'égarer la placer entre sa rentrée à Poitiers et son voyage de Milan, c'est-à-dire de 360 à 365.
Nous ne quitterons pas le grand homme du iv® siècle sans ajouter à ce qui honore son histoire ce qui touche à certains de ses amis que nous avons connus et dont l'existence est pour toujours liée à la sienne. Nous allons donc parler de ceux dont le nom reviendra plus tard dans nos annales, et tracer à grands traits ce qui doit achever leur
(a) Mém. des Antiq. de l'Ouest, X, 147.
Lienne.
258 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 368)
image, afin d'en laisser au lecteur des notions aussi complètes que possible.
Saint Léonius on Nous avous VU Pattachement de Lienne et d"'Hilaire, sainte amitié qui les honorait tous deux également, et qui s'étant formée dans une juste appréciation de leurs vertus mutuelles, dura jusqu'à la fin pour ces deux âmes si dignes Func de l'autre.
Dés son enfance, Lienne, appelé de son temps Leonius, avait mérité l'amitié de son maître. Dans la suite, par son application à la science sacrée et sa conduite exemplaire, il parut digne à son évêque de recevoir le caractère du sacerdoce. Hilaire le lui conféra. Le zèle et la prudence du disciple brillèrent dès lors dans les difficiles devoirs de ce haut ministère. Nous avons vu que le prélat s'en fît accompagner dans son exil, que pendant les quatre années qu'il dura, on les vit toujours cheminer ensemble, et que Lienne fut un de ceux à qui l'illustre maître confia son dernier soupir. Privé de ce guide si sûr et si aimé, Lienne continua sa tâche sacerdotale. Placé à la tête du monastère de Saint-Jean et Saint-Paul, sans doute par une expresse désignation du saint fondateur, qui s'en était réservé la direction jusqu'à la fin de sa vie, il s'appliqua également à y conserver les traditions du maître et à préserver le Poitou des atteintes de l'hérésie arienne, puis mourut dans un âge avancé, le 1*^^" février 388, jour que lui avait prédit saint Hilaire, à qui il survécut donc un peu plus de vingt ans. Une chapelle attenante à une des maisons qu'avait habitée le pontife, et qui devint plus tard Saint-Hilaire-dela-Celle (^), reçut le corps du saint prêtre. De nombreux prodiges, racontés par Fortunat (*), y attirèrent dès ce moment la constante dévotion des peuples. Beaucoup de malades y étaient guéris ; si bien que dans la suite le corps ayant été levé de terre, fut placé dans l'église de l'abbaye
(a) Monastère actuel des Carmélites. — V. Bouchet, p. 46. (6) Vita S. Hilar., passim.
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 369) 259
et visité chaque année par une foule toujours plus considérable au jour anniversaire de sa mort. Plus tard, la petite église de Tabbaye ne suffisant plus à ce grand concours, une translation s'en fit à Tégiise de Saint-Hilaire-de-la-Celle, où ses reliques restèrent jusqu'en 994(fl). Nous dirons en son lieu les circonstances de ce grand événement.
Cest peu de temps après la mort de saint Hilaire que Mort de saint Jouin, mourut aussi saint Jouin, Tun des apôtres du Poitou, qui, ayant commencé sa mission évangélique avant celle du grand évêque, fut appelé à seconder celle-ci de toute rinfluence que la vie monastique exerçait alors sur le monde, et n'en disparut qu'après l'y avoir pleuré.
Nous avons parlé d'Héliodore qui fut le maître d'Hilaire Et du prêtre Héiio-
'■ . . dore.
dans l'école de Poitiers, puis son ami et son collaborateur. Il n'est pas moins certain qu'il avait reçu le sacerdoce soit avant c[ue celui-ci devînt évêque, soit de ses mains un peu plus tard. On prétendait même que le saint prêtre aurait suivi son évêque dans son exil en Phrygie, mais on a prouvé le contraire par des dates irrécusables w. Il est regrettable que les livres d'Héliodore se soient perdus. On y aurait vu avec la réfutation des manichéens de son temps, celle du panthéisme de nos jours. Voilà comme l'erreur tourne incessamment jusqu'à la fin dans un cercle vicieux d'éternelles redites et d'inutiles divagations.
Nous avons vu après la mort de saint Maximin en Poitou, Mort de saint lu-
'■ ' bentius.
un certain Lubentius ou Lupence, envoyé par saint Paulin de Trêves à Silly en Loudunais, pour en rapporter les reliques du grand évêque réclamées instamment par ses diocésains. On marque en 369 la mort de ce saint prêtre qu'on peut croire né dans le Poitou et avoir suivi dés sa jeunesse à Trêves le prélat qui n'avait pas tardé, en considération de ses vertus, de l'élever au sacerdoce. Il fut chargé alors d'administrer un assez vaste territoire, devenu .
(fl) Voyez nos Recherches sur la Roche-sur-Yon, p. 7.
{h) D. Rivet, Hist. littéraire de la France, t. I, 2e partie, p. 121.
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 370)
Saint Félix de Smarve. — Origine de celte paroisse.
Saint -Florent Montglonne.
un archidiaconé du diocèse de Trêves, où il vécut dans l'exercice du zèle pastoral, et mourut plein de sainteté. Oublié dans le Poitou, qu'il avait très peu fréquenté, il a laissé des souvenirs plus vivants dans le pays de Trêves, où il est honoré le 13 octobre («).
Vers 370 disparurent aussi, après le saint accomplissement de leur tâche terrestre, trois saints honorés dans notre pays et que leur carrière, soit apostolique, soit cénobitique, nous oblige à ne point passer sous silence.
Saint Félix, dont le culte s'est perpétué dans les églises paroissiales de Smarve (3) et de Sillards (4), ne fut pas seulement l'ami du grand évêque : on conjecture avec raison qu'il fut son parent, car on l'honora très anciennement dans le prieuré de Passavant, près Cléré, où nous avons vu qu'habitait saint Francaire. Ce fut sans doute par affection pour Hilaire qu'il vint chercher au bord du Clain, sous son épiscopat, une caverne où il vécut dans une obscurité volontaire, et dont l'accès difficile put être un obstacle aux importunités des hommes. Y .étant mort, il y fut inhumé, et plus tard ses restes vénérés de toute la contrée furent transportés dans un oratoire élevé en son honneur sur le plateau voisin. Telle est l'origine de l'église de Smarve qu'on agrandit au xii® siècle et qui ne se révèle à nous que par quelques anciennes chartes de l'abbaye de Saint-Florent de Montglonne. C'est sous le même patronage que fut placée l'éghse de Sillards, au canton de Lussac dont nous aurons à parler.
Cette abbaye de Saint-Florent, fondée vers 390, est celle qu'on distingue par les surnoms de Smnt-Floreni-le-Vieil et de Montglonne, de celle qui s'éleva prés de Saumur en 691. Elle naquit de la vie cachée et pénitente qu'y pratiqua d'abord un saint missionnaire envoyé par saint Hilaire, vers les lieux encore barbares où l'Anjou confine à notre province. On croit non sans raison que, originaire de la
(a) Bolland., ù ce jour.
Morique, province voisine de la Pannonie, Florent était venu avec saint Martin, au retour du voyage qu'avait fait ce dernier dans sa famille, se réfugier à Poitiers contre les persécutions des ariens. Nous savons comment le bon pasteur accueillait les pieux et courageux étrangers dans lesquels il voyait de zélés disciples destinés par la Providence à devenir ses collaborateurs. C'est ainsi que par saint Florent fut établi un nouvel apostolat qui sortit bientôt du monastère dont il avait posé les bases dans un antre de la montagne de Glonne, sur la rive gauche de la Loire, aux marches des diocèses d'Angers et de Nantes. Cette localité appartenait alors au Poitou. Ce saint confesseur fut-il moine de Ligugé ou d'Ansion ? on peut le croire d'après ce qui précède, quoique rien ne le prouve. Beaucoup d'incertitudes embarrassent la vie de saint Florent : mais ce qui importe le plus ici, c'est surtout la part qu'il sut prendre à l'action religieuse de saint Hilaire sur le Poitou. Cette part qui ne permet guère de le confondre avec celui du même nom qui aurait confessé la foi sous Dioclétien («), a fait justement cultiver sa mémoire chez nous. Un prieuré existait prés Niort, dès avant 780, sous le nom du saint, et fut donné par Charlemagne à l'abbaye de Charroux, qu'il venait de fonder (5). C'est une autre Saint-Florent, situé en Aunis, qui fut donné en 967 à l'abbaye de Saint-Maixent (6), car le prieuré du Pagus de Niort appartint à Charroux jusqu'à la fin. Saint Florent qui mourut centenaire en 445, a sa fête le 22 septembre.
On doit ranger encore parmi les amis de saint Hilaire, saint Macaire. un saint Macaire qu'il aurait placé sous la direction de saint Martin de Ligugé, et employé bientôt après comme missionnaire dans le pays qu'arrosent, aux environs de Nantes, la Sèvre(7) et la Moine (8). Là encore se forma à Roussay (9), un monastère qui prit le nom du saint. Ce petit moutier fut donné sous Charlemagne à l'abbaye de
(a) V. Giry, au 22 septembre, et les Bolland., au même jour.
Saint- Florent de Montgionne. C'est tout ce qu'on sait de saint Macaire qui, sans avoir eu de son vivant aucuns rapports avec PAnjou, mais s'étant appliqué à prêcher le pays de Mauges.(lO), mérita la reconnaissance de notre province. Néanmoins il ne nous reste rien du culte qu'on lui aurait rendu, et depuis longtemps il semble absolument inconnu dans nos calendriers diocésains. Il faut attribuer, en ce cas comme en beaucoup d'autres, ce silence de l'histoire à la disparition des reliques, détruites ou dispersées à des époques éloignées de guerre ou d'invasions. Peut-être aussi et mieux encore, le saint étant devenu évêque de Cominges (11) on l'aura perdu de vue dans notre pays, où Dieu se sera souvenu, mieux que les hommes, de ses mérites et de ses vertus.
Saint Thaumast. H n'en cst guère autrement de saint Thaumast, évêque
placé dans le martyrologe au l^"" janvier, et dont on ignore le siège quoique on s'accorde à le faire mourir à Poitiers où son corps fut déposé dans la chapelle Saint-Barthélémy, près saint Hilaire. Là, plusieurs miracles prouvèrent sa sainteté et augmentèrent la réputation qu'il s'était faite par son intimité avec l'illustre docteur, qu'il suivit de près au tombeau (12). On ne sait quelles raisons l'avaient attiré à Poitiers. Ce fut sans doute, comme beaucoup d'autres, la renommée du saint prélat et le désir de partager ses travaux ou de profiter de ses exemples. Une telle couronne de saints formée autour de ce grand génie, n'est-elle pas elle-même un éloquent témoignage de ses lumières et de sa sainteté ?
Comme apôtres de notre pays, il faut aussi glorifier dans la mémoire des hommes deux saints à peine connus aujourd'hui par leur nom, qu'ils ont laissé à deux villages voisins de la petite et ancienne ville de Melle (13). C'est à quelque distance et au sud de ce centre de population, que se voit, dans la vallée de Pouffonts (14), une vieille exploitation rurale qui fut un prieuré donné en 1092 à Saint-Cyprien de Poitiers. Non loin de là, est le petit village de Saint-
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 370) 263
Saint Fasiol.
Faziou, qui garda son titre de paroisse jusqu''en 1792. Là avait vécu au iv® siècle un solitaire nommé Famolus ou FacioluSj, dont le peuple a fait plus tard saint Faziol ou saint Faziou. Par la raison que nous en avons déjà donnée pour d''autres saints, il fut désigné tantôt comme confesseur, tantôt comme martyr : il aurait donc eu à souffrir ou une grave persécution des païens, ou de méchantes vexations des sectaires de Thérésie. Là était un pèlerinage très fréquenté des environs. Le saint semble avoir été inhumé dans le lieu où fut plus tard son église. En des temps d''orage et de subversion, ses reliques furent portées à Melle qui était fortifiée, et recueillies dans Féglise de Saint- Savinien. — On y continua â l'honorer le 15 septembre aussi bien que le 25 juin où s'était faite cette translation (a). Nous reparlerons de saint Faziol à l'année 890.
Le 11 octobre on célèbre aussi dans cette même contrée samt Genard. la mémoire de saint Genard ou Wenard, dont le nom reste encore à une église paroissiale qui a survécu à un petit monastère dépendant de Nouaillé dès le commencement du xii^ siècle. Il était de Tordre de Saint-Benoît et fut réuni pendant le xviii^ siècle à la communauté de femmes fondée à Puyberland par Marie-Françoise de Lezay de Lusignan. Saint Genard n'a pas de légende bien connue ; on sait seulement qu'il fut solitaire dans le pays, qu'on l'invoquait contre les attaques du démon et des gens de guerre, et qu'au ix'^ siècle ses restes, ravis aux profanations des Normands, furent abrités avec ceux de saint Faziol, dans cette même enceinte de Melle où son souvenir s'est conservé mieux que ses reliques. Sa fête est le 11 octobre w. Cependant des découvertes récentes faites dans une chapelle depuis longtemps oubliée à Montvinard, ont fait reconnaître des peintures rurales dont les caractères étaient des xiii^
(a) V. Châtelain, au 7 septembre. — D. Estiennot, Notes sur les Litanies poitevines.
{b} V. D. Fonteneau^ t. XIV, p. 143. — Estiennot, nb. sup. — Gall. christ., t. II, col. 347.
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et xiv^ siècles, et où saint Genarcl est représenté en même temps sous deux arcades d'ogive trigéminée, avec le double costume d'évôque et de solitaire. Il aurait donc pu être évêque régionnaire ou chorévêque, avant sans doute de s'être fixé dans la solitude qui a pris son nom. Cette fonction, qui d'ailleurs pouvait très bien alors ne pas supposer le caractère épiscopal, aurait été déjà possible à la fin du iv^ siècle, et si elle autorisait à placer un peu plus prés de nous ce saint dont l'époque est restée fort incertaine, elle ne serait pas une raison pour le placer au vii^ siècle, ce qui nous semble beaucoup trop tard (15).
Au reste, on fait observer avec raison contre Thibaudeau(^) que la chapelle de Montvinard est beaucoup plus ancienne que le monastère de Nouaillé, et bien antérieure par cela même au viii^ siècle. Elle pourrait remonter, à cause de son vocable, si saint Vinard est le même que saint Gcnard, et même que saint. Sylvain, qui n'y ressemble guère, au temps où le corps de ce dernier, transporté par les flots de la Vienne près de Mazerolles et de Lussac , y fut recueilli par, les riverains, comme nous l'avons raconté r^). Saint Rufin. Eu 1879, OU découvrit à Moutiers, village des Deux-
Sèvres (16), un petit coffre de pierre portant une inscription d'où résultait que vers le xi^ siècle on y avait renfermé les restes de saint Rufin, qu'on croit un des disciples de saint Hilaire et dont le Poitou paraît s'être honoré sans qu'on sache rien de son culte dans la province, sinon qu'il passe pour avoir eu son office dans l'ancienne liturgie du diocèse sous le titre de martyr et de confesseur. Cette qualification de martyr semblerait l'assimiler au saint du même nom qui souffrit à Soissons avec un saint Valère, vers 387. Mais le nôtre n'a pas toujours eu le titre de martyr qu'on ne lui trouve plus, mais seulement celui de confesseur dans un bréviaire manuscrit de saint Jouin de Marnes de la fin
(a) Abrégé de l'hist. du Poil., I, 107. (h) V. ci-dessus, ann. 200.
du xiii^ siècle. Quoi qu'il en soit, il y avait au xi® siècle une église de Saint-Rufin, près de la paroisse du Pin (17), et au XII®, en 1130, son corps fut retrouvé avec ceux de quelques autres saints dans rabbayo de Saint-Jouin où peut-être il avait été transporté pendant les troubles du IX® siècle. On voit par les anciens bréviaires de Maillezais et de Luçon que sa fête s"'y faisait le 14 juin, jour de sa mort.
Nous placerions volontiers parmi les disciples de saint saint Afrique. Hilaire, et à Pépoque que nous parcourons, un certain Africanus, honoré en Rouergue, et qui y serait mort, selon les uns, vers la fin du iv® siècle, en évangélisant les montagnards idolâtres, ayant été, selon d'autres, évêque de Cominges cent ans plus tard. Mais on ne connaît rien de ce saint personnage, connu en Auvergne sous le nom de saint Afrique, aussi bien que la ville dont ilest le patron (18), et sa date est aussi incertaine que ses actions. Nous aimons mieux, tout en le mentionnant comme appartenant peut-être .au IV® siècle, avouer notre ignorance, et sur les rapports qu'on lui a prêtés avec le Poitou, et sur des faits demeurés aussi obscurs que sa chronologie.
Quant à ce grand nombre d'hommes célèbres nui se distin- Autres amis et con-
*-■ i i temporains de samt
guèrent du temps de saint Hilaire dans les lettres ou dans les "''^''■^■ charges publiques, nous ne savons quels liens d'amitié ou d'affaires purent les unir à lui. Sa vie si active, sa vigilance si continuelle sur l'Eglise et les iidèles qui le vénéraient, ne lui permirent guère de se livrer aux douceurs de ce commerce dont personne ne devait mieux sentir le prix. Mais il n'en fut pas moins recherché par ces belles intelligences qui ne pouvaient rester étrangères au vif rayonnement de sa gloire. Qui douterait, par exemple, qu'il ait béni l'enfance de saint Paulin (19), qui devait joindre bientôt le prestige d'un nom illustre à une fortune considérable, et dont les terres s'avançaient jusque dans la partie méridionale du Poitou 00 ? — Il dut connaître aussi les deux
(rt) Auson., Professornm, c. xv et xviii.
Ausonc, dont Pun fut sénateur à Bordeaux et l'autre S'illustrait alors par le gracieux poème de la Moselle (20) ; Ncpotien, éloquent grammairien qui professait la littérature dans la môme ville, et dont le talent presque rival n'empêcha pas l'amitié éprouvée envers le poète de la Gironde ; l'historien Eutrope enfin, qui possédait de grandes propriétés en Saintonge. Et combien d'autres, non moins célèbres et aussi bien posés dans les choses humaines, durent converser avec le grand docteur catholique. Il assista aussi à l'épiscopat presque tout entier de saint Lidoirc, qui fut si fertile, et ne laissa que très peu d'idolâtres dans la Touraine, où la première église chrétienne s'était élevée par ses soins. Ces beaux esprits étaient les perles de l'Aquitaine, et durent plaire au grand astre de cette province, dont ils étaient avec lui la gloire et la renommée. Règne de vaientinien L'empcrcur Valeutinieu était venu en 365 d'Italie dans les Gaules pour régler les affaires de ces provinces. Deux ans après, s'étant aperçu qu'une maladie sérieuse, mais dont il s'était guéri, avait favorisé les intrigues de quelques prétendants à ce trône impérial qui devenait par habitude la proie du plus habile ou du plus fort, il déclara Auguste son jeune fils Gratien, qui fut proclamé à ce titre dans la ville d'Amiens, le 24 août 367. C'était une sorte de garantie pour le repos des Gaules. Hilaire s'en était réjoui, et tout en se rappelant que ce prince l'avait expulsé de Milan, il demeurait étranger à tout sentiment indigne d'une âme comme la sienne, car il n'ignorait pas l'attachement du prince à la foi de Nicée ; et d'ailleurs le soin qu'il prenait d'assurer le trône à son fils, dont le jeune âge laissait déjà prévoir les grandes qualités, autorisait à aimer d'avance son gouvernement (a). Valens, au contraire, qui régnait en Orient, favorisait l'hérésie jusqu'à persécuter cruellement les orthodoxes. C'était un contraste dont l'Eglise des Gaules ressentit les effets. Des évoques, des prêtres, chassés de
(«) Lib. contra Auxentium, col. 1267, int. opp., S. Hilar.
