‹ Histoire générale, civile, religieuse et littéraire du PoitouChapitre 8 sur 37 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Depuis la fondation du diocèse de Poitiers

jusqu'à l'épiscopat de saint Hilaire

ET AU développement DE LA CITÉ GALLO-ROMAINE (De 27-2 à 353)

|ous avons vu que le territoire des Lemovices union pendant les

,,^. . f, 11111 1 ^^^^ premiers siècles

et des Piétons n en lorma d abord quun seul de lEgiisede Limoges

. . . et de Poitiers.

pour les attributions religieuses, soit que saint Martial, après avoir établi son siège à 1 Limoges et fondé un autre foyer de christianisme â Poitiers, n'eût d'abord aucune raison d'instituer ici un évéché, soit que la chrétienté nouvelle n'y fût pas assez considérable, malgré son importance relative. Les deux peuples, pendant plus d'un siècle et demi, furent donc du même diocèse. On se rappelle ce que nous avons dit de rétendue et de la population relativement restreinte alors de notre pays, deux motifs qui pouvaient suffire, outre la communauté d'origine, à ne pas distinguer deux peuples qui semblèrent n'en avoir jamais fait qu'un. Mais la persistance dans ce système de gouvernement spirituel peut bien venir aussi, comme l'a dit Belleforest (mieux inspiré en cela qu'il ne Test maintes fois), de l'opposition souvent énergique faite par l'autorité romaine aux rapides

progrés du christianisme chez les Poitevins (1). Le principal prétexte de sa haine était surtout dans le développement de la famille chrétienne et dans l'organisation qu'elle se donnait peu à peu en dépit des persécutions. Leurs courts intervalles étaient toujours employés à relever des ruines. Cette espèce de vie sociale, qui faisait irruption sur le terrain de la religion nationale, portait ombrage aux dominateurs. Une telle jalousie, qui s'était fortifiée toujours plus depuis saint Martial, avait pu dissuader de multiplier les centres ecclésiastiques. Les successeurs du saint à Limoges durent y renoncer comme lui et garder la direction des deux Provinces. Ainsi s'expliquent nettement comment les dyptiques limousins indiquent une série exacte et continue de neuf prélats sur lesquels, comme nous l'avons dit, manquent des renseignements de toute nature, mais dont la succession ne peut être contestée. C'est aussi pourquoi, de notre côté, nous n'en trouvons pas un qui précède notre saint Nectaire, martyrisé en 304. Les deux peuples limitrophes, très distincts par le sol, le caractère et les habitudes locales, mais très unis par la même foi, restent sous la même houlette pastorale, et les évêques à^ Augustoritum sont les mêmes que ceux de Limonum. Ces évêques, peu connus autrement que par la nomenclature qui a résisté aux naufrages, portent dans leurs noms même, il est vrai, un incontestable caractère d'existence réelle. Quand tout ce qui les touche dans la vie privée ou publique est enseveli dans cette grande confusion de toutes choses qui attriste le berceau de toutes les nations, leurs noms sont restés pour protester en faveur d'inaltérables certitudes. Ce sont, comme partout ailleurs, des noms helléniques, latins, gaulois, germaniques confondus en une même nationalité chrétienne, sans égard, comme l'avait dit saint Paul aux Juifs, aux Grecs ou aux Barbares («). Ce mélange constitue à

(a) Non enirn est distinctio Jud-ei et Gi-cTci... Vos unum estis in Christo (Rom, X, 10. — Galat., m, 28).

lui seul la véridique simplicité de ces dépositaires inconnus

mais fidèles qui, au lieu d'ajouter à ces noms privés du

moindre prestige, des légendes d'imagination si souvent

prétextées par les rationalistes (2), nous les transmettent

sans prétention, aussi pauvres qu'ils les ont reçus, et ne

se doutent même pas peut-être que ces noms portent avec

eux le cachet d'une origine certaine, et l'admirable preuve

de la mission universelle de l'Eglise.

On attribue avec raison à Dioclétien cette nouvelle création des Métropoles et Diocèses ecclé-

division de la Gaule qui consista, non plus à y tracer de élastiques de la Gauie. nouvelles provinces, mais à décider, pour les Métropoles et les Diocèses, les limites de leur territoire respectif. Il faut reporter cette opération à l'an 297, époque où ce prince n'ayant que dix-neuf ans, n'avait pas commencé à persécuter les chrétiens, comme il fit en 303, sur les instances de Galérius et quoiqu'il opposât pour l'en défendre. Les délimitations diocésaines furent donc calquées sur celles des anciennes cités. Les métropoles devinrent les archevêchés, et les capitales des petits peuples formèrent les sièges suffragants. Puis les pays ou étendues de territoire moins vastes, ayant des villes de second ordre, furent appelés pagi. Ces divisions se conservèrent jusqu'à la seconde race de nos rois. Elles se subdivisèrent encore plus tard en archiprêtrés, archidiaconés et décanats. Mais ce ne furent là que des répartitions du gouvernement ecclésiastique que les cartes feront mieux connaître et que nous présentons ici pour que le lecteur en soit prévenu à l'occasion.

Ces préliminaires établis, nous allons comprendre quelles circonscriptions des

^ ^ diocèses et des pa-

causes de haute gravité détermineront enfin , vers la fin du ''O'^^*^iii^ siècle, la division de ce trop vaste diocèse de Limoges en deux églises plus ou moins indépendantes l'une de l'autre (3). Déjà cette délimitation avait été prescrite en beaucoup d'autres heux, soit par les papes, soit par des conciles provinciaux. Le pape saint Denis, entre autres, avait renouvelé vers 264 un décret antérieur réglant la juridiction des évêques et des curés, et prescrivit à chacun

de garder les limites désormais invariables de leurs diocèses ou de leurs paroisses (a).

Premières luttes du Nous arrivous douc aiusi vers la fin du iii^ siècle. Il s^en

christianisme dans les

^^^^^- fallait, nous Pavons vu, que la Gaule eût gardé constam-

ment la paix religieuse que les empereurs lui avaient laissée tout d'abord. Le nombre des chrétiens s'était considérablement accru ; le triomphe de la foi sur la philosophie païenne, dont les sectes si variées étaient autant d'ennemis pour elle, aussi bien que l'antagonisme intéressé des prêtres idolâtres, avait suscité des haines violentes; et les empereurs, qui trouvaient dans, leurs hideuses passions autant de prétextes pour combattre une doctrine si gênante, s'étaient presque tous évertués à l'abolir. Les sanglantes contestations des trente Tyrans, l'anarchie qui précéda de peu la défaite et la chute do Valérien, n'avaient pas empêché celui-ci d'ordonner une persécution qui fut la huitième et s'étendit enfin sur toute la surface des Gaules. Comme l'Italie, elles eurent leurs sacrifices sanglants jusqu'en 260, quand Gallien, plus lettré et plus accessible aux sentiments humains, les fit cesser en devenant maître de l'Empire.

