HISTOIRE GÉNÉRAL!-: (AV. J.-C
(lu vainqueur, dont le nom, dans cet exergue, est déjà d'une si haute signification?
i.a Gaule incorporée Aiusi, dès Tau 50 avaut l'ère chrétienne, toute la Gaule était soumise. César n'avait })lus qu'à y travailler au maintien de la pacification, et il s'y donna avec autant de politique et d'adresse que de discernement et d'activité. Il y mit surtout une douceur qui ne contrasta pas moins avec le fond de son caractère qu'avec ses précédents entachés si souvent de sanguinaires sévérités. Ces ménagements habiles et les privilèges accordés aux principales cités, le respect de leurs monuments, le soin de ménager les susceptilités nationales, accoutumèrent peu à peu ce grand peuple au joug qu'il ne pouvait })lus secouer : il se vit donc introduit, pour ainsi dire, dans le peuple romain lui-même; et quand l'illustre proconsul (]ui l'avait subjugué retourna à Rome, où le rappelait la fin de son gouvernement légal, il laissa cette nouvelle branche de la république aussi tranquille qu'elle avait été longtemps agitée. La gloire militaire ne manquait pas à César : mais, outre qu'il l'avait souillée par son excessive cupidité, un autre mobile non moins honteux la ternit encore : ce fut cette insatiable ambition qui le jeta, en quittant les Gaules, dans toutes les intrigues dont le but était d'asservir sa patrie, lesquelles enfin, six ans après (44 av. J.-C), lui valurent le châtiment mérité que lui réservaient le poignard et la trahison de Brutus.
Avéuenieni d'Au- Augustc , ijctit-neveu ct fils ado])tif de César, ne dut son
guitc. Son caractùre. c 7 i 1
empire sur le monde, après douze ans d'une politique sanguinaire et de victoires successives sur ses rivaux, qu'à la bataille d'Actium , gagnée par lui 31 ans avant Tère chrétienne. A peine devenu l'unique maître du monde, il s'a[)pliqua à faire oublier en lui le dictateur que sa })atrie avait détesté à taiU de titres. Le gouvernement, les lettres, le culte public, dcviin-ent les objets de ses soins les plus assidus. Il ne pouvait non plus négliger la Gaule, dont l'administration n'avait guère reposé jusfpu.'-là (pie sur des bases provisoires. Quand il fut devenu l'un des triumvirs qui se partagaient le
Il remanie la ilivision de la Gaule.
gouvernement de la république, il avait réussi à supplanter Antoine dans la préfecture des Gaules. De nouvelles révoltes survenues dans TAquitaine, mais bientôt réprimées, lui persuadèrent d'aller lui-môme soumettre les Asturiesis et les Cantabres (19), dont Tesprit remuant devenait, sur les frontières d"'Espagne, dangereux pour la puissance romaine, parce qu'il y était un exemple contagieux. Entre autre mesures qu'il prit à Narbonne(20), où il tint une assemblée populaire, il conserva à la Gaule les quatres grandes divisions jusque-là connues sous les noms de Narbonnaise, d'Aquitaniquc, de Celtique, et de Belgique. Mais afin de mettre plus d'unité dans son administration, il chercha à répartir plus également, entre chacune de ces grandes provinces, les cent peuples environ qu'elles renfermaient. Pour ne nous occuper ici que de l'Aquitaine, ce pays, beaucoup moins vaste sous César, se limitait alors par le cours de la Loire au nord et à l'est, et par les Pyrénées au midi ; l'Océan baignait ses côtes occidentales. Auguste l'agrandit de tout le territoire qui s'étend au nord de la Garonne jusqu'à la Loire, et à l'est jusqu'aux Cévennes et aux Alpes. Quatorze peuples furent ainsi ajoutés à l'ancienne population et portèrent à vingt-trois le nombre de ceux qui composèrent cette grande division.
Une raison politique se faisait jour à travers cette sorte But poiiiiqueJo cotte
opération.
d'équilibre territorial. La Gaule celtique ou centrale, celle qui était toujours plus portée à remuer, perdait dix de ses peuples confondus désormais dans une population devenue aussi calme que docile.
Cependant une si vaste étendue donnée à l'Anuitaine rendit Les trois Aquiiainos;
^ leurs métropoles.
pour elle une subdivision nécessaire. Auguste créa donc la })remière Aquitaine, avec Bourges pour capitale, ayant sous sa dépendance administrative sept autres cités: Clermont, Limoges, le Puy, Mende, Cahors et Rodez, avec les peuples qui s'y rattachaient; la seconde, avec Poitiers, Saintes, Périgueux, Angoulême, Agen, sous la métropole de Bordeaux ; la troisième enfin, la plus méridionale, connue encore sous le nom de Novempopulanie, dont Eausc fut la méti'opojc
jusqu'à l'époque où, ruinée par les Barbares du viii' siècle, le siège métropolitain en fut plus tard transporté à Auch (21).
Ces notions , si minutieuses qu'elles puissent paraître , sont indispensables pour l'intelligence de beaucoup de faits qui se développeront plus tard. Remarquons ici que la métropole dominant la première, c'est-à-dire la plus importante des provinces de chaque région, reçut sous le nom mM\èfeu\efdioJios. de pvimatic uu dcgré supérieur de préséance. Ainsi la ])rimatie d'Aquitaine appartient tout d'abord à Bourges, et nous verrons que les sièges épiscopaux fondés dans la suite en d'autres cités principales se prévalurent d'une telle origine pour exercer au spirituel un môme degré de juridiction supérieure. Observons aussi que le mot diocèse, qui ne se donne plus depuis longtem[)S qu'à des territoires soumis à l'administration d'un évoque, fut employé par Auguste pour désigner les quatre-vingt-six départements qui formèrent la division générale de l'empire. On voit quelle fut l'origine de ces mots restés dans notre langage ecclésiastique, et comment il arriva, quand il fallut créer des évôcliés, que la délimitation des uns et des autres se trouva naturellement tracée par les errements de l'administration civile (^).
Au reste, les divisions que nous venons d'indiquer subirent, dans la suite, de fréquentes retouches. Adrien, au 11° siècle, Constantin, au iv°, Honorius, au V, y apportèrent des modifications inspirées par les circonstances. Il suffira de les mentionner, ainsi que certaines autres, quand elles entreront dans la marche de notre histoire.
Poitiers; variâmes Poiticrs sc trouva rangé dans la seconde Aquitaine, dont il
«le ses noms lalins et ~ ^ '
fut une des principales cités. Nommé d'abord L^^wo/i (22) par les Gaulois, dont les relations avec les Romains, l'ornèrent })romptement d'une terminaison latine (Lcinoiium)j dont César semble avoir parlé le premier dans ses Commentaires, il changea bientôî ce nom lui-même par un autre plus conforme
(a) Y. Mczcray, Avant Clovis. — Laurcau, ibicl. — Besly, Préface de la Généalogie des comtes de Poitiers, p. 3. — Strabon, Pline,' Pomponius. — Mêla. ^Valkenaer, Géographie des Gaules, I, 14'/.
franchis.
DU POITOU (av. j.-c. 11) 15
au génie de Fidiome accepté par les vaincus. De Pictones il fut aisé de faire un Pictamum , d'où Pictavienses et le Poictiers de nos pères, et enfin le Poitiers plus adouci que nous avons depuis deux cents ans, selon les délicatesses que se firent alors les régies de la langue française. Mais les vicissitudes inhérentes aux choses humaines atteignent les langues aussi bien que toute autre chose. Nous savons certainement par les écrivains du iv" siècle que ce Lcmoniini, (ju'on trouvait encore au m", avait alors entièrement disparu (a). On n'y trouve plus que Civitas Pictoiium, Pictavi, Pictavum, qui s'enphonisent peu à peu en Pictavtum, Pictavicnsts. C'est ainsi que Socrate, qui écrivait peu de temps après notre saint Hilaire, nomme cette ville, en parlant de son grand évêque, Pictavonim civitas [b]. Ammien Marcellin, qui est absolument de la même époque, ne l'indique jamais autrement (23).
