DE CE LIVRE ET DE SON OBJET
L'historien qui entreprend un livre dont la matière fut déjà plusieurs fois traitée, ne s'expose-t-il pas à quelque reproche de témérité présomptueuse? Oui, s'il a des devanciers d'une habileté reconnue, dont les livres se soient imposés comme des chefs-d'œuvre, dont les pages décisives aient donné le dernier mot sur des questions difficiles, éclairé des routes obscures, et laissé enfin, comme preuves d'une sagacité inouïe, un monument que chacun aime à interroger sans crainte de se fourvoyer ou de se perdre.
Mais s'il en est autrement, si dans le cadre donné d'une histoire quelconque on ne trouve jusqu'ici que des ressources bornées et des notions incomplètes ; de vagues souvenirs de faits à peine développés et dont on ne voit ni la cause ni la fin, froide narration qui laisse le lecteur sans émotion et l'humanité sans enseignements, ne viendra-t-il à personne que ce qui fut ainsi raconté soit à refaire, et qu'on peut donner à tant de drames un cadre nouveau plus digne d'eux et dont l'étendue se prête mieux à toutes les perspectives du passé?
Que d'histoires n'a-t-on pas vues où tout se borne à une foule d'anecdotes capables tout au plus de garnir des imaginations désœuvrées, où de vagues données sont redites une fois de plus sans liaison logique avec le caractère des hommes ou des événements? Ne préférerait-on pas à
des banalités qui s'installent partout et qui n'instruisent de rien, une méthode expérimentale qui prît dignement la marche des choses, exposât avec ordre et précision le grand tableau de l'existence physique et morale d'un peuple, en évitant dans le parcours d'un grand nombre d'années les sentiers tortueux ou détournés pour arriver en droite ligne à des stations où le grand jour éclate par une chronologie aussi sûre que possible, et par toutes les indications topographiques dont une histoire ne peut jamais se passer ?
L'écrivain qui aura compris ce côté trop dédaigné d'un travail historique devra aussi, semble-t-il, dessiner le véritable caractère de ses héros, honnêtes ou non (car il y a des héros qui ne le sont pas!, leur donner les traits propres de leurs visages, ou en faire ressortir l'expression telle que la lui ont donnée les événements de sa vie calme ou aventureuse. De la sorte, on laissera de chacun d'eux une idée plus exacte que n'ont pu se la faire, en la voyant passer rapidement et à peine esquissée, ceux qui, grâce à des abrégés informes, n'avaient pu jusqu'ici l'apprécier qu'imparfaitement et à moitié.
On raconte qu'un méchant poète, qui voulait éditer ses pauvres vers en dépit de leurs trop fréquentes infractions aux règles de la poésie et du bon sens, commença par exposer dans une préface plus ou moins lumineuse sa théorie personnelle sur les régies de la versification, émettant ainsi certaines idées qu'il s'était faites et qu'il préférait à d'autres, quoique celles-ci, au jugement de tous, valussent mieux que ses inventions. Nous avouons modestement ici que le péril d'être assimilé à un pareil type ne nous embarrasse guère. Ce que nous venons de dire ne date pas d'aujourd'hui sous notre plume, et nous avions médhé ainsi la tâche de l'historien bien longtemps avant de
savoir si nous arriverions à publier un jour des récits que nous voulions élaborer avec autant de lenteur que de maturité. Notre Etude sur les Historiens du Poitou (a) en ferait foi au besoin aussi bien que certains juges compétents qui furent alors ouvertement de notre avis. C'est en considérant cet état de choses que nous crûmes voir la nécessité de revenir sur le passé de notre province. Nous nous étions convaincu qu'en réalité il n'y avait pas ^''Histoire du Poitou. Nous le croyions d'autant plus fermement après avoir lu, non sans nous extasier, un livre édité à Poitiers en 1838, qui n'avait osé s'intituler Histoire générale que pour dérouler à la hâte, en deux volumes, une narration affublée de tous les caractères d'un roman où s'étale la vraie philosophie de Voltaire, et qui se frayait un sentier à des succès d'un moment par un grand é.talage de faux principes, de calomnies sur les saints, de jugements vicieux et hasardés sur beaucoup de personnes et de choses. Si vous ajoutez à ces grands traits l'absence à peu près totale des dates, l'oubli de tout ce qui regarde les mœurs publiques ou les habitudes domestiques des diverses époques, vous aurez une idée assez complète de ce fouillis mal agencé.
Quand on a feuilleté de tels livres qui n'apprennent rien de plus que ce que l'on savait, lorsqu'on savait déjà si peu, on se sent encouragé à écrire autrement de ces mêmes choses. Nous l'avons entrepris, persuadé pourtant qu'on pouvait faire mieux sans réussir complètement, mais comprenant que c'était beaucoup pour éviter tant de fautes de les avoir comprises et de les signaler.
Et pourtant cela ne suffirait pas encore pour qui se livre à une œuvre littéraire. N'y a-t-il pas ce mens divinior que
(a) Etude sur les Historiens du Poitou, depuis son origine jusqu'au milieu du XIX^ siècle. In-8o, Niort, Clouzot, 1871.
les anciens ne vantaient pas sans raison, cette inspiration qni le rend apte à saisir sa matière et à Pélaborer non pas seulement par la connaissance qu"'on s"'en est faite, mais par le sentiment qui la fait aimer ? Ce sentiment pour riiistoricn, c'est le patriotisme. On n'entreprend pas une histoire sans s'être ému des impressions que tant de lectures nous ont révélées, et quand on prend la plume, on sent déjà que cette patrie dont on va parler remue en nous la fibre des grandes choses, que la terre natale a sa poésie, qu'elle est une muse versant dans le cœur qui l'aime toutes les suavités de l'amour filial. Et quelle province est mieux pourvue de tels charmes que le Poitou ? Quelle terre fut jamais, parmi celles dont notre chère France s'est formée, plus attrayante d'événements héroïques et d'un intérêt soutenu ? Depuis les horizons les plus lointains, jusqu'aux plans les plus rapprochés de notre existence, tout nous répète que cette terre où s'écoulent toutes les heures de notre vie est pleine des plus riches perspectives et retentit des plus sonores échos.