Gallien n'est jamais Cc prinCC viut-il jamais en l'Aquitaine, comme l'ont pré-

venu en Aquilalne, ni '• • T /-^1 1 1 • I'1

en Poitou. tcudu quclqucs écrivams? C est plus que douteux, puisqu il

ne resterait aucune trace de ce voyage. Sa présence dans les Gaules s'était bornée à ce qu'exigeait dans leur partie septentrionale l'apparition des Germains ou des Francs qui s'efforçaient de s'y établir. C'est donc mal à propos qu'on lui suppose d'être venu à Poitiers (4) et même à Bordeaux ; on ne lui devait donc aucun de nos monuments. Ceux qu'on lui attribue furent antérieurs. Il n'a pas construit non plus dans la métropole de la seconde Aquitaine le palais qui y porte son nom ; on sait d'ailleurs que ce dernier édifice n'apparaît }»lus qu'à travers des

(a) V. Mopseii, Carte particulière du monde romain, Berlin, I8li8. — De Cauniont, Statistique du Calvados, t. III, suh. init., et Bulletin monumental, XIV, 373 et suiv.

traditions fabuleuses, et des légendes populaires du temps de Charlemagne en avaient gratifié une certaine Gallienne, princesse espagnole, qu'il fut aisé ensuite de confondre avec le César du iii° siècle. Les nombreuses médailles trouvées dans le sol de Poitiers ne démontrent pas autant qu'on pourrait le croire que celui-ci honora cette ville de sa présence. Ces médailles n'étaient-elles pas comme tant d'autres répandues dans tout l'Empire? On en peut dire autant d'un cippe de marbre où son nom est écrit. Ainsi huit ans de régne ont dû répandre beaucoup et partout les monnaies à cette "effîgie ; et l'on sait que les monuments épigraphiques portaient presque toujours le nom de l'empereur régnant, où qu'il fût au moment de leur érection.

Au reste, ^un de ces monuments que la beauté de ses varenus et censo-

' '■ rinus gouverneurs de

caractères gravés sur marbre doit faire attribuer à cette ^"uias. époque, nous reste encore et nous donne une idée exacte de ce que pouvait être alors l'importance municipale de notre cité. Nous voulons parler de cette belle inscription latine incisée sur la tombe d'une dame romaine et que le musée de Poitiers conserve avec un soin tout patriotique. C'est une page de notre vieille histoire qui mérite ainsi d'être recommandée à l'avenir. Disons-en d'abord le texte fidèlement recueilli :

« A Claudia Varenilla, fille du proconsul Varenus, .Tombeau de vare-

' " mlla.

» la cité des pictons a voté des funérailles, une » statue, un monument public et son emplacement. » Marcus Censor Favius, Époux de Varenilla, lieute- » nant de l'empereur, propréteur de la province » aquitanique, consul désigné, se contentant de cet » honneur, a voulu que ce monument fut érigé par » ses soins et a ses frais. »

Si courte qu'elle soit, cette épitaphe abonde en renseignements aussi précieux qu'authentiques, et nous montre qu'alors le Poitou était complètement absorbé dans l'Empire. La jeune femme dont elle devait immortaliser le souvenir

était Claudia Varenilla, fille de Claudius Varenus, personnage désigné peut-être pour le consulat sans y être parvenu, car son nom manque absolument dans les fastes de ces dignitaires. Mabillon pense que cette dame ainsi honorée était Gauloise, nous pourrions dire aussi Poitevine, et tout favorise ce sentiment dans cet empressement que semblent avoir mis les habitants de la cité à illustrer sa sépulture. Il y a plus : son père, mentionné ici comme lui étant un titre de gloire, devait toucher par le sang à ce centurion Lœlius Varenus qui, dans la guerre contre les Nerviens (5) (43 avant J.-C), s'était conduit avec une bravoure et une loyauté qui méritèrent les éloges -de César. Quoi qu'il en soit, Claudius Varenus, qui avait sans doute occupé aussi à Poitiers même une charge des plus hautes dans la magistrature, y avait été remplacé par son gendre, Marcus Censorinus, lieutenant d'Auguste, propréteur d'Aquitaine, et consul désigné pour l'année suivante. On lit de plus sur ce marbre que la cité des Pictons avait voté à l'épouse de ce dignitaire de la province des funérailles publiques, une statue, et un terrain où s'éleva ce monument de sa reconnaissance et de ses regrets. De son côté, l'époux lutte de générosité avec cette ville où son prétorat allait expirer. Content des honneurs accordés à celle qu'il pleure, il se charge de toutes les dépenses funéraires, et c'est à ses frais, comme l'inscription le constate encore, qu'est élevé le monument voté par ses concitoyens (6).

Epoque de l'avéne- C'cst à la l'igucur dcs pcrsécutions et au besoin d'autant

méat à Puitiers de son .

premier évùque. plus grand d'cxcrccr une plus active surveillance et une impulsion plus générale sur le clergé et les fidèles, qu'il faut attribuer la fondation du diocèse de Poitiers. En ces circonstances terribles, l'unité devenait plus nécessaire dans le troupeau ; elle ne pouvait se maintenir que sous un pasteur. C'est alors que nous fut donné saint Nectaire, qui ouvrit la série de nos évoques et inifia ce long gouvernement de la province qu'un système préconçu et mal établi voulut faire, depuis deux ou trois siècles, commencer

à saint Hilaire, sans égard aux huit autres prélats qui Font réellement précédé (7).

Une apparente contradiction existe dans les historiens sur deux dates assignées à Tavénement de saint Nectaire au siège de Poitiers. Les uns veulent qu'il y soit venu en 279, les autres en 290 seulement {a). Mais il est facile de concilier ces deux époques, car elles se retrouvent réellement et à la fois dans Pépiscopat du saint martyr. En effet, il y Ere des martyrs. eut en 273, dans les Gaules, une persécution d'autant plus cruelle qu'Auréhen y résidait. Plus les chrétiens souffraient, plus ils avaient besoin d'être soutenus : de là nécessité de leur donner dans notre pays, où leur nombre augmentait toujours, un chef qui les maintient dans leur foi, y multiphât les prêtres, et laissât à Tévêque de Limoges, non moins éprouvé par les mêmes tempêtes, le loisir de se consacrer plus exclusivement aux siens. En abordant le Poitou en 279, Nectaire profita d'un moment de calme laissé à l'Eglise. Aurélien était mort ; ses successeurs disparaissaient rapidement après s'être disputé l'Empire chacun pendant quelques mois. L'apparition du manicl>éisme en 277, prouve ^ Aitemaiives^depa^x que s'il y avait des persécutions partielles, en général &''secependant les maîtres du monde s'occupaient plus de politique que de religion : ils se tuaient entre eux, et l'Eglise profitait de leurs préoccupations sanglantes. Mais en 286 arrivèrent au pouvoir Dioclétien et Maximien. Celui-ci fît un voyage dans la Gaule qui fut le signal de massacres nombreux. Le prétexte de la persécution dans ce pays fut la révolte des Bagaudes, mélange barbare de laboureurs et de pâtres qui s'étaient révoltés devant les exactions devenues intolérables du lise romain, dont ils étaient accablés de plus en plus. Comme on disait que parmi eux se trouvaient un certain nombre de chrétiens, ils semblaient autoriser leurs plus cruels ennemis à se venger à la fois de leur religion et de

(a) C'est Rivinus qui tient pour le premier chiffre et de Moucliy (autrement dit Dcmacharès) pour le second.

leur révolter. La méchanceté de celui-ci se montra extrême.

