HISTOIP.E GÉNÉRALE (AN OG
ne résistèrent en rien aux lumières qu'il leur apportait. Le ciel ménagea d'ailleurs cette grande œuvre, par un prodige bien propre à la faciliter.
cbé''àp!)tîiers'"-'Le Poitiers était alors gouverné par un Romain, nommé gouverneur Arcaii lus. Arcadius, dout le jeunc fils , le jour même de l'arrivée de Tapôtre, venait de se noyer dans la Vienne, à cinq lieues de Poitiers, dit-on, ce qui nous reporte non loin de Bonnes ou de Chauvigny(^){49). L'enfant fut ressuscité par le saint, ce c|ui ne contribua pas peu à gagner au christianisme le père et tous ceux qui tenaient à sa famille. Par un tel exemple, la population se trouva naturellement entraînée, et en même temps la majorité se rangea, en désertant l'idolâtrie, sous la conduite de Martial. Mais là aussi, avec un si grand nombre de néopintes, il fallait une église ; l'emplacement en fut déterminé par un prodige nouveau.
NiarUal'fpouierf'"' ^^^ j^^^^' ^P^ ^® saiut évêquc parlait au peuple en plein air, suivant sa coutume, et sur le versant oriental de la colline que baigne le Clain, une voix venue du ciel l'interrompit, et déclarant qu'à l'instant même l'apôtre saint Pierre mourait à Rome pour Jésus-Christ, elle lui enjoignit de fonder-, sur le lieuoù il prêchait, une église en l'honneur du nouveau martyr.
tiiédrai'j''''*"'''^ ''"^' Martial ne tarda pas à se mettre à l'œuvre, et un sanctuaire s'éleva, où se développa, dans la suite, la magnifique cathédrale actuelle. Ce fait a sa date certaine, puisque saint Pierre fut crucifié le 29 juin 66, deux ans avant la mort de Néron. Il s'accorda parfaitement aussi avec le vocable des saints apôtres Pierre et Paul que notre Eglise mère a toujours conservé, honorant ensemble les deux protecteurs qu'un même triomphe ne lui permit pas de séparer (50).
.aiùrMartiar''"'' '''^ ^^^ n'iguorc pas entièrement quels furent les autres travaux de saint Martial. Il se donna successivement à la conversion de divers peuples de l'Aquitaine, et laissa à Saintes, à Angoulême et à Bordeaux des souvenirs précieux de ses visites ou de sa surveillance apostolique. Comme
iu) Boiiclict, Auiial., j>. li.
délais.
[)i'euves de ce zèle, on conserve de lui deux Epltves, Tune aux Bordelais^ Tautre aux Tolosates qui respirent tous les caractères les.plus évidents d'une incontestable authenticité. C'est le langage d'un évangéliste àces païens convertis, auxquels il se glorifie d'avoir enseigné les notions élémentaires du salut. En écrivant aux Bordelais^ il rapproche ^scméi.UrcauxBoipour leur intelligence les mystérieuses figures bibUques des faits plus récents qui ont montré dans Jésus-Christ l'accomplissement des prophéties et des promesses. Comme saint Pierre, il atteste, dit-il, ce qu'il a vu ; il cite comme une conversion remarquable celle de Sigisbert, devenu, à Bordeaux, le prêtre du vrai Dieu après avoir abandonné le pontificat des idoles (51) ; il développe la connaissance de l'Eucharistie, traite des punitions éternelles du crimeet des récompenses de la foi, et expose enfin toutes les pratiques du christianisme en regard de ses mystères fondamentaux. Le style est simple, clair, précis. Cette exposition cathéchistique est contenu en treize chapitres ou division d'où Jaillit toute la doctrine des Apôtres. On distingue nettement le résultat de leurs entretiens sans aucune citation formelle de leurs textes scripturaires, ce qui n'aurait pas manqué de se produire si ces pages eussent été inventées plus tard par quelques faussaires mal avisé.
UEpttrc aux Tolosates ^ quoique traitant des mêmes Autre q.urc aux points, s'étend davantage, et en trente-huit chapitres, sur quelques points doctrinaux, et raconte avec intérêt des faits miraculeux émanés soit de^Iartial lui-même dans sa mission au Limousin, soit de ceux qu'avait accomplis le Sauveur avant son Ascension : et toujours le saint évêque s'en dit le témoin et le garant. Il y a un passage curieux sur le proconsul Etienne, converti par lui. Il en donne d'attachants détails, recueillis avec tant d'autres pleins de lumières pour notre histoire. Il paraît aussi, par ce qu'il en dit, que ce haut dignitaire avait autorité sur tout le territoire qui s'étendait du Rhône à l'Océan et à la Loire. C'était, en effet, toute l'Aquitaine, En parlant de lui, Martial se conforme
Tulosales.
aux coutumes orientales : Etienne est un espèce de roi
absolu ; ses officiers sont des satrapes ; il raconte les
progrès que le baptême conféré à tant de grands person-
Auiheuticiié de ces na^es avait procurés à la religion. — On voit par cette lettre
ecnls vainement cou- o i o l vv> av/uiiv^
'^^'*®- que les Tolosates devaient être moins instruits que les
Bordelais des enseignements du christianisme. Elle est, plus que la première, un traité doctrinal de plus longue haleine ; mais Tune et Pautre respirent la véracité non moins que le zèle pastoral. Le saint auteur y recommande les devoirs chrétiens, la prière, la fuite du mensonge; il insiste sur la vanité des idoles, la fermeté dans la foi, le mépris des persécutions ; il défend les viandes sacrifiées pour les idoles, les vaines observances des païens sur les astres et les jours néfastes. Un faussaire, du xi° siècle, s'il avait voulu créer des œuvres à saint Martial pour le besoin de sa cause, alors débattue dans les conciles de Limoges et de Poitiers, n'eût pas inventé de telles idées, que l'érudition de son époque n'eût certainement pas fait trouver. Une autre raison plaide en faveur de l'authenticité de ces deux pièces. C'est la découverte qui en fut faite, au commencement du xvi° siècle, dans la sacristie de Saint-Pierre de Limoges. Elles étaient là oubliées depuis longtemps dans une armoire murée, où sans doute on les avait cachées pour les soustraire à quelques ravages. L'écriture en était fort altérée, et ne put être lue qu'à grand'peine (^).
Epoque de la mort Lq ministère de l'apôtre fut très laborieux et se prolongea
de samt Martial. ^ i o
pourtant de longues années sur le sol arrosé de ses sueurs. Son apostolat ne dura pas moins de vingt-huit ans et il en avait à peine cinquante-neuf lorsqu'il se reposa dans le Seigneur, le 30 juin de l'an 73.