Oh ! comme de telles amabilités dédommagent l'historien des aspérités de quelques sentiers difficiles et des inégalités d'un chemin qui ne veut pas toujours aller directement au but ! Voilà pourquoi nous ne comprenons en fait d'histoire que celle qui ne se contente pas de peindre un seul aspect de la société humaine, et que nous l'avons voulue tout entière, libre de tous ses mouvements, et n'acceptant pas plus les chances fatigantes d'interminables incognito, que les importuns dégoûts de fastidieuses longueurs.
Cela dit, qu'on nous permette d'exposer pour tous ceux qui se décideront à nous lire, le plan ici adopté, et que nous soumettons aujourd'liui, après trente ans de recherches et d'études, à nos compatriotes du Poitou.
Donc, nous n"'avons pas voulu séparer dans notre histoire générale^ qui ne le serait pas autrement, ce qui regarde la partie religieuse ou scientifique, de la partie gouvernementale proprement dite. Que des esprits tortus, empoisonnés de la haine de TEglise, rêvent pour bientôt ce qu'ils appellent la séparation de l'Eglise et de TEtat, cela prouve qu'il n'est pas d'insanités dont ne fût capable une tête de sectaire. Un tel homme assouplit à ses desseins, à ses besoins, à SCS plaisirs cette vie physique dont Dieu lui a donné le domaine, où l'art seconde si merveilleusement la nature, où la poésie respire le jour et la nuit en des attractions qui nous séduisent si puissamment. Est-ce que ce grandiose ensemble n'a pas sa place marquée nécessairement dans l'histoire de l'homme? Le connaîtra-t-on bien sans savoir jusqu'à quelle hauteur sera monté son génie dans l'expression de ses idées, dans son industrie si admirable de progrès successifs, dans ses inventions où Dieu se met toujours de moitié, dans ces découvertes soudainement écloses, lentement perfectionnées, mais disant toujours, à travers les siècles, et à toutes les générations, que l'homme vient du ciel, et qu'il doit y retourner?
Ainsi, pour atteindre le but que l'historien doit se proposer, de travailler à Tamélioration des sociétés humaines, il se doit aussi de retracer leur vie administrative, religieuse et littéraire. C'est là l'utile et l'agréable que voulait le poète romain, et qui sous telle ou telle forme constitue le véritable mérite d'un bon livre. C'est là, en effet, que nous comprenons le drame de la vie telle que Dieu l'a faite pour l'homme créé à son image. S'il y a en nous quelque chose de cette ressemblance divine qui nous fut révélée dès le premier jour, ce n'est pas certes parce que nous
pouvons nous agiter en des événements multiples où s'exercent des ambitions rivales, des antagonismes de races et d'orgueilleuses prétentions aux honneurs ou aux dignités. Ce n'est là, hélas! qu'une dissemblance de Dieu. Au contraire, nous nous rapprochons de notre génération divine, comme le dit saint Paul, Ipsius enim genus sumus! (act. XVII, 28) quand nous aimons ces brillantes lueurs de l'intelUgence qui marquent les plus grandes époques de l'histoire, lesquelles nous font assister aux plus intéressantes découvertes, nous indiquent les innombrables jalons des progrès scientifiques, et ces esprits d'élite qui, par la littérature et les arts, nous ont ouvert les phases diverses de la grandeur et do la décadence des peuples. C'est dans ces annales ainsi colorées à l'aide de ces nuances diverses empruntées à tous les âges, que l'homme réfléchi élève sa pensée, soit qu'il ait déjà la maturité du jugement, soit qu'il aspire à entrer dés sa jeunesse dans les préliminaires de la vie sérieuse et de sa vocation surnaturelle. A ce point de vue, l'histoire ne saurait être un exposé monotone de l'homme vu sur une seule de ses faces. Loin de là, elle se développe pour lui avec toutes ses ressources, elle ne l'isole de rien, lui fait comprendre que la vie d'ici-bas a sa marche providentielle, que Dieu, en faisant l'homme pour lui, en lui promettant une existence éternelle qu'il ne s'acquerra que par de dignes efforts, n'a pas deshérité la terre de tous les charmes qui peuvent y consoler la créature de sa déchéance, et qu'en attendant sa gloire future, un cœur honnête et chrétien peut déjà savourer dans les jouissances de l'esprit les espérances de son éternel avenir. C'est dans un tel ensemble que s'aperçoit la véritable philosophie des événements, c'est-à-dire cet enseignement moral des vérités pratiques, né de l'observation des causes, de leurs effets et de leur but à venir.
Nous parlons de philosophie, et ce mot côtoie ici de très près une idée sur laquelle il n'est pas inutile de nous arrêter. Dès la première annonce de cet ouvrage, d'aucuns ont cru lui faire déjà une opposition sérieuse en déclarant de toute la hauteur de leurs doctes convictions qu'un prêtre ne pouvait pas écrire une histoire quelconque sans y porter la partialité de son caractère ; qu'il existait tout d'abord des soupçons fondés sur ses naturelles préventions, et qu'en général on devait mal accueillir des livres dont on doit naturellement se méfier. — Voilà qui est net ! Nous admirons ces délicats. Ils craignent qu'un trompeur de plus, un prêtre en un mot (c'est V ennemi!....), ne vienne, fût-ce inconsciemment, jeter au monde, dégoûté enfin des superstitions catholiques, un venin de plus qui, sans le tuer peut-être, ne l'endorme au moins dans les vieux préjugés qu'il garde encore, et dont les sages aspirent à le • délivrer. Nous ne sommes pas troublé de si peu. Nous savons très bien de quelle force peuvent être de tels raisonneurs, et nous regardons qu'ils traitent à la façon des sages de la Grèce les plus graves questions de notre état social ; mais aussi nous affirmons qu'en jasant ainsi, ils abdiquent le caractère sérieux du juge pour le rôle d'un accusateur passionné, dénigrant jusqu'à la calomnie un homme dont ils méconnaissent le caractère avec toutes les garanties que tous surent toujours accepter de lui. Qu'est-ce donc en effet que cette vieille tocade, renouvelée des manichéens et des albigeois, qui lorsqu'elle ne fait pas du prêtre une bête fauve, le signale du moins à tous comme incapable d'une idée juste et, vivant sous l'empire d'hallucinations dont le monde n'a plus que faire? Est-ce le fond même du sacerdoce qu'on invoque ainsi comme incompatible avec le bon sens, ou serait-ce que le prêtre catholique naquit toujours avec le type moral de l'incapacité, ou du mauvais vouloir, ou du parti pris?