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 370) 267
l'Asie et de TAfrique par les rigueurs de ce gouvernement sanguinaire, devinrent des missionnaires pour l'Occident. Ainsi furent fondées sur nos côtes méridionales les églises d'Embrun (21) et de Digne f^) (22). Angers date du même temps son premier siège épiscopal. Ces progrés providentiels de la religion consolèrent la vieillesse du saint évêque de Poitiers (*).
Pour ce qui est des préfets du prétoire dans les Gaules, nous en savons peu de choses qui se soient passées durant sa carrière épiscopale. Leur magistrature n'apparaît guère que par leurs rapports d'ailleurs assez rares avec les empereurs, et leurs noms apparaissent peu dans notre histoire locale. C'est tout ce que nous pouvons retirer des auteurs qui en ont écrit spécialement (c-).
Reprenons donc maintenant le cours de notre récit.
Nous avons vu comment saint Hilaire se sentant mourir avait fait venir ses disciples, et qu'après les avoir bénis et congédiés par un dernier adieu, il avait voulu ne garder jusqu'à la fin que les deux qui s'étaient maintenus avec lui dans une intimité plus confiante et plus laborieuse. Nous savons quel dévouement ces deux amis, saint Just et saint Lienne, lui avaient témoigné jusqu'à la fin, et comment Dieu les avait rendus témoins de la gloire qui fut pour leur excellent maître comme une première auréole de son immortalité. Les Poitevins qui avaient surveillé les derniers moments de leur illustre pontife, encombré les alentours de sa demeure, et passé la dernière nuit à s'informer de lui, avaient déjà senti dans leurs espérances quel successeur ils lui donneraient. Just fut donc désigné tout d'une voix par mf^viSpoiu™' le clergé et le peuple, c'est-à-dire par les Évêques de la province assemblés à cet effet, et auxquels étaient unis le Chapitre, les prêtres du diocèse et les citoyens de la cité (23).
(rt) Rolland., Vit. S. Marcellini, 20 april. — Du Tems, IV, 26G et 278. {b) V. Hist. de l'Egl. gallic, lib. II.
{c) Ilauteserre, Rer. Aquitan., lib. V, c. m et lix. — Lacarry, Ilist. galliar.' siib prœfectis pretorii, lib. III, c. ii, in-4o, 1672.
Samort et son culte.
Psscenlius, XI' évè-
Mais les saints connaissent les dangers aussi bien que les devoirs des grandes charges ; ils s''en croient indignes si elles sont glorieuses, incapables si elles sont difficiles. Just
gnité. ne pensa pas autrement. Effrayé de cette responsabilité
inattendue, il se sauva dans les montagnes de son pays. Bientôt après, redoutant sans doute qu'on vînt Py chercher, il partit pour Rome, accompagné d'un frère qui lui restait. Il ne tarda pas à y tomber malade, comprit que sa mort était prochaine, recommanda que ses restes fussent rapportés dans sa patrie, et expira le 26 novembre 370. Le lieu de sa sépulture en Limousin est devenu un centre paroissial et porte encore son nom connu bien ailleurs. Le Poitou ne manqua pas de l'honorer aussi, et la petite' ville de Chauvigny possédait naguère, sous son vocable, un prieuré dont la belle église avait été fondée au xi^ siècle en l'honneur du Saint-Sépulcre par l'évoque de Poitiers Gislebert.
Pascentius P'" ou Paixent, confondu par quelques cln^oni-
•que de roitiers qucurs avcc Ic sccoud de ce nom qui ne vint que cent cinquante ans après luir^), succéda immédiatement à saint Hilaire en 368. On ne sait rien de sa vie, sinon qu'il faisait partie de la communauté du saint docteur {t). On a longtemps douté si la belle église du xii^ siècle bâtie sous le vocable de Notre-Dame dans le village qui [)orte le nom de Saint- Paixent (24), près de l'Ile- Jourdain (25) reçut ce nom de lui ou de l'homonyme que nous lui verrons à la fin du xi^ siècle ; mais ce doute doit se résoudre en faveur du premier, d'après nos traditions locales les plus respectables. Dom Estiennot l'établit nettement (c) , et aussi l'histoire manuscrite de l'abbaye de Saint-Hilairc(d). C'est celui-là même qui aura reçu le titre de saint, et en l'honneur duquel on aura bâti l'église, représentée aujourd'hui dans le village qui porte son nom par l'intéressante construction du xii^ siècle qui
(a) Besly, Esvesques de Poict., p. 4.
(b) Mémoires de Rapaillon, — D. Estiennot, Antiq. Bénédict., lib. I, § 1er. {c) Antiq. Bénédict., lib. I, § 1er.
(d) Cité par Thibaudcau, I, 50 de la l^e édition.
y attire les curieux. Au .reste, il ne faut pas confondre notre saint Paixent avec celui qui fut martyrisé à Paris dans le cours du ii^ siècle (26).
Quoi quHl en soit, il faut probablement dater de Pépiscopat de Pascentius le grand événement qui nous priva de saint Martin et en dota la Touraine. Saint Lidoire, évêque de Tours, venait de mourir en 371, âgé de quatre-vingt-un ans, après trente-trois années d'épiscopat. Les Tourangeaux, que de^Ss'^^''"'^^'^^"^ leur voisinage avec Poitiers avait rendus comme témoins des vertus et des miracles de Tabbé de Ligugé, se prononcèrent pour lui tout d'une voix. Toutefois on savait sa . répugnance pour une charge dont l'amitié et les exemples de saint Hilaire lui avaient fait apprécier les dangers pour le salut : il s'agissait donc de l'amener à un consentement. On usa de ruse : on l'attira à Tours sous prétexte de guérir une femme malade, et quand il y fut, on l'acclama, et malgré ses résistances, il fut ordonné le dimanche 12 juin. A peine installé, son amour de la solitude lui fit chercher encore une retraite ; il la choisit entre la Loire, à une nfondexiarmoutiers. demi-lieue de Tours, et les dunes escarpées qui abritent la rive droite du fleuve. Quelques disciples ne manquèrent pas de l'y suivre, et ainsi commença le monastère de Marmoutiers dont le rôle allait devenir si grand dans l'histoire de l'Eglise gallicane (27). Il n'en gouverna pas moins Ligugé pendant les deux premières années qui suivirent sa consécration épiscopale. On ne sait qui lui succéda dans sa charge abbatiale, dont le plus proche titulaire connu ne paraît qu'au vii^ siècle.
Un Quintianus, d'après nos traditions, aurait remplacé Quintianns,xn«Evê- Pascentius sur le siège épiscopal de Poitiers. Celui-là, '^"^ "^^ ^°'""'comme plusieurs autres, n'aurait eu que son nom dans nos catalogues. Ceux qui en veulent faire un moine, ami de saint Jérôme, dont il serait fait mention dans une lettre de ce dernier («), et qui , après un voyage en Orient, serait venu
(a) Epist,, CXLV, apud Migiic. Patrol. lat., t, XXII, col. 1191.
270 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 371)
gouverner notre diocèse, ne s''appuicnt sur rien d"'incontestable. Ce qui nous reste de certain sur la réalité de son épiscopat, c''est une image nimbée, portant les attributs de cette dignité et dont la tète s"'entoure de deux mots : Quùitianus episcopus. Cette image dont les traits principaux sont venus jusqu'à nous, décora, au xi° siècle, un des piliers de la basilique de Saint-Hilaire. Ce souvenir très significatif de la célèbre collégiale, semble indiquer tout à la fois qu'avant d'être évoque saint Quintianus avait appartenu comme religieux à cette abbaye, qui avait fait le môme honneur à d'autres personnages connus, successivement honorés de ces deux titres. — On ne sait plus quel jour la fête de ce saint était célébrée. Evoque de Poitiers. Saint Golais vicut à la suite de Quintianus, et son culte reconnu sert de garantie quant à son rang dans le clergé poitevin. On croit qu'il avait été abbé de Saint-Hilaire, mais on ne sait rien ni de ses actes, ni de l'année de sa mort. Son souvenir s'y était transmis aux générations éloignées. Une seigneurie de son nom existait à deux lieues nord-est de Niort, bien avant le xii'^ siècle. A cette époque, un prieuré que les chartes font remonter à 1109 y fut fondé par Rorgon de Saint-Gelais, de l'illustre famille de Lusignan (28), et donné à l'ordre de Cluny. La fête du saint se fait le 26 août, qui est sans doute la date de sa mort (29). Son corps reposa longtemps à Poitiers dans l'église de Saint-Hilaire, où la dévotion publique semble avoir indiqué souvent la sépulture préférée des évoques de ce Siège. On l'y voyait encore au xvi^ siècle dans une belle châsse d'argent, que les auteurs de ce temps ont mentionnée. Quelques autres ont eu tort d'indiquer saint Gelais comme l'un des Pères du premier concile d'Orléans, qui ne se tint que plus de cent cinquante ans après (30). Saint Anthême lui A saiut Gclais uu autrc saint succéda immédiatement. Ce fut Anthême, à qui l'on s'accorde à donner cette place, et sur lequel pourtant des historiens, qu'on pourrait croire plus expérimentés, ont conservé un impardonnable anachro-
succède (XIV'Evêque) .
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 397) 271
nisme (31) sur lequel nous reviendrons bientôt. Ce qui paraît certain, c'est qu'il existait encore en 402, et un fait remarquable pour notre Eglise se passe alors sous son pontificat, clairement indiqué par des coïncidences chronologiques.
Un ancien cartulaire de Tabbaye de Saint-Jean d'Angély Donaiion de terre dit : « Qu'en cette année les Prêtres de l'Eglise de Poitiers f^^^^^ l'^^'^'i"^ ^«^ donnèrent à Ambroise, évêque de Saintes, une petite chapelle fondée sous l'invocation de la bienheureuse Vierge Marie, et sur les fondements de laquelle a depuis été bâtie cette belle et grande abbaye de Saint- Jean, par le roi Pépin le Bref (32). » On voit là nettement l'action de ce Presbytère de Poitiers qui était alors le Chapitre proprement dit, et qui dispose par donation d'une propriété qui n'est même pas sur son territoire (33).
Il faut }»robablement reporter à l'épiscopat de saint Mort de saint Mariin. Antheme un événement qui émotionna le monde cl i rétien tout entier : la mort de saint Martin, arrivée le 8 novembre de la seconde année du gouvernement d'Arcade et d'Honorius, c'est-à-dire de l'année 397(34). Le grand homme, âgé de quatre-vingt-un ans, depuis vingt-six ans qu'il était évêque n'avait interrompu ni ses travaux du zèle pastoral, ni sa vie austère de religieux. Un jour, ayant révélation de sa mort prochaine, il ne voulut pas quitter ce monde sans avoir terminé une affaire née de quelques différends survenus dans le clergé de- la petite ville de Candes(35). Il avait à peine réussi dans son œuvre, qu'il se sentit malade et obligé de s'aliter. Il s'entoura alors de ses clercs, et leur annonça que sa fin approchait. Il faut lire dans les écrivains de son temps, dont le plus considérable fut son ami intime {a) quelle fut à ces mots la désolation de la pieuse assistance. On ne pouvait croire à cette séparation ; on le conjurait lui-même de commander à la mort et de se garder au gouvernement du troupeau qu'il chérissait. Martin répondait
(a) Sulp. -Sévère, Epist. ad Eusèbe., — ad Bassulam.
272 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (aN 397)
à ces témoignages crattaclicment par une prière ardente, mais calme, protestant que si Dieu le croyait encore utile à son peuple, il consentait à prolonger son exil. Mais sa récompense était prête et le jour venu de la lui donner. Quelques heures encore se passèrent dans une fièvre douloureuse sur la cendre où il s'était fait placer, revêtu du ciliée qu'il ne quittait jamais, continuant de prier, et refusant les quelques adoucissements par lesquels on aurait voulu alléger sa dernière pénitence. Il expira enfin, en affirmant ses espérances éternelles ; et aussitôt ses traits amaigris depuis longtemps par son grand âge et ses continuelles pénitences reprirent aux yeux de tous le teint coloré et la vivante fermeté de la jeunesse.
Les Poitevins et les A pcluc Ic bruit de sa mort fut-il répandu, qu'on vit
Tourangeaux se dis-
puient son corps. arrivcr à Candcs les populations empressées des villes et des campagnes voisines, parmi lesquelles surtout les Poitevins venaient se mêler aux Tourangeaux. Mais entre ces deux derniers peuples une grande question s'éleva : chacun voulait, à propos des obsèques, ramener, les uns à Poitiers, les autres à Tours, les restes précieux de celui qui avait été pour tous également un compatriote et un ami, un modèle et un pasteur. Dans ce conflit, devenu un plaidoyer, on faisait valoir des deux côtés des raisons prises non moins dans ses propres sentiments que dans les souvenirs de cette vie qui avait appartenu à tous. Cependant la fin du jour arriva au milieu de ces touchantes contestations ; il en fallut remettre la décision au lendemain. Et pendant la nuit, quand les Poitevins cédaient au sommeil, les Tourangeaux enlevèrent le corps, l'embarquèrent sur la Vienne, et, gagnant la Loire, abordèrent à Tours. Là se firent des funérailles dignes du saint, puisque dans leur simplicité elles furent honorées des larmes et des regrets de tous, non moins que des pieuses joies que la foi ranimait à la pensée des biens impérissables que l'auguste défunt s'était acquis. Dieu ajouta d'ailleurs à cette populaire solennité de nouveaux miracles rapportés par des témoins
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 375) 273
oculaires, et ainsi la gloire du bienheureux thaumaturge sur la terre ne fut pas moindre après sa mort que pendant sa vie {a).
Plusieurs des saints personna2;es que nous avons vus Disciples mustres de
^ "^ ■•■ saint Martin.
essayer sous saint Hilaire la vie ascétique, s'étaient rangés ensuite sous la discipline de saint Martin. Plusieurs devinrent évêques, d'autres s'illustrèrent dans les monastères fondés par eux ou dans les solitudes, qu'ils préférèrent à l'abri des grands bois du Poitou, de l'Anjou ou de la Touraine. De ce nombre furent saint Maurile, saint Victrice et saint Corentin, qui occupèrent les sièges d'Angers, de Rouen et de Cornouailles, qui fut depuis Quimper ; puis saint Florent, que nous avons vu fondateur de Montglonne ; saint Clair, qui établit près de Tours un autre monastère voisin de Marmoutiers ; peut-être aussi ce saint Mesme ou Maximin, frère de l'évêque de Poitiers saint Maixcnt, et que nous avons vu mener la vie solitaire dans une grotte baignée par la Vienne au voisinage de Chinon w.
Mais de tous ces disciples, aucun ne fut plus attaché L'historien suipiceau maître et plus digne de lui que Sulpice-Sévére. Attiré au christianisme par saint Paulin de Noie, il s'était mis sous la dépendance de l'évêque de Tours pour le suivre de plus près, et avec l'intention d'écrire sa vie. En effet, il composa des Dialogues et des Lettres contenant une vie du grand thaumaturge, qui nous est restée. Il écrivit aussi une Histoire sacrée qui se développe depuis la création jusqu'à l'an 400 de Jésus-Christ, en deux livres d'un fort bon style, remarquable de clarté et d'élégance. Dans Sulpice, la vertu et la piété ne le cédèrent pas au mérite littéraire. Né dans l'Aquitaine, il s'y fixa définitivement après la mort de saint Martin, y devint prêtre, et y vécut avec saint Clair, assista à sa mort un peu avant celle de leur ami commun,
(a) Sidp.-Sévèrc, ub supr., — Grég. Tur., Hist. franc., lib. X, c. ult. — Et De Miracul. B. Martinii, lib. II, col. 43.
{h) Voir ce que nous en avons dit ci-dessus, liv. II, p. 126.
Sévère
et mourut lui-même en 420. Sulpice avait également connu saint Paulin de Noie qu'une mutuelle estime avait attaché aux hommes illustres qui furent Tornement de TEglise dés le commencement du v^ siècle.
Le poète Rutiiius BiQn différent de ces belles intellia;ences éclairées par la
Numatianus. o i
foi chrétienne, Rutiiius Numatianus brilla parmi les poètes latins de ce temps. Né à Poitiers vers 350, il est connu par rillustration de son père Lacanius, Fun des plus honorés magistrats de cette ville, et la belle éducation qu'il en reçut le fit distinguer jusqu'à l'élever successivement aux dignités de maître des offices (35) et de préfet de Rome, où il se fit aimer par sa sagesse et sa bonne administration. Mais de tant de gloire passagère, il ne nous est resté que quelques-uns de ses vers qui nous ont laissé, sous la forme d'un voyage en Italie, ses impressions en visitant les cités et les îles qu'il traversa pour regagner la Gaule, où déjà les Vandales et autres peuples conquérants portaient la désolation et la terreur. C'était un noble sentiment qui poussait ainsi vers la patrie un homme à qui rien ne manquait en Italie ; mais comme ce beau pays fut envahi par Alaric en 410, il pourrait bien se faire qu'alors le poète eût été préoccupé beaucoup plus des maux qu'il y redoutait que de ceux dont la Gaule ne souffrait pas encore. Quoi qu'il en soit, il ne se pressa pas trop dans ce voyage, où il prit le loisir de décrire en vers harmonieux tous les lieux et tous les objets qui provoquèrent sa curiosité. Ce qu'on trouve de plus remarquable dans ce poème descriptif, c'est la forme tranchée des opinions de l'auteur sur tout ce qui touche au christianisme, qu'il comprenait peu, et surtout la haine qu'il lui témoigne. A l'occasion d'un Juif qu'il rencontre, il déclame contre toute sa nation, qu'il confond avec les chrétiens ; il déplore la solitude d'un ermite qu'il regarde comme un mort vivant. Rutiiius dut mourir avant l'année 407, après laquelle on ne parle plus de lui, et la postérité, qui le connaît à peine, en eût sans doute conservé un meilleur souvenir si ce
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 375) 275
compatriote de saint Hilaire en eût été le contemporain appelé à Tentendre, à Padmirer et à le suivre {a).
En ce temps-là, et sous Pépiscopat de saint Anthême, ,„^,î?/^fSr' nous connaissons certainement un gouverneur de Poitiers dont le nom se rattache à celui d^un de nos saints les plus intéressants. C'était Eutilius, qui était Comte de la province. Dans le cours du siècle précédent, les empereurs avaient donné ce titre à quelques-uns de leurs grands officiers du palais et réuni en leur personne, en les mettant à la tête de la province, Fautorité civile et militaire. C'était donc une charge très considérée. Or, Eutilius avait deux jeunes fils jumeaux dont l'éducation le préoccupait déjà et lui faisait souhaiter un instituteur digne de sa confiance. Chrétien, il ne se serait pas décidé à choisir pour cette tâche si délicate un homme qui n'eût pas sa rehgion, seule véritable garantie des qualités de l'esprit et du cœur. Quand il s'y attendait le moins. Dieu sembla lui envoyer ce guide tant désiré. C'était un de ses neveux, nommé Sabinus, saint savin du La-
o 7 ' vedan.
né à Barcelone (36) d'une famille romaine comme la sienne, et d'un père qui avait marqué dans cette colonie de l'Espagne citérieure. Jeune encore et d'une éducation distinguée, Sabinus avait voulu voyager pour la perfectionner, et tout d'abord , commençant par le Lavedan (37) , où l'appelaient quelques affections de parenté, il vint ensuite à Poitiers où il fut reçu par le comte comme un fils digne des parents qu'il aimait toujours. Il ne tarda pas à faire remarquer là des qualités et des vertus qui lui attachèrent cette pieuse famille. Si bien qu'Eutilius ne croyant personne plus capable de diriger ses enfants, sollicita son neveu de s'en charger, comme il arrivait habituellement alors aux esprits supérieurs de la noblesse romaine qui s'honoraient des fonctions de l'enseignement public ou particulier.