Son disciple Aurélien, nous l'avons dit, lui succéda à Limoges, et après celui-ci, une suite de quatre-vingt-cinq autres qui ont gouverné cette église jusqu'à nous (52). d'ïgouïm?''''^"'' Une tradition immémoriale de l'église d'Angoulême ,
(rt) Margariii de la Biguc, BibUotkeca Vetetum Patrum, l. ui, col. 9.
attribue sa fondation à saint Martial passant par cette ville pour se rendre à Bordeaux. Il y séjourna quelque temps , s'y employa à une prédication qui eut des fruits, et y laissa pour premier évêque saint Ausone , qu'il y avait baptisé («). Nous Pavons vu aussi venir à Poitiers, et Ton peut s'étonner, qu'après y avoir construit sa première église, il n'ait pas donné à cette cité, alors si considérable, un évêque dont la vigilance lui allégeât le lourd fardeau de sa charge et de sa responsabilité.
Une raison de ce fait se trouva sans doute dans la Raison de cette
prefercDce donnée a
proximité relative des deux villes municipales et dans la ^"^1°"'^™^ ^"'" *'"'' direction des grandes artères qui servaient leurs communications. De l'une à l'autre on cheminait aisément par des voies directes, soit qu'en partant de Limoges on passât par Pontarion (Prœtorium), Argenton (Argentomagus)j Hains ou Villemort (Fines), pour toucher à Poitiers ; soit que de ce dernier point on se dirigeât vers le Limousin par Rom (Rauranuni)j, Briou (Brigiosuin), Aunay (Aunedonacum), Chermez ( Sermanicomagus) et Chassenon (Cassinomagus). Le premier de ces deux itinéraires devait être suivi de préférence, étant plus court, mais c'est sans doute par ces deux angles droits que s'opéraient habituellement les relations entre les deux capitales. Ces relations devaient être fréquentes, le gouvernement central de l'Aquitaine étant à Limoges, de qui dépendait le prétoriat de Poitiers. Telle était sans doute la première raison qui eût. fait regarder comme moins nécessaire qu'ailleurs un évêché à Poitiers. On se le persuaderait en considérant aussi que, par un motif contraire , on en avait pourvu Angoulême , qu'aucune voie militaire ou partielle ne desservait, et qui, par son isolement, devait être restreinte à ses propres ressourcesw(53), mais une autre raison dut l'emporter encore : La population du Poitou était alors fort médiocre, et tous les rensei-
{(i) Cf. Migne, Patrolog. lut., t. GXLII, col. 1365. {b) V. la carte Gallia antigua de Danville.
gnements que nous ont laissés les anciens établissent que dans sa partie septentrionale surtout, ce pays que nous voyons si actif, si peuplé, n'était presque qu\me grande solitude, habitée par des peuplades peu considérables. Ce vide s'y est maintenu jusque vers les viii" et ix" siècles, et rendait presque inaperçu Tespace qui s'étend entre Fontenay et la Loire, entre la Sèvre-Nantaise et l'Océan r^î). Voilà pourquoi si longtemps les diocèses actuels de Limoges et de Poitiers n'en firent qu'un , et pourquoi plus de deux siècles durent s'écouler avant que notre église fut fondée. Qui n'en a pas Cependant le christianisme ne s'y implanta pas moins
moins honoré saint , t i , • • i i • . n r . • i
Mi,riiai (ii; toute anti- solidcuient. L actiou SI hcurcuse de saint Martial sur notre pays est constatée par la dévotion populaire, qui, en certaines villes, érigea des églises en son honneur. Son culte y fut aussi ancien que sa prédication illustrée par tant de miracles, et l'église de Poitiers l'a toujours célébré en fixant sa fête au premier jour qui suivait l'octave de saint Pierre. Il faut peu s'étonner d'ailleurs que Poitiers n'ait pas eu une de ses églises dédiée sous son nom. La première de toutes, ayant été Saint-Pierre, la seconde fut naturellement Saint- Paul. Saint Simplicien, dont nous parlerons bientôt, eut aussi une priorité de droit sur toute autre ; puis la persécution arrivant, de tels monuments devinrent impossibles pendant quelque temps, après lequel de nouveaux confesseurs obtinrent un honneur réclamé par des souvenirs plus récents. Tels furent, seulement à Poitiers, saint Martin, saint Hilaire, saint Germain, saint Saviii, saint Porchaire Aussi bien que ct bcaucoup d'autrcs qui n'existent plus. Mais, outre que le
lMie°|îise"îieTon°noS' territoire des Poitevins ne fut pas ingrat alors, puisque plusieurs églises y furent fondées peu après sous la protection de leur saint apôtre (*), Limoges en dédia une sous son invocation, qu'on appela d'abord Saint-Sauveur, et qui fut érigée en abbaye vers le commencement du ix° siècle. Cette
(a) T(l. ihid., C. Dufour, Ancien Poitou, p. 225, — Revue de l'Aunis el du Poitou, 18G7, p. 203.
{!)) Montiriorillnn, Chauvigny, (juc .sans doule il uvnil évangélisé.s.
éo'lisG conserva dés Toriarme le tombeau du saint. BienttM y ^ o» 'e gouverneur
~ c <^' Etienne repose près
fut placé près de lui son ami Etienne, ce gouyerneur de ^^e ««"'omiieau. la cité que nous avons vu ordonner le supplice de sainte ^^aléric, et qui, plein de repentir, s''attacha enfin à Martial avec la piété fervente d\m converti. Il avait assez survécu au saint évèque pour goûter les merveilleux effets de sa mission sur le peuple qu'il administrait. Sa vie était devenue celle d''uu homme de foi, regrettant les jours où la vérité lui était restée inconnue. On dit même qu''il avait fait le voyage de Rome, ce que sa charge eût rendu très possible indépendamment de tout motif de dévotion, et qu'il avait eu la consolation de se jeter aux pieds du premier pape. . On ferait donc remonter ce pèlerinage au temps où vivait encore saint Martial, vers Pan 65 de Père chrétienne, celui-ci ayant survécu de sept ans à saint Pierre. Devant le tombeau des deux amis une lampe brûla longtemps sans discontinuité, et demeura aux yeux du peuple, jusqu'au mUieu du xvr siècle, un symbole de l'immortalité de leurs espérances et un témoignage de leur commune piété (a).
En même temps que saint Martial était entré dans les Gaules, un autre apôtre, saint Julien, s'avança un peu plus vers le Nord et s'arrêta chez les Cénomans. Cette nation sé'isTieshawLirdJ existait depuis sept ou huit siècles et avait formé dans la Gaule cisalpine, six cents ans avant Jésus-Christ, un établissement dont le territoire occupait l'emplacement où se bâtirent ensuite Mantoue, Crémone et Brescia. Le paganisme, le druidisme et les autres superstitions du monde ctlmique subsistaient chez les Cénomans, dont les voisins n'étaient pas plus éclairés des vérités primitives. Juhen y lit entendre la parole évangélique, renversa les erreurs, et établit le règne de Jésus-Christ. Ces grandes conversions ne se faisaient pas sans des miracles prodigués, dans les desseins de la Providence, à des peuples qui se rendaient mieux à ces preuves éclatantes qu'à tous les raisonnements
(m) Bouchet, Annal. d'Aqnii., p. \~i.