Quelle folie! quel égarement! Remontez avec nous, Messieurs, jusqu'à l'origine de la société moderne ; veuillez regarder en face de chacun des dix-neuf siècles qui y rayonnent, et dites-nous si, parmi les grands écrivains et les illustres savants dont ils s'honorent , vous n'apercevez pas une glorieuse majorité d'évêques, de prêtres et de religieux? Que serait aujourd'hui le monde httéraire? que saurionsnous des générations lointaines du moyen âge'? où serait l'histoire de France, sans les mémoires élaborés par des prêtres à l'ombre des cloîtres? Et n'êtes- vous pas ingrats, ô grands hommes de la libre-pensée, de méconnaître leur mérite en niant leur génie parce qu'ils furent entachés d'ascétisme et de surnaturel?
Eh bien! souffrez que nous le disions ici franchement, au risque d'exciter des récriminations aussi injustes que maladroites , vous devriez bien songer qu'à l'égard de certaines matières inséparables de l'histoire , et pour celles qui touchent surtout à son côté religieux, il faut interroger le prêtre, qui seul, à de bien rares exceptions près, peut prendre et donner une idée exacte des lois et des devoirs du christianisme. Or, ce christianisme, aujourd'hui })ersécuté par toutes les apostasies à la fois, pouvez-vous le séparer de l'histoire? n'en est-il pas le fait dominant? n'y a-t-il pas sa place comme le soleil dans le ciel de la nature pour tout éclairer, tout conduire et tout féconder? Eh bien! voyez comment vos génies de choix, ceux dont vous êtes le plus fiers, se sont fourvoyés en plus d'une chose et l'ont reconnu devant un humble curé de campagne! Rappelez-vous ce docte et simple abbé Gorini, forçant MM. Amédée et Augustin Thierry, Guizot, Thiers, Michelet, Ampère, Quinet, Fauricl, Aimé Martin, et tutti quanti, d'avouer qu'ils avaient traité notre histoire ecclésiastique avec une légèreté inexcusable, et portant la conviction de leur défaite jusqu'à pro-
mettre de se rétracter : et quelques-uns Font faitîra) Un tel aveu a bien son prix, et avec un peu jtlus de bonne foi dans ce monde-là, il deviendrait celui de bien d'autres se lançant dans une carrière qu'ils n'^oiit pas explorée, s'imaginant qu'on invente la théologie comme une théorie quelconque d'idéologie ou de sentiment. Contre ces naïves audaces, le catholicisme aura toujours un avantage de premier ordre ; c'est qu'il est une science pourvue de toutes ses règles, appuyée sur des principes, composée de dogmes et de faits : et cette science est celle que vous avez le moins étudiée. Vous n'en parlez qu'au hasard pour la calomnier ou en rire , et cependant vous la trouvez belle ; vous savez bien qu'elle est la sauvegarde de tous vos intérêts, la i^rotectrice de vos familles, la tutrice de vos héritages. Au fond, vous ne la détestez que parce qu'elle condamne les désordres de votre conduite et de votre cœur. N'êtes-vous donc pas suspects d'injustice et de partialité, vous qui osez noircir notre désintéressement, quand vous discutez sur de telles matières, et que vous voulez qu'on n'en parle pas devant vous, et que votre plus habituel objectif est qu'on l'expulse môme de Fhistoire '?
Sachez-le : c'est à quoi les docteurs du temps présent ne réussiront pas. Le cœur humain est fait pour la religion. Vous cherchez en vain à l'en détourner ; il y reviendra sans cesse, et les âmes honnêtes, intelligentes de leur nature divine, se sentiront attristées dans leurs plus légitimes exigences, si, élaguant le surnaturel de leur passé, vous y remplacez la conscience par l'athéisme, au risque d'écraser les rigueurs du décalogue sous les amabilités du code pénal.
Ceux qui descendent dans les aberrations de l'esprit
(n) V, Défense de l'Eglise contre les erreurs historiques, -2'' édit., 1864, t. I, préface, p. 8.
jusqu'à vouloir raturer partout le nom de Dieu, qui s'évertuent, dans leur détestable théophobie, à priver Pâme de Fenfance des saintes lumières de la foi, peuvent bien vouloir des livres faits à leur ressemblance : s'ils réussissent, ils se seront ainsi ménagé pour quelque jour prochain la consolante jouissance de ne plus voir dans le monde que le pillage et l'assassinat. Dieu les leur réserve : ce sera le prix de leurs coupables aveuglements. Mais peuvent-ils espérer pour cette œuvre de l'enfer la complicité des honnêtes gens, de ceux dont l'expérience s'est formée en face de ruines accumulées sur la société par les criminelles doctrines de l'irréHgion, de l'immoralité et du mensonge? Ce serait à la charge du monde une apostasie de plus sur laquelle vous ferez bien de ne pas compter. Le prêtre surtout, que l'impiété déteste parce qu'il est le dépositaire do la science divine, protestera de sa plume comme de ses livres contre ce genre d'ignominie qui ne s'impose pas plus à l'honneur qu'à la vérité ; et s'il entreprend, après des veilles longues et studieuses, de remonter le cours des âges pour en tirer les enseignements historiques, il faudra bien l'accepter avec ses saines traditions du catholicisme, tout en exigeant de lui de s'appliquer pour chaque siècle à en dérouler exactement la marche et à en développer le véritable esprit.