Cette cité des Poitevins était donc classée parmi les plus son imporianre pri-
*■ milive.
considérables de la seconde Aquitaine. Dès longtemps
importante, puisque nous lui voyons avant l'invasion de
César une sorte de roi qui recherche ou accepte l'alliance du
conquérant, elle forma d'abord un gouvernement à part,
comme toutes les autres portions du territoire gaulois où
commandaient des rois ou chefs militaires indépendants les
uns des autres, sa position topographique entre des collines
que fortifiaient deux rivières, dont l'une était profonde et
coulait toujours, en faisait un oppidum peu accessible aux
attaques militaires. Il s'en faut, toutefois, nous l'avons fait
observer, que l'étendue de la Province fût alors ce qu'elle
devint dans la suite. Limitée à l'ouest par la chaîne de
montagnes qui la séparait des Lemoviccs arinorici {2A) ^ elle
s'étendait beaucoup plus du sud au nord que du levant
au couchant (25). De nombreuses voies impériales rayon- Les voies romaines.
nèrent bientôt autour de Poitiers vers les cités voisines,
(a) Walkenaer, Géogr. anc. de la Gaule, I, 364.
{h) Doin Bouquet, Scriptores rerum gallicorum, I, 003.
16 HISTOIRE GÉNÉRALK
capitales comme elle de peuples non moins renommés. Qu'est à quoi n'avaient pas fait assez cr attention (selon la juste observation de Dan ville), Adrien de Valois et Joseph Scaliger, (|uan(l ils contestèrent au profit de Limoges la position géographique de la cité des Pictons w. Ces voies, dont les souvenirs existent encore par leurs tracés très connus et les restes qui longent très souvent ou forment en partie nos grandes routes modernes, avaient été précédées par des artères moins larges qui traversaient les forêts de la Gaule et réunissaient, en facilitant les voyages et le commerce, les localités secondaires, dontles noms très significatifs rappellent souvent leur présence effacée ensuite dans le mouvement d\me civilisation plus ample et plus active. Les grandes voies commencèrent avant Auguste, mais ce fut surtout à son action qu'elles durent leur développement ; et ainsi s'établirent, au profit des armées et de la population civile, d'incessantes communications qui rapprochèrent de Poitiers, où elles aboutissaient, toutes les grandes cités qui fleurissaient autour de lui : Tours, Saintes, Angers, Limoges, Nantes, et d'autres lieux aujourd'hui obscurs, et alors jouissant d'une autonomie remarquable comme Rom, Brioux, Herbauges, Rezé, et bien d'autres (b) .
i.e vieux rmiiei£. Ou voudrait bien savoir aussi ce que fut d'abord le Vieux Poitiers^ si connu aujourd'hui des antiquaires, aussi bien que les bourgades qui l'environnaient. Ce nom désigne-t-il, <?omme on serait porté tout d'abord à le penser, une ville antérieure à celle que nous habitons, fort ancienne par conséquent, et dont la ruine eût forcé les citoyens à transporter dans la vallée du Clain et de la Boivre leurs foyers détruits par les malheurs de la guerre? Nous ne le croyons pas, et pourtant, à la vue de ces délabrements et de ces ruines, on se sent porté à croire qu'une grande catastrophe pourrait y avoir encore ses souvenirs.
(//) Daiivillc, Notitia (jaUiarum, p. 410 et 519, in-l", 17G0. \h) V. les cartes de Danville, au coinmenccinent de ce Jc' livre.
L''histoire ne semble pas d'ailleurs tout à fait muette sur Tépoque et la cause de ce désastre. On se souvient de cette prise d'armes faite sur les limites septentrionales du Poitou par les Bellovaques et les Carnutes, après leur défaite par César (26). Il semble qu'en cette occasion la position du vieux Poitiers, où tout fait reconnaître un camp romain, dut être de quelque importance, soit aux insurgés, soit aux troupes romaines pour lesquelles ce poste avait dû s'établir. Il n'est })as à présumer que les ruines en fussent faites avant cette dernière insurrection, car le besoin, pour les armées, de veiller à leur propre défense, ne leur permettait pas de négliger ce point si utilement placé aux confins du Poitou, de la Touraine et du Berry. Au contraire, si le camp fut pris et renversé par un assaut, quelque parti qui l'occupât pendant cette dernière tentative des vaincus, il sera demeuré ensuite d'autant plus naturellement à l'état de ruine, qu'il ne fut plus nécessaire de s'y retrancher, la soumission du pays s'étant faite définitivement après le siège de Poitiers par Dumnacus. Il semblerait donc que cette destruction pourrait se rattacher aux derniers événements qui signalèrent le séjour de Jules César chez les Gaulois. Et cependant des probabilités non moins admissibles, et que nous adopterions plus volontiers avec un judicieux observateur («), nous feraient attribuer la destruction du célèbre campement à l'invasion des Vandales, appelés, en 407, dans les Gaules par la vengeance de Stilicon {b) . Jusque-là l'état de révolte flagrante où se maintiennent les populations gauloises devait commander aux lieutenants romains la conservation de ce boulevard sur une route aussi fréquentée que celle de Poitiers à Tours. C'est la raison même pour laquelle les Barbares avaient dû le renverser. Poitiers, comme nous le verrons, fut alors lui-même victime de cette guerre lamentable , mais se releva bientôt de ses ruines, comme une cité vivace et puissante.
(a) Hautcserre, Rerum galUcarum, lib. V, c. viii, {h) V. Claiulian. De Laudibns Stilic.
Le camp, au contraire, demeura enseveli sous les siennes, comme il devait arriver d'un établissement très secondaire.
Ces camps stationiiaires, castra statwa, multipliés par les vainqueurs de la Germanie et de la Gaule, ressemblaient beaucoup à des cités, et contenaient de fortes garnisons. Celles-ci, en s'y maintenant, s'y donnaient toutes les aises de la vie civile. L'intention d'y séjourner longtemps les faisait entourer de remparts qui n'étaient pas seulement des fossés et des palissades, mais des murs épais, capables de soutenir les efforts des machines de guerre, et appuyés de tours qui servaient à la fois de défense et de logement aux troupes. Une forteresse dominait l'enceinte, et, en cas de revers, l'armée s'y réfugiait et y trouvait encore, avec des vivres, ses bagages et ses chevaux. De véritables édifices en pierre remplaçaient les tentes pour le général et ses principaux officiers. Ces stations avaient aussi leurs temples, leurs théâtres, leurs colonnes milliaires, leurs monuments enfin auxquels le luxe même de la sépulture ne restait pas étranger (^).
Quant à notre vieux Poitiers lui-môme, les détails architectoniques de ses débris ; les fragments de frises, de corniches, les vases, les tombeaux militaires ciselés d'épées et d'autres attributs guerriers ; enfin les bagues antiques et les médailles en grand nombre qu'on y avait maintes fois trouvées (t) attestent, aussi bien que les restes de constructions architecturales encore importantes, que là était une de ces mansions que les Romains jetaient de distance en distance sur leurs grandes voies de communication, et qui servaient en môme temps et d'observatoires militaires sur la contrée et de pied-à-terre pour les légions en marche ou les voyageurs de distinction. Dans son enceinte encore a})ercevable au printemps, quand la végétation des céréales
(a) Cf. Titc-Livc, Hist., lib. XXVIII, c. XLVi et suiv., et lib. XI, c. xxvil. — Montfaucon, Antiq, expliq., I. — Thibaudeau, llist. du Poit., 2^ éd., I, 4-21. — Frontin, Stratég. — Enfin et surtout Vcgèce, De re militari, passini.
{h} V. Dufour, Ancien Poitou, p. 231.
nu POITOU 19
laisse une teinte jaunâtre à la verdure qui se dessine sur les fondements recouverts d'une couche peu épaisse de terre végétale, on peut suivre de Poeil en partie la vaste étendue de ce camp , que ses dimensions de 2,000 mètres carrés ont fait prendre pour une ville antique et même pour Tancien Limonum. D'autres apparences pouvaient autoriser cette erreur. Une ruine considérable y demeure debout, qu'on peut prendre pour les dépendances d'un temple, peut-être consacré à Mars. Un autre monument remarquable est le menhir gaulois conservant le souvenir d'une sépulture sur laquelle une inscription, mêlée de latin et de celtique, prouve du reste que les troupes stationnaires dans ces retranchements se composaient d'indigènes et de romains, ce qui nous reporte à la première campagne de César et vers l'an 57 avant l'ère chrétienne. — Près du camp et dans les lignes môme de sa circonvallation , un castcllum ou forteresse avait été construit pour les protéger contre les attaques et surveiller de loin la campagne. Cette portion du camp survécut longtemps à la disparition de celui-ci, ayant sans doute résisté par elle-même aux assauts qui détruisirent le reste, et offrit un point d'appui à quelque groupe militaire qui continua de s'y maintenir. Nous savons d'ailleurs avec certitude que sous la seconde race de nos rois on y habitait encore le château, dont le logement devait être considérable. Ce fut là, en effet, qu'en 742 Louis et Carloman se partagèrent l'héritage de Charles Martel («). On a aussi une charte de Charles le Chauve, datée du vieux Poitiers (b) en faveur de l'abbaye de Saint-Florent-le-Vieil, de Saumur, Le nom de vieux Poitiers indiqua donc, à une époque déjà très éloignée de cehe-ci, dans le langage populaire et parmi les étrangers, un lieu considérable et non encore ruiné, qui sans doute était appelé le camp de Poitiers, à cause de la proximité de cette ville.