Par ses ordres on vit succomber les plus illustres martyrs,

et brûler beaucoup d'églises. Celles de Poitiers ne furent

Première ruine de la pas épargnées i la Cathédrale, entre autres, qu'un très petit

cathédrale de Poitiers, i i «-^ ' . ,

nombre de lieux saints devaient alors entourer, semble avoir péri dans ces tristes circonstances, puisque quelques années après, quand la paix fat rendue aux Eglises des Gaules, on s'empressa d'élever à Poitiers un nouveau sanctuaire sous le même vocable de saint Pierre, ce qu'on n'eût pas fait si l'Eglise-mère eût encore existé sous ce nom. Ce dernier fait prouve bien qu'on avait profité, pour élever quelques églises, des intervalles de paix, et que les assemblées chrétiennes n'avaient pas été toujours interdites. Des donations pieuses avaient été faites à ces édifices, sous les apparences de ventes imaginaires. (^), et le gouverneur d'Aquitaine, Léocade, qui résidait à Bourges, y avait donné son propre palais pour une église qui y fut dédiée sous le vocable du premier martyr saint Etienne, qui est encore celui de la métropole (8). C'est sans doute vers ce temps, et peut-être même en 290, que Tévêque de Poitiers, forcé jusque-là de se soustraire aux persdcuteurs en agissant dans Tombre, se révéla au troupeau et aux loups par la publications de son Commentaire sur l'Apocalypse, dont nous parlerons, et qui, en plusieurs endroits, atteste le soin que se donnait le pasteur de prévenir les brebis contre le découragement et Tapostasie. C'était en même temps qu'Arnobe écrivait ses livres contre les Gentils (294). Saint Nectaire le Nectaire était d'origine grecque, comme saint Jérôme le

même que Victorin. "-^ 01/

remarque, et tout en paraissant se tromper sur le siège qu'il lui attribue, s'il en fait réellement un évêque de Pétaw, en Styrie, l'illustre docteur n'en établit pas moins l'identité de ce nom avec celui de Victoria^ qui n'est autre chose que la traduction latine du mot grec Nictarios ou Nectarios (9),

(o) Hauteserre, lib. IV, c. xxiii.

{h) V. Crévicr, Hist. des Empereurs, vi, 13, 14G, 149.

et par conséquent ne convient qu^î un seul et même personnage (10). C'est donc une faute historique d'avoir fait cette distinction, et les historiens s'en sont bien gardé quand ils ont écrit après une étude sérieuse de leur matière.

Nous vovons par les agitations sanglantes que traversa A-i-n écrit tous les

' tj i ouvrages qu'où lui at-

l'Eglise pendant les vingt-quatre ans donnés à l'épiscopat '"^ue? de Nectaire, que le saint homme dut mener au milieu de son troupeau une vie assez obscure, souvent cachée, pour se soustraire aux persécutions, et peut-être aussi aux fréquentes suites qui devaient l'éloigner des périls que courait sa vie. C'est la raison qui nous a persuadé d'abandonner la pensée que nous avons eue quelques temps de voir en lui l'auteur de plusieurs ouvrages sur l'Ecriture sainte et des poèmes estimés que Rivinus a publiés sous son nom. Le docte allemand 'n'avait pas assez songé à la nationalité de son auteur favori, ni à ce qu'avait écrit saint Jérôme, que ses ouvrages valaient mieux pour le fond que pour le style, et ne traduisaient sa pensée qu'à travers certaines difficultés d'expression qu'il faudrait attribuer, toujours d'après le même Père, à l'oubli qu'il lui aurait fallu faire de sa langue originelle pour la langue latine, dont il usait assez maladroitement. Si cette observation prouve que Nectaire a pu se livrer à certaines compositions littéraires dans l'intérêt et à l'usage de ses diocésains, on n'en peut pas conclure à son honneur qu'il ait pu faire ces élégantes poésies qu'a publiées Rivinus, que nous avons lues et louées avec plaisir, mais que nous lui devons contester en conscience, non pas seulement d'après le jugement de saint Jérôme, mais parce qu'en réalité elles ne peuvent être ni d'un tel auteur, ni du temps où il écrivait. Ces vers, en effet, tous virgiliens par le sentiment poétique, par l'harmonie de la période, par le beau coloris des images, sont d'un latiniste pur et exercé. Ils ne peuvent être d'un homme médiocrement expérimenté dans les travaux littéraires, tel que Victorin le paraît au Solitaire de Bethléem.

écrits

Nous pencherions à croire, devant ces caractères si remarquables des poésies en question, qu'il y aurait ici une erreur, ou de saint Jérôme, qui aurait connu les écrits de saint Victorin plutôt par des rapports de quelqu'un de ses disciples que par ses propres lectures, ou d'un éditeur quelconque dont l'érudition, insuflfîsamment éclairée, aura publié, sous le nom de saint Victorin de Poitiers, un recueil de vers qui pourrait bien être d'un autre A^ictorin qui a sa réputation dans la littérature chrétienne, et ne serait autre que Marins Victorinus, ami de saint Augustin, professeur de rhétorique à Rome vers l'an 350, et dont la belle latinité, si nous la retrouvons dans la poésie attribuée à son homonyme de Poitiers, aurait pu faire à celui-ci une réputation qui l'emporterait certainement sur celle de Prudence et de Sédulius. Cette idée nous met ici, nous l'avouons, en contradiction avec nous-même qui, en l'876, avons chaudement loué saint Victorin d'avoir fait de si beaux vers (a). Mais la vérité historique nous semble avoir ici des caractères si évidents que nous n'hésitons pas à nous y rendre et à la professer.

Caractère de ses Cctto différence eutro ces deux Victorin ressortira d'autant mieux si nous lisons la prose de l'évoque de Poitiers. Elle se produit eil commentaires sur la Genèse,, sur les prophéties d'Jsate, diE::échiel et à''Habacuc. UEccIésiaste, le Cantique; VApocalypse, sont aussi l'objet de commentaires où la philosophie chrétienne est exposée au milieu de développements dont l'éloquence, en effet, est assez froide et manque de cette netteté d'expression qui en développerait mieux les effets si elle avait plus d'étendue et de précision. On découvre pourtant certains caractères d'authenticité qui rassortent du choix du sujet et de l'application que le. saint prélat y fait à son peuple des principes des livres sacrés qu'il commentait pour lui (11). Cette vie tout apostolique, illuminée de la double auréole

(fl) Voir Revue d'Aquitaine, l. 11, p. 289, 337 et 419.

du zèle pastoral et du sacrifice de soi-même, a cependant souffert un instant des sévères atteintes de TEglise.