C'est pourquoi nous prévoyons pour notre livre, de la part au moins d'un certain nombre de critiques amateurs, des oppositions arrêtées d'avance, et qui rangeront l'auteur parmi ces demi-intelligences qui s'amusent par trop à des légendes d'un autre temps. L'auteur les priera humblement toutefois de l'épargner un peu à cause de sa position et de son métier d'écrivain, qui auraient ici quelque chose de connexe. En effet, l'histoire ne s'invente pas ; elle s'impose et veut être dite telle qu'elle est. Que l'on veuille donc bien
remarquer que pendant les trois ou quatre premiers siècles, c'*est PEglise qui fait tous les frais de la nôtre. Puis comme dans toutes les provinces du monde où s'est formé une société nouvelle, c'est le christianisme qui a bercé notre enfance. Ta développée seul, et protégée contre les derniers efforts de cette servitude affreuse qu'on appelait le paganisme romain. Pendant que celui-ci voyait expirer sa mythologie et dégringoler ses idoles, la foi du Christ prenait sa place sur les autels et dans les cœurs ; elle proposait ses saints, véritables héros de toutes les vertus difficiles, ses martyrs, bien autrement fort que les Hercule, les Polyphème et les Cacus de l'ancien régime ; elle transcrivait en d'innombrables exemplaires les légendes de la Thébaïde et de la Gaule, et comme pour déconcerter l'orgueilleuse raison, ses antagonistes, les libres-penseurs de ce temps-là, elle parlait des saints sans crainte d'effaroucher les néophytes, et des miracles comme d'un ordre de choses aussi indubitable qu'étonnant. Aurait-on voulu que tant de faits fussent ici passés sous silence, et que par crainte de scandaliser des gens qui ne sont d'aucun diocèse, les possesseurs des chroniques primitives les eussent reléguées au rang des fables, sans crainte de bouleverser la suite de nos traditions et de ruiner l'ordre qui les rattache à l'histoire générale? Oui, ces paladins des nouvelles couches l'auraient voulu!... Ils eussent préféré ces ennuyeux récits de ruses diplomatiques et de combats sanglants qui nous montrent l'humanité sans aucun tempérament de vertus religieuses et des mœurs paisibles qu'elles fomentent, sans un mot qui fît ressortir l'action de la Providence sur le monde, sans conclure que son histoire est une leçon d'En-Haut !
Avouons ici notre faiblesse. Nous pensons un peu avec Bossuet et beaucoup de grands génies appelés Pères de l'Eglise que le bon Dieu ose se mêler de ce qui se fait sur
la terre ; que ii'' ayant pu créer Phomme sans une destinée, il a fait son intelligence pour Py diriger, et que rien ne lui facilite autant cette noble tâche que d'améliorer le présent par les enseignements du passé. Eh bien ! en étudiant cette leçon éminentc, si vous en appréciez le but divin, vous ne Usez plus l'histoire comme une inutile série d'épisodes plus ou moins vrais ; vous y cherchez les vérités austères , les meilleures théories de la vie présente, celles qui la rendent honnête par le travail et la vertu, et qui ne permettent jamais de fermer les yeux sur un avenir dont la promesse nous vient du Ciel. Quand je lis l'histoire pour en recueillir cette philosophie transcendante, je m'y attache comme à une institution divine; j'en suis les phases variées, en découvrant les causes et leurs conséquences, en jugeant les hommes d'après leurs actes connus et leurs intentions qui en ressortent, et si je m'attriste souvent des égarements d'une société agitée par tant de passions insensées, du moins j'arrive souvent à d'heureux contrastes qui me consolent et m'encouragent. Je jette un regard sur la Croix dominant le sommet de nos temples et de nos montagnes, et d'où les nouveaux barbares la font encore descendre aujourd'hui; je vois les monastères semés dans nos campagnes comme autant d'asiles où se réfugient le savoir, l'éloquence et l'amour du bien. Je salue, après le souverain qui m'a ébloui ou déconcerté, l'humble main qui écrit les vertus ou les crimes de son temps, et qui m'a si souvent tenu éveillé dans mes études du soir ou de la nuit. Je souris à ces travailleurs inconnus qui tressent dans la solitude des forets leurs cabanes de branchages, ou copient dans les salles voûtées de leur abbaye les manuscrits des Pères et des Docteurs, sans négliger à l'occasion les orateurs et les poètes de l'antiquité. Est-ce que tout cela manque de charme ? Est-ce que ces détails do l'existence humaine ne sont pas de
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l'histoire ecclésiastique? Est-ce que les Conciles où se sont élaborés les capitulaires , constitué les coutumes et les codes ; est-ce que ces grandes figures d'évêques soutenant les dogmes et les mœurs dans le gouvernement de leurs diocèses, toujours en lutte contre l'hérésie, la licence et la tyrannie des grands ; est-ce que ces fondations d'hôtels- Dicu et de léproseries que vous laïcise:^ aujourd'hui à l'aide d'un barbarisme et en désorganisant la charité, ne sont pas d'éloquents témoignages de dignité morale? Et dans ces tableaux vivants que je n'aurais pas admirés sans le christianisme, ne voyez-vous pas que j'ai de plus que vous, si vous dédaignez l'histoire de l'Eglise, des scènes pleines do mouvement, de variété, de sentiment et de coloris?