(a) V. le Becueil des anciens poètes, de Pithou, qui a imprimé Vltinéraire, de Nmuatianus ; et pour sa vie, Cassiodore, Epist. xii, lib. 1. — Et Epist. iv, lib. V, — Vossius, Poètes latins, p. 249. — Baillet, Jugement des poètes latins, p. "496 et suiv.
lise retire à Ligngé,
276 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 375)
Les jeunes élèves ne s'appliquèrent pas seulement aux études qui leur ménageaient pour plus tard les richesses d'une instruction solide : ils étaient également excités â l'amour de Dieu et à la pratique du bien. Mais l'un d'eux surtout se sentit touché des vertus de son maître qui, fort bien récompensé par son oncle de ses soins et de son dévouement, pratiquait cependant jusqu'à la perfection le renoncement â lui-même, la pauvreté modeste autant que la douceur et la piété. Un jour, entraîné par le sentiment d'une vocation née à cette fervente école, notre jeune homme s'alla cacher au monastère de Ligugé, demandant qu'on l'y admît à la vie religieuse. Chargé par sa mère désolée d'aller négocier avec le jeune transfuge un retour que sollicitait sa famille, Sabinus accepta cette mission ; mais à peine au seuil de la sainte maison il fut saisi lui-môme du désir d'y rester, s'y fit recevoir et y demeura trois ans dans une préparation fervente à un apostolat que la Providence lui destinait ailleurs.
Le fils d'Eutilius, de son côté, suivait avec son jeune et saint maître la même voie d'avancement spirituel et, ce qui arrivait si fréquemment à cette époque des développements merveilleux de l'Eglise se fît encore pour les deux amis. Dieu qui semait les monastères au milieu du monde afin de le convertir et de le civiliser, inspira aux deux jeunes amis l'amour d'une retraite plus étroite. A l'exemple de saint Martin, qui s'en était fait une contre les trop grandes Et de là dans les distractions de son épiscopat, ils obtinrent d'aller chercher
Pyrénées. *■ '
dans les Pyrénées un lieu auquel Sabinus songeait depuis longtemps et s'arrêtèrent d'abord non loin de Tarbes, dans une modeste laure habitée d'un petit nombre de religieux. L'abbé Frominius â qui ils demandèrent des renseignements sur un lieu favorable à leur dessein, se fit un bonheur de les accompagner. Il fit plus : touché par les entretiens de Sabinus, il devint son disciple et s'établit quelque temps avec ses deux compagnons sur le versant aride et escarpé d'une des montagnes, prés d'un petit ruisseau qui
Sa mort et son culte.
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 400) 277
disparaissait pendant Tété ; et là à force de labeurs, en dépit des froids excessifs des hivers et des vents impétueux qui en doublaient la rigueur, ils fondèrent un hospice en faveur des fréquentes victimes de ces redoutables intempéries.
Nous savons par les légendaires que Frominius, après avoir aidé au -premier étabhssement des deux religieux, s'en retourna vers les siens ; mais, comme toujours, d'autres vinrent se joindre à ceux dont il avait préparé la solitude. Le fils d'Eutilius demeura fidèle à la conduite de son maître. Nous ne savons lequel survécut à l'autre : on sait très bien cependant que Sabinus demeura ainsi quatorze ans sous les épreuves d'une pénitence volontaire, d'un travail incessant et d'infirmités dues à tant de causes, mais devant lesquelles il ne s'arrêta qu'au jour où il rendit son dernier soupir. C'était vers le commencement du v^ siècle et le 11 octobre, jour où le martyrologe romain indique sa fête et que le diocèse de Poitiers a naturellement consacré à sa mémoire (38).
Les frères du saint homme déposèrent sa dépouille à naSreSiSs^in quelque distance de leurs cellules, dans la vallée de ^^^'so^^- Lavedan, non loin d'une source médicinale où s'éleva dans la suite l'établissement thermal de Barèges (39). Beaucoup '^
de guérisons miraculeuses s'y firent dès lors. Un monastère y fut bientôt élevé. Les reliques du saint, visitées de loin en grande dévotion, y furent longtemps vénérées dans la paix de cette heureuse retraite. Au viii^ siècle les Sarrasins, au ix° les Normands, tout en détruisant le lieu saint, ne purent les y profaner, tant elles avaient été bien cachées. Elles reparurent en 945, lorsque Raymond, comte de Bigorre, releva les bâtiments de leurs ruines, à condition que les moines entretiendraient dans la vallée des maisons convenables pour les baigneurs, qui déjà à cette époque fréquentaient les eaux de Cauterets (40). Ainsi revécut le nom vénéré de saint Savin de Lavedan, que le célèbre monastère conserva jusqu'à la destruction officiehe par les barbares de 93.
278 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 406)
Depuis ce temps, les reliques furent conservées dans l'église abbatiale, devenue paroissiale pour le village qui s'était formé autour de l'abbaye. En 1853, une portion insigne en fut donnée aux bénédictins de Ligugé, qui le gardent comme un des plus précieux souvenirs de l'antique piété de leurs pères (41).
thï'' ^^ ^^'°' ^°' Nous avons dit quelles confusions entouraient les renseignements assez vagues laissés par nos ancêtres sur saint Anthême. De l'étude attentive des temps et des lieux, nous concluons que vers la fin du iv^ siècle ou le commencement du v^, il occupait encore le siège laissé vacant par la mort de saint Gelais. Il devait vivre encore à Poitiers quand les Barbares, dont nous allons raconter l'invasion, se ruèrent sur cette ville en 409, la ruinèrent, et firent au saint évêque, emmené par eux en captivité, le sort que subirent tant d'autres, plus ou moins maltraités, et souvent jusqu'à la mort, soit sur les lieux, Hisioiredesoncuite. soit dans Ics coiitrécs OÙ OU les entraînait. C'est le moyen d'expliquer pourquoi le corps du saint, retrouvé en Espagne par Charlemagne, dans sa guerre de 778, fut rapporté par lui en France et confié à l'église des saints Gervais et Protais de Jonzac, auxquels le prince avait une dévotion particulière. Ce dépôt sacré ne serait donc pas venu à cette église de ce que l'évêque y serait mort en prêchant les peuples de la Saintonge (42), mais par suite d'une royale générosité dont on sait que Charlemagne aimait à donner des preuves. On doit donc peu s'étonner des incertitudes qui planent sur ce saint personnage et embarrassent sa légende. C'est avec lui que disparaissent tous les renseignements écrits capables de guider dans les dédales de cette époque malheureuse. Ce qu'on sait de plus positif sur saint Anthême, c'est qu'il mourut le 3 décembre, sans doute de cette année 409. Il paraît que son culte, continué dans le diocèse jusqu'en 1755, ne pouvait même plus alors .s'appuyer de ses actes perdus depuis longtemps. Sa fête qui, en 1643, se faisait du rite semi-double à la cathédrale.
était marquée double en 1755 dans le calendrier de cette même Eglise, ce qui indiquerait une augmentation de son culte qui est à considérer, quoique nous n'en sachions pas le motif (43).
Ces exemples de errandes vertus que les saints donnaient , Désordre des mœurs
i o i. dans lErapire romam
au monde, restaient malheureusement inefficaces pour les cettïépoque.^*'^'^^ ^
masses grossières que les désordres du paganisme enivraient
encore. Les vices des Romains et ceux de la Gaule qu'ils
avaient entraniée dans leurs mauvaises mœurs, arrivaient
à de tels excès qu'il ne semblait guère possible que la
Providence les supportât plus longtemps. C'est le propre
de ces travers insensés auxquels un peuple se livre d'abord
sans scrupules, et bientôt sans mesure, de signaler sa fin
prochaine par des caractères d'affaissement moral que suit
bientôt une ruine irrémédiable. Alors Dieu frappe ses coups
inattendus, avertit par des signes évidents de sa colère,
envoie des fléaux publics, jette de formidables perturbations
dans la nature. Cependant, perdus, endurcis dans leurs
stupides habitudes, les hommes s'obstinent ; et le jour
vient où la foudre éclate pour briser tout... Ainsi en était-il
de ces magnifiques contrées de l'Italie et de la Gaule.
L'indécence des désordres publics y était portée à son
comble. La débauche, le luxe des repas y régnaient dans
ces natures incorrigibles que le christianisme lui-même ne
touchait pas, en dépit des héroïques abnégations de ses
vierges, de ses anachorètes et de ses martyrs. Pour corriger
tant de travers, les maux physiques n'avaient point été
épargnés aux habitants de ces plaines, de ces montagnes
et de ces forêts tourmentées, à des reprises nombreuses
d'inondations, de tremblements de terre et de sécheresses
également funestes aux hommes et aux animaux. Nous
savons par Salvien (a) et par saint Jérôme (^) quelles affreuses
calamités avaient ainsi averti le monde civilisé de leur
(a) De Gubernatione Dei, lib, VIII.
{h) Epist. ad AgerncMam, XXV.
280 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 406)
époque. Nous allons voir de quelle façon la main d'En-Haut devait sanctionner ces avertissements par des malheurs d'un autre genre, et s'en servir encore pour affermir dans le monde la loi du Fils de Dieu.
daies"'°° ^^^ ^*°' Durant les trois premiers siècles de l'Eglise, les Barbares des pays septentrionaux avaient tenu tête aux Romains. Depuis la mort de Trajan, qui avait régné sur toute la terre connue, une continuelle agitation s'était faite chez ses peuples domptés parfois, mais frémissant du joug et toujours pleins de l'espérance de le secouer. Ce ne fut qu'insensiblement, et après de nombreuses alternatives de succès et de défaites, que les redoutables et tenaces' ennemis purent enfin, vers le commencement du v^ siècle, aspirer à de sérieuses victoires et aux dépouilles du peuple vainqueur. Les premiers de ces illustres ravageurs furent les Vandales, peuple de Germanie, sortis des terres que baigne la mer Baltique, hordes sans frein, que l'appât du pillage poussait partout où s'offraient à eux des richesses à prendre, des esclaves à faire, ou d'inoffensives populations à massacrer. Ils marchaient rarement sans avoir pour associés leurs voisins les Suèves et les Alains sortis de la Tartarie d'Europe. Ce qui rend plus lugubre leur^ apparition dans l'histoire de notre pays, c'est qu'ils y furent attirés surtout par la trahison et le parjure.
Trahison de stiiicon. Théodose Ic Grand avait, en 395, associé à l'empire ses deux fils Arcadius qui devait régner en Orient, et Honorius qui devait gouverner à Rome. Il avait pour général de ses troupes, Stiiicon, vandale d'origine, et comme Honorius n'avait alors que dix ans, il donna au jeune enfant pour tuteur et principal ministre, le guerrier dont le courage et l'habileté lui offraient les plus suffisantes garanties. Sa confiance semblait au reste d'autant mieux fondée qu'il était devenu l'oncle de son général en chef en lui faisant épouser sa nièce. Celui-ci était donc en quelque façon le cousin ou parent de son jeune pupille. Tant de titres n'empêchèrent pas le tuteur de sacrifier à son ambition les
intérêts de l'empire et la fidélité qu'il devait à sa nouvelle famille. Après avoir vaincu Radagaise, chef germain, qui s'était avancé en 406, avec une armée de Goths, dans la Ligurie, et menaçait Rome, il craignit que la fin de la guerre ne fût celle de son crédit, et forma l'abominable dessein de détrôner Honorius et de faire proclamer empereur son propre fils Eucher, qu'il avait fait élever dans l'amour des doctrines païennes. Pour y réussir, il envoya secrètement solliciter les Vandales de reprendre les armes, promettant de les seconder. Il n'en fallut pas davantage aux chefs de ces bandes avides pour les mettre en mouvement. Après avoir ravagé sans opposition sérieuse toute la Gallo- Grèce, et une partie importante de l'empire d'Orient, ils se jetèrent sur la Gaule, le dernier jour de l'année 406, et s'y répandirent comme un torrent dévastant d'abord les contrées qui s'étendent du Rhin à l'Océan, puis se ruèrent, après les avoir épuisées de richesses et de vivres, sur l'Aquitaine, où le fer et la flamme désolèrent tout, où les villes, les monastères et les églises furent rasées de fond en comble, et n'offrirent plus, après deux mois de ces excès qu'un amas de ruines et de décombres. Des Alpes aux Pyrénées, dit saint Jérôme, un amas incalculable de nations aussi indomptables que féroces, Quades, Vandales, Sarmates, Alains, Gépides, Hérules, Bourguignons, tout ce que la Germanie enfin avait pu réunir dans ce but de peuplades sans frein, envahirent les provinces de l'Aquitaine et de la Novempopulanie (44), qui furent réduites par les massacres et par la famine. Toulouse et son territoire que semblaient avoir protégé jusque-là les reliques de son saint évêque Exupère, devinrent une solitude désolée dont les habitants réfugiés dans les montagnes voisines ne revinrent dans leurs tristes foyers qu'après le départ des hordes victorieuses, qui devaient elles-mêmes revenir bientôt et en prendre définitivement possession.
Le Poitou ne fut pas plus épargné que les provinces limitrophes. On vit ses florissantes campagnes désolées,
Leurs ravages dans la Gaule,
Dans l'Aquitaine,
Et dans le Poitou.
2S2 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 408}
sa capitale incendiée, et la garnison même du vieux Poitiers placée dans le camp fortifié que nous avons vu construit entre le Clain et la Vienne sur les marches du pays, tomba sous une catastrophe de plus, impuissante à se protéger contre Tattaque irrésistible de ces sanguinaires ennemis. Les ruines s^en relevèrent plus tard, puisque les rois Mérovingiens purent s"'en faire en 742, comme nous le verrons, une résidence : mais les débris qui en restent témoignèrent qu'après cette dernière gloire la célèbre forteresse devait enfin succomber sans retour, comme tant d'autres malheureuses cités. Que les Huns n'ont Cottc dcstructiou dc toutcs Ics richcsscs matérielles et
été pour rien dans c«s
malheurs. monumcntalcs de notre contrée est attribuée mal à propos
par quelques historiens à l'action des Huns, qui n'y furent pour rien et ne parurent jamais sur notre sol (45). C'est aux Vandales, les plus nombreux et les plus renommés d'entre les peuples ligués pour l'invasion de la Gaule, qu'on s'accorde à faire gloire de ces destructions, et nous ne voyons pas les Huns cités parmi ceux que saint Jérôme dénommait plus haut.
Tout cela se passait de 406 à 409. Les Romains, quand ils virent tant de légions indisciplinées prêtes à passer le Rhin pour inonder la Gaule, leur avaient en vain opposé les garnisons de Francs préposés à la défense du fleuve. Nationaux et étrangers avaient cédé à l'impulsion véhémente de ces indomptables adversaires, et ces Francs eux-mêmes, qui se virent momentanément vaincus, devaient venir, à quelques années de là, prendre chez le peuple qu'ils n'avaient pu défendre, la plus grande part de cette belle proie.
Pourquoi l'Aquitaine Les maux causés à l'Aquitaine par ces invasions furent
méridionale est plus '■ i i /-n i
éprouvée. encore plus sanglants dans l'extrême midi des Gaules.
Là étaient les plus vicieux comme les plus riches d'entre les Gaulois : aux approches mêmes des grandes catastrophes, on les avait vus se livrer avec le même abandon aux orgies et aux crimes que n'arrêtèrent pas mêm-e bientôt après leur chute et leur anéantissement. C'est le grand
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 409) 283
reproche que leur faisait Salvien, témoin oculaire de ces malheurs (a).
Quant au Poitou, les détails manquent absolument sur la part qui lui fut imposée dans ces désastres. Ce qui est sûr, c'est que rien ne resta, après les incendies et le pillage faits par d'aussi farouches conquérants, des archives publiques, des bibliothèques et des musées, où se conservaient les matériaux de l'histoire locale. Des monuments périrent, dont les débris déterrés par nos contemporains attestent la magnificence de l'art et l'importance de notre cité- Là aussi fleurissait des écoles ; le monde moral s'appuyait de savants distingués : où sont les restes de ces gloires ? Que devinrent nos gouverneurs de la province, incapables de résistance et partageant avec tous les grands qui les avaient entourés le sort commun de cette société broyée sous le châtiment de ses prévarications? Comme tout le reste, ils succombèrent enveloppés dans les infortunes de tous. Les évêques eux-mêmes qui, en plus grand nombre étaient des saints, disparurent sous le coup de la mort et de l'exil, après avoir vu les sacrilèges multipliés dans leurs églises, l'assassinat de leurs prêtres et les derniers excès auxquels se portèrent contre les vierges mêmes du Seigneur des soldats ivres de leur succès, et qu'encourageait encore contre les chrétiens le fanatisme d'une impiété toute païenne.
C'est à ces désordres inouïs dont quelques historiens peu Destruction des an-
^ -^ '■ nales du pays.
réfléchis n'ont pas assez tenu compte, qu'il faut attribuer le silence de nos annales sur neuf des évêques de Poitiers qui remplirent le vide constaté entre la mort de saint Anthême, en 409, et celle d'Adelphius, qui siégeait encore en 534. Ces neuf prélats auraient donc eu en moyenne un épiscopat de douze à quinze ans. Mais si nous considérons quels déplorables épisodes l'histoire place dans ce long intervalle, nous devons conclure à une grande inégahté dans la durée
(a) De Guhern. Dei, lib. VII,
284 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 410)
de chacun. Ces évêques inconnus n'ont plus que leurs noms dans nos dyptiques : nous y trouvons un Pérennisa un Migetius ou MincrvtuSj trois LupicinuSj, un Pclagius, deux Esichus, et un Antonius. Sur ces noms, dont on voit que le plus grand nombre appartient à la race latine, la critique est d'accord : nous retrouverons quelques traits de certains d'entre eux, et tous les catalogues les admettent (^) (46).
Mais que se passa-t-il durant ce long espace d'un siècle entier où presque tout nous reste inconnu? C'est ce qu'il nous faut rechercher maintenant. Avant tout, nous regardons comme très probable un détail qu'un de nos chroniqueurs a constaté sur l'état des personnes en Aquitaine, après la Origine probable de prisc dc posscssiou Qu'cu firent Ics Vandales. Ce serait de
la féodalité en Aqui- ^ ^ ^
^'^'°e. là que daterait dans notre pays la distinction des nobles et
des roturiers. Afin de se soumettre plus entièrement les peuples conquis, les vainqueurs ne leur auraient permis que le commerce et le soin des terres, se réservant le port exclusif des armes, par conséquent le droit de s'occuper à la guerre et à la défense du pays. Cette distinction qui sépara en effet la noblesse des classes non titrées s'expliquerait assez bien par l'origine que lui donnent nos écrivains locaux.
LesTeifaies. H semble quo c'cst ici qu'il faut parler des Teifales, petite
colonie de soldats étrangers qui aura son rôle parmi nous durant une centaine d'années, à partir du commencement du v^ siècle. Du nord-est du Caucase, où leur pays s'étendait entre la mer Noire et la mer Caspienne, ils étaient venus, entrahiés par la marche des nations asiatiques vers l'Europe, chercher fortune, dés les premières années du II'' siècle, sur le territoire de l'empire romain. C'est dire combien leurs mœurs et leur caractère les ^approchait des Alains, des Goths et des Huns, qui s'agitaient continuellement autour d'eux. Leurs courses, comme celles de ces congénères, furent aussi fréquentes que rapides, et souvent interrompues
(a) Robert du Dorât. — D. Fonteneau partage cet avis, t. XXXI, p. 77.
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 410) 285
par des revers. Une fois surtout, ils furent battus en 161, par Marc-Auréle, et se retirèrent. En 332, ils reparurent sous Constantin, qui leur tua, dit-on, plus de cent mille hommes par le fer et la disette. Alors ils devinrent les auxiliaires de ceux qu'ils n'avaient pu vaincre, et on leur assigna un camp sur la rive gauche du Danube, qu'ils se chargèrent de défendre contre toute incursion. Mais quand les Huns s'y présentèrent en 376, et que les populations effrayées s'enfuirent de leur pays, les Teifales en profitèrent pour ravager la contrée. Après d'autres exploits de ce genre, ils se firent encore écraser en 382 par les Romains, qui les transportèrent en Italie, et vingt-cinq ans après dans les Gaules, où on les opposa en vain aux entreprises des Vandales. Il fallut alors, afin d'obvier à de nouvelles révoltes, les disperser en diverses garnisons. Le Poitou eut la sienne, mais seulement quand les Vandales, auxquels rien ne résistait, l'eurent pillé en 409, avec sa capitale. Poitiers en reçut une légion, à laquelle on joignit un corps de Sarmates, autres coureurs aussi peu civilisés (47), et soumis aux mêmes conditions. On pourvut également de leurs cohortes les lieux déjà connus sous le nom de Melle (48) et de Lusignan (49).