(a) Ado Viennaiisis, Chronic. — Locoinle, Annal. ccclmas( .. V, 65* {h) Datum apud Vatus Pidovis.
Il n'a jamais dû Doiic eiicore il Gst ôvicleiit que le vieux Poitiers fut toujours
elle coiifoiiuu iwec la i J
viii.MTi,-me lie Poitiers. Jistinct de la grande cité célèbre dans nos plus anciennes annales, et qu'il ne Ta point précédée dans son action au milieu des luttes gallo-romaines. A en croire une tradition citée par Bouchet(^) mais qu"'il donne comme uniquement populaire, et dont « il n'a veu aulcun tesmoignage par escript », ce serait Pan 4G de Jésus-Christ que Pempereur Claude, aidé par les Poitevins à châtier la grande Bretagne un instant révoltée, aurait permis à ces braves auxiliaires Faussosiraditionsà Je rebâtir leur cité renversée. Un tel fait ne soutient pas de critique sérieuse. Ltinonumj que nous voyons repousser Dummacus dans la dernière campagne de César, n'aurait donc pu s'écrouler que sous les régnes de Tibère ou de Caligula, et les historiens ne fussent pas restés muets sur les causes et la date d'un tel événement, qui eût importé si fort à l'Aquitaine. Les restes épars que nous voyons de nos jours entre le Clain et la ^^iennc eussent été bien plus considérables, et pourtant nous n'y trouvons rien qui ait jamais pu valoir les conditions que réunissait l'excellente position du Poitiers véritable, entouré de ses remparts naturels si favorables à une défense aussi efficace qu'énergique. En réalité donc, Poitiers prit son berceau là où il est encore, et il y était bien avant l'invasion romaine (27). Tout nous dit aussi qu'à titre de capitale d'une province, la cité des Piétons eut un état militaire des plus respectables, et que sa population s'augmenta plus d'une fois d'un contingent guerrier non moins considérable que celui de ses propres habitants. On doit donc la regarder comme un de ces grands centres dont les tribus soutenaient des guerres fréquentes, soit entre elles, soit contre l'ennemi commun (28).
Occupons-nous maintenant de la cité elle-même. De la cité auii.(ue Dire commciit le Poitiers des Gaulois était construit, son
(le Poitiers au com- '
rnencement de l'ère étciiduo i)récise, qucllcs ])ortes s'v ouvraient et sui' ((uelles
chrétienne. i i i 1 . i
(a) Annales d'Aquitaine, c. IV, ji. Il, iii-f", 1644.
orientations diverses, nous paraît un peu plus hasardeux qu^à certains de nos historiens, qui en ont trop jugé d'après leurs rêves d'érudition patriotique Uj). Ils ont trop cru à de parfaites analogies entre cette ville aux détails imaginaires, et celle du moyen âge dont nous pouvons encore parcourir les rues et visiter les édifices sans nous y égarer un seul instant. Il n'en est pas autrement des coutumes de Tétat civil et moral, du commerce, nous dirions presque de la littérature de ces illustres habitants de nos contrées, lesquels braves et guerriers de naissance, ne nous ont laissé par eux-mêmes aucuns récits qui dissipent les ténèbres de leur existence primitive. Ils semblent avoir abandonné aux Commentaires de César le soin de nous apprendre en quelques rares détails les caractères plus saillants de leurs habitudes publiques ou privées. C'est à peine si nous savons de leur langue quelques douzaines de mots échappés au naufrage de leur vie agitée , et recueillies en * forme de curieuses épaves par les académies de l'Europe.
Quant à la beauté du i^avs et à son état climatérique, imagination do
'- "■ ■* ' quelques auteurs à cet
il n'est guère contestable qu'ils aient mainte fois, dans «sarJ. un long espace do vingt siècles, subi de nombreuses variations. Nous ne nous fions pas plus à ces interminables forêts, comparables, dit-on, à celles de l'Amérique, recouvrant un sol inculte, et cachant de rares habitants sous des ombrages témoins de sacrifices humains, qu'à ces descriptions par' trop contestables de familles errantes et maladives, mal vêtues et mal nourries, dépeintes ainsi par des plumes un peu trop abandonnées aux charmes du confortable moderne r^) (29). De pareils traits eussent convenu tout au plus à des peuplades sans autres métiers que la guerre, telles qu'on les voit, six cents ans auparavant, lorsque Marseille encore inconnue, n'avait pu im|)lanter dans notre
(a) V. un Mémoire mnnuscril <\c I). Mazet, sur l'Onyinc et l'atiliquité de Poitiers, flans D. Fontencau, t. LXXIV, p. 10. — Dufour, Ancien Poitou, p. 11.
{h) Dufour, ub. supr.
]\Iidi la civilisation puissante des Phocéens, et avec elle le goût des arts, de la littérature et du com^iierce. Que ces progrès, d'ailleurs, aient été plus ou moins rapides, c'est à peine si Ton pourrait Texaminer.
Mais tant d'années à la suite de ce fait, l'un des plus remarquable de notre histoire, avaient développé chez nous une transformation sociale qu'il est impossible de ne pas admettre, et notre littoral, couvert de nations vives et intelligentes, ne put être des derniers à se rapprocher, par des relations maritimes ou commerciales, de ce grand centre d'activité et de lumière qu'on appelait l'A thènes des Gaules. Ce n'est donc pas sur l'époque où nous nous plaçons ici qu'il faut jeter ces sombres couleurs employées contre elle sans assez de discernement.
Mœurs locales de Eusuitc, s'il s'aoït d'uuc température tout aussi calomniée
celle époque. ' ^
que le reste , et sans contester que d'immenses forêts , ' que des lacs profonds et étendus, surtout vers cette partie de notre littoral qu'on appehe aujourd'hui la Vendée, offrissent encore aux défrichements de vastes superficies, et à Fatmosphère une température plus humide, nous accepterons peu cependant les exagérations qu'on s'en est faites. En dépit des fréquentes variations du climat, observées dans notre pays, à diverses époques, par la science sérieuse, on ne peut s'en rapporter, pour juger de la douceur habituelle de l'air goûtée par nos ancêtres, à la position géographique dont ils jouirent entre le 45' et le 47' degré de latitude septentrionale. D'autre part, il est certain que les populations relativement restreintes, durent une vie abondante aux ressources agricoles d'un sol fertilisé par les féconds arrosements de ses nombreuses rivières. On vantait la blancheur de leurs farines, ce qui suppose des céréales de choix, et qui plus est, des lial)itudes domestiques nées d'une véritable civilisation («;. Que ces avantages ne soient venus chez nous que vers les derniers siècles qui précé-
(a) Dufau, Hist. de la Gaule, p. 133.
dérent la prise de notre pays, c'est incontestable, et nous ne prétendons pas remonter à la dispersion des peuples avant le déluge pour attribuer cette vie formée et régulière aux premiers Gaulois directement issus de Japhet(^); mais on ne doit pas oublier que trois cent quatre-vingt-dix ans avant la régénération du monde par le christianisme, la bataille d'Allia (30) et la prise de Rome avaient soumis Tltalie à des dominateurs qui devaient être comptés pour quelque chose, et que les Poitevins ne pouvaient être les seuls parmi ces peuples qui fussent restés en arriére de cette réputation, et des conditions qui avaient dû la leur mériter.