Serait-il vrai, comme on a voulu le prétendre au concile De leur orthodoxie. tenu à Rome en 495, que les écrits de Nectaire (ou Victorin) sur r Apocalypse y eussent paru favoriser les erreurs des Millanaires ? (12) Ce n'eût pas été autant une hérésie qu'une simple croyance que plusieurs pères ont rejetée, mais que saint Jérôme n'osa pas condamner, et qui n'avait plus de partisans comme au temps où il écrivait(^). Ce qu'il y aurait de plus grave, ce serait que le pape saint Gélase eût regardé ses ouvrages comme lui étant faussement attribués à ce titre, et en eût interdit la lecture (13). Mais il ne s'agissait ici que d'une précaution à inspirer aux fidèles, comme à l'égard du Pasteur d'Hermas, — du Phisiologue attribué à saint Ambroise, et des écrits de Cassien que plus tard saint Benoît recommandait tant à ses moines. Beaucoup de ces écrivains, mieux connus depuis, sont rangés parmi les meilleurs de la littérature ecclésiastique, et quelques-unes de leurs pensées, controversées d'abord, n'impriment aucune tache à leur mémoire. On voit même par l'histoire que certains d'entre eux sont devenus des saints qu'invoque l'Eglise, comme saint Papias et saint Victorin lui-môme. N'oublions pas surtout que saint Augustin, bon juge en ces matières, loue beaucoup son ami Victorin d'avoir su s'attribuer par l'érudition de ses écrits ce qu'il appelle les dépouilles de l'Egypte en profitant des beautés de la philosophie et de la littérature païennes. En cela il ne craint pas de le mettre sur la môme ligne que Lactancé , saint Optât de Milève, et saint Hilaire de Poitiers (è).

Notre saint évoque ne donna pas seulement des témoignages son martyre et sa

sépulture à Poitiers.

de sa foi par des enseignements théologiques ; il la confirma encore par un glorieux martyre (O , l'un des derniers qui

(fl) Voir Fleury, Rohbacher, Hist. eccles., ad. ann. 109.

(6) Saint Augustin, lib. II de Doctrina christiana, c. XL.

{c) Inclyto coronatum martyrio, dit saint Jérôme (Epist. ad. Paulinum).

signalèrent la dixième persécution ordonnée en 303 par Dioclétien. C'était ravant-derniére année de ce tyran, la vingt-cinquième de Tépiscopat de Nectaire, si on le fait remonter à 279. Il est certain qu'il souffrit en 304, après avoir gouverné en secret son diocèse éprouvé par les persécuteurs, vu renverser son église, et subi une spoliation complète de toutes ses possessions pillées ou ravies au profit des païens.

En dépit de la fureur de ceux-ci, qui ne fut jamais plus grande ni plus ingénieusement cruelle que dans ce dernier combat livré au christianisme, les fidèles purent recueillir les restes de leur évêque et les ensevelir. Sans doute on n'attendit pas Cjue la paix donnée à l'Eglise permît de lui rendre un hommage public. ]\Iais on signala certainement dès lors sa sépulture par une simple et modeste inscription, dernièrement retrouvée, et quiconque voulût prier sur son tombeau pût le reconnaître à ces quatre mots gravés sur une étroite pierre : « Ici repose Nectaire, évêque. » (14) Notre église l'a toujours honoré le 2 novembre.

Un tel monument vaut toutes les assertions historiques dont les parchemins nous manqueront bien souvent. Tout fait croire aussi Cjue le saint corps fut déposé avant la fin du même siècle dans l'église de Saint-Hilaire, construite en 367 en l'honneur de saint Jean et de saint Paul. C'est dans les environs de cette église qu'on a pu recueillir très récemment l'épitaphe susdite qui est venue à propos pour donner son témoignage à ces souvenirs de notre origine (15). Autres martyrs poi- Beaucoup de martvrs illustrèrent en ce temps l'Eglise

tevins de ce temps. • t

naissante de Poitiers. Outre plusieurs épitaphes tirées du même cimetière, d'autres localités de notre pays nous en ont donné d'aussi concluantes, car elles étaient ornées de la palme, et leurs caractères les font attribuer au temps de Dioclétien. C'est ainsi ciu'en Vendée, sur les bords du Langon (16), deux de ces martyrs inhumés dans le même tombeau avaient pour noms l'un Verpant, l'autre Romulus; c'était le Gaulois à côté du Romain ; c'étaient les deux

races, victorieuse et vaincue, reposant dans la même fraternité spirituelle, et réunies par la même religion dans le même héroïsme et pour la même couronne. '

Nous verrons bientôt quelle raison confirme Popinion qui peut faire remonter cette persécution dans la Vendée au règne sanguinaire de Dioclétien et de Maximien. Les nombreux débris gallo-romains découverts dans le Bas- Poitou, à Saint-Georges-de-Montaigu (17), à Tîle Bouin (18), en beaucoup de villas romaines établies sur le littoral de rOcéan ; les médailles de Dioclétien, de Tetricus, de Constantin et d'autres empereurs trouvées dans les ruines qui recouvrent le sol, indiquent suffisamment que la domination romaine n'avait pas négligé ce pays, et que, le temps venu de faire leurs preuves, les chrétiens durent s'y montrer dignes de leur Dieu et de leur foi.

Au reste, ces victimes innocentes de leur conscience saint Fraigne. chrétienne et de la haine d'adversaires intéressés avaient été encouragées par des exemples plus ou moins éloignés, et multipliés dans les persécutions précédentes. On savait dès longtemps que la vie chrétienne était une vie de combat, qu'elle devait tendre à la paix éternelle, et pour mériter cette couronne, les docteurs, martyrs eux-mêmes pour la plupart, n'avaient-ils pas prouvé que rien n'était insurmontable dans les plus grandes épreuves de la douleur et de la mort? C'était d'ailleurs le temps ou sainte Foi et saint Vincent mouraient pour la même cause à Agen(19), peu de temps avant saint Caprais. Un autre, qui semble être venu de la Provence chez nous et s'y être naturalisé par la piété de nos aïeux, porte un nom dont les nombreuses variantes, Fermerius, Frémir^ Fremv et autres, se sont traduites par le nom dévenu populaire de saint Fraigne. C'était, non pas comme on a voulu l'établir, un missionnaire du iV' siècle, disciple de saint Martin et envoyé par lui évangéliser l'Angoumois, mais un saint évêque de Vénasque (20) vers le milieu du iii^ siècle, quand cette ville avait un siège voisin de Carpentras (21), dont l'évêque s'appelait alors ^'alcntin.

Vers 290, le proconsul Chrocus fît subir à saint Fraigne le martyre en même temps qu'à saint Valentin. Nous ne savons comment une église fut dédiée un peu plus tard à ce dernier, prés de Ruffec, qui appartenait au Poitou. Cette dévotion y sera venue sans doute par suite d'une possession de ses reliques.

Quoi qu'il en soit, l'église dont nous parlons devint, au viii^ siècle, un prieuré de Charroux, où cinq ou six religieux furent placés par l'abbaye, et la fête du saint s'y faisait le 30 août comme à l'autre abbaye fondée à Bazas sous son vocable i^).