Enfin sous Honorius, en 418(50), on plaça un camp assez considérable de Teifales sur les frontières du Poitou et de la Bretagne, et là ils s'établirent, semble-t-il, plus solidement, puisqu'ils fondèrent sur la Sévre-Nantaise, entre Clisson et Mortagne, la petite ville de Tiffauges, assez considérable pour être devenue peu après le chef-lieu d'un pagus, et par conséquent un centre administratif (51). Ils occupèrent aussi le territoire et le lieu de Mervent, qui faisait partie àxi pagus d'Herbauges, et qui devint, à la fin du x^ siècle, le chef-Heu d'un autre pagus de son nom et d'une viguerie.
Les Teifales, de mœurs dissolues, et d'une rare dépravation, devaient être d'un difficile gouvernement et en donnèrent des preuves que nous devrons raconter. Cepen-
286 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (aN 412)
dant ils finirent par trouver dans le christianisme qu'ils embrassèrent une douceur relative et des améliorations successives de leurs habitudes grossières. Ils durent ce bonheur aux prédications de saint Macaire, le disciple de saint Martin dont nous avons parlé, qui les aborda après leur installation dans le bas Poitou, et leur enseigna la loi du Sauveur des hommes. Ils profitèrent de cette bonne semence, et activèrent parmi eux, avec les pratiques de la foi, les progrés de la civilisation. Aussi leur importance devint telle dans les affaires du pays qu'un préfet des Teifales et des Sarmates figura quelque temps parmi les dignités de l'Empire, et eut Poitiers pour résidence 07). Les désordres de Cependant les empereurs qui se débattaient dans les
l'Empire romain favo- . . i n •
risentsesenvahisseurs. demiéres étrcintcs dc rébellioiis incessantes, manquaient de force pour arrêter les attaques du dehors. A cette époque, leur histoire n'est plus qu'un continuel antagonisme. Trois ou quatre Césars prennent à la fois la pourj^re et la prétendue autorité qu'elle symbolisait pour quelques jours. Une bataille perdue, une révolte de troupes, suffisait pour décider du sort de l'empire, et nécessairement les hordes voisines manquaient rarement l'occasion d'utiliser ces discordes. Quand tout était confusion et guerre intérieure, elles surgissaient tout à coup, s'établissaient dans telle province qu'avait enviée leur cupidité, et personne ne songeait plus à leur disputer sérieusement le terrain. Ainsi s'établirent en 413 dans les provinces voisines du Rhin, les. Bourguignons (52), originaires de la Germanie, et dont le naturel qui n'avait rien de la férocité sauvage de leurs congénères, se trouva plus aisément porté vers le christianisme qu'ils ne tardèrent pas d'embrasser (*). En 412, les Wisigoths, chargés des dépouilles de l'Italie, entrèrent dans les Gaules sous la conduite de leur roi Astolfe, s'emparèrent
(a) V. Ammien-Marcellin, Hist., lib. XXXI, c. ix. — Dufour, ub. sup., p. 96 et suiv. — Greg. Turon., Hist. franc, lib. IV, c. xviii, — et la note d de Ruinard. — Valois, not. galliar., p. 543, col. J.
{b) Sidon.-Apoll., Curm., XII. — Socrate, Hist. eccles., lib. VII, c. xxx.
de Narbonne, de Bordeaux et d'autres villes plus ou moins considérables. Après s'être alliés à Pempire, contre les autres Barbares qui venaient d'occuper l'Espagne, ils y revinrent en 418, où le faible Honorius, en récompense des ^es wisi-oths s-éservices qu'il n'avait pas su se rendre à lui-même, donna Se.^^"' ^° ^*'"'' à leur roi et à sa nation toute la seconde Aquitaine, qu'ils purent désormais habiter à titre de maîtres. Il y ajouta même la Novempopulanie, avec Toulouse, où fut le siège de ce nouveau gouvernement.
Cette acquisition par les Barbares d'un pays policé et ami Malheurs qui s-en-
1 , 1 ■ . . , T, 1 ip ,, suivent pour cetie cou-
des arts, devnit tout d abord tuneste a ces contrées et en 'rée,
face de la dépopulation des campagnes, les grandes villes
payèrent aussi ce changement de nationalité. Toulouse,
Agen, Périgueux, Angoulême, Saintes et Poitiers devinrent
plutôt la proie des vainqueurs que leur conquête ; à en juger
par Saintes, dont ils détruisirent tous les monuments,
Poitiers, où avaient toujours fleuri les études et dont les
places publiques attestaient le goût pour les arts, dut faire
des pertes irréparables et ne se consoler que difficilement
de ses nouvelles destinées.
Ainsi l'empire romain n'entra plus pour rien désormais
dans les affaires do notre pays. Il se vit dominé par des
étrangers aux habitudes si différentes, aux mœurs si
éloignées de celles de l'Aquitaine et dont les passions
guerrières, remuantes et peu commodes, se prêtaient
d'autant moins aux idées chrétiennes que l'hérésie opposait
en eux sans système nécessaire de contradiction, à l'unité
de foi qui seule aurait pu adoucir le joug d'un peuple
soumis. Car les Wisigoths, descendus des Scythes et venus
depuis une quarantaine d'années en Occident, y avaient
embrassé l'arianisme qui, banni de la Grèce et de l'Europe
civihsée, s'était réfugié chez les nations barbares converties
au christianisme par quelques évêques hétérodoxes. Bientôt
leur confraternité avec les Bourguignons établis dans les
Gaules infectèrent ceux-ci des mêmes erreurs. Ce qu'il
y eut de pire pour nous, c'est qu'ils ramenèrent les doctrines
288 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 415)
ariennes sur ce beau territoire de TAquitaine, où tant
d'efforts encore récents les avaient absolument anéanties.
Et leurs conséquea- Et clioso étoiinaute ! L'actiou de ce contact avec ces
cespour la religion.
dangereux étrangers ne resta pas effacée quand le premier roi de France eut purgé le sol de ces malencontreux habitants. Dans cette vaste moitié de la France où tant de populations diverses s'aggloméraient, sous Pinfluence de la foi chrétienne, certaines d'entre elles reçurent plus profondément les blessures de l'infidélité religieuse, et l'on peut reconnaître aujourd'hui encore dans l'esprit moins chrétieù de telle ou telle de ces contrées, les traces avouées de cette cohabitation funeste dont les impressions persistent réelles, quoique latentes, après quatorze siècles écoulés. Tant il est vrai que toutes les erreurs s'enchaînent par leur nature, se corroborent entre elles, et que les âmes qui s'y accoutument se plient hélas! toujours et bien plus aisément au joug des plus fatales faussetés !
Et d'ailleurs, dès ce temps même, on eut occasion d'observer dans les Gaules, et en particulier dans l'Aquitaine, quelle large voie une première erreur ouvre à beau- Apparition da péia- coup d'autres. A l'arianisme des Wisigoths vint se mêler
gianisme. — Son peu . , , , , . . , , .
rfl''pi?M»rf' ^^°''^^ ^® pélagianisme qui, niant le péché originel, combattait la nature et la nécessité de la grâce. Nous ne savons comment l'Eglise de Poitiers se comporta à l'endroit de ces invasions morales qui, pourtant, firent tomber un certain nombre de prêtres des Gaules, parmi lesquels nous ne citons le vieux Sulpice-Sévére, l'ancien disciple de saint Martin, que pour constater en même temps qu'il se repentit de sa chute et revint bientôt à la vérité (a). Tout laisse croire cependant que si ce mal se glissa chez nous, il y fit du moins peu de ravages , car aucun monument authentique ne reste plus d'aucune polémique à ce sujet; au contraire, les EgUses d'Arles, de Narbonne et de Marseille ayant eu entre elles des discussions assez ardentes sur divers points
(a) Hauteserrc, Rer. Aquitan., lib. V, c. ix.
de Poitiers.
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 410) 289
de juridiction et de hiérarchie, les détails de ces longues et difficiles affaires ne nous sont parvenus que parce que ayant dû être vidées par le pape Zozyme, les pièces officielles dont les copies périrent sous les mains des Barbares, comme nos propres archives, se sont retrouvées dans les archives romaines et dans le recueil des conciles (a), et nulle d'elles ne parle du Poitou comme entaché de ces regrettables querelles.
Les Vandales occupaient depuis dix ans la basse Aqui- Les vandales qui t-
'■ '■ ^ tent l'Aquitaine livrée
taine. Leurs longues inimitiés avec les Wisigoths, toujours gïtlShT*^"' auxwidangereux en proportion de leur grand nombre, leur fît craindre un voisinage qui leur devenait chaque jour plus redoutable. Ils émigrérent donc vers les Pyrénées et après s'y être établis, ils demandèrent à Honorius de leur céder ce pays où les montagnes leur serviraient d'abri naturel. Cette concession leur fut faite ; un refus paraissant trop difficile à ce prince sans énergie et sans appui.
Devenus les seuls maîtres du pays, les Wisigoths ne manquèrent pas de traiter nos malheureuses provinces en pays conquis. A peine entrés à Bordeaux, ils n'en firent qu'un amas de ruines par le feu et le pillage. L'Aquitaine entière fut traitée avec la même cruauté, et ces excès s'augmentèrent encore par l'attribution qu'ils se firent du tiers des terres et propriétés possédées par chaque famille. Si l'on ajoute à ces exactions la levée d'impôts exorbitants dont ils obtenaient d'Honorius et de ses successeurs une concession irrévocable ; on se fera une idée des insupportables violences auxquelles nos aïeux furent assujettis (*). Il n'y avait pas loin de ces tristes épreuves à une ruine complète de l'agriculture. C'est de cette époque et de la présence simultanée de tant de peuples divers sur le territoire des Gaules, que datent, comme moyens de répression aux désordres de la vie publique, les codes que
(a) Gallia christ. ^ t. II. — Concil. Galliar., t. I, p. 42.
(b) Procope, De Bell. Vanclal., lib. II.
se firent les Bourguignons et les Wisigoths, dont quelques dispositions passèrent ensuite dans les lois ou les coutumes françaises (a).
Qui y persécutent les Les rois Wisie;oths devenus rois d'Aquitaine prirent
calhouques. " ^ ^
Toulouse pour capitale de leur nouveau royaume, et tinrent à honneur de dater leurs actes do cette ville. Le plus grand malheur pour les diocèses tombés sous leur doraination fut dans la prétention qu'eurent ces princes ariens d'introniser avec eux l'hérésie sur cette terre fidèle. Ils s'emparèrent de toutes les églises catholiques et les profanaient à leur usage. Enhardis par le succès de leurs violences, ils aspirèrent bientôt à de nouvelles conquêtes. En 435, leur roi Théodoric s'éprit de l'idée de s'agrandir, attaqua Arles qu'il ne put enlever, et mit le siège devant Narbonne qu'il dut abandonner aussi devant les troupes romaines, par lesquelles il vit assiéger bientôt sa propre capitale. Il dut alors demander la paix, et ne l'obtint qu'à grand'peine après quatre ans de luttes qui lui firent comprendre la nécessité d'être moms ambitieux. Invasion des Francs. Pendant quc CCS grauds événements troublaient l'Aquitaine, d'autres adversaires s'en prenaient, non moins ardents, au nord do la Gaule, où ils trouvaient que des provinces ruinées étaient encore assez belles })our faire convoiter leur possession : c'étaient les Francs, grande nationalité plus considérable et plus homogène que les autres hordes connues avant eux, et qui prétendait sa part au butin qui les avait conviés. Dès longtemps, et plus d'une fois depuis l'année 241, après des retours de fortune militaire, ils avaient succombé devant une résistance mieux organisée et regagné forcément leur pays toujours prêt à les recevoir. Enfin ils quittèrent de nouveau en 410 la rive droite du Rhin, au-delà duquel le Mein (53) et l'Elbe (54) circonscrivaient leur territoire, et profitant des abaissements de l'empire contre lequel ils s'étaient souvent défendus, ils se jetèrent sur la
(a) Grcg. Tiiron., De gloria Conf., c. 28.
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 420) 291
Gaule septentrionale, amenèrent à composition les Romains harcelés et vaincus, puis ils se mirent à leur solde à titre d'alliés et s'en allèrent sous leurs ordres occuper des provinces non encore soumises. Mais au premier caprice de leur imagination déréglée, aux moindres apparences d'un succès probable, les mercenaires regagnaient leur pays pour y guerroyer contre d'autres antagonistes ni plus tranquilles, ni mieux civilisés. Enfin quand ils virent en 476 l'Empire pencher vers sa ruine prochaine et les audacieux succès des Wisigoths et des Vandales, des Alains et des Suèves, habitant autour d'eux la Germanie, et en sortant à l'envi pour morceler l'antique berceau de la grandeur romaine, ils n'y tinrent plus, formèrent une confédération puissante, se ruèrent impétueusement sur les Gaules, et préludèrent par des luttes formidables aux derniers efforts qui devaient bientôt y établir leur royauté.
Les historiens ont traité diversement les faits de cette ^/Ji^^â^'î-p;^""'"
roi des Francs dans la
époque, en ce qui concerne la fondation de la monarchie *^'^"'''' française. Il semble qu'on puisse en faire honneur à Théodemir, qui serait venu en 409, à la tête d'une hgue puissante, s'ahier à d'autres ennemis des Romains. Sa sagesse, autant que son habileté militaire, favorisa son étabUssement. Il régna à Trêves, alors déjà plus illustre que Rome, et s'y fit des monnaies dont nos musées possèdent encore des types nombreux. Mais cette prospérité fut de courte durée. Les Romains reprirent le dessus, marchèrent contre les Francs, et Théodemir fut tué par les Romains en 415, soit dans une bataille, soit par la vengeance des vainqueurs, qui l'auraient pris avec sa mère Arcilla, victime comme lui de ce revers.
Mais ce vaihant prince laissait des héritiers, soit que Pharamond en fût un, soit qu'il n'ait été, comme son nom tudesque le ferait croire, qu'un tuteur dont les pupilles n'eurent qu'un rôle passager et inconnu (55). Ce Pharamond Pharamond lui sucrevint en 420 à Trêves, qu'il surprit, et où il recouvra le trône. Car bien différents des autres peuples qui élisaient
292 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 420)
leurs chefs au commencement d'une expédition et n'avaient aucune idée d'une succession légitime, gage de la stabilité des princes et du repos des sujets, les Francs s'étaient soumis, de temps immémorial, au principe salutaire de l'hérédité royale {a). Théodemir et Pharamond étaient les descendants d'une antique race. Le premier portait le sceptre aussi bien que l'épée avant de passer sur la rive gauche du Rhin ; et quant à Pharamond, son élévation sur le bouclier dont parle l'histoire fut moins une intronisation qu'une consécration nouvelle de son pouvoir, et comme une nouvelle prise de possession de sa seconde royauté.
Les Gaulois ne virent pas sans une satisfaction plus ou moins déguisée le genre de domination que ce peuple guerrier acquérait dans leur pays. Ils en pressentaient les conséquences, et saluèrent une sorte de révolution qui les délivrerait d'un joug appesanti par tant d'exactions ; mais le jour de cette liberté ne devait poindre qu'après d'autres alternatives de réussites et de revers, coimnent ce prince Pharamoud uc régna que jusqu'en 427. Tranquille- et
devient le véritable o i j t. ^
nTrSie7raD?aise.™" inattaqué daus son royaume fondé par lui, il dédaigna prudemment de s'agrandir par des conquêtes, et jugea plus glorieux le caractère du législateur paisible que celui d'un conquérant ambitieux : c'était le meilleur moyen de Par la loi saiiipie. s'affermir et d'imposer sa dynastie. On s'accorde à reconnaître que la lot saïtque lui est due : sans doute parce qu'il fit un corps de droit public de tous les points consacrés avant lui dans les usages du peuple qui marchait sous sa conduite en deçà du Rhin. Au reste cette fameuse loi était en quelque sorte d'un double caractère, par quoi elle agissait d'abord pour les particuliers, moins par des usages que par des stipulations écrites. La partie la plus saillante regardait les nobles ou Saliens, et résidait moins dans un code écrit que dans les traditions déjà fort anciennes qui
(a) Velly, Hist. de France, ad ann, 420. — Laureau, Hist. de France avant Clovis, II, 219. — Sohm, Etudes sur les Institutions germaniques, passim.
réglaient les habitudes des grands et des chefs du peuple, comme la non hérédité des filles, qui distinguait les nations gehiianiques, et qui leur étant chère par dessus tout, ne pouvait plus être abolie par les princes. Une telle clause exprime, il faut le reconnaître, dans son absolutisme ^ persévérant, les éléments qui, jusqu'à nos jours d'usurpations honteuses, ont été, par le droit de succession au trône réservé à la progéniture mâle de la famille royale, le caractère indispensable de Pautorité chez un peuple dont la guerre fut le principal métier (56). On voit par là que le tèmJSuvî'rnS privilège de la noblesse, obligée de défendre le trône et TEtat regardés avec raison comme inséparables, n'étaient qu'une sorte de légitime compensation pour des services dont la patrie pouvait toujours avoir besoin. C'est par cette raison du service militaire que la loi réserva aux hommes seuls des familles titrées la possession des terres et fiefs ; les femmes ne pouvant y participer puisqu'elles ne pouvaient porter les armes. On conçoit que dans un pays où le roi était le premier des seigneurs terriers, de qui découlait le principe de la propriété pour tous les autres, ce principe dut surtout lui être applicable, et il semblait juste, en effet, que s'il devait présider aux actes de la guerre, il fut le premier noble de son royaume, et ne put le transmettre qu'à un fils disposé au besoin à guerroyer comme lui. Les régences qui, en France, se sont faites par des femmes, prouvent d'ailleurs très bien, à un petit nombre près, la sagesse de cette loi qui évitait à un peuple de tomber par un contrat de mariage aux mains d'un souverain étranger, comme il arriva lorsque Eléonore d'Aquitaine épousa un roi d'Angleterre. C'est aussi le lieu de considérer que les éléments de paix intérieure et de durée honorable se trouvaient dans la succession régulière des princes, par le droit de progéniture de mâle en mâle. Le royaume de France, appuyé de ce principe, s'est perpétué pendant quatorze cents ans en dépit des guerres étrangères ou intestines, et jusqu'à la fin du xviii^ siècle, il avait gardé
294 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 449)
ainsi sa gloire, son influence en Europe, et son inébranlable sécurité. Qu''cst-il devenu depuis qu''â partir de 1789 ce principe auguste a été violé ? Notre malheureux pays n'a cessé d'être la proie des traîtres, des ambitieux et des félons !... (57)
Quelque longues que puissent sembler ces réflexions, nous les avons cru nécessaires à Tintelligence de la constitution traditionnelle de la royauté dans les rapports que nous lui verrons avec la féodalité provinciale. L'histoire est d'une grande éloquence pour les rois et pour les peuples, elle doit faire valoir les moyens que la Providence leur a donnés pour établir ou consolider le bonheur commun, et montrer quels abîmes s'ouvrent devant eux quand ils oublient cette salutaire protection.
Etablissement de Aorès la mort de Pharamond, on vit se réveiller l'esprit
Clodion dans la Gaule ■' ^1 ' a
méridionale. militaire particulier à la nation des Francs, et quand son
fils Clodion lui succéda, celui-ci, jaloux de reculer ses frontières, tomba comme la foudre sur le Hainaut et l'Artois. Mais une complète déroute lui fut infligée par Aétius, le dernier général qui ait soutenu les dernières aigles romaines. Il fut repoussé jusque dans la Toxandrie, sa première conquête (58). Retiré à Dispavgum (59), il y attendit une occasion qui ne tarda pas à se présenter. Aétius, avec des forces relativement inférieures aux besoins de la défense des Gaules, ne pouvait suffire à contenir toutes les peuplades barbares qui en occupaient les plus importantes portions. Il fut forcé de négliger les garnisons du nord les plus nécessaires, et Clodion en profita pour surprendre les plus considérables villes do son voisinage ; puis, s'avançant jusqu'à la Somme, il fit d'Amiens (60) la capitale de sa nouvelle conquête. Ainsi, quand il mourut en 449(61), sa dominafion s'étendait de la Somme au Rhin, et de la Moselle à l'Océan {a).