Au reste, tout s''était encore singulièrement amélioré oaÏÏoTs. -'^Louangis
-, 1 •! • 111J.J.-X •! peu méritées données
quand les aigles romames s abbattn^ent sur ce riche pays, à c^s^r par leurs auoù elles ne venaient pas apparemment pour des huttes informes, contre des sauvages qui s'y cachaient. L'ambition de César qui Pavait principalement déterminé à cette guerre, et qui l'y soutint, trouva de nombreux obstacles à ses projets ; il n'acheta ses victoires qu'au prix des flots de sang versés par ses troupes autant que par ses ennemis. Chose étrange qu'en traitant de l'histoire, toute à sa propre louange, qu'il écrivit lui-même de ses expéditions et de ses conquêtes, les commentateurs français se soient le plus souvent identifiés avec ce vainqueur de nos pères, n'aient vu que la gloire sous les formes si apparentes de sa politique astucieuse et de sa cruelle dureté, et se soient moins préoccupés de l'admirable énergie de notre résistance que de la belliqueuse ténacité de l'agresseur ! Notre éducation classique .s'est ainsi faite aux dépens du sentiment national et n'a pas peu contribué, hélas! à l'affaissement moral de notre époque.... Ce n'étaient pourtant pas des héros à dédaigner qu'Iiiduciomare, Vercingétorix, Caractac et tant d'autres, qui figurent dans les pages sanglantes de l'historien latin, et s'y montrent, presque à son insu, plus admirable que lui-même ! Ces chefs qui, sur notre propre territoire, contribuèrent à
(h) V. le P. Pezron, Antiquité de la nation et de la langue des Celtes, p. 133.
ses succès ou s'y opposèrent, nous laissent une haute idée de leur indomptable autorité, et à défaut de documents écrits par un peuple mieux dressé à la guerre qu'aux séduisantes^ occupations de la vie civile, le vainqueur attesterait pour les vaincus la dignité du caractère et la valeur des institutions.
Comment le diris- IMais CCS iustitutious ct cc caractèrc allaient i^lier bientôt
lianismeallaitmoiiifier
,csni..'urs;iravaDiage squs dcs moditicatious d'une bien autre portée. Sans rien
(le l'Immauue. '■
perdre de leur valeur militaire, qui distinguerait leur postérité entre toutes les nations d'un monde nouveau, les Gaulois, étaient prés de subir un joug religieux qui devait agrandir leur rôle dans l'avenir, en déterminant leur influence sur la civilisation européenne à la tête desquelles Dieu les convierait bientôt à marcher.
Notre i)rovince devait être une des premières à jouir de cette vie inattendue, appelée à remplacer pour eux le génie incomplet et perverti du paganisme, par la science révélée des principes moraux les plus élevés.
Ueiigion des Gau- L'idolâtric avcc rimmortalité de l'àme, constituait toutes les ressources religieuses des Gaulois («). Quelques nombreuses que fussent les provinces de leur vaste pays, quelque vie à part que s'y fassent faits les petits peuples qui formaient d'abord ces trois principales divisions, le même génie qui faisait d'eux une grande confédération, et les réunissait à des époques fixées en des assemblées générales, leur avait fait préférer le culte des dieux que des traditions mythologiques rattachaient à leurs préoccul)ations favorites: Esus, le dieu des combats; Tai-anis, celui du tonnerre ; Tentâtes, celui de l'intelligence. Ces divinités n'étaient point par tous les côtés les mêmes que reconnaissaient les Romanis et les Grecs, c'est-à-dire parées d'une certaine élégance, et se rapprochant, dans leurs habitudes, des belles manières d'une sociabilité plus avancée. La politesse n'était pas plus le fait des Gaulois
m) César, Dr Bd. dul.. \\\). VI. — Pomponius Mêla, De Situ Orbis, lil). III, c. il.
primitifs que les beaux-arts; leurs dieux furent, eornme eux, entourés du sentiment de la peur; et ce que nous avons de leurs images retrouvées nous fait deviner, sous le symbolisme de formes toujours grossières, souvent hideuses, que rien de séduisant ne devait inspirer les prières et les vœux de leurs redoutables adorateurs. Ceux-ci eurent-ils des victimes humaines ? leurs prisonniers furent-ils destinés parfois à des autels homicides ? les femmes se mélaientehes à ces horribles scènes, comme prêtresses non moins cruelles que l'autre sexe ? Tout Patteste, outre Tafïîrmation de César Oî), et quoi qu'en aient dit quelques apologistes modernes (31), dans les inscriptions et les bas-reliefs que des mains inconnues tracèrent, dit-on, au fond de cavernes longtemps ignorées, et dont la science a reconnu Timportance historique (*).
Ces sanguinaires superstitions durèrent, en dépit de César lui-même et des justes sévérités de Tibère, de Claude et de Néron, bien au-delà de la soumission du pays. Mais il faut rendre cette justice à la masse du peuple : qu'elle avait bientôt préféré à son propre culte, entaché de tels signes de barbarie, des usages plus humains ; que le rôle des druides fut insensiblement abandonné et finit par n'être plus bientôt qu'une pratique, assez peu estimée, de la magie et de la divination. Ainsi, à mesure que les lettres et les arts des nations voisines étaient introduites chez nos Gaulois, ils en avaient pris le goût, étaient devenus plus policés ; leurs mœurs et leur religion s'étaient adoucies ; en un mot, ils avaient subi une sorte de préparation évangélique, et en même temps s'étaient acheminés à cette distinction littéraire qui devait rendre célèbres, dès le premier siècle du christianisme, les écoles de Toulouse, d'Autun, de Marseille et de Poitiers w.
{(1) De Bcllo (jidl-, ni), siip.
[h) Laureau, ub. sup.
(c) D. Bouquet, Scriptorer gallic, I, préface. — D. Rivcl, Hist. Ullrr. de lu France, éd. ibid. — De Ferricre, De l'rtat des lettres dans le Poitou, \i. 1!).
Comnicui la Gaule Quaiid la nationalité c;auloise eut tout à fait succombé, il
fut incorporée a l Em- ^ o 5
pire romain. fallut lui ci'écr UDC administration à Tinstar de celle que
Rome imposait à tous les peuples vaincus. La Gaule dut s^v résigner après les derniers efforts qu"'elle fit héroïquement pour créer un empire autonome à des césars de quelques jours. Elle entra, par une habile politique de ses maîtres , dans cette administration du pays : tout Gaulois fut citoyen romain et put devenir chevalier et sénateur ; ce furent môme souvent des indigènes qui, après être devenus des personnages consulaires (32) , se virent honorés des premières charges de nos provinces, décorés même du titre envié de sénateurs. On les renvoyait souvent dans leur pays, après un certain séjour dans Rome ou Tltalie, avec le titre de préteur, pour y gouverner au nom de la puissance impériale. Il y avait aussi des privilèges accordés à certaines villes en retour de leur plus ou moins ancien dévouement â
aurpicSn" '"^"'^'^^^ ^^ cliosc romalno : Fexemption des impôts, dont furent frappés les autres provinces, en dédommagea d'autres de leur docilité â subir Tannexion. Ainsi, dans TAquitaine, les Pictons furent payés de leur condescendance. Le souvenir de Duratius leur valut, par exception, Pimmunité de toutes contributions, aussi bien qu''aux Saintongeois, aux Bordelais et aux Arvernes (a) (33), C'est le sens peu compris par quelques ' écrivains de ce mot de Lucain : Pictones inimuncs sublgunt
sua rura (34). Cette immunité donnait alors le droit de Latiiun, c'est-à-dire qu'en devenant citoyen romain, chaque particulier pouvait, à ce titre, exercer dans son pays une magistrature, et par cela même se mettre sur les rangs pour les charges magistrales de la ville de Romew. Organisation, .lans ]\Iais l'Aquitaine ne iouit pas tout entière de ces belles
l'Ai|uitaine, de i u'imi- ^ .) i
aistraiiou communale, prérogativcs. Il fallut au pcuplc-roi de l'argent qui ne pouvait venir que des contributions, et celles-ci par les exactions qu'elles insi)irèreiit souvent, ni; furent pas une des moindi'es causes des troubles et des révoltes, que d'auti-es rigueurs
{fi} Pline, llisl. nnUircUe, lil). IV, c. xix. ih) Appicn Marcelliii, De Bello cmli, lih, II.
durent réprimer. C'est pourquoi, sans doute, ou ne permit point aux provinces gauloises, de gouvernement autonome qui aurait pu leur laisser, comme à Rome, le choix plus ou moins réel de leurs magistrats. Toutes, exemptes ou non de certaines charges onéreuses, furent gouvernées soit par des proconsuls ayant les mômes pouvoirs et. les mêmes honneurs que les consuls à Rome, soit par des présidents ou légats, chefs militaires, destinés surtout à maintenir dans le devoir les provinces moins tranquilles dont on avait à redouter Tesprit d'insoumission. Les proconsuls n'ayant qu'une magistrature civile, présidaient aux pays qui n'avaient pas besoin de répression armée. L'Aquitaine n'était point de ceux-là, ses peuples méridionaux ayant laissé dans leurs entreprises des motifs d'appréhensions. L'histoire nous a conservé les noms de plusieurs de ces légats qui gouvernèrent successivement, et nous pouvons entourer ici leur souvenir de quelques détails qui jettent un certain jour sui' cette partie de notre récit.