Maine.
de la théologie. C'est à la \ug crime fontaine s'échappant d'une terre aride au commandement du saint, en présence d'un mort rendu à la vie, d'un aveugle recouvrant la vue, que le peuple, les grands et le prince lui-môme de cette heureuse contrée se rendirent à la foi. Ce chef est nommé Défensor par les traditions locales, sans doute parce qu'il: était regardé comme le protecteur du pays aussi bien qu'il en était le directeur et le guide. Quoi qu'il en soit, ce nom indique bien que les mœurs et l'administration romaines étaient là depuis la conquête de César. Défensor se convertit un des premiers et fit de son palais la première église. Cet accueil fait au saint, les succès de son ministère, répandirent au loin son nom et la doctrine qu'il prêchait; les contrées voisines s'y associèrent, et, après la mort de Julien, qui fut le premier évêque du Mans, il fut regardé comme l'apôtre de toute cette région.
Les souvenirs que le saint personnage a laissés dans le Poitou et dans la Touraine autorisent à croire qu'il y seconda et put même y précéder, par son apostolat, celui de saint Martial, qui, bientôt, y aurait continué son œuvre. Il est vrai qu'il a été souvent confondu avec le saint martyr de ce nom qui fut décapité près de Brioude, en Auvergne, dans le commencement du v° siècle, quand les Vandales et autres populations barbares se jetèrent dans les Gaules et y massacrèrent tout ce que leur épée y put atteindre (54).
La proximité du Poitou et du Maine, et peut-être aussi quelque séjour fructueux que saint Julien aura du moins pu faire à Poitiers, en gagnant le théâtre de ses prédications, ont autorisé chez nous le culte de ce saint, dont le vocable est resté à un certain nombre d'églises, comme dans la Vienne Saint-Julien-l'Ars (55), dans la Vendée les Landes-Genusson (56) et Petosse(57). Mais Genusson a le patronage de Notre-Dame.
Avant la mort de Néron, sous le régne duquel on place, comme aynnt gouverné l'Aquitaine, uncertain Vibius Avitus,
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (aN 68-69) 49
qui paraîtrait avoir résidé à Clermont, il faut aussi recon- coya''erjSro1-du'" naître comme ayant rempli les mêmes fonctions en Aqui- conde Aqu'itaîe.'^ ^^' taine Vindex, qui, s'étant soulevé contre ce tyran dont il prétendait délivrer TEmpire, fut vaincu en bataille rangée et se tua, Pan 68, pour échapper aux conséquences de sa défaite. Néron ne lui survécut pas longtemps. Sa mort tragique et ignominieuse étant arrivée en cette même année, Galba, qui avait conspiré lui-même, fut appelé à lui succéder, puis, après un régne éphémère d'à peine un an, il mourut assassiné par les prétoriens qui Pavaient élevé au pouvoir. Si tout cela s'était passé avec la participation antérieure de Vindex, ce fut contre le gré de Vibius Avitus, dont nous venons de parler. Il ne paraît point que la première Aquitaine en ait été troublée, car nous voyons dès Pavénement de Vespasien, en 69, la province gouvernée pendant trois ans par Agricola, patricien qui serait plus tard parvenu au consulat f^) sans que nous en trouvions la preuve dans les dyptiques consulaires. Nous voyons lui succéder Julius Cordus, qui avait rangé le pays sous Pobéissance d'Othon, abandonné bientôt pour Vitellius, et qui enfin reçut de Vespasien, dans son maintien à ce commandement, le prix de son zèle et de ses succès.
C'est pendant la légation de Cordus que mourut saint Martial (58). Tout fait croire qu'après Léocadius les gouverneurs de la seconde Aquitaine avaient continué de résider à Limoges.
Il est bon maintenant de nous faire une juste idée du mouvement ecclésiastique de ce temps.
On comprend que Porganisation d'un diocèse, à cette organisation eccié-
, siastique de ce temps.
époque de fondation primordiale, se réduisait à sa plus simple expression, qui se développa peu à peu d'après les augmentations progressives de la population chrétienne, le besoin de celle-ci devenant le principal mobile de ces modifications nécessaires. Un évéque souvent réduit à lui-
(o) Hauteserre, lib. IV, c. v.
Origines des pa roisses rurales.
Circonscriptions ilio césaines.
même, ou secondé crmi petit nombre de prêtres, administrait la cité-mère d'un vaste pays, et de là se répandait successivement sur toutes les parties du territoire, ou envoyait ses auxiliaires sur divers points, y prêchant, y bâtissant, y établissant de petites églises cjuV^n doit regarder comme le premier type des paroisses. Rien ne ressemble plus à cette vie nomade, à ces fatigues et à ce zèle, que la vie actuelle de nos missionnaires catholiques du Thibet.et du Madure, sauf, toutefois, les chances périlleuses de la persécution, qui ne vint qu'un peu plus tard dans les Gaules et quand les édits généraux partirent du Capitole pour tremper de sang chrétien toute la surface de FEmpire. Pour ce qui est des circonscriptions diocésaines, elles se trouvèrent tracées naturellement par celles des provinces renfermées dans les quatre grandes divisions de la Gaule : Pévêché primitif fut partout établi dans la capitale de chaque subdivision civile. Ce fut bien plus tard, et seulement vers le milieu du iv" siècle, qu'on vit paraître les chorévêques ou évêques ruraux, qui furent fixés dans les autres villes et môme dans certaines campagnes plus populeuses, pour y suppléer aux fonctions épiscopales. Cette création, que nous aurons à examiner plus tard, contribua beaucoup à multiplier les chrétiens aux dépens du paganisme.
Ainsi, la circonscription ecclésiastique dont Limonum devait être le siège embrassa tout le territoire des Poitevins, en y comprenant les petits pays beaucoup plus restreints des Ambiliates, autour de Doué en Anjou, des Anagnutes, qui peuplaient en partie le pays d'Aunis, et des Agésinates, dont Aizenay semble encore être le centre le plus acceptable, malgré les difficultés soulevées par les géographes (59). .orïtûut'upo'ifou^'^' Plusieurs petites cités, dont les titres ecclésiastiques moins anciens donnent à penser qu'elles furent de bonne heure des milieux assez considérables d'agglomérations chrétiennes, durent aussi être pourvues alors d'un ou deux prêtres, selon que les circonstances le permirent. Mauge (Maugia), Vihiers (Vierium)j, Chemillé (Camiliacum),
Celle de Limoges en paniculier,
Bressuire (Berchorium)^ et Segora, qu'on croit représenté aujourd'hui par le village de la Ségourie (60), eurent leur importance dés ce temps comme localités, qui, probablement, en avaient déjà sous la nationalité gauloise. Rom (Rauranum) et Briou ( Brigioswn) ont droit de figurer au même titre dans la partie la plus méridionale de notre ressort, et nous aurons à revenir sur chacune d'elles.