Clodion laissait deux fils dont l'aîné, Clodebault, aurait
(a) Laureau, II, passim.
bords du Clain.
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 459) 295
dû lui succéder : mais l'ambition de Mérovée, leur tuteur, ^o^ef *'"*°' ^^ ^^'
les éconduisit. Il se fit l'ami d'Aétius et s'aida de son appui
pour usurper la couronne. De nouveaux troubles suivirent
de prés cette prise de possession. En 453, Attila, traînant
à sa suite d'innombrables bandes de Huns, chercha à
s'emparer des Gaules. L'empereur Marcien réclama le
secours de Théodoric, roi des Wisigoths d'Aquitaine,
contre l'ennemi commun. De son côté, saint Aignan,
évêque d'Orléans, assiégé dans la ville, appela les forces
d'Aétius, et Mérovée se joignant à eux, Attila est défait et
mis en fuite dans les plaines de Châlons(62).
On voit que l'occupation des Wisigoths, si funeste à nos un^moLItfrï'suïïes contrées méridionales et occidentales, n'en- servait pas moins les vues de la Providence. Elle préparait lentement au christianisme le plus grand triomphe qu'il eût eu depuis Constantin. Les Poitevins, qui devaient s'en ressentir les premiers, eurent aussi les prémices de ce bonheur en quelques événements qui devinrent chez eux le germe d'établissements considérables. Dès l'an 459, ils virent poser les origines modestes de l'un des établissements les plus intéressants du diocèse. Le saint prêtre Agapit était alors à Poitiers, abbé de Saint-Hilaire, où il avait succédé à saint Thaumast. L'occupation de cette ville par Théodoric II, et les désordres qui s'ensuivirent, forcèrent ces religieux do chercher ailleurs un refuge. Agapit, suivi de quelquesuns de ses frères, rencontra une solitude plus sûre sur les bords du Clain, non loin de Voulon, et à six ou sept lieues au sud de Poitiers (63). Là il s'établit en une agglomération de petites cellules, pourvues d'un oratoire commun, y vécut plusieurs années dirigeant son petit troupeau qui s'augmenta rapidement, comme on l'avait vu à Saint-Jouin-de-Marne et à Ligugé. C'est là aussi qu'il mourut après avoir laissé le gouvernement de sa famille à un de ses frères qui devint illustre sous le nom de saint Maixent, et qui va avoir un rôle remarquable dans les premiers événements du vi« siècle.
Les historiens ont remarqué qu'en 464, quand les Ripuaires,
fixés jusque-là sur la rive droite du Rhin, s'^emparèrent à
leur tour, de concert avec leurs voisins les Sicambres, de
pnaSdans'ifGaîiê ^^ Fraucc rhéuanc, et y firent de si grands ravages, aucun
'■'"^°^°^' monument écrit ou lapidaire ne resta de cette malheureuse
époque. Là, comme chez nous, la liste des évêques de
Trêves manque absolument, et ne laisse que des noms
sans aucune ombre d'histoire possible. A côté de cette
fatale ressemblance, quelque chose de pire que le silence
vient embarrasser l'historien. Ce sont les nombreuses
erreurs, admises d'abord sans réflexion, et qui répétées sur
la foi de ceux qui s'étaient trompés, passèrent longtemps
Que les Huns ne sont pour dcs vérités incontcstablcs. Ainsi, outre ce que nous
jamais venus à Poi- , • . a -^ ,
tiers. venons de voir de samt Agapit, et ce que nous verrons
bientôt de la bataille de Voulon, on a prétendu, d'après Bouchot (^), que les Huns ruinèrent Poitiers en 453, c'està-dire l'année même de leur invasion dans les Gaules. C'est une grosse inexactitude qui n'a plus besoin d'être réfutée (64). Les Huns, sortis du Nord, et n'ayant pas dépassé la Champagne, où ils furent défaits, n'ont pu venir jusqu'à Poitiers. Ce qui est certain, c'est que les Wisigoths, à peine maîtres de notre sol, mais non d'abord de Poitiers
Ruine de cette ville qui Icur résista, Ic prirent d'assaut, et y détruisirent tout larcMtissenl ' par la flamme et par le fer. Le monastère de Saint-Hilaire, par sa position en dehors de la ville, fut des premiers détruit, et vit ses religieux dispersés. Les vainqueurs songèrent alors à relever la ville soumise ; ils la fortifièrent à leur usage en l'entourant d'une seconde enceinte. Son périmètre d'abord circonscrit à l'ouest par les dépendances du palais des gouverneurs, et à l'est par celles de l'église cathédrale, fut reculé de côté et d'autre.
Destruction de son Au Icvaut, ils descendirent plus prés du Clain, occupèrent le terrain où s'assit plus tard le monastère de Sainte-Croix avec la collégiale de Sainte-Radégonde. Cette importante opération fut inspirée par le besoin de se faire, sur leurs
(a) Annales, p. 59, — Longuemarre, Essai sur l'église Saint-Hilaire.
amphithéâtre romain.
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 453) 297
frontières septentrionales, une place capable d'une forte résistance. Et c'est pourquoi les rois se décidèrent à riiabiter ; ils y pouvaient exercer une plus continuelle surveillance : probablement aussi ils s'y trouvaient plus près de la Tourainc, qu'ils convoitaient et qu'ils finirent par s'annexer. On comprend donc comment ils durent garder, soit à Poitiers môme, soit vers les confins de la Bretagne, les garnisons de Teifales qu'une sorte de communauté d'origine devait leur attacher.
Les découvertes faites en 1872 et 1873 dans le sous-sol qui environne la cathédrale sur un assez vaste espace au levant et au sud, parlent éloquemment de cette construction des remparts, auxquels les nouveaux maîtres employèrent les débris de monuments gallo-romains, qui suffiraient à constater la grandeur des désastres que la vieille cité dut subir alors. On pense avec raison que là furent utilisés do nouveaux débris de l'amphithéâtre, lorsque cet édifice, où sans doute les armées indigènes se fortifièrent, eut cédé aux assauts de l'ennemi. Une fois maître de la place, celui-ci dut hâter la restauration de ses murailles, qu'il établit, à la base, de 40 à 45 pieds, contenant dans leur intérieur des casemates fort larges (a). On fit entrer dans cette colossale construction des pierres énormes enlevées aux édifices qui avaient fait la gloire de la ville antique, de magnifiques bas-reliefs, de splcndides inscriptions dont les antiquaires du pays se sont occupés avec tant de zèle (65). Alors dut périr aussi le monument funéraire de Claudia Varenilla, dont l'épitaphe seule nous est restée, laquelle errante dans le voisinage du baptistère de Saint-Jean y reçut, on ne sait plus quand, une hospitalité qui devint le point de départ d'une grosse erreur archéologique (66). Quant à cette petite église elle-même, on doit peu s'étonner qu'elle ait survécu à tant de ruines qui, de toutes parts, s'amoncelèrent autour d'elle. Les Wisigoths eurent aussi leur prosélytisme. Tout
(a) Mgr de Beauregard, iib. sup., p. 68.
298 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 466)
ariens qu'ils fussent, ils n'en conservaient pas moins les traditions chrétiennes, malheureusement infectées de leurs erreurs. Et comme ils s'approprièrent les églises catholiques pour y célébrer leur culte, ils durent, en prenant la cathédrale, conserver le baptistère qui en était une annexe ; mais cette annexe n'en avait pas moins souffert des récents assauts livrés à la ville : la preuve des déchirures nombreuses qu'il subit alors se voit clairement dans les nombreuses reprises de son appareil général où se trouvent intercalés de larges fragments identiques à ceux qui nous restent de nos arènes, avant que l'inintelligent conseil municipal de 1857 en eût effacé les derniers vestiges.
Ainsi s'écoulèrent, avec des [»ériodes d'événements presque tous malheureux pour l'Aquitaine, et à travers les règnes des quatre rois Francs qui succédèrent à Théodemir, les cent années do la domination wisigothe. Il fallait en esquisser la physionomie par ses traits principaux pour donner au lecteur une idée de ce qui dut se passer chez ■ nous pendant que les Gaules devenaient la France. Conséquences mo- Uu événement important dans les fastes de l'Eglise date
raies de ces perturba- ^ *-"
SraSduv'S ^^ souverain pontificat du pape saint Hilaire, élu en 461, et ne doit pas être omis dans notre histoire parce qu'il honore un Aquitain qui y prit la plus grande part. Il s'agit du renouvellement du cycle paschal qui, ayant été fixé en 404 par Théophile, évêque d'Alexandrie jusqu'à l'an 480, était près de s'épuiser et avait préoccupé le pape saint Léon le Grand, par les soins duquel on avait déjà étudié cette question difficile comme elle divisait les deux Eglises d'Occident et d'Oi'ient, il s'agissait de l'arrêter nettement et pour toujours dans l'intérêt de l'unité liturgique («). Saint Hilaire ayant succédé à saint Léon, chargea d'examiner la question un chronologiste alors très renommé à Rome. C'était Victorinus, né à Limoges, mais qui supportait difficilement le joug que les Wisigoths imposaient à sa patrie, s'était
S. Leonis, Epist. XLix.
Ole.
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 468) 299
réfugié à Rome où il marquait parmi les savants. Il composa donc une nouvelle Table des Pâques où il mit d'accord les Grecs et les Latins, et qui devait durer jusqu'à Tan 532. — Ce travail a mérité Péloge des érudits et ramené le jour de Pâques selon les phases diverses des lunaisons à celui où se fit la résurrection du Sauveur (67). Voyons maintenant comment de ces Aquitains, dont le conséquences mo-
«^ i ' raies de ces perturba-
caractère moral avait tant souffert dans sa foi et ses du'v't^de.^'^'^'^^"^"^ habitudes domestiques, Dieu allait faire une famille dévouée au Christ et à ses mâles vertus.
Il ne faut pas ignorer que ces autres peuples que nous appelons barbares en empruntant contre eux la propre langue des Romains, avaient au moins des vertus dont ceux-ci n'avaient pas même jamais eu une juste idée. L'éloquent prêtre de Marseille qui, vers le milieu du v^ siècle, écrivait le beau traité De la Providence, trace des peuples devenus maîtres de la Gaule, des caractères dont il ne prend acte que pour exciter les chrétiens à une honte salutaire de leurs propres dissolutions et de leur mépris de la loi de Dieu. « Les Saxons, disait-il, sont sanguinaires, les Francs perfides, les Gépides congénères des Lombards inhumains. Mais sont-ils aussi coupables dans leurs désordres que nous le sommes? L'impudicité des Huns est-elle aussi criminelle que la nôtre? La mauvaise foi dans les Francs les rend-elle aussi coupables que nous mêmes ! Et si un Allemand se livre à l'ivrognerie, lui est-elle aussi honteuse qu'à un chrétien (a). » — Et, chose qu'on n'aurait pas crue : il loue la chasteté des Wisigoths et des Vandales dont l'exemple, dit-il, a rendu les Gaulois plus capables de cette vertu... « Il n'y a presque plus de villes parmi nous, ajoute-t-il, excepté celles où sont les Barbares, qui n'ait des lieux voués à l'impudicité. » — Il stigmatise à propos de leurs vices les chrétiens et le clergé même de ces temps de décadence, qui, après avoir embrassé une vie de péni-
(a) Lactance, De ProvicL, lib. VII.
300 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 474)
tence, de travail sérieux, de probité à toute épreuve, ne cherchent qu'à s'enrichir, préfèrent à la prière et à la charité active les divertissements et les spectacles ; se plaignent des rigueurs du ciel et vivent de façon à se les attirer, et tout en se formant les yeux sur les causes de ces rigueurs providentielles, dénaturent la foi de Jesus- Christ, en vivant plus mal que ceux dont ils se plaignent (a). Tenue des conciles Ccs désordrcs rendaient plus urgente la tenue des con-
pour remédier à ces
malheurs. cilcs quc Ics rois Wisigotlis n'empêchaient pas toujours,
sachant bien de quel secours ils pouvaient être à une législation qui s'élaborait encore. De là naissaient aussi certaines questions litigieuses que les évoques portaient de temps en temps au Saint-Siège : ce qui prouve que nulle part on ne se croyait dispensé de sa juridiction. Mais pendant que les pieuses assemblées maintenaient ou rétablissaient l'intégrité du dogme et là fermeté de la disciphne à Arles, à Angers, et en d'autres cités importantes, nous ne voyons pas qu'à Poitiers le catholicisme donne aucun signe de vie, non plus que partout ailleurs où les Wisigoths tiennent le pouvoir. Un grand L'Aquitaine sous le mallicur arriva d'ailleurs aux Eglises d'Aquitaine : ce fut
Sîifde"ce"^rÏÏe l'avônemcnt au trône d'Evaric, qui régna sur nous de 466 à 484, et n'employa ces dix-huit années qu'à continuer les ravages impics qui commencèrent avec son règne. C'était pour lui un point de religion de persécuter les catholiques, et pour éteindre leur foi, il s'efîorçait de les priver de leurs pasteurs. Après avoir exilé ou fait mourir cruellement les évêques, il interdisait toute mesure destinée à leur donner des successeurs. Parmi les martyrs de ce règne, qui sont nombreux, on trouve saint Galhcien, évêque de Bordeaux, en 474, et saint Dulcidius, qui, disciple et successeur de saint Phœbade à Agen, paya de sa vie, vers le même temps, ce double titre qu'il avait conservé avec honneur.
(c) Lactance, De Provid., lib VI.
contre le cbristianisme
Un autre de ces martyrs nous touche de plus près ; c'est AveS"^^ '^^ ^^'°' saint Aventin, dont le nom et la vie ont laissé peu de traces, mais qui figure avec certitude dans quelques documents historiques du Midi, comme ayant souffert en 472. Il paraît qu'il était prêtre, et que trouvant la prédication de la foi d'autant plus nécessaire devant les prétentions de l'arianisme, il s'arma de la parole de Dieu pour défendre dans nos contrées la vraie foi de la Trinité. Les Wisigoths l'arrêtèrent dans ce saint exercice à Vivonne (68), bourgade à cinq lieues au sud de Poitiers ; ils l'y tuèrent et il fut inhumé par les fidèles. Il semble que ses reliques n'y demeurèrent pas, car il n'y est honoré d'aucun culte, et on les conserve de temps immémorial dans une paroisse de son nom qui est au diocèse de Tarbes (a). Ces circonstances font croire que le saint était peut-être originaire de ce pays, où l'on aura plus tard revendiqué ses restes (69). Il faut le distinguer d'un évoque de Chartres et d'un autre évoque du diocèse de Troyes qui vécurent sous le même nom dans le cours du vi° siècle. La fête de notre saint Aventin se fait le 13 juin. Son vocable a été donné à l'église de Chenéché (70) conjointement avec celui de saint Vincent qu'on y célèbre le 22 janvier.
Deux autres martyrs bien plus illustres conquirent vers gavKf'Jg ^^JcSce temps-là la môme gloire dans l'Eghse de Poitiers. Nous ''"''^°' voulons parler des deux frères Savin et Cyprien. Ils étaient nés dans cette partie de la Gaule lyonnaise qu'on a depuis appelée la Bresse (71), et appartenaient à une famille considérable. L'un d'eux au moins était prêtre ; mais tout fait croire que tous deux étaient honorés du même caractère ; ce qui s'explique par le zèle apostolique dont ils furent épris en apprenant que l'Aquitaine était privée de pasteurs et menacée par l'arianisme d'un roi également fanatique et sanguinaire. C'est pour répondre à cette sainte inspiration qu'ils s'associèrent deux autres prêtres, Asclepius et Valère.
(a) Près Bagnères en Bigorre.
302 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 484)
Le point que nous habitons leur parut d'autant plus digne de leur mission, que le persécuteur résidait à Poitiers même, et ils se dirigèrent de ce côté où ils espéraient trouver une carrière plus vaste et une récolte plus digne de leur pieuse ardeur.
Arrivés dans cette partie du Poitou où la Gartempe (72) se jette dans la Creuse (73), les deux jeunes gens trouvèrent le pays occupé par quelques détachements de ces Barbares. La foi de la Trinité qu"'ils prêchaient déplut à ces implacables ennemis de Torthodoxie : ils poursuivirent les deux saints dont Tun, Savin, se réfugia dans une petite île de la Gartempe, nommée le Gué-de-Sceaux, entre la ville actuelle de Saint-Savin et Antigny (74). Il y exerçait déjà son zèle charitable quand il y fut découvert tout près d'un lieu appelé alors le Cerisier. Il subit de cruels tourments sans renoncer à Jésus-Christ, continuant de prêcher au milieu des supplices du fouet et du chevalet, exhortant ses bourreaux à se convertir, et ne cessant cette glorieuse prédication que quand sa tête tomba sur le sol témoin de son glorieux courage.
Cyprien avait pu gagner Antigny, mais il n'y fut pas longtemps en sûreté. On Ty rejoignit, et sur son refus de sauver par une apostasie sa jeunesse qu'on semblait vouloir respecter, il mourut de la môme mort que son frère.
Les deux prêtres, qui avaient été forcés de se séparer des deux martyrs, ne les avaient pas perdus de vue et se hâtèrent, la nuit suivante, de venir dérober leurs corps à la terre dont on les avait recouverts. Ils furent portés et ensevelis dans le même tombeau , aux Trois-Cyprès (75), maison de campagne du voisinage, qui occupait l'émincnce connue aujourd'hui sous le nom du Mont-Saint-Savin.
Le nom des deux frères ne tarda pas à devenir célèbre dans la contrée, et s'étendit au loin par la renommée dé leurs miracles. Nous savons l'usage de ces temps de ferveur ' le lieu où étaient déposés les restes des martyrs devenait aussitôt un but do pèlerinages où se rendaient de fort loin
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 484) 303
les populations émues, et souvent quelques fidèles touchés de la grâce s''y établissaient en d'étroites cellules, où d'autres, ne tardaient guère à venir les joindre. Ainsi se formaient de petites communautés, devenues très souvent le noyau de nos monastères les plus célèbres. Nous retrouverons plus tard l'asile béni de Saint-Savin, devenu l'une de nos plus florissantes abbayes du Poitou. Nous verrons Charlemagnc fonder à la fin du vii^ siècle et faire consacrer en 806 par un pape la magnifique abbatiale du monastère, et commencer par cela môme la petite ville qui porte encore le nom de l'aîné des deux frères. Saint Cypricn fut un peu plus tard transporte à Poitiers où un beau monastère abrita ses reliques.
Par suite de ces violences, beaucoup de villes épiscopales ^3^'^^'*°'^^ '^^''^' de l'Aquitaine, Rhodez, Limoges, Mende, Bazas et d'autres, virent interrompre la succession do leurs évoques pendant toute la durée do ce siècle, ou brûler leurs archives de façon à ne nous laisser d'eux aucun souvenir. Les églises tombèrent en ruines, le culte saint fut forcément abandonné, la foi s'affaiblit et l'arianismc remplaça pour les populations, surtout dans les campagnes, la doctrine de saint Hilaire, de saint Phœbade et de saint Martin {a).
A ces malheurs s'ajoutèrent, comme toujours en pareil ^^^q^ç^^ ^^ J°'"' ''^ cas, ceux de la simonie et des ambitions qu'elle nourrit. On trouvait aisément des prêtres apostats pour acheter les évêchés, et ce dut être un grand deuil pour la Novempopulanie et l'Aquitaine de se voir ainsi dévastées par ces orages auxquels rien ne pouvait efficacement résister. Et cette période fut surtout sanglante de 471 à 476.