Le règne d'Auguste, fiue ])ersonne ne confond avec la u règne d' Auguste
«-'11 favoralile aux Pictons.
tyrannie d'Octave, fut des plus favorables à la Gaule, et nous avons des preuves que Poitiers se ressentit particulièrement des faveurs de son administration. Ce génie actif, empressé, dès qu'il n'a plus de compétiteurs s'ap])lique à remplir tous les devoirs de la charge qu'il avait ambitionnée; il s'occupe spécialement, d'après un décret du Sénat, à perfectionner ou à réparer les routes de l'Empire comme il aime à protéger ou à relever les beaux monuments de Rome. C'est lui qui partage la grande ville en quatorze régions ou quartiers qui s'y sont perpétués jusqu'à notre temps sous l'autorité des Papes, et l'on aurait peine à penser qu'il ait négligé les principales cités de la Gaule, quand on le voit honoré d'une médaille à son effigie « pour avoir entretenu les grands chemins de l'Empire », et augmenté le vaste réseau qui subsista en France avec le droit romain jusqu'au x° siècle (a). 11 lit plus
(ff) Suétone, In August.. c. xx\.
•28 IIISTOIRK GÉNÉRALE (AV. J.-C. 25)
pour ce pays qu'il im}tortait à la métropole de rendre lieureux et florissant ; il y entreprit un voyage , et après y avoir donné à Tadministration publique un ordre qui lui manquait encore en beaucoup de choses, il se dirigea vers FEspagne pour s"'y occuper des mêmes soins, ce qui laisse peu de doute qu'il se soit arrêté à Poitiers.
Cette ville, en effet, était alors digne de son attention, ayant des relations fréquentes et de haute importance avec les capitales qui rayonnaient autour d'elles, et se trouvant le centre d'un gouvernement dont nous avons indiqué l'étendue entre la Tour.aine, la Saintonge et le Limousin. Nouveaux mouvc- Augustc avait trouvé la Gaule conquise, mais sa pacifi-
iiiculs hostiles de .*",. t i \ •, •
l'.vquiiaii.e éiouffes catiou u était fiu ai)i)arente. L Aquitame surt-out conservait
liarVipsaniusAgripiia i i i i ii ii •
cMc piocousui Mes- ggg vicillcs l'ancuncs, et qui croirait qu'elle n hésita pas â passer la Loire (an 25 av. J.-C.) pour aller seconder les peuples du Rhin et du Danube que l'autorité romaine était encore obligée de réprimer? Puis, l'année suivante, c'était aux révoltés des Pyrénées que nos provinces portaient leurs secours. Mais Auguste, occupé dans le Nord, leur (lépèclia d'abord Vipsanius Agrippa, son ami de prédilection, (pii venait de vaincre Pompée, et qui remporta une autre victoire sur les Gaulois. Mais l'Aquitaine se lassait aussi peu de combattre que d'être vaincue. De nouveaux troubles appelèrent bientôt contre elle Marcus Valerius Messala, (|ui y mérita les lionneurs du triomphe, ce qui donne à croire que l'opération fut laborieuse. Ce Messala avait été associé par Auguste à son cinquième consulat (35) , il venait d'être nommé récemment proconsul de l'Aquitaine. Le premier usage qu'il fit de ses pouvoirs dans le pays fut de tailler en pièces, sur les rives de l'Adour, les incorrigibles patriotes (|ue la prise de Tarbes (36) assujettit une fois de plus(^). Ces faits d'armes, qui valurent aux vainqueurs hîs vers élogieux de Tibullcc^), ne l'empêchèrent pas, non plus que
{(i) Nougaràlf, Iliat. du siècle (CAuymtc, iii-S". Paris, IHiO, p. 5;]. — l'lulan|ue, In Bratum, passim.
(h) Til)ulle, Eled-, viii, lib. I. - Appien, De Bello civile, lib. IV.
DU POITOU (AV. j.-c. 9) ;29
la surveillance active de ces populations agitées, de se donner au soin des choses civiles : on le trouve plus tard curateur des aqueducs, emploi honorable qu^il devait exercer dans la Gaule aussi bien qu'en Italie, mais il ne garda pas longtemps le proconsulat de l'Aquitaine quoiqu'il eût fait ses preuves, et l'on se demanderait en vain comment parui-ent ainsi oubliés les services qu'il y avait rendus, si l'on ne savait les inconstances du caractère crAuguste , et qu'après s'être reconcilié une fois avec lui, malgré les souvenirs de la bataille de Philippes, où Messala, combattant dans le parti de Brutus, s'était emparé de son camp, ils terminèrent leur liaison par des froideurs nouvelles, causées sans doute par quelque dissentiment politique. Nous n'avons aucune donnée sur le proconsulat de ,i.»[ertiiuJes sur la
i rrsidencc du proconsul
Messala, qui mourut quatre ans après Auguste, l'an 9° de '''•^'i"''''''"^l'ère chrétienne. Nous ignorons môme le lieu de sa résidence. Tout porte à conclure qu'alors, eu égard aux soulèvements réitérés des provinces, les gouverneurs devaient choisir :
pour siège de leur autorité celles des grandes cités d'où ils pouvaient mieux surveiller le pays, et que bient(')t ils en changeaient encore dans le môme but. Regardons comme une preuve de ces séjours administratifs le nombre et la magnificence des monuments dont on y a conservé les restes ou les souvenirs. Les temples, les arènes, les théâtres et les thermes, que la science explore aujourd'hui avec tant de zèle, et dont les fouilles ont amené si souvent d'utiles découvertes, sont d'éloquents témoignages, que là étaient aussi les prétoires où se rendait la justice, et les palais, résidence des gouverneurs en titre. On doit reconnaître que Poitiers ne manqua pas de cette belle illustration. Des magistrats supéi-ieurs y furent établis en permanence, sinon dès le commencement, au moins peu après, quand on y eut installé son municipe et ses officiers inférieurs.
Auguste, parmi les moyens qu'il employa pour s'assurer Les garnisons rola soumission de la Gaule, ne dut pas négliger les garnisons. Dans l'Aquhaine, il en })laça quatre, occupant des points
maincs.
Oiù'incs (les rliiî-
importants soit comme frontières, soit comme littoral : ces points furent Clermont, Poitiers, Blaye et Bayonne ; et tel était, après la réduction du pays par Messala, le peu d'espoir resté à l'esprit de révolte, qu'un corps de douze cents hommes devint suffisant dans chacune de ces villes. Au reste, c'est "*"''''■•'• dès ce temps qu'une foule de eastcUaria ou postes secon-
daires durent être établis soit sur les côtes soit sur les limites continentales du Poitou, encore reconnaissablcs àleurs noms de châtcllicrs, appliqué à de nombreuses bourgades. En vue de ces li(?ux de défense on créa, pour ces cantons militaires, un légat qui réunit parfois sous sa main l'autorité civile au les lé-ais et pro- commandemcut armé. N'oublions pas non ijIus que les
préleuis.
délégués d'Auguste, envoyés dans les provinces avec les titres de légats ou lieutenants, reçurent aussi celui de propréteur, et ne retinrent que les honneurs de cette magistrature inférieure lors môme qu'ils avaient été consuls : ils n'avaient donc dans leur cortège officiel que six licteurs, au lieu de douze {a).
Aiiminisiraiion civile. Ou pcusc bicu quc Ics offîcicrs .du fisc , rcccveurs des deniers publics et autres ne furent pas oubliés. Une inscription de Grutlier en fait foi pour notre payse*). Enfin les cités eurent leurs magistrats, leur curie ou Sénat municipal, que Sur (lueiies bases mentionnent les auteurs contemporains. Plusieurs môme reçurent le droit de les élire avec certaines libertés ou privilèges qui se sont perpétués jusqu'au temps de nos pères. Bourges, Bordeaux, Poitiers, Saintes, eurent, dès l'établissement de l'administration romaine, le droit d'élire leur maire ou magistrat municipal, et ce leur fut une sorte de témoignage d'un affranchissement qui constata leur incorporation au nouveau régime qu'ils avaient enfin embrassé sans détour.