Il résulte de ces notions, auxquelles on ne pourrait Etat du christianisme
' '- •■ dans le Poitou a la fm
assigner une chronologie précise, que le christianisme dur siècle. avançait dans les âmes soumises à ses paisibles conquêtes. Et cependant notre histoire est encore à son horizon, et ces progrès mêmes, quelque certains qu'ils soient, enveloppent d'assez profondes obscurités. La tranquillité relative des Gaules, où des révoltes moins importantes que jamais étaient promptement réprimées, n'était troublée en rien dans notre haute Aquitaine, où l'esprit d'opposition ne.se manifestait plus. Le christianisme, en dépit des édits barbares de Néron, y restait le maître des consciences qu'il s'était acquises, et la cruauté des tyrans qui ensanglantaient l'Italie au profit de l'idolâtrie expirante, n'était pas arrivée sans entraves jusqu'à nos contrées : les païens eux-mêmes avaient fini par y laisser une pleine liberté à la propagation des vertus évangéliques.
La révolte de Vindex, au jugement de Suétone («), n'avait Arbitraire des pro-
'''*-' ' consuls.
pas peu contribué à ralentir par la crainte les sanguinaires caprices du monstre qui avait ouvert l'ère des persécutions. Seulement, comme les proconsuls y étaient d'autant plus puissants qu'ils étaient plus éloignés de l'autorité centrale, ils devenaient, en vertu de leurs pouvoirs, des persécuteurs plus ou moins violents, à la moindre résistance qu'ils trouvaient dans les chrétiens jaloux de respecter leur foi. Il est vrai que leurs rigueurs ne prenaient pas alors ce caractère d'individualité que leur donnèrent plus tard les édits impériaux, quand la politique, autant que la haine religieuse,
(a) în Neronem, c. xl et xlii. — Baronius, Annal, ecclés., ad ann. 67, no 47.
52 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 79)
commença à faire craindre que la foi nouvelle ne renversât la religion de TEtat (61). Mais les victimes de ces empereurs au petit pied ne succombaient pas moins sous la loi d\m despote à qui le prétexte de ses passions pouvait suffire. Les découvertes les plus récentes nous forcent d'ailleurs de constater que dans le cours du ii* siècle Poitiers dut subir une persécution sanglante et admirer la mort héroïque he champ des mar- çfm^ s;rand nombre de ses enfants. Au sortir de la ville,
tyrs à Poitiers. "-^ '
sur les hauteurs de Montbernage et au-delà de Pancienne église paroissiale de Saint-Saturnin, tout le monde connaît encore le chemin des martyrs et le champ des martyrs qui s'en dégage (62). Ce champ avait vu construire au m' siècle un vaste hypogée destiné à recevoir les victimes d'une persécution plus ou moins récente où beaucoup de chrétiens avaient reçu une mort victorieuse, et là, autour de ces corps vénérés, les populations voisines étaient venues chercher le lieu de leur repos. Des catastrophes Pavaient ruiné ; une restauration s'en était faite avec des détails d'ornementation architecturale, des peintures et des inscriptions qui rappellent la période gallo-romaine écoulée entre les m' et VI' siècles. Ces martyrs ne pouvaient être que des Poitevins de cette époque, où quelques-uns durent leur couronne, comme sainte Valérie à Limoges, aux caprices d'un amour déçu ou d'un fanatisme aveuglé. De ces glorieux athlètes, deux surtout sont restés parmi nous Pobjet d'une vénération publique : sainte Soline et saint Simplicien. Mariyre^de fainte C'cst avaut Pauuéc 79, lorsquc Vcspasieu régnait encore, et peu de temps après la mort de saint Martial, qu'il faut reporter ce qui regarde la première. Née dans le Poitou, de parents élevés par leur position et leurs richesses, elle eut, jeune encore, le bonheur de comprendre, à la parole des missionnaires chrétiens, la vanité des superstitions romaines que sa famille n'abandonnait pas, et l'on croit que ce fut de la main de saint ^lartial qu'elle reçut la grâce baptismale. Avec cette grâce Pamour des grandes vertus se développa bientôt dans ce cœur innocent, et, docile à
Soline à Chartres.
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (dE 81 à 96) 53
run des conseils que le Sauveur avait inspiré pour les âmes (Félite, elle se laissa noblement séduire à Tamour de la virginité. Après Pavoir promise à Dieu par un vœu formel, elle s'attacha aux pratiques de piété qui raffermissent. Cette vie à part n'empêcha pas que sa beauté remarquable et l'éclat de son rang la fissent désirer par de nombreux et riches partis. Ses parents entrèrent dans ses vues, mais Soline résista, et la persévérance de ses refus les irrita jusqu'à la violence et aux mauvais traitements. Cette conduite se prolongea assez pour faire craindre à la jeune chrétienne qu'ayant à lutter toujours pour sa conscience contre des antagonistes qui n'en conservaient pas moins des droits à sa tendresse et à son respect, elle ne succombât peut-être à leurs influences, et ne compromît enfin sa fidélité au saint Epoux qu'elle avait choisi. A ce danger elle résolut d'échapper par la fuite, et se confiant à l'esprit du Dieu qu'elle préférait à tout, elle partit, ignorant encore où elle s'arrêterait. En traversant la Touraine, elle songea à Chartres, où le culte de la mère de Dieu était déjà célèbre parmi des chrétiens et où quelques druides convertis, secondés par Prise us, citoyen riche et influent, s'étaient faits les gardiens de la statue si anciennement consacrée à la vierge qui devait enfanter et qui enfin était clevenue la vierge-mère (63). Ce fut donc vers la cité des Carnutes que Sohne se dirigea.
Dieu permit que ce fut en ce même temps qu'un préfet romain, nommé Quirinus, profitant de la haine qu'il savait à l'empereur Domitien (81 à 96) contre la religion nouvelle, anticipa, pour satisfaire ses propres mécontentements, sur la persécution générale qui signala plus tard les dernières années de ce prince (l'an 93). Tout tremblait dans le pays chartrain, et c'était par d'évidents miracles que saint Savinien et saint Potentien venaient d'échapper aux poursuites du tyran. Quirinus ne tarda pas à savoir qu'une étrangère professant la même foi s'en faisait l'apôtre, et engageait les jeunes filles au saint état qu'elle avait
embrassé. Mandée au tribunal de ce juge terrible, Soline y refusa avec courage toute transaction entre sa foi et les séductions des plus magnifiques promesses. Le martyre fut la récompense de son héroïsme. Ensevelie à Chartres par les pieuses mains des fidèles, dans la vallée où fut construite plus tard le monastère de Saint-Pierre, ses restes y furent vénérés jusqu'à nos jours, autorisant la confiance des peuples par d'innombrables grâces obtenues près de son tombeau, où attirèrent toujours les besoins publics et particuliers.