Evaric mourut en 484. Alaric II, son fils, lui succéda, tiqu^Sucieuse.''"''" et, quoique arien, il sembla d'abord devoir réparer autant que possible par la modération de sa conduite, les malheurs précédents. 11 rendit les évêques à leurs sièges, montra
(a) Saint Sidoine-Apollin., Epist. m, lib. III. — Epist. vi, lib. VII. — Greg. Turon., Hist. fram., lib. II, c. xxv.
304 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 484)
beaucoup de respect pour leur caractère, et chercha ainsi à se conciUer la sympathie des grandes familles latines ou gauloises, dont ces hauts dignitaires étaient tirés le plus souvent. ]\Iais cette politique ne tint pas longtemps contre les instincts des sectes naturellement tyranniques et, tout en donnant plus de liberté aux catholiques, il ne laissa pas d'exiler plusieurs saints évêques, et le peu d'intérêt que ses magistrats encouragés par ses exemples mirent à protéger la vraie religion, laissa souvent impunis des crimes ou des persécutions particuhères qui, souffertes pour la justice, en firent honorer les victimes comme de véritables martyrs de leurs devoirs religieux. Tel fut saint Vaize (76), évêque de Saintes, qu'un de ses neveux tua impunément pour hériter de biens considérables dont le charitable prélat faisait aux pauvres une ample distribution. Ce saint eut son culte en Saintonge le 16 avril, et devint patron de la paroisse de Granzay (77), au diocèse de Poitiers. Saint Eanne. C'cst pout-êtro à CCS jours dc pcrsécutiou, quand le Siège
de Poitiers était comme tant d'autres de la province privé de son évêque orthodoxe, qu'il faut rattacher l'existence de saint Eanne (78), sur lequel on n'a aucune date certaine. Il est honoré à Saint-Maixent, non loin duquel une paroisse porte son nom et fait sa fête le 3 novembre. Comme on lui reconnaît le caractère épiscopal, il est probable qu'il aura été un de ces chorôvêques comme nous en verrons d'autres, chargés de l'administration diocésaine dans cette partie du territoire (79).
Naissance de saint Daus l'année même où Dieu délivrait le Poitou de la tyrannie d'Evaric, naissait à Poitiers, d'une des plus considérables familles de la ville, saint Paterne, qui devait mourir près d'un siècle après, sur le siège d'Avranches, que lui mériterait sa vie exemplaire. Nous reviendrons sur ce vénéré compatriote pour nous édifier en temps et lieu de ses vertus et des voies où Dieu le fit marcher- Sainte Néomaye. Une autrc mémoire est restée chère à notre pays, et nous parlerons ici de sainte Néomaye, sans savoir précisément
à quelle époque elle vécut parmi nous (80). On la croit née au commencement du v^ siècle. Sa mort n'a pas pu en dépasser la fin. Elle fut Tenfant d'une famille qui conserva longtemps l'illustration de sa race dans le Poitou, où elle ne semble éteinte que depuis deux cents ans, et que Néomaye honora par une rare piété. Les traditions locales la font naître à Baussay et des seigneurs de ce village, dans la paroisse de Mouterre-Silly, très prés de Loudun. Quelques-uns croient qu'il faut plutôt assigner à son berceau ce splendide château de Lamothe-Champdeniers, commune des Trois-Moutiers, qui n'a pris ce nom qu'au xvii^ siècle, et était alors connu de temps immémorial sous le nom de la Mothc-Baussay. Quoi qu'il en soit, c'est ce que la tradition nous a conservé de l'histoire de la sainte dont le culte toujours maintenu atteste cependant les vertus [)lus qu'ordinaires. Son nom se rattache à une église paroissiale qui existe encore à quelque distance de Saint-Maixent. En différentes localités du Poitou, de nombreuses chapelles sont dues à la confiance des peuples qui l'invoquent contre l'épilepsie (^). Une chapelle sous le vocable de la sainte existe encore dans l'église de Saint -Hilairc des Trois- Moutiers.
Nous arrivons à une époque où tant de mouvements reproduits dans la Gaule par tant de peuples qui se l'étaient disputée ahaient enfin s'apaiser devant une possession plus tranquille, parce que les Romains ne savaient plus la leur contester. En 476, les diverses tribus des Francs occupent Cambrai, Tournay, Térouanne, Cologne. Les Gallo-Romains sont à Soissons, les Bourguignons à Dijon, les Alains dans l'Armorique, les Saxons à Bayeux : de la fusion de ces différents peuples sortira bientôt la nation française.
A Mérovée, mort en 456, à Childéric, son fils, qui régna „ofd°d^'àTauie/îi vingt-quatre ans, succéda en 481 Clovis, fils de ce dernier, SSiSï' '' '^
(a) Arnaud Poirier, Documents sur l'histoire du Loudunais, no (33, — Bcauciiet-Filleau, Dictionnaire des Familles du Poitou, I, 23-i. — Nos Vies des saints de Poitiers, p. 36. — Delafond, Essais sur Loudun, "2^ partie, p. 95,
à peine âgé de quinze ans. Il n'en avait que vingt quand il défit à Soissons Syagrius, le gouverneur pour les Romains de cette partie de la Gaule qu'il importait de leur enlever, et dont, en effet, il se rendit maître. Cette conquête amena celle de toutes les places encore attachées à ce simulacre d'empire qui représentait la grandeur romaine éclipsée. Peu après, en 491, il entre dans la Tongrie (81) et il y porte toutes les calamités avec la guerre pour châtier son roi, qui était entré dans la partie de ses Etats située au-delà du Rhin. Cette expédition fit comprendre au roi de Bourgogne Gondebaud, qu'il ne devait pas refuser sa nièce à un tel prétendant, et Clotilde, aussi renommée ensuite par sa beauté que par ses vertus chrétiennes, devint la première reine de France. C'est de cette femme forte que Dieu se sert pour attirer Clovis au christianisme, et avec lui le peuple indompté qui deviendra, parmi ceux de l'Europe, le plus beau type de la civilisation, de la vaillance et de la foi. Bientôt enfin la victoire de Tolbiac (82), en affermissant son trône, l'amène par un miracle au baptême qu'il reçoit à Reims le jour de Noël 496. De ce moment, les peuples voisins, fascinés par le respect du jeune héros, s'aUient à son sceptre, et la France est constituée. 11 établit à Soissons Clovis, depuis SOU inauguration, habita la Gaule Belgique,
le siège de son gou- ' ^ o 7 017
vernement. q{ résida d'abord à Tournay (83). Mais en 486 il quitta cette
ville pour Soissons (84), dont la position plus centrale lui permettait une plus active surveillance sur ses Etats. De toutes parts autour de lui, il voyait des sujets qui s'étaient fait vaincre, que les Francs s'étaient incorporés, mais dont il fallait encore soupçonner l'obéissance forcée. Le nom de Francs devint commun à toutes ces provinces conquises : il n'y eut plus de Romains ni de Gaulois, gapoiitiqneâi'égard Mais il V avait cucore des Wisigoths. Ces guerriers, moins redoutables que fermes et entêtés, gênaient le développement de cet esprit de conquête auquel le nouveau roi devait céder comme à une prédestination. D'ailleurs ils étaient ariens, comprimant par cela même pour toute
des "Wisigoths.
TAquitaine Tessor du catholicisme qu^ils y opprimaient. Ces grandes raisons furent assez puissantes pour déterminer Clovis à chasser ces étrangers d\in pays qui ne devait plus être le leur.
D'autre part, les évêques retenus sous la dépendance concile d'Agde. d'Alaric voyaient se perdre autour d'eux, dans leur clergé aussi bien que dans les fidèles, l'esprit de foi et de piété qui devient, en certaines périodes plus difficiles, la garantie de la vraie doctrine et des saintes mœurs. Désireux de relever en même temps ces ruines morales et de réparer les brèches du sanctuaire, ils résolurent, par les inspirations de Chronopius, évêque de Périgueux, de se réunir à Agde, au mois de septembre 506. Alaric s'y prêta, n'osant pas refuser au risque de se mettre plus mal avec un roi qu'il
redoutait Les évêques pouvaient appuyer d'ailleurs leur
supplique de deux décisions des conciles encore récents d'Antioche, tenu en 441, et de Chalcédoine, en 451, d'après lesquels deux synodes se devaient tenir chaque année, l'un dans la quatrième semaine après Pâques, l'autre dans le courant d'octobre (a). Donc les vingt-quatre prélats et les dix envoyés des absents, présidés par saint Hilaire d'Arles, le 11 septembre, firent des prières publiques pour qu' Alaric obtînt de Dieu l'esprit de justice, le bonheur de son peuple et le salut éternel. Telle fut toujours l'Eglise, pardonnant à ses ennemis et attirant sur eux les prospérités de ce monde avec les félicités de l'autre qui doivent leur servir d'encouragement à gouverner selon Dieu. Les Pères d]Agde dressèrent quarante-sept canons de discipline, qui montrent clairement combien le trop long séjour d'étrangers hétérodoxes dans un pays catholique y avait affaibli le sentiment chrétien, et par quelles légitimes aspirations évêques et fidèles devaient tendre à une légitime délivrance. Parmi les vingt-quatre signataires de cette importante assemblée, il n'est aucune mention d'un évêque de Poitiers, soit qu'il n'y en eût
(a) Labbe, Conc. Antioch., can. 15 et 20. — Conc, Chalcedon.^ can. 10.
pas alors sur le siège rendu vacant par la persécution, soit qu'aune autre cause inconnue Peut empêché d'y figurer (85).
surcaovTs^"'^ ''''^^^ Parmi les historiens, ceux qui ont cru devoir sacrifier à ce genre d'impiété systématique, prétentieusement qualifié aujourd'hui de libre-pensée^ comme si l'on était libre de penser le mal, n'ont pas manqué de déprécier le caractère de Clovis, par cela même qu'il fut en France le fondateur d'un gouvernement chrétien. Nous n'avons pas plus de raisons pour adopter ces dénigrements calculés que pour couvrir les fautes trop réelles d'un roi en qui elles s'expliquent trop par son naturel et son origine barbares. Ce n'est pas son histoire que nous écrivons ici : sa personne pourtant se trouve engagée dans notre plan, et nous dirons, d'après les chroniqueurs de son époque et ceux des siècles suivants, comment il faut comprendre en lui ce mélange de bien et de mal qui fait le fond de la plupart des hommes. Commençons par étudier les motifs qui- le déterminèrent à délivrer l'Aquitaine des Wisigoths et à agrandir de toute cette belle contrée le territoire conquis à la tête des Francs.
Raisons véritables Oii uc pcut douter qu'aux vcux d'un jeune prince déjà
de son opposition con- ^ ' , ^
treAiaric. accoutumé aux couquctcs, séduit par le bonheur de
nombreuses victoires et l'espérance de se faire un empire puissant, le voisinage d'un peuple remuant et avide ne pût sembler un obstacle à ces projets de gouvernement. Dans un temps où le droit public était encore assez peu affirmé, on pouvait regarder cette raison comme suffisante pour une nouvelle conquête. Il y en eut d'autres, bien supérieures par leur côté moral, et qui l'emportèrent évidemment. Ce furent celles d'une bonne politique fondée sur la religion, aussi conformes â la conscience d'un prince qu'au bonheur de ses sujets, et qui devaient attirer ainsi sur ses armes la protection de la Providence.
Pour rendre cette vérité plus sensible, remarquons ce qui se passait dans le royaume d'Alaric.
Ce prince, tout en cherchant à réparer les fautes de son nie%'?Sïasoide père qui s'était ahéné le cœur des cathohques par sa cruelle Suques.'^°°''^ '^^ tyrannie, cédait partout, nous Pavons déjà dit, à ses prétentions de race et laissait trop souvent percer, dans sa conduite envers le clergé, Tesprit d'opposition dont l'hérésie ne sait jamais se garantir entièrement. Déjà certaines atteintes avaient été données à la paix qui régnait mal entre les Francs et les Wisigoths. L'esprit soupçonneux d'Alaric lui persuada, sur des accusations intéressées que saint Césaire d'Arles et saint Quintien de Rhodez travaillaient sous mains à un changemertt de régime. Il y avait loin d'une conspiration ourdie à de simples aspirations qu'on pouvait sans doute leur imputer. Mais ce désir ne pouvait être un crime, et cependant Alaric força les deux prélats d'abandonner leur siège (^). Ce prétexte aurait pu servir contre beaucoup d'autres, et lui aliéna d'autant plus l'épiscopat de son royaume qui commença à tourner ses espérances vers Clovis. Il est certain aussi que les peuples catholiques de l'Aquitaine appelaient celui-ci comme un libérateur, et qu'ils devaient, comme il arriva bientôt, se jeter dans ses bras pour secouer le joug des Wisigoths (b). On voyait donc clairement qu'un triomphe du roi franc, qui donnait tous les jours de nouvelles preuves de son amour pour sa nouvelle religion, devait soustraire l'Eglise des deux Aquitaines à l'action funeste de l'arianisme, et relever la discipline ecclésiastique dont le relâchement se mesure toujours aux succès de ses ennemis.
C'est pourquoi Clovis, qu'aucune alliance d'ailleurs n'obligeait à ménager son voisin d'outre-Loire, commença dès lors à être moins circonspect et tint moins à dissimuler ses desseins. On va d'ailleurs juger par ce qui suit des justes raisons que lui donna son adversaire de ne plus rien ménager des moyens à employer contre lui. Nous suivons
(a) Baronius, ad h ann. — Alaric reconnut plus tard la calomnie et lit lapider les calomniateurs. Longueval, ad ann. 506.
(b) Cf. Mézerai, Hist. de Fr., 1, 3U et suiv, — Daniel, I, 60 et suiv.
comme toujours les chroniques locales et les sources originales , justement invoquées par ceux qui ont écrit avant nous.
Il nous faut cFabord remonter jusqu''en 480, quand Evaric s^empara de la Touraine et Tunit à son royaume. C^était un an avant ravènement de Clovis. Des peuples des bords de la Loire, conquis par un persécuteur du christianisme, et déjà victimes de son gouvernement, ne purent voir avec déplaisir un jeune roi, brave et entreprenant, dont ils pouvaient attendre un secours plus ou moins prochain. Ce sentiment se fortifia lorsque en 484, Théodoric, succédant à son père, continua ses errements en les appuyant du peu d'affection qu'il trouvait dans les Tourangeaux. De part et d'autre il y avait donc mutuelle défiance. Elle ne fit que s'accroître par de nouvelles rigueurs du pouvoir et les justes impatiences des victimes. Clovis sera trouvé d'autant plus patient, si l'on considère qu'en dépit des injustices subies jusqu'en 498 par une province qui ne lui dissimulait pas ses sympathies, il résista pourtant à l'envie de parler haut, et se contenta d'observations amicales. Mais lorsque cette même année, Alaric eût banni l'évêque de Tours Volusien, qui fut décapité par son ordre deux ans après (86) pour avoir mal dissimulé ses sentiments, l'occasion devint trop pressante de récriminer contre de telles violences, et Clovis n'y manqua point. Ce n'est pas que des politiques officieux n'intervinssent de part et d'autre. On convint d'une entrevue dans la petite île de Saint-Jean, nommée alors l'île Entrevue de l'île d'Or, et forméc au -milieu des eaux de la Loire, vis-à-vis d'Amboise (87). Là un accord parut se faire par des promesses de modération et de bienveillance mutuelles. Ceci se passait en 504, et nonobstant la retenue qu' Alaric s'était Comment Alaric ou- hiiposéc, il faisait cncorc, au commencement de l'année 506, f'ajouTrieïrt'rages! arrêter et conduire en exil l'évêque Verus qui avait succédé à Volusien sur le siège de Tours (a). La fin tragique de ce
(a) Greg. Turon., Hlst. franc, 11, 25 ; — X, 8. - Chalmel, Hist. de Touraine, et ses Tablettes chronologiques.
Modération de Clovis.
dernier fit prévoir comment mourrait bientôt le nouvel exilé qui, en effet, ne tarda pas à succomber sous les coups des satellites du tyran. La guerre devint donc imminente. Mais Clovis qui voulait éviter, malgré la fougue de son caractère, tout reproche de précipitation, envoya vers le roi des Goths un ofïïcier nommé Paternus, pour convenir d'un lieu et d'un jour où ils pourraient s'expliquer. Le roi barbare trouva plaisant de loger l'envoyé franc dans une vieille maison dont le plancher pourri s'effondra sous le poids de son hôte et le blessa grièvement (^). A cette offense, sur la valeur de laquelle on ne pouvait se tromper, une autre s'ajouta : c'est qu'au lieu du petit nombre d'officiers dont les deux princes étaient convenus de s'entourer durant l'entrevue, Alaric, au rapport de Paternus, s'était renforcé d'une troupe de gens d'armes couverts de leur armure, et munis d'engins qu'ils s'efforçaient de dissimuler plus ou moins. Que fallait-il davantage pour motiver une rupture ? Clovis ne balança plus et la guerre fut déclarée. La ferveur de sa foi fut d'ailleurs d'autant plus exaltée à Ç'oy's guéri d'une
^ maladie par un miracle
cette grande entreprise, que souffrant encore depuis plus J?/™^'^'^""' ^'^^^
d'un an d'une fièvre quarte qui avait résisté à tous les
remèdes, il venait d'en être guéri miraculeusement par
saint Séverin, abbé d'Agaune (88), que son propre médecin
lui avait conseillé de faire venir sur sa réputation de
thaumaturge. Le saint, pour opérer cette cure, n'avait eu
qu'à se dépouiller de sa robe et d'en couvrir le malade
encore alité w. Ainsi disposé par l'émotion de cette gué-
rison merveilleuse autant que par le juste ressentiment des
injures d' Alaric, ce fut comme un reflet de ces convictions Enthousiasme des
que le roi des Francs fit passer dans ses leudes et ses ÏÏre^ feTwfsiloths!
(a) Frédégaire, Fragm. de l'Hist. franc., c. iv. — Robert du Dorât, Mém., p. 106. — Aimoin, De gestie francor., lib. I, c. xx, raconte tous ces faits avec quelques variantes secondaires, mais entre dans des détails qui ne permettent pas de les révoquer en doute. — M?r de Beauregard, Mém. des Antiq. de l'Ouest, II, 113.
(6) BoHand., il fév. — Longueval, ad ann. 506.
guerriers lorsqu'il leur annonça qu'ils allaient s'armer et le suivre. « Je ne puis voir sans douleur ces Ariens occuper une partie des Gaules. Allons à eux, et Dieu aidant, nous saurons bien les soumettre (a). » Ainsi le bien de FEtat et celui de la religion furent les vrais et nobles mobiles de cette détermination si souvent taxée d'ambition et de duplicité. Il est certain d'ailleurs que les Francs ne demandaient qu'à le suivre, aimant passionnément la guerre qui était leur élément habituel, et n'étant jamais indifférents à l'appât du butin qu'elle leur promettait.
Les Francs n'eurent donc qu'une acclamation sur ces énergiques paroles si conformes à leur caractère et «à leur esprit. Ils jurèrent, selon une coutume de la nation, de ne se point raser la barbe qu'ils n'eussent vaincu leurs ennemis (è), et tout se prépara pour leur chevaleresque entreprise.
Saint Rémi y encou- Ccci dcvait sc papscr au Commencement de l'année 507, et quand l'hiver était encore peu avancé, car saint Rémi ayant appris quels grands événements se préparaient, et écrivant à ce sujet une lettre pleine d'excellents conseils au jeune prince, y disait que si sa présence était jugée nécessaire â Paris, que la cour habitait momentanément, il n'hésiterait pas à s'y rendre, malgré la rigueur de la saison. L'expédition était donc préparée pour le commencement du printemps.
Comment le pince H i)araît ciuc saiut Rcmi dut se rendre en effet près de
s'y prépare. ^ ^ *■
Clovis qui reçut, avec sa bénédiction, la promesse de la victoire. Sur le conseil de Clotilde il fit aussi commencer, pour se rendre le ciel favorable, l'église des Saints Apôtres Pierre et Paul qu'il aclieva après son retour et qui prit le nom de Sainte- Geneviève, quand cette sainte y eut été Sa dévoiiouù saint eutciTée. Cc n'était pas tout: par une de ces mesures de ia"ictoir7 ^'^""^^ ^ prudcncc chrétienne qui devraient préluder à toutes les guerres, il défendit expressément à ses soldats de piller
(a) Grcg. Turoii., Hist. franc., II, 37.