Mais outre cet esprit d'ensemble que l'historien se doit d'observer et de signaler, il y a certainement aussi d'importants détails sur lesquels une sage critique doit s'exercer, et qu'à diverses époques on a pu juger diversement. On n'est pas toujours d'accord sur les lieux, les dates, les causes de tel événement encore discuté. C'est là que viennent s'affirmer le droit et la liberté du doute. Alors le parti à prendre est évidemment celui qui paraît le plus sûr à chacun. Personne ne s'offusquera de voir l'auteur embrasser celui qu'il croit le meilleur, et dont l'exposé s'accompagne toujours de ses preuves. Il en est autrement des faits intimement liés aux doctrines religieuses ou aux prétentions politiques des partis. Quelques-uns forment un groupe aussi connu que banal d'objections contre le catholicisme et contre les principes du gouvernement qu'il préfère : ce sont des armes offensives que l'ignorance ou la mauvaise foi emploient le plus souvent au service de leurs thèses opiniâtres. Les savants, par exemple, qui se moquent assez de leur public pour remâcher dans toutes leurs disputes les éternelles fantaisies de l'Inquisition, de la
Saint-Barthélémy, de la Révocation de Pédit de Nantes, voire même de la papesse Jeanne, permettront bien qu''à roccasion on leur prouve qu'ils n'ont pas le sens commun, eussent-ils les connaissances profondes du vieux Dulaure, ou la loyauté du jeune Henri Martin. Peut-être aussi reconnaîtront-ils qu'en traitant des sujets de controverse historique ou religieuse, nous avons gardé, à riionncur de notre caractère et de notre profession tout en leur disant leur fait, les ménagements et les égards dont la saine littérature et la vérité n'exemptent personne, simples mortels ou libres-penseurs.
Cela dit, nous devons à nos lecteurs quelques observations qui répondront d'avance à certaines questions sur la forme de notre travail. En écrivant une histoire générale, nous devions nous intéresser à tous les détails de ce vaste ensemble, et pour ne rien omettre, il nous a fallu rapprocher de nos événements locaux une foule d'autres qui s'y reliaient dans les provinces voisines ; car il fallait bien nous commettre maintes fois avec les peuples ou les souverains du Berry, de la Gascogne et des autres pays posés près de nous, entre la Loire et les Pyrénées. Les intérêts de ces peuples, leurs guerres et leurs débats s'identifièrent souvent avec les nôtres ; et voilà pourquoi l'Aquitaine, quand elle est devenue depuis Charlemagne un royaume dont le Poitou faisait partie, rentre si bien dans notre plan qu'il n'est pas possible de nous séparer d'elle, et qu'il nous faut souvent traiter des deux à la fois. On nous verra même étendre de semblables excursions dans plusieurs de nos provinces septentrionales quand il faudra raconter les relations du Poitou avec les royaumes de Paris, de Soissons et de Bourgogne, dont
les rois auront à faire valoir sur notre sol soit des intérêts légitimes, soit de folles et malheureuses ambitions. Mais dans cette espèce de dédale formé par les nécessités de cette histoire, nous avons fait en sorte que nos lecteurs ne s"'égarent pas plus que nous, que la clarté de notre récit et la suite de nos affaires provinciales ne perdent rien à ces apparentes divagations, et pendant lesquelles d'ailleurs il nous eût fallu faire connaissance avec des personnages et des contrées dont la vie, forcément mêlée à la nôtre, ne laissait pas d'avoir pour nous un caractère digne de notre attention.
On ne regardera donc pas comme des longueurs et des hors-d'œuvre tels épisodes dont les héros agissent ou guerroient à des distances de Poitiers qui ne les empêchaient pas d'avoir chez nous des affaires importantes qu'il fallait constater ou éclaircir : saint Hubert, les quatre fils Aymon, et plusieurs fondateurs de nos grandes abbayes sauront qu'en dire.
En un mot, nous n'avons rien négligé pour accomplir consciencieusement, malgré de grandes difficultés de recherches, de correspondance et de voyages, l'onéreuse et longue tâche que nous acceptâmes lorsque, au-delà de quarante années, nommé historiographe du diocèse, nous songeâmes à faire un livre qui nous semblait nouveau. Sans revenir d'ailleurs à ce propos sur la juste méfiance que nous inspiraient les livres dont nous aurions pu nous aider, nous étions peu attiré vers eux, nous osons le dire, par la façon dont chacun avait rempli sa tâche et semblait n'avoir songé à la rendre utile ni à ceux qui lisent pour s'instruire, ni à ceux qui veulent se délasser utilement. Au reste, il y avait à ce double défaut des causes qu'il faut bien reconnaître à la décharge de ces auteurs. Les uns vivaient encore, quand ils embrassèrent leur travail, à une époque où la critique et les études qu'elle suppose étaient
à peine au berceau. Les vieux contes avaient encore leur crédit, et si les écrivains gardaient cet avantage de se rapprocher plus, comme Bouchet, Besly et Robert du Dorât, des vieilles traditions que nous avons reçues de leur expérience, ils manquaient d'ordre généralement, et se plaisaient trop à écrire sans dates précises et libres de tout souci de discussion scientifique pour appuyer leurs assertions plus ou moins sûres. Les autres ne se virent ouvrir qu'à moitié des richesses insuffisantes. Ainsi quand Thibaudcau arriva, tout semblait faire espérer dans son œuvre un élément de succès qu'on avait le droit d'exiger de lui, car il avait puisé des documents précieux autant que sûrs dans les pièces originales que Dom Fontcneau avait interrogées avant lui, mais dont les trésors destinés à n'être divulgués que plus tard, attendaient que l'historiographe officiel du Poitou s'en servît pour le grand ouvrage qu'étouffa dans son germe cette glorieuse révolution de 89 qui, disait-elle, « n'avait pas besoin de savants. » L'avocat poitevin ne manquait donc pas de ressources. Mais autre chose est d'être riche, autre chose de faire valoir ses fonds, d'accroître ses revenus et de fonder une maison sohde et durable ; c'est ce que notre compatriote ne sut ni comprendre ni accomplir. Sa méthode fut essentiellement vicieuse. Il procéda par détails au lieu d'offrir un ensemble d'où ceux-ci devaient être tirés. Il fallut à chaque page répéter les mêmes dates (quand il en donna), les mêmes noms propres, et faire ainsi, non l'histoire de la province, mais celle de chacun de ses établissements en particulier. Ajoutons qu'en écrivant avec ces matériaux épars, il dut laisser beaucoup d'erreurs se gUsser dans un style hâté, fréquemment interrompu et repris ; ce qui mérita à l'auteur de vives et améres réprimandes d'un aristarque assez peu modéré, il est vrai, et qui manqua de mesures, mais qu'on trouva très fondé dans
la plupart de ses récriminations (^). Il n'y eut donc de vraiment utile dans ce livre qu'un certain nombre de pièces justificatives qui peuvent servir à Thistoire, mais qui ont figuré depuis 1790 en beaucoup d'autres recueils, où tout le monde peut aujourd'hui les consulter.