Son culte dans le L'Efflisc dc Poiticrs uc rcsta i3as étrangère à ces ferventes
Poitou. o 1 o
démonstrations. Un lieu de prières fut fondé en son honneur aux environs de Méfie, probablement au village où elle était née, et où Ton put placer de ses reliques (64). Un autre s'éleva aussitôt dans l'Angoumois, non loin de Darbezieux (65). Ces deux monuments, renouvelés au xf siècle, sont fort endommagés, moins par le temps que par les violences de nos guerres locales, et constituent le centre de deux paroisses. La fête de sainte Soline se célèbre à Poitiers le 16 octobre.
Saint simpiicien C'cst à quclciues aunécs dc là qu'il nous faut fixçr le
martyr à Poitiers. . . i i • i
martyre de samt Suïiplicien, dont la vie et la mort sont, quant à leurs traits principaux, d'une frappante ressemblance avec ce que nous venons de voir de sainte Soline. Il appartient certainement à la première période du gouvernement romain chez les Pictons, et nous le placerions volontiers sous le règne de Trajan, où il aurait été victime de la troisième persécution générale commencée sous ce prince, l'an 106. Le système adopté et prescrit alors de ne pas rechercher les chréfiens, mais de les punir impitoyablement s'fis étaient accusés et convaincus, laissait aux gouverneurs des provinces une latitude qui pouvait s'accommoder aisément au caractère moins cruel de quelques-uns, et l'on pourrait croire que tefies furent les dispositions de celui qui administrait alors le Poitou. Il se nommait Justin, appartenait à une famille consulaire, ou avait été consul lui-
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (aN 106) 55
même, après quoi on l'avait pourvu de ce gouvernement. Les chrétiens de Poitiers, tolérés dans leur culte, mais obligés à ne tenir leurs réunions qu'en dehors de la ville, se rassemblaient, pour entendre la parole de Dieu, offrir le saint sacrifice et chanter les louanges du Christ, au-delà du Clain, sur l'emplacement du faubourg actuel de Saint- Cyprien, et non loin du terrain où fut construite plus tard l'abbaye de ce nom (66). Parmi eux se trouvait souvent Simplicien, fils de Justin, encore jeune, mais qui, depuis plusieurs années, s'était fait instruire, à l'insu de son père, des mystères du christianisme, s'y était attaché, et ne craignait pas les conséquences de sa foi. Le père ne pouvait tarder à l'apprendre, et passant de l'étonnement à la colère, et d'inutiles sollicitations aux excès d'une cruauté impie, il ordonna la mort immédiate du saint jeune homme plus disposé à mourir qu'à apostasier. Les bourreaux le décapitèrent sur la lisière d'un pré qui bordait la route, près la rive droite du Clain. L'empreinte laissée sur le sol par la tête du martyr fut remarquée par les fidèles, qui y vinrent souvent placer la leur, pour y être guéris de douleurs aiguës. Sur la colline de la rive opposée, sa mémoire fut consacrée plus tard par une église qu'illustra le vocable du saint, dont une rue et une place portent encore le nom'. Cette église devint paroissiale à une époque soq cuite dans la
'■ ^ ^ ville même.
fort ancienne, par le fait du chapitre de la cathédrale, dont le Doyen en était collateur. La fête du saint s'y faisait le 31 mai jusqu'à la tourmente de 1791, où elle fut supprimée avec la plupart des autres paroisses de la vihe. L'éghse, vendue alors et détruite en grande partie, abrite maintenant une école de petites filles pauvres, dirigée par les sœurs de la Sagesse de. l'hospice des Incurables.
L'Eglise, dont la destinée ici-bas est de faire face à ^''^sion du pape
saint Evariste.
toutes les persécutions et de continuer, en dépit des obstacles, la marche qui la dirige à son dernier triomphe, montrait déjà quel serait ce zèle infatigable qui surmonterait celui des juges et des bourreaux. Trajan commençait à
peine ses violences contre les chrétiens, et déjà le pape saint Evariste songeait à jeter dans les Gaules, relativement plus tranquilles, mais pour qui la persécution ne tarderait pas à venir, de nouvelles semences de ce salut que le monde trouvrait dans la civilisation de TEvangile. Il fit donc, dans le cours de l'année 106, passer les Alpes à une fervente colonie de missionnaires, qui aborda la Novem- Martyre de saint poiiulanie , ct v fit bcaucoup dc fruits. Elle se composait de
Clair et de ses com- i i ' . i i
i"sno°s. gj^x prêtres, sous la conduite de Clarus, à qui le pape
Anaclet, mort en 91, avaitdonné la consécration épiscopale(67). Ce saint évêque semble avoir été d'une de ces illustres familles patricienne dont quelques membres avaient occupé la préfecture de Romec^j). Il s'établit d'abord à Alby, y demeura trois ans, pendant lesquels, après avoir recueilli de nombreuses conversions et dispersé ses collaborateurs sur divers points du pays, il remonta vers Lectoure avec Babilius qu'il s'était réservé, délivra la ville d'une peste qui y sévissait, et y gagna de nombreuses âmes à Jésus- Christ. «Mais ces succès même leur attirèrent la haine des païens, qui les entrahièrent dans un temple d'idoles et leur tranchèrent la tête, sur leur refus d'y offrir de l'encens. Ceux de leurs compagnons qui n'avaient pas encore été martyrisés chez des peuples adjacents ne tardèrent pas à l'être, et plusieurs villes de la contrée, évangélisées par leurs soins, furent aussi le théâtre de leur mort glorieuse. Nous ne voyons pas qu'aucuns de ces saints aient pénétré pendant leur vie jusque dans la haute Aquitaine, où les successeurs de saint Martial entretenaient le feu sacré. Mais ils ne tardèrent pas d'y venir après leur mort, soit par la réputation toujours entraînante de leurs triomphes, soit par Son culte dans le leurs reliciucs réclamécs par la foi des populations. Ainsi , une chapelle tut érigée très anciennement dans le Loudunais sous le vocable de saint Clair. L'église paroissiale, qui était d'abord sous le vocable de saint Augustin, prit enfin ce
(a) Hauteserre, lib. IV, c. xi.