(6) Procop., De Bello goth., lib. I. — Roricon, Gesta Franc., lib, II, c. xvii.
les lieux saints, leur enjoignant de respecter les vierges sacrées, les veuves, les clercs, les enfants et les serfs des églises. Entré dans la Touraine, il renouvela ces injonctions. Là, tout respirait la plus profonde vénération pour saint Martin, qu^il invoquait aussi pour le succès de sa cause. Il envoya même à son église de grosses sommes d'or. Ceux qui portèrent ces riches présents à la basilique avaient ordre de chercher si quelque présage conforme au vœu de sa piété, et qu''il avait sollicité par une fervente prière, ne paraîtrait pas seconder ses espérances. Or, quand ses envoyés entrèrent dans le saint lieu, on chantait ce verset du psaume xvii^ : « Seigneur, vous inaves revêtu de force pour la guerre; vous ave;2 abattu sous mes pieds ceux qui s'élevaient contre moi. » Ce saint pracle, joint à tant d'autres marques de la protection divine, remplit de confiance le cœur du chef et de ses soldats. On s'avança donc vers Poitiers, après avoir recommandé par respect pour saint Hilaire, d'observer la plus grande réserve à l'égard des biens et des serviteurs de l'Eglise dont le grand évêque s'était montré le glorieux défenseur contre les ariens.
Au reste, ces mêmes dispositions venaient d'être con- sa lettre aux évêques signées dans une lettre adressée à tous les évoques de l'Aquitaine. Il était prudent de les tranquilliser, aussi bien que leurs populations contre les appréhensions trop légitimes que la guerre inspire toujours à ceux dont elle doit compromettre les intérêts. Cette lettre est comme un écho de celle de saint Rémi ; le roi y promettait sa protection au clergé et aux catholiques, dont la vie et les biens devaient rester â Tabri de toutes violences. Elle était sans doute aussi un premier effet des pieuses félicitations du saint pape Anastase II, qui avait salué l'avènement de Clovis lors que le baptême royal « avait rempli de tant de nations le lilet mystérieux jeté en pleine eau sur la parole du Christ (a) » .
{a) V, Dachéry, Spicileg., III, 306 et suiv.
d'Aquitaine.
Préliminaires de la L'amiéc fraiicaise 86 coniDosait, outre les Francs et les
guerre; préparatifs des ' ■ ^ '
deux princes. Bourguignoiis, de forces considérables envoyées par Sige-
bert, roi de Cologne, sous la conduite de son fils Clodoric. Elle s^avança à travers TOrléanais et la Touraine vers la Loire, qu'il fallut traverser, ce qui se fit sans obstacle contre les prévisions de Clovis qui devait s'attendre à voir ses bords défendus par les Wisigoths. Mais Alaric avait une autre idée à suivre (89). A la tête de ses formidables troupes de Wisigoths, augmentées de cohortes auvergnates conduites par le comte Apollinaire (90), il attendait, renfermé dans Poitiers, des secours importants que devait lui amener son beau-frère Théodoric, roi des Goths d'Italie. En outre, et persuadé que les Francs suivraient naturellement jusqu'à la capitale la grande voie romaine qui la reliait à Tours, il LecampdeCéneret. avait posé à Céuerct (91), à dcux Heucs au nord-est de Poitiers, un camp d'observation qu'entouraient d'anciens retranchements celtiques. Clovis, prévenu de ces dispositions par ses coureurs, conçut dés lors un plan qu'elles Marche de Clovis dcvaicut lui inspirer. Bien assuré que son adversaire
dans le Poitou. . i i i /> i • •
n abandonnerait pas la place dont la deiense lui importait tant et dont il ne devait sortir pour combattre qu'en y laissant une forte garnison prise des troupes auxiliaires qu'il attendait du Midi, Clovis, disons-nous, songea à l'attirer cependant au dehors, et ne trouva rien de mieux dans ce but que de changer la marche qu'il s'était tracée. Au lieu donc d'aborder franchement Poitiers, où il n'avait plus que faire, puisque la ville lui appartiendrait par une conséquence de la victoire qu'il espérait (92), il s'avança vers Cenon(93), y passa la Vienne (94) prés de son confluent avec le Clain (95), et par un mouvement stratégique fort habile, il remonta la rive droite de la grande rivière jusqu'à Chauvigny (96) et Lussac (97). Ces deux villes, fortifiées par leurs châteaux, étaient aussi très avantageusement défendues par leur position. Il importait donc de se poser entre elles et l'ennemi, et d'intercepter d'autant mieux entre lui et les deux garnisons toutes communications possibles. Ce qui est certain,
c'est que ces solides stations de Wisigoths n'arrêtèrent pas le roi franc, malgré quelques escarmouches inévitables (^). Un embarras plus sérieux l'attendait à Lussac : à son approche , la garnison en avait rompu le pont , unique moyen de se porter sur la rive opposée. Cet accident rendait la position des Francs difficile, et mettait en question le succès de cette longue marche, quand on aperçut, à quelque distance en aval du fleuve, une biche de haute taille qui le i^e gué de la Biche. traversait sans y nager. Ce fait, regardé comme providentiel, révéla un gué où l'armée s'engagea. Elle put dés lors gagner la plaine opposée à travers la petite localité galloromaine de Mazerolles (98) et la forte position de Gençay (99). On arriva enfin jusqu'aux bords de la Clouére (100) et du Clain, qui coulent parallèlement vers le nord, et délimitent au levant et au couchant le vaste théâtre où devait se décider l'avenir de l'Aquitaine et de la France.
Ce fut alors que songeant à déloger Alaric et à le forcer de paraître, Clovis dépêcha dans la campagne autour de Poitiers de forts détachements, qui y portèrent le ravage et firent comprendre au roi envahi la nécessité de secourir les lieux endommagés (101). C'est de quoi il dut s'occuper à la hâte, et pendant qu'il s'y disposait, son adversaire ne perdait pas un moment et continuait d'assurer sa position que tout contribuait à rendre excellente.
Pendant le défilé de ses troupes au Gué de la Biche, comme il fut toujours appelé depuis, Clovis était monté sur un des rochers qui bordent la rivière, et assis sur un bloc de granit erratique, toujours connu depuis sous le nom de Siège du roi, il observait la campaerne et donnait ses ordres lc siège du roi et
1 ij le camp de Sich^rs.
pour l'assiette de son camp. Bientôt il en descendit pour suivre Tarmée et la développa sur le terrain qu'il avait reconnu : c'était une vaste plaine, qui, s'étendant entre le Clain et la Clouère, se rétrécissait vers le nord, un peu au-dessous de Pendroit où l'on a supposé depuis qu'était le
(a) Manuscrit de Bourgeois, p. 118, à la bibliothèque de Poitiers,
village de Mougon (102), où se trouvait un autre gué du Clain auquel plusieurs chemins aboutissaient. Il fallait s"'emparer de ce passage afin d'en user au besoin. Un camp de six mille hommes y fut établi dans ce but, au-dessus du village de Batteresse(103), que touchait la rive gauche de la Clouère, tout prés de son embouchure. Pour son camp principal , il choisit cette plaine, y développa le gros de ses bataillons, et usant des accidents du sol échelonné en trois amphithéâtres, il ajouta aux avantages de cette position, dominant de 80 pieds le Clain et ses prairies, des levées de terre hautes de 20 pieds et épaisses de 30(104). De la sorte, les Français commandaient toutes les campagnes voisines et un autre gué de Voulon qui existait avant rétablissement du port que les moulins d'Anché (105) ont rendu nécessaire. Le globe de feu de ^gs ouvrafi-cs S 'activaient riuand un nouveau prodige vint
la basilique de Saint- c ^ l <^
"''•'•''■e- animer encore, pour Clovis et pour les siens, la confiance
que jusque-là le Ciel leur avait si généreusement inspirée. Comme la piété du roi ne s'était point démentie, on peut croire que Dieu voulut l'en récompenser par un présage de la victoire qu'il implorait, car la nuit qui suivit ces laborieuses opérations et qui précéda la bataille, quand le prince dormait dans sa tente, toute l'armée put voir un globe de feu qui s'éleva au-dessus de l'église de Saint-Hilaire de Poitiers et vint se fixer, pendant une demi-heure, sur cette tente privilégiée (106).
Bataille de Voulon. Tout ce qui précède uioutre bien comment les Francs avaient fait preuve d'une grande tactique dans la disposition de leur camp, ayant exécuté sans entraves une longue marche à travers les garnisons des Wisigoths, s'abritant par des collines en face d'une rivière, assurés ainsi contre toutes surprises, et de plus, interdisant à l'ennemi toutes communications avec la Saintonge et l'Angoumois, d'où il n'avait plus ainsi aucun secours à espérer, ni de retraite possible. Alaric fut bientôt instruit de ces mesures et se résolut, en quittant Poitiers, de forcer lui-même à un mouvement l'adversaire qui semblait l'attendre.
Tom 1 PI III- F- 2:[(^
Il rallia clone son camp de Céneret (107) , où ses troupes avaient attendu en vain, et se décida à prendre Tinitiative en venant attaquer son illustre antagoniste. Quatre lieues le séparaient de Mougon, où Clovis, nous Pavons vu, avait posé son petit camp d''observation. Il les eut bientôt franchies ; Faction s'engagea des deux côtés du Clain(108), et les deux rois se trouvèrent vis-à-vis l'un de l'autre. Après avoir rangé leurs troupes, ils parcouraient les rangs pour animer leurs soldats à bien faire, lorsque, à travers la petite distance qui les séparait, ils se reconnurent à la richesse de leur armure, et s'avancèrent au galop, seuls, l'un contre l'autre, jusqu'au milieu du champ do bataille, où ils se joignirent. Tout s'arrêta des deux côtés dans l'attente d'un événement qui semblait déjà devoir décider du sort des deux nations. Les deux rois se choquèrent à diverses fois et se portèrent plusieurs coups, usant avec autant d'adresse de l'épée et du bouclier; mais enfin Clovis, plus fort ou plus adroit, désarçonna Alaric, le renversa, et, quittant lui-même son cheval, porta à son adversaire un coup dont il expira sur-le-champ (fl). En ce moment deux Wisigoths s'avançaient défaSes^wSgôths! pour défendre leur roi. Clovis les terrasse et les tue. Dès lors l'action s'engagea, s'échauffant d'un côté par le désespoir, de l'autre par un succès qui promettait une plus facile victoire. La mêlée dura au plus une heure, entre gens qu'animait une égale ardeur ; mais la bravoure ne resta pas longtemps égale, car les Wisigoths tenaient peu sur un champ de bataille, et les auteurs du temps, qui signalent ce mauvais côté de leur vie militaire, les accusent de n'avoir jamais su résister à un premier chocw. Ce fut encore ce qui arriva après une énergique résistance. Il fallut aux Francs moins d'une heure pour gagner une bataille dont un acte de force et de courage de leur roi avait décidé tout d'abord. La journée appartenait donc à Clovis. Les Wisigoths, effrayés, amollis
(a) Daniel, I, GO et suiv.
(b) Longueval, Daniel et autres, d'après Grégoire de Tours, ad ami. 507.
318 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (607j
d''ailleurs par une longue paix depuis leur possession de l'Aquitaine, ne résistèrent plus, suivant mal l'exemple des Auvergnats dont Apollinaire soutenait la courageuse résistance, malgré la mort de leurs principaux officiers. Ils commencèrent donc à plier et à se débander les uns vers Poitiers, les autres vers le Midi, laissant plus de dix mille d'entre eux sur le champ de bataille, et jonchant de leurs cadavres l'immense terrain qui s'étend de Vivonne à Anché, et de Batteresse à Champagné-Saint-Hilaire (109) ; car c'est là que se termina l'action, à plus de deux lieues de Mougon, où elle s'était engagée (a). Il était à peine neuf heures du matin quand cette grande victoire fut décidée (*).
ufoniaineduRoi. Qu dit qu'aprés l'actiou , brûlé de soif comme son armée, le roi victorieux ne put boire des eaux de la Vienne, vers laquelle le mouvement de la bataille les avait ramenés, et devenues toutes rouges du sang des morts. Accoutumé aux miracles qui l'avaient protégé, plein de confiance, il demanda au Seigneur de lui donner de l'eau, et aussitôt d'un rocher, situé au-dessus du Gué-de-la-Biche, sortit un « bouillon d'eau vive » qui désaltéra les vainqueurs (110). C'est, dans le langage du pays, la Font-Chrétien ou la Fontaine du roi, qu'on voit couler non loin de la forêt de Lussac, au nord-est, entre cette ville et la Tour-aux- Cognons(lll).
Origine de l'abbaye C'cst ici quc doit sc placcr uu fait uou moius merveilleux,
de Saint-Maixent. — -^ ^
Miracle du saint abbé, et sur Icqucl il faut reconnaître qu'on n'a écrit jusqu'à nous que d'après des notions inexactes de géographie et d'histoire. Nous avons parlé des détachements envoyés par Clovis autour de Poitiers, soit pour surveiller les opérations d'Alaric, soit pour le forcer par le pillage de ses campagnes à sortir de son retranchement. Un de ces groupes dut se répandre de l'autre côté du Clain, surveillant la rive gauche, et arriva jusqu'à Mougon, où se cachait dans la vallée le
(a) Grégoire de Tours, Hist. française, II, 37.
(&) Intra horam diei tertiam, dit saint Fortunat, Vita S. Uilarii, pars II, c. vu.
petit monastère fondé par saint Agapit après la ruine du monastère de Saint-Hilaire de Poitiers par les Wisigoths. Le saint était mort depuis longtemps et avait été remplacé par un de ses disciples, connu dans nos légendes sous le nom de saint Maixent. La troupe armée envahit sa solitude. Les moines accoururent vers la cellule de TAbbé, qui vint au devant de ces hôtes, moins réservés que les ordres de leur roi n'auraient dû les faire ; et alors qu'il leur demanda de respecter leur pieux asile, un soldat franc, s'avançant vers lui, leva son épée pour le frapper. Mais tout à coup le bras du barbare se raidit, son épée lui échappe, et le coupable, saisi de terreur, se jette aux genoux du saint en implorant sa grâce. Pendant que les autres, effrayés, se hâtent de rejoindre Tarmée, PAbbé le relève, applique au bras paralysé un signe de croix et une onction d'huile bénite, et le bras recouvre sa souplesse habituelle. Ce fait, raconté par tant de témoins, valut au petit moustier la reconnaissance et la faveur de Clovis qui vint, après sa victoire, se jeter aux pieds du saint (112), se recommanda à ses prières, et comme prémices du nouveau royaume si vaillamment conquis, il lui donna la terre de Milon (113), y teSé\ïion.°"°^ '^ ajoutant beaucoup d'argent et d'autres terres considérables. Nous aurons à revenir sur les suites de cette donation (114). Cependant la première conséquence de la victoire était Poursuite des fuyards
1 • 1 • 1 > -il , , e' conquête de l'Aqui-
de poursuivre les vaincus décourages et de soumettre taine. l'Aquitaine dont les populations regardaient la défaite d'Alaric comme une délivrance. La seconde était de prendre Poitiers et de s'y établir. Clovis pourvut à ces deux points en général expérimenté. Il commença par dépêcher son fils Thierry à la poursuite des fuyards sans leur laisser de repos, leur ôtant ainsi toute pensée de tenter un retour de la fortune. Des partis assez considérables se réfugièrent à Angoulême, à Périgueux, à Bordeaux, sous la protection d'épaisses murailles. Le valeureux prince, que son extrême jeunesse n'avait pas empêché de se distinguer à Tolbiac jusqu'à y être blessé prés de son père, et qui à Voulon ne
s'était point démenti, s'avança donc vers TAquitaine méridionale, s'occupant très peu des villes intermédiaires, où il ne devait pas manquer de revenir, et soumit tout le pays jusqu'aux Pyrénées. Clovis, de son côté, après s''être assuré de Poitiers, alla de sa personne prendre possession d'Angoulême et de Bordeaux, poussa jusqu'à Toulouse où il s'empara des trésors d'Alaric. Puis, revenant sur ses pas, et repassant à Tours où il témoigna sa reconnaissance au Seigneur sur le tombeau de saint Martin, il revint à Paris où, conformément à son vœu, il fit achever l'église des Saints Apôtres.
surl's^eSlTîa ^"^^^ ^^^ anéantie dans l'Aquitaine la puissance des ^''"'"'"^' Wisigoths. Désormais cette contrée restera française. Les
âges se ressentiront de l'unité religieuse fondée par le fils aîné de l'Eglise, et sa paix chrétienne ne sera troublée dans les consciences qu'après plus de mille ans, quand, sous prétexte d'une liberté de croire qui n'est que la répudiation de la foi, le protestantisme viendra, grâce à la cupidité des grands et l'imbécile mollesse des princes, fouetter le monde du plus redoutable fléau qu'il ait eu à subir.
Note 1
C'est l'opinion de D. Martenne, de D. Fonteneau, de Mabillon, Lenoir, Millin, de Caumont, Bourignon, Mérimée et Siauve. et sans doute aussi de beaucoup d'autres. Ce dernier, après avoir soutenu l'origine païenne, se rétracte sur ce point {Mèm. sur les antiquités du Poitou, p. 248), de ce qu'il avait soutenu p. 238. — (V. aussi annuaire de VInstitut des provinces, 1858, p. 133). Ces mêmes autorités s'accordent pour regarder l'édifice comme du iv° ou v® siècle. Il est certain que bien longtemps avant le xi'= siècle, il était connu sous le vocable de saint Jean.
Note 2
V, aussi comment Collet [De sacramentis, IV, 193, in-12, Lyon, 1769) expose les raisons qu'avait eues le saint docteur de reprocher aux hérétiques la négligence systématique de la forme sacramentelle prescrite par le Sauveur.
Note 3
Smarve, Smarva^ Samaroa^ Samarda, Samardum, au moyen âge et même Sancta-Maroa (!), bourg et paroisse à huit kilomètres sud de Poitiers, dans l'ancien archiprêtré de Gençay. Le doyen de la cathédrale y présentait, parce qu'elle était de la fondation du Chapitre, qui y possédait de vastes propriétés. C'est une paroisse de 600 habitants, canton de la Villedieu (Vienne), sur le Miosson, ruisseau qui prend sa source dans la commune voisine de Gizay et se perd dans le Clain près de Saint-Benoît de Quinçay. L'église est du xi" siècle, et du vocable de saint Félix.
Note 4
Sillars, Viearia Silarensis, SilaresiSj Sileras, de Sillaribus, ancienne viguerie à neuf ou dix lieues sud-est de Poitiers, entre Montmorillon et Lussac-le-Château. La cure était à la présentation du Chapitre de Lussac. Au x^ siècle l'église de Sillars fut donnée
par saint Pierre II, évêque de Poitiers, à l'abbaye de la Chaise-Dieu. L'acte fut signé par une Agnès, dame de Montmoriilon, dans le domaine de laquelle Sillars était enclavé. (D. Fonteneau, IV, 12.)
Charroux, Carrofum, Carrufum, chef-lieu de canton à 12 lieues sud de Poitiers, ancienne abbaye de bénédictins. (V. notre Histoire de cette abbaye, c. I.) Nous en parlerons en son lieu.
Note 6
Saint-Maixent, abbaye de bénédictins fondée peu après 507, cheflieu de canton des Deux-Sèvres, petite ville de 4 à 5,000 âmes, qui a dû une grande célébrité à son abbaye, dont nous reparlerons au long et souvent.