Les obscurités de ces temps si éloignés de nous ne permettent pas de suivre exactement les traces des premiers
in) Nougarùde, llht. de la révolution qui amena l" élahlissemenl de l'Empire roinaia, il, iiO.
(b) Inscript, antiquœs, in-f", p. -42G.
on l'elalilit.
gouverneurs de notre Poitou. Ils furent tous romains, incontestablement ; mais aussi nous ne pouvons guère douter que, sauf cette dignité éminente, presque toujours réservée à des personnages consulaires, les autres charges judiciaires, militaires ou civiles, n'y eussent été confiées en grand nombre, surtout à Poitiers, à des Gaulois dont Padhésion et le concours eussent donné des garanties de fidélité au parti triomphant, et les [)remicrs administrateurs de la Gaule domptée, durent être en effet, ceux qui avaient contribué à l'asservir. Cette préférence ne pouvait avoir que d'avantageuses conséquences pour la cité. Qu'aurait-on refusé à des gens qui avaient fait leurs preuves ? C'est par cette raison, que nous regarderions volontiers Duratius comme ayant continué de gouverner le Poitou après sa soumission définitive, et c'est peut-être de cette circonstance que serait venu sur les monnaies que nous avons décrites le nom de IVLTOS, qui y représentait l'autorité du grand conquérant (a). Un certain Attectorius, dont les médailles existent encore, et attestent une origine Poitevine, aurait succédé dans cette charge à Duratius, qui alors, aura dû rallier forcément autour de sa personne, les nombreux antagonistes qui avaient soutenu contre lui le parti national. C'est à cette cause et à d'autres semblables que Poitiers dut, aux premiers jours de son incorporation à l'empire, le zèle qui prépara son brillant avenir. Sans pouvoir préciser l'époque , où lui ^ Jf["';.i,,"'esuu)S'' furent donnés les beaux monuments dont les débris , ensevelis dans les caves de la cité actuelle, attestent une magnificence remarquable, on voit bien à leurs grandioses inscriptions, à leurs marbres sculptés, aux frises et aux chapiteaux des plus beaux ordres de l'architecture antique, l'image encore vivante d'une gloire qui faisait de la ville des Piétons l'égale des plus célèbres municipes du midi de la Gaule. C'est donc aussi dès ce temps-là, que se
(a) V. un docte Mémoire de M. Anatole de Barthélémy sur la numismatique gauloise: Mém. des Antirj. de l'Ouest, t. XXXVII, p. 497 et 513.
iiiultipliéreiit sur les voies publiques, les bornes milliaires iuilifjunnt, jusque bien longtemps après, les distances de la capitale des Poitevins, à celles des cités voisines (37). Nous suivrons les mouvements de cette prospérité, qui s'augmentera à mesure que les arts et les idées pénétreront dans les masses, sous les rapides persuations du christianisme.
Efiosion Juciris- Q.^y riieuré solcnuelle de ce e:rand événement était arrivé. Cette Rome, victorieuse de toutes les nations, ne Pavait été de la Gaule que pour lui envoyer une loi bien plus précieuse que sa législation tant vantée, et la sept cent cinquante-tmisième année de sa fondation, fut réellement la première de sa régénération véritable. Cette annéelà, naissait dans une bourgade de la Judée, celui qu'un Romain devait appeler ironiquement Roi des Juifs! Alors, un autre Romain, Maître du monde à trente-deux ans, contribuait, sans le. savoir, à diriger vers le lieu prédit, à huit siècles de là (38), une jeune Vierge, qui portait dans son sein, le Roi des Rois, et le Seigneur des Seigneurs (39). C'en était fait : la face de la terre allait être renouvelée.
D.'noiDi.remcnt de Augustc, qui avait ordonué un dénombrement de rEmi)ire,
l'ail TSi, \>it Léoca- . \ . • .
''i"s- aussitôt son arrivée au piouvoir, en indiqua un second,
trente ans après, c'est-à-dire, l'an de Rome 753, et Ja trente et unième de son règne. Des censeurs furent envoyés dans toutes les provinces, et la Gaule entra dans cette mesure générale , comme complètement incorporée à la grande famille romaine. L'officier délégué pour présider au recensement de l'Aquitaine, a conservé son nom à plus d'un litre dans nos vieilles annales. C'était Léocadius (40) , dont nous ne savons aucune particularité, quant au temps et à la durée de ses pacitiques fonctions. Quoi qu'il en soit, elles durent s'exercer l'année même de la naissance du Sauveur, et sans doute aussi, dans le cours des deux ou trois (jui la suivirent. Quatorze ans s'écoulèrent encore, et Auguste mourut après avoir fermé trois fois le temple de Jamus, et réalisé enfin la prophétie biblique d'une paix universelle,
quand apparaîtrait sur le monde, rEtoilc divine qui devait être sa paix (41).
Ce grand événement arriva l'an 14 de Père nouvelle. Avènement de ti-
o liera. — Gouvernement
Tibère succéda aussitôt à son beau-père qui, oublieux JnAquitS ^''"'*'
alors des cruautés dont il avait jadis ensanglanté ses
propres triomphes, plaignit en mourant le peuple légué à
un être déjà si méprisable. Sous le règne de Tibère, les
gouverneurs de notre pays n^'apparaissent qu"'à travers des
obscurités impénétrables. C'est trois ans seulement avant
sa mort que Tinfàme solitaire de Caprée nomma gouverneur
de notre pays Sulpicius Galba, un de ses favoris sans
doute, car il n'avait pas Tàge requis de quarante-trois ans,
ce qui n'empêcha point qu'après avoir gardé à peine une
année entière ce commandement, il fut élevé au consulat,
qu'on ne pouvait obtenir qu'après avoir été préteur, et qu'il
n'exerça que pendant six mois.
De tels titulaires n'ont pu laisser dans riiistoire locale que de bien vagues souvenirs. Des faits plus mémorables se rattachent à la gestion du successeur de Galba.
Ce fut ce même Léocadius qui avait présidé au recen- Léocadius, devenu
gouverneur, s'installe
sèment universel, lors de la naissance du Sauveur. Au à Limoges. lieu de résider à Poitiers, il s'installa à Limoges, déjà nommée Aiigustoritum depuis que ses habitants, comme ceux de tant d'autres villes, avaient abandonné volontiers leur premier nom pour prendre celui du grand personnage qu'ils regardaient comme le fondateur de leur civilisation nouvelle. Au reste, Limoges, comme Poitiers, avait été des premières villes qui se soumirent à César, et si l'on voit les Lémovices entrer ensuite dans les ligues secrètes qui éclatèrent souvent contre la puissance romaine, ce sera moins par conviction que par entraînement et forcés par une sorte de respect humain patriotique à ne pas s'isoler du reste de l'Aquitaine. A l'époque où Léocadius prit les rênes de ce gouvernement, il y avait d'ailleurs d'autres motifs d'une telle préférence. Limoges, l'une des plus importantes villes de la première Aquitaine, jouissait déjà
hisToTie'^d^^aimou- ^^^ ^^^^^ ^^^ priviléges muiiicii)aux. Son peuple, qui paraît ^'"•'- avoir une origine gothique, s'était emparé, à une époque
mal déterminée, d'une grande partie du Poitou méridional, et s;v était posé, s'en faisant un pays à part où bientôt fleurirent tous les avantages nés d'un contact habituel et d'une sorte d'alliance avec les Romains (42). Mais l'esprit national s'était réveillé en plusieurs occasions : là comme ailleurs, et une fois entre autres, ils avaient donné à A'ercingétorix un concours puissant en envoyant dix mille hommes au secours d'Alésia, assiégée par César ; c'était autant que les Bellovaques, et plus que les Piétons qui n'avaient donné que huit mille hommes (a). N'était-ce pas la raison qui d*étermina l'officier romain à ne pas choisir d'autres sièges de son autorité? Limoges, était d'ailleurs, le point central des deux Aquitaines supérieures, et de là l'œil du maître pouvait rayonner plus sûrement sur le pays. Enfin, entre VAugiistoritum du Limousin et le Limonum du Poitou, régnaient d'étroites relations de vie commune, si bien que plus tard nous verrons les ducs d'Aquitaine • comtes de Poitiers, et y faisant leur résidence, se faire couronner à Limoges, comme dans la seconde ville de leur domination. En effet, à titre de vicomte, elle était naturellement de leur mouvance.