Il ne faut pas croire, au reste, qu'après avoir recueilli ses matériaux, ce qui est fort laborieux, il ne reste à un historien qu'à écrire sous leur dictée, pour ainsi dire. Encore faut-il qu'une classification judicieuse les range à leur date, établisse entre eux une sorte de filiation qui les fait naître les uns des autres, et les montre aux yeux du lecteur avec cette véritable corélation qui les lie en les établissant dans une dépendance mutuelle sans laquelle on n'en comprendrait ni la marche ni la portée. C'est cette conception d'ensemble qui suppose dans l'historien l'habitude de la réflexion, l'intelligence des textes originaux et une juste appréciation des mœurs et des usages ; c'est cela que nos historiens locaux n'ont pas suffisamment possédé et dont l'absence chez eux se fait trop sentir. Il est vrai encore qu'ils manquèrent des secours qui nous sont venus depuis eux. C'est une richesse inappréciable pour nos provinces de l'Ouest et du Midi, et pour le Poitou spécialement que ces quatre-vingt-sept volumes où D. Fonteneau a rassemblé avec une infatigable patience les preuves de notre passé historique. L'apparition de ces feuilles, dispersées au miheu des désordres révolutionnaires, coïncide chez nous avec le retour des études historiques dont la Restauration avait donné le signal en créant VEcole des Chartes. C'est peu après que les Mémoires des Antiquaires de r Ouest apparurent avec leurs travaux si variés sur les choses et les personnes de notre province. Dès lors la publication
(a) V. Errata de l'Hist. du Poitou., par Allard de la Resnièrc, in-12, 1783.
des Chartriers se multiplia, et de nombreux écrits, médités avec une attention docte et consciencieuse, refirent le passé des familles, des monuments et des institutions du Poitou ; mines inépuisables, où nous avons emprunté nous-même à pleine mains les richesses que nous avons aimées dés le commencement, et que nous donnons aujourdliui au public comme ayant occupé la moitié de notre longue carrière.
On voit les écueils que nous avons voulu éviter. — Maintenant donc qu'on nous permette d'exposer quel plan nous nous sommes fait à l'avantage de notre œuvre et au profit de ceux qui la liront.
Et d'abord, nous tenons à le dire : dans tout ce que nous avons écrit, c'est surtout le sincère respect de notre .public qui nous a guidé ; c'est le zèle amical de lui éviter tout ennui en le gratifiant de tout ce qui lui peut être utile. — Ainsi inspiré nous avons cherché avant tout la clarté dans l'exposé des faits et à les entourer par cela même de toutes ces petites délicatesses auxquelles les intelligences élevées ne savent rester indifférentes. Tout ce qui rend la lecture plus commode, tout ce qui aide mieux la mémoire, tout ce qui peut faciliter les recherches dans le cours du livre, et jusqu'au plaisir des yeux, a été l'objet d'une scrupuleuse attention. C'est ainsi que chaque objet traité dans ces pages larges, éclairées, et d'un abord qui invite, a été signalé par tout ce qui peut élucider la marche du récit. En tout cela, merveilleusement secondé par la loyauté dévouée et l'honorable attention de notre intelligent éditeur, le papier repose le regard par sa teinte légèrement dorée, son ampleur se prête à une behe justification ; le caractère neuf, mince et allongé se détache mieux sur l'espace d'où
ii jaillit et laisse les yeux se fixer sans fatigue sur un fond convenablement interligné.
Mais un livre composé de tant de détails, dont les nombreuses pages développent un si grand nombre d'incidents, finirait par ressembler à ces vastes plaines dénudées où pas un signe, pas un monument n'indique un lieu de repos où puisse se reconnaître le voyageur. Pour en rompre la monotonie, nous avons voulu que des manchettes ou notes marginales indiquent au lecteur de quoi il va être traité dans Palinéa qu'elles ouvrent : ce sont comme autant de bornes milliaires qui marquent la station qu'on vient de quitter, et qui avertissent de celle qu'on aborde. Ce système, on le comprend, évite de longues et ennuyeuses recherches en faisant retrouver aisément les faits qu'on veut relire. C'est un index disséminé sur toutes les pages du livre et qui, reproduit à la fin de chaque volume, en formera la table particulière.
Toutefois une telle table ne suffit jamais, surtout dans un ouvrage volumineux, à ceux qui par curiosité ou par quelque motif d'étude voudraient revenir à tel ou tel épisode, à tel personnage de quelque époque qu'il fût, à tels lieux enfin, ville importante ou modeste hameau, qui ont attiré l'attention et n'ont pourtant laissé dans la mémoire que des traces imparfaites et d'incomplets souvenirs. A tous ceux qui veulent faire d'un livre sérieux un répertoire utile, où rien ne soit perdu, où tout se reflète au besoin, comme en un vaste panorama de choses aussi diverses qu'intéressantes, un auteur, après avoir parcouru une longue carrière, doit la couronner par cette Table générale alphabétique et analytique propre à remettre sous les yeux qui l'interrogent toute la substance du livre et jusqu'à ses moindres documents. Pas un nom de personne, de lieu ou de chose qui ne doive se reproduire dans ce miroir à l'aide duquel
s'accomplissent on un clin d'œil et avec la plus grande facilité toutes les recherches possibles. C'est un dictionnaire des faits, des familles, de la noblesse du pays ; c'est un traité de géographie locale, des monuments, des institutions civiles et judiciaires, des princes, des évêques et des généraux, des illustrations en un mot qui, dans l'ordre des hommes ou des choses, tiennent une place qu'il faut savoir retrouver pour la citer au besoin.