Poitou.
nouveau nom, à une époque difficile à préciser (^) (68). Deux autres chapelles furent aussi dédiées à la mémoire du saint martyr, dont Tune prés du Puy-Notre-Dame, en Anjou. Ces lieux saints célébraient sa mémoire comme évêque et martyr le 28 août, et non le 1" juin, comme elle est inscrite au martyrologe gallican. C^est peut-être que le 28 août est le jour où ses reliques furent reçues dans notre pays (69).
Ces événements sont les seuls qui, pendant le cours du nio^mëits ^ïaS le premier siècle, nous montrent le christianisme en action dans la vaste étendue de la seconde Aquitaine. L'histoire civile elle-même y demeurerait muette, si un règne de paix, celui d'Antonin-Pie, n'avait donné à ce prince, ami des arts, d'utiliser ses heureux penchants en faveur du Poitou. C'est à lui qu'on doit les grandes voies militaires qui établirent de plus fréquents rapports entre Saintes et Tours par Poitiers, et de Poitiers à Bourges. Des bornes milliaires ne laissent aucun doute sur ce fait en établissant au-dessous de son nom, selon une habitude dont l'histoire et la géographie ont profité, les distances qui séparaient ces grands centres par des stations moins importantes, mais toutes représentées de nos jours par des locatités connues. L'une de ces bornes porte même la date certaine de l'an 140. On n'est pas aussi certain de la part prise par Antonin à ce bel amphithéâtre qui attesterait seul, avec ses immenses aqueducs et leurs merveilleux travaux d'art, quelle ville était, au milieu du ii' siècle, la capitale des Pictons. De tels ouvrages, en effet, n'avaient dû s'entreprendre et s'achever qu'avec des frais considérables, possibles seulement à des princes disposant des revenus de l'Etat, lorsque les guerres interrompues permettaient d'employer les bras des légions inoccupées : toutes choses qui supposent une époque antérieure aux irruptions des Barbares et aux compétitions de tant d'augustes qui, dans le iii« siècle,
(a) Mém. de la Soc. des Antiq. de l'Ouest, t. XIII, p. 255.
couvrirent Tltalie et la Gaule de sang, de ruines et de dévastations (70). On sent que de telles secousses durent introduire aussi de grandes difficultés dans le gouvernement des choses ecclésiastiques depuis la mort de saint Martial. Quatre siècles s"'écoulent sans qu'on ait, sur ses successeurs au siège de Limoges, autre chose que dix noms propres indiqués sans aucunes dates ni aucuns détails historiques. Nous devons donc passer rapidement sur ces ténèbres d'où nulle lumière ne peut jaillir. Heureusement que le Poitou ne restera pas privé de pasteurs pendant cette trop longue période, et que de Parbre alors inconnu surgira bientôt un rameau qui lui portera son ombre et ses fruits.
coni°reîe?hrSi'sme ^^ ^^t Certain quc daus cet intervalle les progrès du enPoiiou. christianisme avaient été notoires à Poitiers. Les cam-
pagnes n'avaient pas moins leur culte public, et des inscriptions inspirées par la pensée du ciel y furent découvertes de temps en temps, qui ne laissent aucun doute à cet égard. A Civaux(71), où un cimetière chrétien fut établi au II' ou m' siècle, on a trouvé la simple et touchante épitaphe de deux personnes, y^ternalis et Servilidj dont la belle facture atteste cette époque, et dont les noms tout latins prouvent que l'élément de la société romaine était déjà entré dans les conquêtes de la foi (a), ^ternalis et Servilia étaient-elles deux sœurs, deux martyres à qui leurs frères souhaitaient sur un même tombeau la vie en Dieu (vivatis in Deo) que leur avait méritée une mort victorieuse? Rien de plus croyable si l'on remarque le chrisme qui surmonte ces paroles, ni qui atteste mieux l'antiquité religieuse de cette bourgade ignorée.
Malgré ces manifestations non équivoques, le christianisme ne cessait pas d'avoir en tête un antagoniste redoutable et puissant. Le paganisme, aidé de l'autorité impériale, des superstitions populaires et de l'influence encore plus
(a) Bulletin des Antiq. de l'Ouest, X, m.
persuasive des passions, remportait clans le plus grand nombre sur tous les efforts de la foi. Nous avons, par des monuments déterrés à Poitieré même, la certitude que vers la dernière moitié du if siècle, les vieilles erreurs n'y avaient rie-n perdu de leurs privilèges et de leurs coutumes religieuses. Dans la ville était établi un aruspice préposé, comme on le sait, à Finspection des entrailles des victimes immolées dans les sacrifices. C'était Sabinus, originaire de Téanum, en Campanie, chevalier romain, distingué paraît-il, dans Tart de découvrir tout ce qu'il voulait à rinspection des animaux qui lui étaient livrés. Il avait Tombeau de l'arns-
pice Sabinus.
désiré qu'une sépulture somptueuse lui fût donnée lorsqu'il allait mourir, à cinquante-cinq ans. Son fils Sabinianus accomplit ce devoir et grava sur la pierre tumulaire un assez bel éloge de son talent, sans y oublier sa propre tendresse et ses filiales lamentations {a). Le cippe qui reçoit cette inscription est précieux, puisqu'il atteste chez nous l'existence de l'idolâtrie parallèlement au christianisme. Quant au personnage qu'il indique, on reconnaît en lui l'exercice vivant et officiel du sacerdoce païen, et l'on en conclut que le christianisme ne devait pas s'en trouver mieux, exposé à se voir créer des persécutions locales comme celles qui valurent une mort cruelle à saint Simplicien et à saint Clair.
Mais ces tvrannies partieUes devaient tôt ou tard en La cauie chrétienne
éprouvée par des per-
susciter de plus énergiques. Ainsi, quand les grandes secutions générales. persécutions des empereurs eurent pris l'essor sanguinaire qui devait donner à l'Eglise des millions de martyrs, la proscription, devenue générale, s'étendit jusque dans les plus lointaines contrées de l'Empire, et la Gaule eut de toutes parts ses combats religieux à soutenir. Elle éprouva de violentes secousses, et ses diverses Eghses, dont l'efflorescence était si merveilleusement développée, se virent plus
(a) V. un Mémoire sur la découverte de ce monument parmi ceux des Antiquaires de l'Ouest, c. viii, p. 122.