Mais nous verrons aussi que des rapports d'un plus haut intérêt devaient unir les deux cités en leur donnant une imposante communauté d'origines chrétiennes, l'empereur Claude. A Tibère, dout Ics deiiiières années furent marquées
— (.ornmenfcment de ' ^
l'Esiiseciireiieime; ^^^ Ics doulcurs ct la mort du Fils de Dieu, avait succédé, l'an 37, CaHgula, qui ne fait que continuer ses cruautés et ses débauches. Ce fut un règne de quatre ans pendant lequel nous ne voyons pas que rien de quelque valeur se soit passé sur notre sol, sinon que ce mauvais prince y persécuta les nobles et les grands, jusqu'à se montrer sanguinaire à leur égard. C'est après que Claude l'a
{n) César, De Bel. Gai., lib. VII.
DU POITOU (an 42) 35
remplacé, et la seconde année de ce nouveau régne (an 42) que saint Pierre transportant son siège d''Antioche à Rome, va fonder cette monarchie religieuse qui assujettira au Crucifié le domaine moral des plus hautes puissances de la terre. Désormais le rôle de la Providence, caché ici-bas à presque tous les regards , va se manifester visiblement sur PEgUse qui, malgré les contradictions et les tempêtes, maintiendra jusqu'à la fin son gouvernement des âmes, seule régnera sur les ruines amoncelées de toutes les nations, et ne verra marcher parallèlement avec elle, dans sa glorieuse perpétuité, que les peuples et les rois capables de comprendre que leur mission est de la défendre et de la suivre.
Tout historien qui ne partira pas de ce principe n'expli- Eiie est le point de
^ "^ '^ . départ de toute l'iiis-
quera jamais la vie miraculeuse de PEglise. Il ne verra toire moderne. que des obstacles et des hasards sans intelligence, dans les événements principaux de la politique humaine, et en chassant Dieu du sein des sociétés modernes, il n''arrivera qu'à faire du matérialisme au profit des plus mauvaises . passions. Pour prouver cette vérité si longtemps incontestée et si violemment attaquée de nos jours, il ne faut qu'invoquer la grande })hase historique dont nous allons étudier les caractères divers et les mémorables détails.
Nous n'avons plus à prouver que le premier apôtre de saint Martial, premier apôiie de rAi|"il'Aquitame, mais surtout du Poitou et du Limousin, fut taine.
saint ]\lartial, le disciple du Sauveur même et le compagnon
des voyages de saint Pierre à Antioche et à Rome. Toutefois
le lecteur semble pouvoir exiger qu'un historien ne pose
pas devant lui un fait d'aussi haute valeur sans l'affirmer
par les témoignages qui ont formé ses propres convictions.
Notre récit s'accompagnera donc des preuves qiii lui sont
inhérentes, et sans entrer dans une dissertation-, qui a jeté
depuis une trentaine d'années de si vives lueurs sur
l'apostolat de notre saint, nous dirons, en racontant ses
travaux et son influence sur le christianisme de nos pères,
comment sa mission primoséculaire demeure incontestable.
et quelle reconnaissance lui doivent nos heureuses contrées. Rien de plus gracieux que ce que nos annales primitives ont recueilli sur ce grand missionnaire qui avait préludé aux travaux de son âge mûr en suivant, dés sa plus tendre jeunesse, les courses apostoliques du Sauveur. Ce fut lui que le divin Maître proposa pour modèle dans sa simplicité d'enfant aux disciples trop préoccupés de leur mérite personnel ; lui aussi qui lui prêta les cinq pains d'orge et les deux poissons dont furent nourris les cinq mille hommes du lac de Tibériade (43). Un peu plus tard il s'attacha de sa personne à THomme-Dieu, se rangea au nombre de ses disciples, et en cette qualité reçut le baptême des mains de saint Pierre. Après l'Ascension il ne se sépara point de celui-ci, qui s'en fit accompagner jusque dans la ville des Césars, et s'en aida pendant quelque temps pour ses travaux du saint ministère. Raison de celte mis- Tout devait toumcr alors les regards du chef de l'Eglise
sion pour le Saint- i n r^ i •> n a i •
Siège. vers ces belles Gaules qu une nouvelle conquête devait
gagner à Jésus-Christ : la paix partout, de vastes et magnifiques routes percées en ligne directe vers les grandes capitales de ce nouveau monde ; une liberté encore entière de prêcher l'Evangile qui, jusque-là, avait semblé aux maîtres du monde une philosophie bien plus qu'une religion. Pierre, qui avait vu Martial à l'œuvre, le désigna pour l'Aquitaine, en même temps qu'il confiait à Saturnin la Gaule narbonnaise, où Toulouse, fort peuplée, tenait le même rang. Bourges, Clermont, Angoulême, Périgueux, Eause, alors capitale des Elusates (44), furent en ce même temps pourvues de leur premier évêque.
Fausses données qui L'écolc critiquc du xvii' sièclc, agissant sous les auspices
en combattent la chro- , . . . .,,
noiogie. du jansénisme, qui travaillait ardemment au triomphe de
l'hérésie en attaquant les traditions originelles, s'efforça, en l'appuyant surtout d'une erreur de saint Grégoire de Tours (45), d'établir que rien n'était vrai dans les origines primoséculaires, et que l'Eglise de France n'avait eu ses premiers apôtres que vers le milieu du ni* siècle, dans le
court iiitervaile de 249 à 251 que dura le régne de Décius («).
Il importe d'examiner ces fausses données, qui ne tendent à rien moins qu'à dénaturer l'histoire et à faire le vide pendant près de trois siècles autour de notre berceau.
Et d'abord on veut faire remonter au xi° siècle la première Leur réfutation. mention de l'apostolat primoséculaire dans la légende de saint Martial. Mais quels écrivains auraient poussé la hardiesse jusqu'à faire de lui un membre de la tribu de Benjamin, à nommer son père Marcel, sa mère Elisabeth, ce qui accuse une alliance très possible alors, même en Judée, de deux familles juive et romaine? On le fait parent du premier martyr saint Etienne, puis de saint Pierre, qui l'aimait beaucoup ; on le dit baptisé par ordre du Sauveur, en même temps que Zachée et Joseph d'Arimathie, ce qui ne laisse apercevoir aucun soupçon de contradiction avec les récits évangéliques, et, loin de là, s'y encadre parfaitement.
Observons d'ailleurs que l'organisation des choses chrétiennes a coûté au premier pape aussi peu de peine que de temps. Il ne s'agissait point encore pour lui d'un système arrêté de conduite personnelle et d'administration publique, mais simplement de prêcher aux païens et aux Juifs (ces derniers assez nombreux à Rome) pour les convertir, aux chrétiens pour les affermir contre les illusions de la philosophie nationale. Toutefois, la charge de Pasteur universel n'embrassait pas moins la sollicitude du monde entier, et ceux qui ont nie l'action immédiate de saint Pierre, sur la France en particulier (46), qui ont reculé l'envoi des missionnaires chrétiens, aux diverses parties du monde, jusque vers le milieu du ni' siècle, oubliaient trop facilement que le zèle est une vertu essentielle du principal apostolat ; que saint Pierre avait entendu Jésus-Christ donnant au collège apostolique l'ordre formel « d'enseigner toutes les
(u) V. M. l'abbé Arbellot, Dissertation sur l'apostolat de saint Martial, p. 9 et suiv., in-8o, Paris et Limoges, 1855.
nations » ; que cet ordre était urgent, puisque le baptême seul pouvait sauver désormais Thumanité convoquée au banquet de FEvangile ; qu'à titre de Prince des apôtres, et chargé « de confirmer ses frères («) », sa première pensée dut être, sans contredit, de disséminer la lumière divine aux points les plus éloignés du rayonnement dont Rome devenait le centre, et que rien ne dût tant le toucher que d''éclairer ceux qui attendaient « dans les ténèbres de la mort » , la parole de vie et la bonne nouvelle du salut.