Au milieu de tant d'épreuves, les fidèles avaient des autels plus- ou moins cachés, qu'ils ne pouvaient approcher sans se fortifier au souvenir des saints dont ils y vénéraient les reliques. Déjà des éghses avaient été inaugurées sous des vocables restés célèbres jusqu'à nous et qui formaient une des gloires du christianisme. Il n'y avait guère de villes et de bourgades où la présence des chrétiens n'eût fait admettre le culte des héros qui, par leur chute même, avaient triomplié des empereurs et des proconsuls. C'est ainsi' que dut naître chez nous, peu après leur martyre, le cuhe de sainte Soline et de saint Simplicien. Vers le même temps, saint Clair, quoique n'étant pas né Poitevin, fut honoré dans le Poitou, nous l'avons vu, par suite de sa mort héroïque. Eglise de Saint- j} j^^g^ f^t pas autrement de saint Didier, qui, évêque de

Didier à Poitiers. J- i • i

Langres lorsqu'en 236 les Allemands avaient envahi la Gaule, s'était sacrifié pour son peuple assiégé, et mourut sous le glaive du féroce conquérant. On ne tarda pas à l'honorer comme saint. La Champagne et la Bourgogne en donnèrent l'exemple, d'autres pays l'imitèrent, et à Poitiers une église fut consacrée sous son nom peut-être dès le iii^ ou iv^ siècle. Avant sa destruction par l'impiété révolutionnaire de 1792, elle occupait un emplacement voisin du palais

(a) V. le Martyrologe au ^0 aoùl. —Jules Marion, Annuaire historique, 1846, p. 101. — De Maslatrie, ibid., p. "257. — D. Beaunier, Bénéfices royaux, I, 100.

culte.

HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 290) 97

et semblait, par ses caractères architectoniques, avoir été reconstruite au xi° siècle, que nous verrons être en Europe la grande époque de la régénération monumentale. Les reliques du saint, qu'on y conservait au moins depuis cette époque, furent déposées en 1795 dans l'église Notre-Dame, où elles sont encore. Nous verrons ainsi naître, chacune en leur temps, les différentes paroisses de la cité principale et celles, non moins dignes de remarque, de beaucoup d'autres lieux du diocèse.

Nous pouvons aussi rattacher à cette époque le martvre , ?^'°' ^>'i™'° ^^

^ lit/ Loubressac et son

d'un saint de nos contrées, trop oublié depuis longtemps, et qui ne conserve plus de crédit que pour de nombreux pèlerins de la Haute-Vienne et de la Creuse qui viennent chaque année lui témoigner leur dévotion sur les confins des deux territoires. Nous voulons parler de saint Sylvain, pieux anachorète des environs de Limoges, qui fut jeté dans la Vienne, non loin de la ville, par les païens encore nombreux qu'importunaient ses prédications et ses vertus. Son corps, attaché sur une planche, fut porté par le courant jusque près du village de Mazerolles (22), où il fut inhumé. On sut bientôt par les guérisons miraculeuses qui s'opérèrent à son tombeau quel trésor avait gagné la contrée. La surdité, les convulsions et l'épilepsie étaient surtout les maux contre lesquels on l'invoquait, sans doute parce que tout d'abord furent guéris des malades qui en souffraient. Ce concours devint bientût un pèlerinage qui se renouvela annuellement, le dimanche avant le 29 septembre, fête de saint Michel : les populations lointaines du Limousin le fréquentent encore. Le lieu de ce rendez-vous est une modeste chapelle située au bord de la Vienne, au hameau de Loubressac, qui, au moyen âge, était devenu un prieurécure de l'abbaye d'Airvau, sous le titre de Saint-Sylvain. Mais vers le milieu du xvii*^ siècle, les revenus ne suffisant plus, la paroisse fut réunie à Mazerolles (avant 1649). Une autre paroisse du môme vocable, Mairé-le-Gaulticr, fait partie du doyenné de Pleumartin , dans l'archiprétré de

Châtellerault, et a le même saint pom^ patron, car il y est honoré le 22 septembre comme à Loubressac même (a). Gaïeî'èt s^eï cfuau- Lc principal instrument des cruautés païennes chez nos '^^' aïeux était Dacien, à qui Dioclétien avait confié la préfecture

des Gaules et aussi celle d'Espagne. Il était fort inusité de voir ainsi deux provinces aussi étendues gouvernées à la fois par le même préfet. On peut donc supposer que ce vaste pouvoir ne lui avait été donné que parce qu'on savait compter sur son zèle. En effet, tantôt dans l'Aquitaine ou la Narbonnaise, tantôt au-delà des Pyrénées, on le vit se multiplier partout contre les chrétiens, et les plus célèbres d'entre eux, évêques, prêtres, diacres ou simples fidèles, succombaient tous les jours sous les supplices les plus raffinés. Ce sont ces glorieux athlètes dont Prudence, le poète chrétien, chanta les combats en des vers magnifiques peu d'années après la persécution m. Mais il est très croyable que le tyran, si empressé qu'il fût à maintenir le culte des idoles, fut secondé dans cette sanglante tâche tant par les présidents ou gouverneurs des provinces, qui ne pouvaient manquer de lui obéir de leur mieux, que par de nombreux délégués chargés de se prêter partout à ces horribles fonctions, et de les féconder par d'affreuses rigueurs qui les lui rendaient agréables. Parmi ceux-ci, on doit regarder comme les plus barbares peut-être, ce Rictiovare et ce Dacien, dont les noms se retrouvent fatalement accolés dans l'histoire à ceux des plus illustres vicfimes de cette politique païenne (23). Délégué dans la Gaule Belgique, Et celles de Rictio- Rictiovarc siégca d'abord à Reims, puis à Soissons et à Amiens. Il paraît d'aiheurs que par eux ou par leurs délégués ils vinrent attrister l'Aquitaine, et qu'un jeune enfant de dix ans lui dut entre autres la gloire de souffrir pour

(a) V. Essai sur la paroisse de Mazerolles, par M. de la NicoUière, dans les Bulletins de la Société archéologique de Nantes, in-S", VI, 120 et suiv,

(b) Prudence, Peristephanon. — Sulpice-Scvère, Dialog. III, De vita S. Martini. — Saint Grégoire de Tours, De glor. confess., c. i. — Histor. Franc, x, 29. — Euscbc, Uist. eccles., lib. VIII.

Jésus-Christ. Cet enfant se nommait Domninus, et habitait rile-crOlonne, prés les Sables (24). Nous ignorons la cause et ^ Martyr da jeune

'A ■ ' ^ Domninus a AvriUe.

les circonstances de son martyre, mais on sait qu'après de cruels tourments que son âge n'eût pu supporter qu'avec une assistance particulière d'En Haut, il eut la tête tranchée. Aussitôt il fut inhumé par les chrétiens dans le cimetière d' A vrillé (25), localité alors plus considérable et peu éloignée de l'île des martyrs. Il fut honoré comme saint à Avrillé même, jusqu'à ce que ce lieu ayant été détruit par les Normands, qui se répandirent dès 820 sur le littoral du bas Poitou, ses reliques fussent transportées en 853, avec beaucoup d'autres, au monastère de Noaillé, à deux lieues de Poitiers. Mais ce refuge ne devait pas les protéger toujours contre les mêmes ennemis, qui le ravagèrent en 863, et alors l'abbé Godolenus, ou son successeur Autulfe, opéra une nouvelle translation jusqu'au Puy en Velay, qui reçut aussi en même temps les corps de saint Junien et de saint Hilaire (a). Mais ces précieux restes du glorieux solitaire durent revenir à Nouaillé avant 1090, puisqu'en cette année ils furent transportés momentanément au concile de Charroux (26). C'est tout ce que nous savons de ce jeune saint, dont les rehques furent oubhées dés avant le xii^ siècle, puisqu'il n'en est aucune mention depuis cette époque ni dans les cartulaires de l'abbaye, ni dans aucun autre monastère du payse*;.