Nous parlons de géographie. On sait combien elle est
indispensable à l'histoire, jusque-là que celle-ci devient le
plus souvent incompréhensible, si l'autre ne la complète en
transportant le lecteur sur le bord des fleuves, au pied des
montagnes, dans les forêts ignorées, ou au sein des villes
illustrées par leur richesse et leur population. Mais ce
flambeau de première nécessité, qui le tiendra élevé sur ces
obscurités qui s'épaississent sans lui ? Est -il possible
d'embarrasser son récit et ses descriptions de ces hors-
d'œuvre encombrants et de perdre de vue à chaque instant
le principal en faveur de l'accessoire ? Nous avons tourné
cet inconvénient sans priver le lecteur des renseignements
nécessaires à une complète intelligence du récit, et satisfait
à ses plus légitimes exigences. en renvoyant à la fin des
livres qui forment les grandes divisions de l'ouvrage
des notes qui éclaircissent le texte sur tous les points de
géographie, d'histoire, de chronologie, de généalogie, ou de
discussion scientifique qui ont besoin d'explications, et c'est
pour nous un principe qu'un historien est obligé par son rôle
même de ne pas imposer à son lecteur l'embarras et les
frais d'une encyclopédie où soient traitées, comme en autant
de suppléments, les matières variées qui se rattachent
forcément à sa narration ; et notre lecteur, pour acquérir
incontinent une foule de notions indispensables, se verra
guidé par. des chiffres muUipliés au besoin dans chaque
page, lesquels le reporteront aux mêmes chiffres répétés à la suite de chaque livre, avec les explications nécessaires. C'est ainsi qu'arrivent à Toccasion une foule de notices soit sur les localités citées dans Phistoire, soit si\r des points controversés par les opinions des érudits, soit enfin sur des époques incertaines, à l'égard desquelles il est bon d'adopter un jugement. Ceci sera sourtout d'une grande utilité pour la connaissance locale de notre pays. Notre table devient de la sorte un dictionnaire géographique où chaque ville, bourgade, hameau, commune, paroisse, ne fussent-ils nommés qu'une fois, ont leur historique aussi complet que possible, depuis leur origine connue et attestée par les monuments jusqu'à leur état actuel : nous avons même indiqué le nombre d'Iiabitants qu'ils réunissent. Les cours d'eau n'y sont pas plus oubliés. On y voit leurs noms anciens et modernes, leur parcours, les lieux qu'ils arrosent depuis leur source jusqu'à leur embouchure. Les villes, les abbayes, les châteaux et autres lieux de quelque importance, même en dehors de nos limites provinciales, lorsque leurs noms se trouvent mêlés à notre récit, sont aussi l'objet d'une note qui aide la lecture et dissipe les incertitudes de la mémoire ou instruit de ce qu'on pouvait ignorer. C'est dans ce même but que pour ne pas priver nos lecteurs d'un recours si souvent nécessaire à la Table générale, qui ne peut paraître qu'avec le dernier volume, nous avons voulu qu'un index spécial et alphabétique des lieux indiqués en chaque volume fît la matière de ses cinq ou six dernières pages.
Il est un point de géographie locale dont les historiens ont trop dédaigné de s'occuper jusqu'ici, et sur lequel leur silence a nui souvent à la clarté du récit : nous voulons parler des Vigueries, genre d'institution administrative et judiciaire, dont l'action correspondait à celle qui donnerait
aujourd'hui à un même magistrat les fonctions d'un souspréfet et d'un juge de paix. Afin donc qu'on sache bien à quoi s'en tenir sur chacune d'eUes, nous avons donné aux vigueries non seulement des notes et des citations, mais des articles spéciaux, chaque fois que notre plume en a rencontré sur sa route. On sait que ces centres de juridiction ont eu un rôle important pendant quatre siècles, du Yiii*' au xii^, dans nos campagnes, où elles cessèrent de fonctionner vers l'apparition des vicomtes. A l'occasion de chacune, lorsqu'il en a fallu parler, nous avons augmenté notre rédaction, soit dans le cours du récit, soit dans ses notes, d'une foule de détails propres à chacune des localités qu'embrassait le cercle de cette juridiction. C'est l'histoire des châteaux, de la commune actuelle, de ses vicissitudes et changements dans le cours du moyen âge. Tout cela est nécessairement succinct mais exact, rapide mais suffisant, et ne sera pas indifférent à la statistique des paroisses, des communes, ni à la connaissance des anciennes divisions du territoire de nos trois départements. Enfin, les lieux où se passent les faits racontés et les batailles célèbres sont élucidés par des cartes et plans indispensables, empruntés aux meilleures sources, et dont les dimensions, sans embarrasser le volume, indiqueront fidèlement les positions et les territoires.
L'attention de nos lecteurs sera aidée encore par un autre moyen. Si l'on observe en tête de chaque page et à la suite du titre courant la date des faits qui s'y déroulent, on aura une véritable chronologie continue qui tiendra toujours en présence de ses dates et ainsi épargnera l'ennuyeux soin de rechercher souvent dans les pages déjà lues, à quelle époque on se trouve et comment se relient entre elles des années qu'on voit pour ainsi dire avec les faits.