Que si nous consultons les plus anciemies archives, mais surtout les persuasions les plus accréditées depuis les temps apostoliques jusqu'au siècle de Louis XIV, nous les voyons toutes d'accord sur l'arrivée dans les Gaules des saints missionnaires, envoyés non par le pape saint Corneille, en 252, mais par saint Pierre lui-même. Le premier pape agit ainsi, lorsqu'à peine il s'est emparé de la capitale du monde (i^). C'est l'opinion écrite des plus célèbres historiens du moyen âge, comme de ceux qui les précédèrent dans les six premiers siècles de l'Eglise c^^), et l'assertion des deux ou trois historiens qui suivent Grégoire de Tours, lequel a pu se laisser tromper par Sulpice- Sévère, et par une fausse légende de saint Ursin. Au sentiment du P. Sirmon et de deux ou trois autres critiques de valeur, égarés par ces témoignages plus séduisants que sérieux, nous pourrons toujours opposer, avec les savants qui tiennent l'avis contraire, que le premier siècle, où la persécution contre les chrétiens n'était pas encore commencée, convenait bien mieux à cette mission conliée j)ar le saint-siège à Martial et à tant d'autres, que le troisième, où le sang des fidèles coulait en abondance sous les ordres de Décius, et n'avait cessé, depuis Néron, de rougir les terres de la Gaule et de l'Italie. Evau-iîiisation çr-i- Nous pouvous douc fixcr l'arrivéc en Aquitaine des
iiéralc de rAquitaine
a c«tte époque.
(a) Luc, XXII, '.VI.
(b) Cf. M. l'abbé Arbellot, nb. sup., p. 3"2 et suiv.
{(•) V. Hauleserrc, qui cite leurs textes, Rerum Aquitan., lib. \S , c. ix.
premiers envoyés du Saint-Siège, entre Fan 4.2, quand saint Pierre, délivré des fers d'Hérode III, était déjà à Rome, OLi régnait Pimbécile Claude, et l'an 52, lorsqu'il fut obligé d'en sortir momentanément par un décret de ce tyran, expulsant les chrétiens et les juifs (^). Cette époque est une glorieuse date pour la Gaule. Saint Lazare, le même ({u'avait ressuscité Jésus-Christ, évangélisait la Provence, où sainte Madeleine, sa sceur, avait abordé avec lui ; et un grand nombre de cités illustres et populeuses recurent alors leur premier évoque, dont elles ont fidèlement conservé l'auguste souvenirs.
Martial, à fiui le caractère épiscopal avait donné la , o-iiaiis de la mission
* ^ ^ (lu Limousin et du
]ilénitude du pouvoir sacré , n'avait alors que 31 ans ; il ^°''°"était accompagné de deux prêtres, indispensables auxiliaires de ses travaux, c'étaient Austrichnicn et Alpinien, dont le premier, par une permission de la Providence qui avait des desseins sur cette importante mission, mourut dès les premiers jours du voyage, près de la petite ville de Collé (o en Toscane. Désireux de le remplacer, Martial reprit le chemin de Rome où saint Pierre, se souvenant de ce (ju'avait produit le bâton d'Elisée ('^) lui donna le sien avec lequel l'apôtre ressuscita bientôt son compagnon. C'était là un encouragement surnaturel à poursuivre, plein d'espérance, l'o'uvrc qui lui avait été confiée. Les trois pèlerins cheminèrent donc vers Limoges qui leur avait été assignée comme but de leur voyage, et dans ce long trajet, leur zèle s'exerça tour à tour sur le Languedoc, le Bordelais et le Quercy. C'est ainsi que Toulouse, Bordeaux, Mende, Cahors et Pôrigueux, reçurent les premières lueurs de la
{a) Ilauteserrc dit positivement que ce fut en 46.
{h) Nadiiud, Tableau chronolofjiq. des Evêq. de Limoges. — Arbcllol , Dissertation, ub. siip. — Bouchet, Annal. d'Aquit. — Laroclieposuy, Nolœ iid litanias sanctormn Pictao. —Revue des Questions historiques, avril et oct. 187o.
(c) CoUis, à dix lieues au sud de Florence.
{d) Reg. IV, 4.
40 HISTOIRE GÉNÉRALE (aN 54)
parole chrétienne (a) . Tout porte à croire que dans quelques unes des grandes cités qu'ils visitèrent ainsi, d'autres compagnons de leurs courses furent laissés au soin d\m groupe de chrétiens formé par eux. Cest ainsi que saint Saturnin demeura à Toulouse où les traditions constantes le font siéger comme évêque dés les premiers jours de la conversion des Gaules au christianisme c^') et il est certain que s'il ne partit pas de Rome avec Martial, en compagnie de saint Denys PAréopagite et quelques autr-es destinés à sa propre mission, il aborda cependant vers le même temps le territoire des Gaules. On a vu longtemps sur la façade de Téglise de Saint-Sernin (ou Saint-Saturnin) une statue de saint INIartial à qui une inscription donnait saint Saturnin pour auxiliaire.
Quoi qu'il en soit, nos apôtres s^arrêtèrent selon Pintérôt qu'elles leur inspiraient en de nombreuses stations, échelonnées sur les grandes voies qui s'étendaient par de longs détours de Lyon à Limoges. Partout où se firent par eux de nombreux miracles qui semèrent la foi et devinrent les prémices d^un fructueux apostolat (47).
Histoire de sainte Lorsciuc Martial toucha enfin le sol désiré de la grande
Valérie. ^ ^
ville, son gouverneur Léocadius venait de succomber. C'était avant l'an 54, car ce fut l'empereur Claude qui pourvut au remplacement de ce gouverneur. Le nouveau titulaire, nommé Etienne, était un jeune Grec, qui déjà comptait, favorisé en cela par le prince, sur une alliance avantageuse avec Valéria, fille de Léocadius. Mais ces espérances furent déçues quand il apprit de la jeune fille elle-même qu'il devait y renoncer. C'est que sa mère Suzanne , dont le nom fait croire qu'elle était juive , l'avait sans doute élevée dans la connaissance du vrai Dieu, et par là disposée aux grâces du christianisme. Aussi ne tardèrent-
fa) V. encore la Chronique de saint Antonin et la Spéculum historiale de Vincent de Beauvais.
(h) Martyrologe romain, Daronius, Adon, Surius, et tous les hagiographes.
elles pas à se rendre toutes deux aux prédications de jNIartial et aux grâces qui les accompagnaient. Ayant reçu le baptême avec toute leur maison, Suzanne se proposa Texemple des saintes veuves, dont saint Paul traçait, en ce moment, les vertus dans sa première épître à Timothée ; et Valéria, offrant à Dieu sa virginité, renonça pour Pétat le plus parfait, à la gloire mondaine, offerte avec un mariage que tant d'autres lui eussent envié.
Mais, le jeune gouverneur, en apprenant quil devait ^^^f^il^'^'^ ^^ ^»'°' renoncer à ses projets, entra en fureur autant contre Tapôtre que contre celle qu'aucune de ses instances n'avait pu vaincre. Son exaspération le poussa jusqu'à ordonner la mort de l'héroïque vierge , qui la subit généreusement , et dont le sang fut le premier versé pour Jésus-Christ dans notre Aquitaine. Cependant, le bourreau mourut instantanément après le supplice, accomplissant ainsi devant Etienne, la prédiction que la sainte victime en avait faite. Saint Martial, mandé par le gouverneur, rend la vie au mort ; mais ce double prodige , au lieu d'ouvrir les yeux à ce cruel aveuglé par sa colère, produit l'effet opposé, et détermine une persécution qui cède entin à une suite de nouveaux miracles. Les conversions se multiplient, Limoges comerMou des lidevient chrétienne, et l'on voit jusqu'aux prêtres des idoles abdiquer leurs folies , et solliciter le baptême : parmi lesquels André et Aurélien, devenus bientôt prêtres du vrai Dieu, aidèrent singulièrement à ramener beaucoup de païens. Cet Aurélien devait être, un jour, le successeur de Martial sur le siège de ce premier évêché. Il fut même l'auteur de sa vie, racontée ainsi par un témoin oculaire, acceptée par tout le moyen âge, et que la critique moderne n'a pu infirmer (48).
Ainsi se vit fonder Pégiise de Limoges. Une fois assurée de cette conquête, l'apôtre aspira à la reproduire. Une autre grande cité l'appelait non loin de là. C'était notre célèbre Limonum, digne à tous égard de sa pieuse sollicitude, et dont les habitants, au caractère souple et facile.
mousirs.