Toutefois nous ne devons pas oublier en le quittant ce que les légendaires racontent de deux autres saints qui venaient d'être martyrisés avant lui. L'un s'appelait Maur ou Marin, l'autre Justinien. Dacien ayant dit au jeune Domninus qu'il se convertirait s'il lui voyait ressusciter ces

(a) Hauteserre, liv. IV, c. xvii. — Gallict christiana, II, col. ISOi. — Du Tems, Clergé de France, II, 443.

(b) V, Fascicuhis antlquitatum îiobiliace^isium, manuscrit du xvic siècle contenant un grand nombre de chartes anciennes recueillies par dom Estiennot, et que possède aujourd'hui la bibliothèque des Antiquaires de l'Ouest.

deux morts, le miracle se fit ; mais Tinfidéle n'en fut pas plus docile à la grâce et à sa promesse («). Ce sont donc deux saints de plus à inscrire parmi les gloires chrétiennes de notre pro^ince. On ne sait plus ce que devinrent leurs corps.

Ces poursuites cruelles des païens jetaient, on le pense bien, de grands désordres dans les habitudes paisibles des familles chrétiennes, et beaucoup d'entre elles, pour y échapper, furent obligées de se cacher ou de fuir. Un refuge plus sur leur était ouvert dans les marais boisés de la Vendée, sur le littoral océanien qui se confondait avec eux, et dont les solitudes encore profondes pouvaient abriter dans les cavernes et les forêts tant de transfuges qui n'y trouvèrent même pas toujours un asile assuré. Là d'abord s'étaient retirés les druides, successivement proscrits par Auguste , par Tibère , et par Claude ; ils y avaient entretenu leurs rares adeptes dans l'étude secrète des dogmes répandus ensuite dans les foules, et toute la Gaule chevelue, ainsi désignée parce que les populations y portaient une très longue chevelure, et dont le Poitou faisait partie, semblait s'y être retirée avec eux pour y cultiver librement leurs croyances et leurs superstitions. Mais plus tard ce fut aux chrétiens d'y chercher un asile, et lorsqu'au iv^ siècle ils s'y jetèrent comme des exilés, ils ne tardèrent pas à découvrir dans les tombeaux les objets d'art et les symboles gardés depuis deux siècles, irréfragables et touchantes preuves que ce sol n'avait pas été inconnu de leurs ancêtres (^). Des vestiges même de leur martyre et de leur foi courageuse y étaient restés dans des inscriptions et épitaphes chrétiennes. Rezé, Herbauge, le pays d'Olonne, les Mauges, en un mot, tout le littoral de la Loire et de l'Océan virent alors se presser sur leurs confins les populations persécutées. Mais ces revers apparents n'étaient

(a) V. Bolland., t. IV, juL, p. Wi et suiv. — D. Fontencau, XXII, 4.9. (6) V. l'abbé Aillery, Pouilli' du diocèse de Lxœon.

HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (304) lUl

qu^me merveilleuse combinaison de la Providence qui jetait sur cette contrée, encore presque déserte, une nouvelle semence de chrétiens.

En reprenant la série commencée des évêques de Poitiers, nous nous trouvons pleins d'incertitudes sur les sept premiers qui suivent saint Victorin et se partagent tout l'espace d'un demi-siécle. Nous dirons néanmoins ce que nous avons pu recueillir sur chacun d'eux.

Saint Libérius qui succéda à saint Victorin en 304, et ^saim Libénus, ii«

^ ' Eveque de Poiliers.

dont l'existence est attestée par un ancien manuscrit du trésor de la cathédrale («) (27), eut le bonheur d'inaugurer ses fonctions par une ère de tranquillité que l'Eglise n'avait pas encore goûtée, et que l'abdication de Dioclétien en 305 lui rendit enfin avec la protection de l'Empire. S'il ne dut par les honneurs de son culte à la gloire d'avoir donné son sang pour la foi, il lui consacra du moins sa vie et se livra aux soins laborieux d'une organisation à refaire. Les paroisses rurales, où les païens étaient encore en plus grand nombre, avaient souffert des grands désastres de la dernière persécution qui, pour n'avoir duré qu'à peine deux ans, n'en avait pas moins, par ses adresses de cruauté, désolé le clergé, dispersé les pasteurs et décimé les fidèles. Que de mal, en effet, ne peuvent pas produire en deux ans les sectaires à qui les haines antireligieuses ne laissent voir que des ennemis dans les amis de la religion et de la vertu ! Il fallut fermer ces plaies si profondes, ramener l'ordre dans le gouvernement des campagnes et des cités, visiter les unes et les autres, y ranimer la foi, relever les églises de leurs ruines, et ménager de nouvelles conquêtes par la double prédication de la parole et de la charité. Ce fut assez pour remplir un épiscopat dont nous ne savons pas la durée, mais dont les jours furent assez pleins pour qu\me mort précieuse, devant le Seigneur, en consacrât la mémoire dans les souvenirs populaires. Tout

(a) D. Fonteneau, XXV, 66.

HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU ((v. 304)

Tupianus, III- Evèque de Pùitiers.

Saint Agon, IV' Evèque de "Poitiers.

nous fait croire que la dépouille de saint Libère fut conservée d'abord près de celle de son prédécesseur, et transférée peu après la sienne dans Téglise de Saint-Jean et Saint-Paul dès que saint Hilaire Veut construite en Phonneur de ces deux victimes de Julien l'apostat. Ce qui est certain, c'est que les deux saints corps ayant été abrité dans l'abbaye de Saint-Laurent de Longré (28), lors d'une des fréquentes translations des ix^ et x^ siècles, ils y ont joui du même culte et subi plus tard les mêmes profanations de la part des protestants du xvi^ siècle. Les livres liturgiques de cette abbaye mentionnent la présence des deux saints dans l'église abbatiale. Les litanies qu'on y chantait associaient leurs noms avec la qualité de confesseurs (29) au même jour qui les réunissait dans une fête commune célébrée le 19 juillet, sous le rit double. Ce jour était sans doute celui de leur translation. Une des gloires inconnues de l'épiscopat de saint Libère, et qu'il ignora lui-même, ce fut la naissance de son plus illustre successeur , saint Hilaire , qui reçut le jour à Poitiers même, vers le commencement du iv^ siècle. Quelque vague que soient sur ce point les données qui nous restent, nous verrons plus tard que ce calcul n'est pas à rejeter.

A saint Libère succéda Tupianus, dont le nom, qui ne semble appartenir à aucune langue connue, paraît seul dans nos plus anciens dyptiques, et peut avoir été dénaturé par les copistes. Nous le prenons cependant selon qu'il nous arrive plus autorisé par les données locales les plus authentiques (30). En dépit de tant de variantes, on n'a pu réussir à lui faire un nom qui ait son analogue dans l'antiquité, ce qui ferait douter de l'existence du personnage, si nos plus vieux manuscrits n'étaient d'accord à le mentionner. Toujours est-il qu'on ne sait en quelle année a commencé son épiscopat, ni quelle fut sa durée, car la chronologie est fort incertaine jusqu'au milieu du iv^ siècle.