Une autre sollicitude qu'un historien ne saurait abdiquer
jette sur ses récits du moyen âge un cliarme et un intérêt qu^on ne saurait méconnaître : c'est Tapparition sur la scène du monde politique, des grandes familles dont le pays reçut depuis si longtemps les services, qui s'illustrèrent à sa défense ou dans son administration, et qui presque toujours surgissent pour la première fois à l'occasion de certaine action d'éclat, mais dont ordinairement on s'embarrasse peu de dire les origines, l'établissement ou les alliances, et dont les descendants vivent encore parmi nous moins honorés pour leur passé qu'on ignore, que pour la juste considération dont ils n'ont pas cessé de jouir. Très souvent, dans une société renouvelée, leur unique privilège demeuré intact en dépit des révolutions politiques, c'est de rester toujours fidèles aux vieilles traditions de la noblesse et de l'honneur. Dire leur avènement dans le pays qu'abritèrent, en le protégeant, les murailles crénelées de leurs manoirs ; quelle part ils prirent aux guerres, aux institutions, aux transformations qui signalèrent les phases émouvantes des âges de la féodalité ou du gouvernement royal : rien de tout cela, nous semble-t-il, n'est sans intérêt dans les annales d'une province, non plus que dans celles des familles qui, moins connues généralement, méritent pourtant de l'être, et qu'il importe de saisir, autant que possible, dès qu'elles commencent à poindre sur l'horizon de leur existence sociale.
Nous l'avouerons, ces attentions multiples prises en faveur de ceux qui doivent nous lire, ces soins qui n'augmentent pas médiocrement le travail de l'auteur et les frais de la publication, nous ont paru inséparables d'une telle entreprise qui a son utilité dans sa nature môme, et qu'il faut entourer de tout l'attrait capable de la faire goûter. Les vérités si souvent contestées par les idées modernes, en désaccord toujours plus accentué avec le bien moral, sont si précieuses
à conserver dans les âmes généreuses, ou à rétablir dans celles qui les ignorent ou les méconnaissent, qu'il est certainement digne d'une plume chrétienne d'en faire le but de ses élucubrations et do ne rien négliger pour les faire goûter.... Notre dessein poursuivi dès longtemps et que Dieu bénira, nous devons l'espérer, conformément aux laborieux efforts devant lesquels nous n'avons pas reculé, c'est ce même sentiment que nous voudrions trouver dans le public dont nous consentons par cette publication à faire notre juge. Toute autre infaillibilité que celle du pape nous est suspecte. Nous ne croyons donc pas à la nôtre, et nous ne pensons pas qu'en certaines appréciations personnelles, quand nous avons dû, en des choses où chacun peut user de son libre arbitre, nous prononcer d'après nos convictions particulières, nous n'ayons pu nous égarer comme tant d'autres, et nous assurons d'avance notre sincère gratitude à qui voudra bien nous en avertir. Mais nous savons aussi que le monde a ses esprits grincheux, peu disposés à supporter patiemment dans autrui des faiblesses dont ils se croient incapables, et s'élevant avec une autorité qu'ils n'ont pas contre des jugements qui leur déplaisent. Nous connaissons ces petites natures pourvues d'un des côtés les plus ridicules du cœur humain pour s'être trouvées quelqusfois sur notre chemin de la vie. Comme nous les avons toujours laissé dire sans les interrompre ni les gêner, plus que jamais nous leur promettons liberté entière d'attaquer nos principes, de contredire nos convictions. Au lieu de dépenser sans fruit les dernières forces qui nous restent à de vaines polémiques dont le public saura bien se passer, nous examinerons s'il n'y a pas lieu de voir dans leurs attaques un avertissement salutaire qui nous porte à revoir, corriger et augmenter même, s'il le faut, les feuilles qui auront agité leurs rêves
et provoqué les amabilités de leur critique. C'est le moyen de faire bien vite la paix, et de payer le fâcheux à son juste prix.
En finissant nous prions Dieu de bénir le travail entrepris pour sa gloire, dans le cours duquel nous avons eu plus d'une fois occasion de faire remarquer de quel r(!)le magnifique Il a chargé son Eglise pour le bien de Thumanité ; comment II a formé la France, et quel beau caractère II a souvent donné à notre clergé, de quelles illustrations enfin Il a doté notre cher pays, et comment nos grands hommes n'ont réellement fondé que par le christianisme les bases du gouvernement social dont ils ont tenu les rênes. En plaignant ceux qui ont brutalement repoussé de leur cœur la foi religieuse de leur enfance ; nous avouons que nous, dont elle éclaira la jeunesse, qu'elle soutint sans jamais s'affaiblir dans les travaux incessants d'un ministère qui perpétue depuis longtemps déjà ses noces d'or, nous avons goûté dans cette étude attentive de la marche providentielle des choses de notre patrie, des charmes qui nous consolèrent souvent des vicissitudes de la vie. Que notre dernière joie soit de croire nos travaux de quelque utilité au bien des âmes que nous avons, voulu, en nous isolant des choses périssables pour consacrer notre solitude à l'honneur de la vérité et do la vertu. Que ceux qui nous ont connu et auront pu nous reconnaître encore dans ces lignes où Dieu nous fut toujours présent, lui recommandent ce prêtre qui tint à le venger par un dernier hommage des ignobles apostasies qui désolent notre sainte Eglise et des puissants du jour qui la persécutent. Nous ne croyons pas avoir rien écrit ni pensé qui puisse blesser en rien la pureté de la doctrine catholique, ni la sainte gravité des mœurs dont elle est l'indéfectible et vigilante gardienne. Si pourtant quelque faute de ce genre nous était échappée, nous protestons
d'avance contre elle, et la répudions de toutes les convictions de notre foi. Et comme les grandes leçons de riiistoire constituent toujours un devoir et une responsabilité de plus pour ceux qui la lisent, puissent ceux qui nous auront lu se fortifier dans Tamonr des principes éternels, se former aux vertus chrétiennes et sociales par Taspect même des défaillances de Fhumanité, et comprendre, pour la paix de notre malheureuse patrie, que le meilleur gouvernement à proposer aux hommes est encore et toujours celui qui s'inspire de la sagesse de Dieu.
16 juin 1885.