Note 7
Il y a deux rivières de ce nom, lequel se communique à l'un de nos trois départements de l'ancien Poitou. Celle dont on parle ici prend sa source à cinq ou six kilomètres ouest de Secondigny, chef-lieu de canton des Deux-Sèvres, et va se jeter après un cours de 1 10 kilomètres dans la Loire, près Nantes. Avant d'y arriver, elle reçoit, près de Vertou, la Moine, qui lui vient de l'extrémité méridionale du département de la Vendée. Ce parcours et cette embouchure ont fait donner à cette rivière le nom de Sèvre-Nantaise. Son homonyme est la Sèvre-Niortaisej parce que née à Sevret, bourg et canton de Lezay, elle descend par Saint-Maixent vers Niort, qu'elle traverse, pour aller se perdre non loin de Marans, dans l'Océan, où la Vendée vient se jeter avec elle. Ces deux rivières de même nom ne se rencontrent donc jamais et semblent se fuir au contraire par deux directions tout opposées. Les Anciens et le moyen âge les ont appelées l'une et l'autre Sepvria, Sépara, Sabrya. Les légendaires prétendent que ce nom ne date que du yi'= siècle et remplace alors celui de Laudosa, sous lequel était connue la SèwQ-Niortaise. Ils ajoutent que le nom de Separis lui fut donné à l'occasion de la séparation de ses eaux, que cette rivière opéra d'elle-même quand les disciples de saint Martin de Vertou voulurent traverser à la hâte le fleuve qui les séparait de leur abbaye où ils ramenaient eu 601 la dépouille mortelle du saint abbé. Resterait toujours à expliquer pourquoi la Sèwre-Niortaise j, qui n'avait participé en rien à ce prodige et qui n'a aucun rapport avec celle qui va de Secondigny à Nantes, aurait eu son même nom Separis qu'elle a toujours gardé aussi bien que son homonyme. — Ce qui parait ici acceptable aux esprits compétents, c'est que le mot
Separis peut-être un peu latinisé au moyen âge, et qui peut être d'abord Sebvria ou Sabria^ a une origine celtique, et qu'ainsi les deux rivières de Niort et de Nantes auront été nommées d'abord et en même temps d'un nom dont le sens depuis longtemps inconnu a dû se prendre en quelque circonstance de leur origine ou de leur parcours.
Note 8
La Moine, rivière qui sort du territoire des Deux-Sèvres au:t confins du département de Maine-et-Loire, et se jette, après un cours de 48 kilomètres, dans la Sèvre-Nantaise à Clisson. Ses bords sont charmants ; mais il leur manque en été de l'eau qui les rafraîchirait à l'avantage du sol. Elle arrose Maulevrier, Cholet et Montfaucon, avant d'arriver dans la Loire-Inférieure.
Note 9
Rossiaeunij Roussayum, village de l'arrondissement de Beaupreau (Maine-et-Loire). — 1,160 habitants.
Note 10
Petit pays de la Vendée, appelé Pagus Médalgieus^ et formant la limite Nord-Ouest du Poitou vers la petite Bretagne. Nous avons vu la ville principale, appelée Maugia lors des prédications de saint Vivence.
Note 11
Convenœ , ville de l'ancienne Novempopulanie , plus tard Saint-Bertrand de Cominges ; aujourd'hui ce n'est plus qu'un chef- lieu de canton de la Haute - Garonne , arrondissement de Saint-Gaudens. Les noms qu'on lui donne dans les divers manuscrits sont tellement défigurés qu'on est réduit à ne plus les trouver acceptables. Ainsi Grégoire de Tours [De glor. Confess.j c. 53), qualifie Macaire Episeopus Momociacensis , ce qui ne peut se traduire. Du Saussay et la Rocheposay le placent à cette date.
Note 12
Bouchet en parle comme inspirant encore au vi^ siècle la dévotion populaire, qui trouvait près de son sépulcre la guérison de certaines maladies. {Ann., p. 54.)
Melle, Métalonnurrij Metulum, Mala, sous-préfecture des Deux- Sèvres, était avant le x^ siècle chef-lieu d'un pagus, d'une viguerie et
la résidence d'un vicomte. — Population de 2 à 3,000 âmes. Ce fut une exploitation considérable de minerai d'argent et un atelier monétaire sous les Mérovingiens. (V. ci-après, la note 48 de ce IV livre.)
Note 14
Poffonium et d'abord De Podio Fontis, chef-lieu de commune de 5 à 600 habitants, à 4 kilomètres Sud-Ouest de Melle, et de son canton. Sa paroisse de Saint-Malo dépendait de l'évêque de Poitiers au xiii° siècle.
Note 15
M. de Chergé, on ne sait pourquoi, lui assigna cette dernière date Vies des saints du Poitou, I, 273, aussi bien qu'à saint Faziol, p. 172, et à sainte Verge, p. 174, lesquels n'ont aucune raison de se trouver à une époque si reculée de saint Hilaire. — Ajoutons ici que la chapelle de Montvinard n'a guère que des traditions qui la fassent remonter aussi loin. Les plus anciens titres où il en soit parlé ne vont pas au delà de 905 et 934. On l'y nomme Notre-Dame de Montvinard, Mons Vinardus, Eeelesia Beatœ Mariœ Virginis Sita in loeo qui Dieitur Mone Vinarius. A la première des deux dates que nous venons de citer ce lieu semble n'être encore qu'une ferme de Nouaillé, Prœdium Sancti Juniani. (V. Rédet, Dictionn. de la Vienne, p. 278.)
Note 16
Moutiers, Monasterium , et plus tard Motryum, paroisse de Saint -Pierre, à sept kilomètres Sud-Est d'Argenton-le-Château (Deux-Sèvres). La cure relevait du chapitre de Saint-Pierre de Thouars. Dans l'église paroissiale était une Chapelle de saint Lienne, qui attirait, le 1'='' février de chaque année, un grand concours de pèlerins. La commune a un millier d'habitants, et le village est entouré d'une ceinture de collines. Son nom lui venait d'un prieuré de Saint-Etienne, dépendant de Saint-Sulpice de Rennes, abbaye bénédictine de femmes fondée par le poitevin Raoul de la Fustaye, comme nous le verrons à l'année 1096.
Le Pin, de Pinu, près Cerizay, est devenu une paroisse de ce canton, ayant 1,000 habitants, et situé à cinq kilomètres à l'ouest de ce chef-lieu. Il y avait là, outre l'église de Saint-Rufin, un prieuré de Notre-Dame, dépendant de Saint-Florent de Saumur, ce qui doit empêcher de confondre ce lieu avec une abbaye de même nom fondée
en 1120, à une lieue à l'Ouest de Poitiers, et dont nous raconterons les origines à cette date.
Note 18
Saint-Afrique, sous-préfecture de FAveyron (ancien Rouergue), avec 5,000 habitants.
Quelques hagiographes, entre autres et comme des plus récents M. l'abbé Petin (dans son Dictionnaire hagiographique), ont paru tenir au vi*^ siècle et font enterrer le saint, qu'ils nomment Africain^ près de la petite ville de Vabres, qui fut un évêché en 1317, mais qui n'était pas encore une abbaye vers 370, car elle ne date à ce titre que de 862 où elle fut fondée sous la règle de saint Benoît par Raymond I", comte de Toulouse. (V. M. J. Marion, Annuaire historique de 1815, p. 108.) On comprend difficilement qu'au vi^ siècle et même au iv"^, Vabres ait pu avoir assez d'importance pour recevoir les reliques d'un saint qui n'y pouvait avoir aucun titre appréciable. On ne voit pas même comment, en dehors d'une tradition qui mérite pourtant quelque respect, notre saint Afrique ou Africain (Africanus), aurait été ami de saint Ililaire. Les historiens ne parlent pas de cette liaison des deux saints : ils ont fait tout au plus ce qu'il fallait pour embrouiller cette légende, dont le temps semble avoir conservé les détails sans en indiquer les sources anciennes.
Note 19
Saint Paulin était de la famille romaine des Anieius, et descendait ainsi des hommes les plus éminents et les plus considérés des beaux temps de la république romaine. II devint évêque de Noie, de païen qu'il avait été d'abord. Il était doué d'un beau génie dont ses écrits sont la preuve. Né vers 350, mort en 431, il avait dix-huit ans lorsque mourut saint Hilaire ; mais il avait été élève d'Ausone, que saint Hilaire ne dut pas non plus ignorer.
Note 20
Ausone le père était certainement païen, et rien ne prouve que son fils ait abjuré les faux dieux ; mais leur haute position les rapj)rochait d'Hilaire qui d'ailleurs devait rechercher leur âme encore plus que les charmes de leurs relations.
Note 21
Embrun, qui n'a plus d'archevêché depuis 1791, est l'ancien Ebradunum, capitale des Caturiges (portion du Dauphiné), peuple des plus puissants des Alpes aux bords de la Durance. — Souspréfecture des Hautes-Alpes de 3,000 âmes.
Note 22
Non loin de là et dans le département des Basses-Alpes, dont elle est la préfecture, Digne s'élève sur le Bléone. Elle n'a plus que 4 à 5,000 habitants ; après avoir été à l'époque gallo-romaine, sous le nom de Dinia, la capitale des Rodiontici^ petit peuple de la Gaule narbonnaise, qui devint notre Provence. Elle eut un évêché dès le iv'= siècle, et a conservé son Siège, qui relève de l'archevêché d'Aix.
Note 23
Ce qui suit montre suffisamment par quelles vertus était motivé le choix qu'on fit alors de saint Just, et nous ne voyons pas bien sur quoi l'on se fonderait pour accuser les Poitevins d'ingratitude envers saint Martin dont ils auraient dû, dit-on, faire le successeur de saint Hilaire. On pourrait bien conjecturer d'après les difficultés que le saint thaumaturge opposa trois ans après à son ordination pour le siège de Tours, qu'il eût montré d'abord pour celui de Poitiers des répugnances invincibles. N'y avait-il pas d'ailleurs une sérieuse raison de préférer à tout autre l'ami que le saint évèque semblait avoir désigné lui-même en l'appelant à recevoir son dernier soupir, et ce qui se passa à Candes quand saint Martin, à peine mort, y devint l'objet d'une si éloquente discussion entre deux peuples qui se disputaient ses dépouilles, prouve-t-il que les Poitevins ne savaient pas l'apprécier?
Note 21
La petite localité de Saint-Paixent était, en 1782, un chef-lieu de paroisse ayant vingt-six maisons, et une demi-lieue carrée de territoire. Elle était comme un faubourg de l'Ile- Jourdain, et fut réunie à cette commune en 1790, lors de l'abolition du prieuré. Ce prieuré-cure dépendait de l'abbaye d'Ahun, au diocèse de Limoges, et passa ensuite à Montierneuf de Poitiers. Cette église est d'une charmante construction ; elle tombait en ruines après un abandon de quatre-vingts ans quand elle fat restaurée et rendue au culte en 1868, et alors elle recouvra le titre de paroisse. Les martyrologes qui indiquent saint Paixent comme honoré en Poitou^ ne disent ni la date de sa vie, ni le jour de sa fête. Celle-ci est pourtant le 23 septembre.
Note 25
Insula Jordanis, petite ville de 7 à 800 âmes, sur la rive droite de la Vienne, chef-lieu de canton, à l'extrémité Sud du département. Sa vieille église de Saint-Gervais et Saint-Protais, reconstruite en
grande partie de 1869 à 1874, et consacrée en 1875, porte encore des traces du xi" siècle, qui est l'époque (vers 1087) où apparurent les premiers seigneurs du lieu, lesquels s'appelaient Jourdain de l'Ile, Jordanus de Hisla, et plus tard de Insula. En 1483 on lui donna le titre de ville et châtellenie. La cure de Saint-Gervais était en même temps un prieuré de l'abbaye de Lesterp en Angoumois. Près de cette église était le manoir des seigneurs appelé Calais, élevé sur un îlot de rochers qui donnait son nom à l'endroit. Il n'en reste plus qu'une tour qui domine un très pittoresque mélange d'eaux courantes et d'attrayantes verdures. Calais devint une baronnie au xvi'' siècle, d'où relevait le fief de l'Ile-Jourdain, qualifié alors de marquisat. La commune actuelle fut annexée en 1801 à celle de Saint-Paixent, qui ne fit avec elle qu'une paroisse. L'une et l'autre, avant 1790, étaient de l'archiprètré de Lussac. On y honorait autrefois sainte Quitaire ou Aquitaire, Quitaridj jeune vierge qui avait souffert le martyre en Espagne, sans doute dès les premiers temps du christianisme, et qui était patronne du diocèse d'Aire, en Gascogne.
Quelques-uns ont nié jusqu'à l'existence de Pascentius P'', mais son nom et sa place ici sont acceptés par Democharès et toutes les éditions successives du Gallla ehristlana. On n'invente pas des noms sur une liste. Ces noms ont survécu à la perte des manuscrits qui nous les ont confiés, et nous devons les garder à l'histoire.
Note 27
Marmoutier est une corruption de deux mots latins Majus monasterium (le grand monastère), par opposition au petit monastère de Ligugé, que saint Martin prétendit y reproduire et avec lequel il ne cessa pas d'avoir d'assez fréquentes relations. — Ne pas confondre ce Marmoutier avec la petite ville du même nom en Alsace, chef-lieu de canton de 2,000 âmes (Bas-Rhin).
Note 28
On a mal donné à ce seigneur le nom de Raoul. Les Raoul ne parurent dans cette famille que plus de cent ans après. Il s'agit ici du premier, qui porta la dénomination de Saint-Gelais, laquelle fut prise de la seigneurie dont nous parlons. Cette branche, au reste, s'est rendue illustre ; un de ses membres fut évêque d'Elne de 1471 à 1475, un autre d'Angoulême en 1494 ; ce qui n'empêche pas plusieurs autres de figurer dans les guerres religieuses du xvi® siècle
parmi les chefs des troupes huguenotes. (V. Mém. des Anliq. de L'Ouest, XXVII, 137. — Dict. des familles du Poitou, II, 332, 327 et suiv.) — Le château de Saint-Gelais était devenu une place forte qui fut prise par saiiit Louis en 1212, et donnée par lui à son frère Alphonse, comte de Poitou. (Velly, ^ts^. de Fr. , IV, 269.) Nous verrons un seigneur de Saint-Gelais embrasser, au xvi^ siècle, la prétendue réforme de Calvin, et se rendre célèbre à la tête des révoltés du Poitou.
Les seigneurs de Saint-Gelais avaient pour auteur Rorgon de Lusignan, fils de Hugues vu, comme le prouvent un acte de 1109 et les chartes qu'apporta en 1580 Louis de Saint-Gelais, seigneur de Lanzac, lors de son admission dans l'Ordre du Saint-Esprit. La filiation suivie de cette Maison nous montre les Saint-Gelais se perpétuant jusqu'à la fin du xvi^ siècle, où un François, seigneur de Saint-Séverin et autres lieux, ne laissa que trois filles dont l'une, appelée Louise, épousa un Louis de Nuchèze, dame de Batresse, près Château-Larcher. Les souvenirs de cette famille peuvent être consultés chez la Thaumassière, Duchesne, la Chesnaye des Bois et Beauchet-Filleau, dans leurs recherches sur les Lusignan.
Note 29
Ancien calendrier de la cathédrale^ par Fauveau, cité par Besly, Ecesq. de Poiet.j, p. 6.
Note 30
En effet, le premier concile d'Orléans, comme nous le verrons, est de 511. Quelques-uns de ceux qui ont écrit ou copié cette grosse faute attribuent, qui plus est, ce concile à l'an 315, pendant que le quatrième de ce nom se tint en 311. Tant de fautes prouvent une grande légèreté de plume.
Note 31
Que lui assignent entre autres Bouchet, Besly, le Gallia christiana et Du Tems.
Note 32
M. Rainguet, dans sa biographie saintongeoise, le fait évêque au IV® siècle, et cependant, toujours d'après lui, il aurait accompagné Charlemagne dans son expédition d'Espagne. Il s'appuie pour ce fait sur le martyrologe gallican et sur l'abbé Briant {Hist. de l'Egl. Santone, I, 484) qui, en donnant le texte dudit martyrologe, copie une erreur aussi évidente sans la moindre hésitation.
Note. 33
En ce temps là où les biens ecclésiastiques s'administraient au nom de l'Eglise par l'évèque et le Presbytère simultanément. On ne trouve guère de semblables donations qui ne soient faites en même temps par l'évèque et les prêtres ses collaborateurs : le chef de ces derniers signe toujours à la suite de l'autre. L'absence du nom de celui-ci dans la donation actuelle est peut-être une preuve qu'en 402 saint Anthème était mort, et qu'il y avait une vacance du Siège. En présence même de cette conjecture, que rien ne contrarie dans les usages connus de cette époque, on voit ici une réelle apparition d'un Corps constitué dans chaque église autour du prélat qui la gouverne. Sans ce Corps, rien ne se fait d'important quant aux biens-fonds qui sont le patrimoine de l'Eglise. Entre lui et l'évèque, la propriété restait encore indivise ; l'un n'en pouvait pas disposer sans l'autre, car l'évèque et ses prêtres ne faisaient qu'une famille, habitant et vivant sous le même toit, dans les mêmes habitudes de prières et de communauté. Nous verrons en son lieu de quelle façon les deux manses se séparèrent presque partout et comment on en vint à distinguer formellement entre les possessions de l'une et de l'autre, les Chapitres demeurant néanmoins par les lois de l'Eglise le Conseil et les Coopérateurs obligatoires du Chef du diocèse.
Note 31
Cande, Condate, bourg d'Indre-et-Loire, de 800 habitants, au confluent de la Loire et de la Vienne, où l'Anjou et le Poitou viennent se joindre à la Touraine.
Note 35
C'était le chef de toutes les charges du palais impérial ; sa charge correspondait à celle du Curopalate chez les empereurs de Constantinople.
Note 36
Barcelone, Bareino, capitale de la Catalogne, sur la Méditerranée. Elle a 120,000 habitants. On la regarde comme bâtie par Amilcar, père d'Annibal. Plus tard elle reçut une colonie romaine, et à l'époque dont nous parlons on nommait Lacetani le peuple dont elle était la ville principale.
Note 37
Lavedan, Levitania, vallée du Bigorre, non loin de Tarbes (Hautes- Pyrénées), qui en était la capitale sous le nom de Turha. Les peuples
de ce petit pays, portion de la Novempopulanie, s'appelaient Big erronés.
Bolland., ad hune diem. — M. de Chergé, en plaçant saint Savin au vni® siècle, s'est laissé guider sans doute par l'indication de cette époque donnée à la construction du monastère de Lavedan ; mais ce ne fut là qu'une construction ou extension considérable du petit moustier fondé par le saint deux siècles auparavant ; ce qui arriva souvent vers le temps de Charlemagne à un grand nombre d'établissements de ce genre.
Note 39
Barèges, Valletria, village du Bigorre, département des Hautes- Pyrénées , et auprès de ces montagnes. On y trouve des eaux thermales très estimées, à 9 lieues au Sud de Tarbes.
Note 40
Calderiœj à 10 lieues Sud-Ouest de Tarbes. Village fréquenté pour ses eaux minérales. C'est une population de 1,100 habitants, dans le canton d'Argelez (Hautes-Pyrénées).
Note 41
V. nos Vies des Saints de l'Eglise de Poitiers^ p. 398 et suiv. — Nous dirons ci-après, ad ann. 472, comment il ne faut pas confondre ce saint Savin avec celui qui souffrit le martyre en compagnie de son frère saint Cyprien, vers la fin de ce siècle.
Note 42' Comme l'affirme La Rocheposay, d'après une tradition inacceptable.
Note 43
Christophe Fauveau, Calendrier manuscrit de la Cathédrale j dans notre Etude sur les Historiens du Poitou, p. 43. Il est regrettable que le Propre diocésain, édité depuis 1856, quand on reprit l'usage du rit romain, n'ait pas admis la fête de saint Anthême dont nos traditions locales avaient toujours fait mention. Les anciens bréviaires de Poitiers avaient consacré sa mémoire, et nous lisions dans l'Office de l'octave de saint Hilaire : « Quarto labente vel quinto jam cur rente sœeulOj, sederunt sancti Gelasius et AnthemiuSj de quitus nihil fere suppetit apud seriptores fide dignos prœter nomen et cultus. » {Breviar. Pictav.^ 1765, 20 januar.)
Note 44