crunc fois dispersées dans leurs pasteurs et leurs brebis. Nous avons vu comment Néron, en G4, Domitien, en 93, et Trajan, en 106, commencèrent avec plus ou moins d^emportement cette longue période d''atrocités, de tortures et de meurtres. La foi chrétienne n'a respiré un peu et à quelques rares intervalles sous Adrien et Antonin-Pie, de Fan 109 à 160, que pour retomber, plus éprouvée, sous Tépée de Marc-Auréle ; et après lui, qui, par son édit de Pan 162, ouvre la quatrième persécution, et la reprend plus cruelle encore en 177, il faudra subir, à travers six autres encore, une suite fatale des quarante années pour arriver au repos de TEglise ; et encore verra-t-on les Germains, en 259, inonder la Gaule et la dévaster en haine de TEmpire. Naissance et ravages \ ^çg troublcs , d'autrcs sc mêlaient encore dont les
des hérésies. '
conséquences n'étaient pas moins nuisibles à la société naissante. Les hérésies venaient déjà, non plus attaquer des cerveaux étroits et jeter le doute dans quelques esprits de valeur médiocre ; elles s'agitaient dans les masses toujours faciles à séduire par le prestige d'une fausse science et d'hypocrites vertus. Ainsi, en 140, Marcion, qui s'était fait chasser pour ses impuretés de Synope, en Asie (72), infecta la Gaule narbonnaise de ses impiétés obscènes, auxquelles il joignait les séductions de la magie. Nous ne voyons pas que ces détestables erreurs soient venues jusque dans le Poitou. On ne paraît pas non plus y avoir souffert de la persécution qui, en 169, fit tant d'illustres martyrs dans la Lyonnaise, qui changèrent le Rhône et la Saône en des flots de sang (a).
Les monuments de . . . , . ,
l'histoire écrite dé- ]\Iais cc qui était épargné dans une contrée, au milieu de
traits, perdus ou in- i o
«ndiés. ces agitations malheureuses qui renversaient tout dans les
provinces voisines, n'empêchait pas que celles-là dussent soufi'rir un peu i)lus tard de cette lave brûlante dont l'irruption menaçait de s'étendre. Un autre malheur suivait d'ailleurs toujours ces épreuves sanglantes. Ces déchire-
(a) Greg. Turon., De glor. martyr. , c. xlix.
ments, ces incessantes alarmes dues aux édits de proscription et aux rigueurs qui s"'ensuivaient, jetaient le désordre dans les archives des églises et des cités, bouleversaient leurs traditions et réduisaient à néant tous les monuments écrits où riiistoire eût trouvé plus tard ses documents et ses preuves. Cest donc à ces grandes catastrophes que nous devons attribuer la nuit condensée pour nous autour de ces siècles dont la gloire chrétienne n'est égale quVï leurs malheurs. De telles causes ont tellement effacé les titres De là les vides de
nos archives
ecclésiastiques, quVi peine pourra-t-on plus tard retenir, pendant une période de cinquante ans, les noms de nos premiers évêques, isolés de la plupart des faits qui signalèrent leur vie. Ainsi TEghse de Limoges, qui a pu retrouver une exacte et complète série de ses premiers pasteurs, n'a pu ajouter à dix de ces noms si précieux pour ses souvenirs un seul fait connu, et ne joint qu'à peine à quelques-uns une date approximative. Nous verrons bientôt, quant à nous-mêmes, pourquoi commença si tard le catalogue de notre épiscopat, qui n'apparut que vers la fin du m" siècle. Les lueurs qui nous sont parvenues dans cet intervalle, toutes faibles et rapides quelles soient, n'attireront pas moins notre attention sur quelques points dignes de l'occuper. Quel historien n'est pas obligé de compter avec de telles déceptions ? Longtemps encore, et souvent au milieu des faits et des preuves, le jour disparaîtra, et il faudra se souvenir, pour expliquer le mutisme absolu de l'histoire, que d'innombrables trésors de science et de critique se sont perdus sous les décombres de nos cités, incendiées avec eux par des Barbares de tous les temps, aux invasions subites et inexorables.
Ne soyons pas surpris que cette même pénurie se <^e 1"'°"' p^^du
'J I- '■ ^ A ainsi les Eglises de
remarque pour toutes cehes des Eglises de France, dont Limogesetdepoitiers; l'origine remonte certainement au i" siècle de l'époque chrétienne. Presque partout les mêmes infortunes ont amené les mêmes résultats. Ici, avec cette mâme certitude d'origine primoséculaire, avec une nomenclature d'évêques
remplissant tout l'espace jusqu'à la fin des persécutions, comme à Limoges; là, un vicie absolu, comme à Poitiers, où nos méditations, moins vagues aujourd'hui, ne nous fournirent trop longtemps que des conjectures dont certains savants avaient encore à se délecter. Ainsi d'abord, pour tous les diocèses enfin reconnus de fondation primoséculairc, et dont on avait cru depuis deux cents ans pouvoir ne rattacher le berceau qu'à la prétendue mission romaine du 111° siècle, mais dont la chaîne remonte et se continue réellement jusqu'aux premiers temps de l'apostolat. Qui ne voit, en effet, que puisque le christianisme était là, plein de vigueur et de sève, il lui fallait bien un guide et un chef? Cette liste complète, que telle Eglise a conservée de ses chefs laborieux et intrépides, témoigne qu'ailleurs on devait aussi avoir une science incontestable de sa propre origine, puisque la foi y avait les mômes conditions d'existence. Mais quelque difficile que soit à tenir la route qui s'ouvre alors à traverser les profondeurs de cet inconnu, il faut y ramasser au moins les débris du hasard, et se faire, de ces rares et précieuses dépouilles, autant de pièces à convictions, utiles, quand elles sont authentiques, à corroborer notre témoignage au tribunal de l'histoire.
Et les administra- H y a d'aillcurs ccci à remarquer que pour le plus grand
lions civiles. "^ j- x ± ± •-'
nombre des provinces une cause toute semblable nous a soustrait les documents historiques de l'administration civile. Devrait-on en conclure que Rome délaissa, deux ou trois siècles durant, sans direction, les gouvernements de la Gaule? Les noms de ses proconsuls, presque tous oubliés, doivent-ils constater autant d'interrègnes qu'on trouve d'intervalles muets entre eux et ceux dont l'existence, quoique mal connue, est demeurée incontestable? La différence à observer entre ces deux genres de certitudes, c'est que l'une est fondée sur des pièces écrites par des historiens autorisés, et Tautre, dépourvue de ce secours quant aux faits, est restée cependant en maintes traditions des peuples, traditions qui ont aussi leur espèce d'authenticité. Car les
traditions ne s"'inventent pas; elles se maintiennent, quant à leur fond essentiel, dans Tesprit et la mémoire des populations, et si, à la longue, Fimagination finit par y adjoindre certains détails apocryphes, c''est Taffaire de la critique d''en peser la juste valeur. Mais cette critique n'est jamais fondée à tout nier, sous prétexte que Ton ne doit pas tout croire.