Après Tupianus, le siège est occupé par saint Agon, nommé dans nos plus anciennes litanies, et dont le nom

HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v 315) 103

même indique une origine grecque (31). Une chapelle avait ce vocable dans le cimetière de l'église Sainte-Triaise, à Poitiers, et ne permet de douter ni de sa sainteté, ni du culte immémorial qui lui fut rendu. Aussi bien ce nom lui-même ne désignerait-il pas un de ces généreux confesseurs qui n'avait retiré leur vie des persécutions qu'à travers les combats et la constance de leur foi? On faisait au 18 août, à Saint-Hilaire de Poitiers, la fête solennelle de sa translation, et non l'anniversaire de sa mort, comme l'ont cru quelques-uns {^), ce dernier événement étant marqué au 22 décembre par nos vieux bréviaires, dans l'office de ce jour. Son culte se perpétua plus de mille ans soit à Poitiers, soit en d'autres endroits du diocèse w. Un petit édicule lui avait été consacré par la piété populaire dans le cimetière voisin de Saint-Hilaire et de Sainte-Triaise (c). On en fit ensuite une chapelle plus considérable, où le corps du saint fut longtemps vénéré et où son souvenir reçut, jusqu'à nos premiers troubles révolutionnaires, les hommages de la célèbre collégiale. Nous ne savons pourquoi ce culte est tombé en désuétude, quelque authenticité qu'il ait gardée dans ce diocèse, sinon peut-être parce que ses actes avaient été perdus et ses reliques dispersées. L'Eghse de Poitiers, pour ne pas laisser périr sa mémoire, non plus que celle de plusieurs autres de ses saints aussi peu connus, mais toujours chers à ses souvenirs, en fait une commémoraison particulière dans son office du 20 janvier, qui est l'octave de saint Hilaire et la fête de tous ses saints évêques.

Une remarque est à faire à l'occasion de ces sépultures de nos premiers saints, que nous voyons presque toutes ménagées aux abords de la basilique de Saint-Hilaire. C'est que ce monument, sur l'emplacement duquel nous

(a) Entre autres, Besly, Evesq. de Poict., p. 2.

(b) Cf. BollancL, J8 aug., p. 820 et suiv.

(c) D. Fonteneau, t. VIII, p. 195.

Hilpidiamus.V'Evêque de Poitiers.

Saiat Justin, YI' EvCMiue de Poitiers.

verrons d''abord élevé le tombeau de la femme et de la fille du saint docteur, avait été choisi dés le commencement du christianisme pour cimetière de la colonie chrétienne de Poitiers. Là se trouvait observée la condition essentielle de la loi romaine, qui ne permettait d'inhumations qu'en dehors des enceintes urbaines ; c'était au-delà des remparts, et cette circonstance explique fort bien comment l'église de Saint-Hilaire, qui y fat toujours maintenue, reçut en si grand nombre les dépouilles mortelles de plusieurs de nos saints évéques qui y furent particuhérement honorés, et dont les images se retrouvent encore maintes fois en de très anciennes fresques sous les épaisses couches de chaux qui voilent son appareil intérieur.

Hilpidianus n'a laissé aucune trace que son nom, aussi inconnu, aussi vide de sens par lui-même que celui de Tupianus. On croirait volontiers, en les voyant si près l'un de l'autre, à une identité née d'une mauvaise lecture des manuscrits. Mais d'où qu'ils soient tirés, nous leur laissons ici une place que l'antiquité ne leur a pas refusée.

Après lui le siège est occupé par saint Justin, dont un ancien calendrier de la cathédrale marque la fête au 26 août avec ceHe de saint Gelais (^) (32). C'est encore là un titre certain, outre que nos vieux monuments écrits lui assignent une ■place antérieure à l'an 320 (è). Ceci indique qu'il faut le placer au iv° siècle, et non au m® comme on l'a fait quelquefois par mégarde(c) en assignant la même époque sans plus de raison à ceux dont nous venons de parler, et qui tous sont postérieurs au règne de Dioclétien (d). Longtemps nos vieilles prières retentirent de son nom dans les églises de la. cité et du diocèse et aux stations de nos processions solennelles. L'histoire doit regretter qu'on ne les y entende

(a) Fauvcau, Calendar. Ecriés. Plctav. — Besly, Evesq., p. 3 et 6.

(b) Breviarium pictav., ad. J7G5, ad. XX, Jannar.

{(■) V. M. de Cherché, Vies des saints du Poitou, I, 25. {d) On sait que ce prince abdiqua l'empire eu 305. •

HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 330) 105

plus, cette suppression ne devant pas peu servir à amener un oubli complet de leur culte populaire. On a ainsi rayé de la mémoire des hommes les derniers vestiges de ces pieuses vies, pleines de leçons dont Fliumanité a toujours besoin (33).

Vers 330, saint Justin s'efface, et laisse sa place dignement je'^SE"'^'"''"^ remplie à un BeUator dont nous ne savons rien par aucune tradition. Cependant il figure de temps immémorial entre le précédent et Alipius. Ce BeUator^ qu^m docte écrivain a voulu regarder comme synonyme d'Agonc^), ne saurait nous venir d'une inadvertance quelconque, car si Pun eût été la traduction de Fautre, pourquoi en eùt-on fait deux personnalités distinctes? Rien n'empêche que les mêmes circonstances aient fait donner à deux hommes différents un même nom devenu une glorieuse allusion à leur zèle pour défendre la foi. Il n'était pas difficile alors à des chrétiens fervents de lutter énergiquement avec l'arianisme déjà audacieux et répandu dans les provinces de l'Italie. Tout fait donc croire que l'un et l'autre firent leurs preuves dans la controverse, puisque bien longtemps avant l'année 319, où Arius commence à dogmatiser, les évêques, déjà nombreux, durent, après avoir combattu les tyrans par leur courage, se retourner par leurs écrits ou leur parole contre Sabellius, Bérylle et Paul de Samasate, non moins dangereux que les polythéistes eux-mêmes. Puis vinrent les donatistes , moins radicaux en apparence , puisqu'ils bornaient leurs modestes prétentions à la supériorité de leur secte sur l'Eglise universelle, mais assez redoutables (par les faux principes qu'ils n'avouaient pas et qu'il fallait dévoiler), pour exciter la surveillance assidue et la vaillante opposition des premiers pasteurs. Et les Conciles, ne furent-ils pas. aussi, même avant l'édit pacificateur donné à Milan en 313, une des plus laborieuses œuvres de cette vie militante ? (34) On comprend qu'en face de cette action continue de la charge

(a) L'abbé Lebœuf, cité par Dreux du Radier, 1,8. Cette idée semblera peutêtre moins juste qu'ingénieuse.

lOG

Alipius, VIII' Evèévèque de Poitiers.

Traditions poitevines sur sainte Hélène.

pastorale, quelques-uns aient pu mériter aux yeux de leurs peuples ou se donner à eux-mêmes ce nom qui exprimait si bien à quoi leur existence était consacrée. De là sans doute saint Agon, de là Bellator, dont Tun n'est pas douteux par son rang même dans Thagiographie, et Tautre, qui n'est pas honoré sur les autels, a pu d'autant moins être confondu avec lui. Au reste, il faut remarquer ici qu'en plaçant sous l'épiscopat de Bellator la venue en Poitou de saint Maximin de Trêves, dont nous parlerons bientôt, un auteur poitevin (a) a avancé cet événement de plus de vingt années, puisque l'illustre prélat n'arriva en effet qu'en 349.