C'est à quoi nous devrons recourir maintes fois dans le cours de cette histoire, comme déjà nous avons dû le faire. De même que beaucoup d'éléments nous manqueront encore, ainsi de nombreuses incertitudes obscurciront certaines époques de ces annales, refaites souvent à.grand'peine avec des conjectures que les recherches sérieuses n'éclairent pas toujours. En pareil cas, le sage n'est pas celui qui invente ou qui s'efforce d'enchevêtrer son travail d'interminables peutêtre , non moins systématiques qu'ennuyeux ; c'est bien plus celui qui doute, se résigne, sait attendre, au lieu de tisser son style d'embarrassantes probabilités.
Mais avec le iii^ siècle nous arrivons à des événements à la fois plus importants et plus positifs. Poitiers va devenir le chef-Heu d'un diocèse, et il est temps d'assister à cette transformation qui apportera de si profondes modifications à la vie civile et morale de la contrée.
Note 1
M. l'abbé Chaix (De l'origine des ArverneSj dans les Mém. de l'Aead. de Clermont-Ferrand^ 1865, p. 469). Cette opinion est aussi celle de plusieurs Pères de l'Eglise et de l'historien Josephe [Hist. des Juifs, liv. PO- <^ Combien d'auteurs — dit très judicieusement l'abbé Sabbatier (Diction, des Auteurs classiques^ xviii, 309), ont attesté des faits qui avaient des preuves non parvenues jusqu'à nous! » Aussi, quoi qu'en dise Dufour (Ancien Poitou, p. 16) on n'est pas autorisé à contester ce que Besly et La Rocheposay nous ont transmis d'après les traditions connues par eux, sous prétexte qu'on ignore de quels manuscrits ils s'étaient servis. Les titres de noblesse incendiés prouvent - ils qu'une grande famille n'a jamais su la véritable grandeur de ses origines ?
Du reste, les Arvernes étaient les Auvergnats d'aujourd'hui, dans la première Aquitaine. Leur ville principale était Augustonemetum, Clermont, chef-lieu du Puy-de-Dôme, qui a 35,000 habitants. Subjugués par César, ils perdirent, avec leur liberté, le plus célèbre général de la Gaule, Vercingétorix , dont nous aurons occasion de parler ci-après, note 8.
Note 2
Les Saintongeois, Santones , avoisinaient l'embouchure de la Garonne. Saintes, Mediolanunij était leur capitale, et de son territoire se sont formés la Saintonge, l'Aunis et l'Angoumois. Saintes n'a plus que 10 à 12,000 habitants; elle eut un évêché dès le III® siècle, lequel disparut en 1791. Située sur la rive gauche de la C^iarente, elle n'est plus qu'une sous-préfecture de la Charente- Inférieure, et conserve, par les belles ruines de ses monuments romains une preuve de sa splendeur sous le règne des maîtres du monde.
Note 3
Les Armoricains, dont le nom celtique indiquait le voisinage de la mer, occupaient la partie occidentale de la troisième Lyonnaise, c'est-à-dire la Bretagne. Ils formaient entre eux une sorte de confédération, et résistèrent d'abord très énergiquement aux envahisseurs.
>■ Note 4
Vannes, ville capitale des Veneti, dans l'Armorique, voisine de la mer qui lui procurait un commerce florissant; devenue chef-lieu da Morbihan, elle a une population de 10,000 âmes.
Germaniaj partie de l'Allemagne comprise entre le Rhin, le Danube et la mer Baltique: on l'appelle aujourd'hui Allemagne, du nom des Alleinani, peuplade fixée dans la contrée des anciens Souèves, dont on a fait la Souabe chez les modernes.
Note 6
La Belgique, Belgieaj est cette contrée comprise au nord de la Seine et de la Marne, qui forma une des grandes divisions de la Gaule Trêves j Augusta Trevirorum, en était la capitale. L'Helvétie était la Suisse actuelle, dont le voisinage avec les Belges avait motivé entre les deux peuples une alliance qui ne les avait pas toujours défendus contre les entreprises des chefs allemands.
Note 7
Reims, huroGortorum, capitale des Rerrd, dans la partie de la Gaule-Belgique qui composa plus tard la Champagne, c'est-à-dire le diocèse de Reims et une partie de celui de Laon. Cette ville de 35,000 âmes, qui fut illustre dès les premiers siècles par son évêché et son rôle dans les affaires de la France, n'est plus qu'une souspréfecture de la Marne.
Note 8
Le plus fameux des chefs de la Gaule, regardé comme le premier d'entre eux, ce qui lui avait fait donner le nom sous lequel il est devenu célèbre, VER-KEN-KÉ-DO-RIGH, le roi des cent rois. Roi des Arvernes ou Auvergnats, il fut proclamé chef de tous les peuples qui voulaient résister à César. Cette opposition magnanime par son but et par ses efforts, ne fut pas heureuse. Le siège d'Alesia., où le noble défenseur de la Gaule s'était renfermé avec 80,000 hommes, finit, après des prodiges de valeur de part et d'autre, par un assaut qui rendit César maître de son rival. Il n'eut pas honte de le faire tuer après l'avoir fait servir à son triomphe, l'an -14 avant notre ère.
Note 9
Alesia, cette ville était chez les Maudubii , dans la première Lyonnaise, qui depuis forma la Bourgogne. Posée sur une montagne
(le mont Auxois) elle était une des plus fortes places des Gaules. Défendue par 80,000 hommes , elle lutta longtemps contre la valeur romaine. Elle fut entièrement détruite par César, rebâtie ensuite, et redescendit avec le temps jusqu'à n'être plus qu'une modeste bourgade du canton de Flavigny (Côte-d'Or). Elle est connue sous le nom d'Alise-Sainte-Reine depuis que sous le patronage de cette jeune martyre, on y a établi un célèbre pèlerinage, fondé en 864, lors du transport des reliques de sainte Reine à Flavigny. Ce qui a fait donner à l'endroit le nom qu'il conserve encore.
« Mais la question d'Alesia, il faut bien le dire, n'est pas du tout vidée. Les partisans à' Alise- Sainte-Reine ont pour antagonistes ceux de V Alaise-du-Jara (Doubs) qui leur semble satisfaire mieux au texte de César. V. Bulletin monumentalj xxix, 429. »
Note 10
Habitants du Berry, commandaient à toute la Gaule celtique dont Bourges, Avaricum, était la capitale.
Note 11
Habitants du pays chartrain, dont le territoire s'étendait de la Loire à la Seine. Ils s'étaient des premiers soulevés contre César.
Note 12
Ambiorix était roi des Eburons et des Nerviens, vers le pays de Liège et de Cambrai. Après divers efforts renouvelés contre les Romains, vaincu enfin avec 60,000 Gaulois, il se réfugia dans les Ardennes, et s'y perdit, sans qu'on ait pu savoir ce qu'il était devenu: ce qui a fait croire avec raison qu'il avait été tué, et son armée dispersée chez les peuplades voisines. (V. César, Comment., lib. VI,