L'évêque Alipius ne se montre pas aussi dépourvu qu'on l'a dit de toutes prétentions à figurer dans l'histoire (35). N'y eùt-il en sa faveur que l'accord unanime de nos chroniques, nous y verrions une raison suffisante de croire à son épiscopat (b). Mais il a d'autres titres à notre attention. De son temps, en effet, nous voyons se manifester à Poitiers, un des préliminaires de la vie monastique dont il est bon de signaler ici parmi nous les premiers vestiges, et les mêmes légendes qui nous les persuadent, examinées attentivement, peuvent nous donner quelques lueurs historiques sur l'état moral du Poitou et de la cité poitevine au temps de Constantin.

Trois événements se rattachant à la vie de sainte Hélène semblent lui avoir ménagé avec notre pays des rapports qui n'ont pu périr entièrement dans la mémoire des hommes, quoiqu'ils y aient été mêlés de quelques détails dont on puisse à juste raison se méfier. Il nous faut donc les dégager des embellissements que l'imagination a pu leur donner, et c'est avec ces précautions que nous allons

(a) Nicolas de Sainte-Marthe, Pktaviensis Comitatns ecclesiastka hhtoria, dans D, Fontcncau, XXXV. Cet écrit, au reste, doit être surveillé de près pour la doctrine et l'exactitude historique.

{h) Bouchet, Besly, Fauveau et d'autres, uh. siip.

HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 320) 1U7

parler des commencements religieux de la ville de Luçon, de ceux de Tabbaye de Saint-]Michel-en-rHerm , et des souvenirs laissés à Poitiers par sainte Loubette.

On lit dans Bouchet, d'après un légendaire fort ancien origines de Lucon; de Tabbaye de Saint-Michel-en-PHerm, qu'après son retour de Palestine, vers 326, Hélène rapporta à Rome une relique de la Vraie Croix et trois des quatre clous qui y avaient attaché le Sauveur (36). Un de ses fils, Lucius, s'était rendu coupable d'un fratricide. Ayant été exilé aussitôt par son père, roi d'York (37), on avait chargé une barque de vivres et d'argent ; quelques hommes dévoués au jeune prince, et même dit-on quelques prêtres, l'avaient montée avec lui, et abandonnée, comme il arrivait quelquefois en pareil cas, aux hasards de la mer. La Providence les avait fait aborder à cet endroit de la côte vendéenne qu'on appelle aujourd'hui la pointe de l'Aiguillon, en regard de l'île de Ré. Si nous en croyons la légende qui nous guide, la pieuse impératrice, après s'être arrêtée dans le Poitou, y serait revenue .peu après pour s'opposer aux invasions dont un roi espagnol menaçait la Gascogne. Ce voyage est peu historique, et n'eût pas manqué de laisser des traces dans l'histoire sérieuse du règne de Constantin. Dès lors qu'on n'y en trouve aucunes, il doit avoir été esquissé, aussi bien que la victoire qui le suivit, d'après des mémoires équivoques ou perdus. Il est plus naturel d'attribuer l'apparition en Poitou de sainte Hélène au désir de revoir son fils, dont elle savait le lieu de retraite ; car sans cette raison elle eût débarqué dans un des ports de l'Italie ouverts . sur la Méditerranée, au heu de prendre terre sur notre côte, à Aigues-Mortes , par exemple, et d'avoir à traverser, pour gagner le Poitou, la plus grande partie de l'Aquitaine. Elle visita donc Lucius, regretté d'elle depuis plusieurs années (38), le trouva vivant en solitaire au milieu d'une petite bourgade de pêcheurs, entouré des prêtres compagnons de son exil, lesquels avaient déjà fait accepter le christianisme à cette population peu difficile. Cette petite association d'âmes

108 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 326)

tranquilles, au milieu de laquelle une église dut se construire, put bien être le noyau d'une communauté qui se grossit peu à peu et devint, deux ou trois siècles plus tard, Tabbaye si célèbre sous le nom de Notre-Dame de Luçon. Luçon est regardé comme ayant existé à l'état de bourgade plus ou moins importante avant Toccupation romaine. Ce qu'on a trouvé dans son territoire de débris antiques atteste la présence successive et enfin simultanée des Celtes et des Romains. Des médailles ayant pour légende Luccio, et qu'on croit frappées sous Auguste, indiqueraient, sinon le nom du lieu, celui d'un chef gaulois du pays. Tout signale donc en cet endroit, dés les premiers temps de la conquête des Gaules, un centre de vie sociale et d'activité. Aussi nos " ancêtres ont pu dire quels furent les comment céments du monastère de Luçon.

nS-Herm"''"'"*""""'' ^^ "'gu fut pas autrement de Saint-Michel-en-l'Herm, placé à trois ou quatre lieues au sud-ouest de Luçon ; c'était alors un modeste ermitage caché non -loin de la mer : il se trouva sur la route que devait tenir la princesse après avoir quitté Lucius. Là, dit-on, elle s'arrêta, non loin de l'endroit où elle devait s'embarquer , y dédia une petite chapelle à saint Sauveur, l'enrichissant d'un morceau considérable de la Vraie Croix et d'autres nombreuses reliques des lieux saints, qu'elle confia à la garde de son chapelain Paulinus, évêque de Césarée. Le prélat y vécut longtemps entouré de quelques prêtres, et fonda ainsi les prémices de ce bel établissement monastique qui, sous le nom de Saint-Michelen-l'Herm, signalera au vu® siècle l'épiscopat d'Ansoald.

;on^éjïur'à°PoiUers' ^^^^ autrc tradition attribuerait à la présence de sainte Hélène la première apparition à Poitiers d'une autre portion de la Vraie Croix et d'une église fondée pour l'y placer honorablement. Ce serait après sa visite à Luçon et à Saint-Michel, en 3.26, que la sainte femme s'était arrêtée à Poitiers, et y laissant, peu après, une de ses suivantes malade, celle-ci aurait déposé dans une église de Notre- Dame la précieuse relique qu'elle tenait de la générosité de

HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 326) 109

rimpératrice (39). Cela se passait, nous Tavons dit, sous Tépiscopat cFAlipius. Par ses soins, un autel nouveau fut disposé dans ce sanctuaire. Prévenus aussitôt, les chrétiens y furent convoqués : car tous les habitants ne Fêtaient pas, « et il y avait des Romains et autres gens infidèles. » — L'évêque paraît donc s'être prêté avec une dévotion singulière aux démarches empressées de la bonne pèlerine (.a). De son côté, Hélène n'eut pas de peine à obtenir du procureur de l'Empire en Poitou la construction d'une église nouvelle et quelques terres pour la doter. Le gouverneur « un peu devant, avait eu commandement de l'empereur Constantin qu'il laissât vivre les chrétiens en leur foi et loy, et leur permît d'édifier église et monastère (^). »

Aussi ce gouverneur, que les écrivains de notre légende qualifient par anticipation de comte de Poitiers, se montra généreux à l'endroit de la sainte. Pour assurer une dotation à cette église, qu'on commença incontinent sous le patronage de saint Pierre, il lui accorda autant de terres qu'elle en pourrait mesurer en parcourant les abords de la ville depuis le lever du soleil jusqu'à midi. Ici le merveilleux trouva encore à embellir la narration. On prétend que Loubette, quoique boiteuse et bossue, ce qui devait peu favoriser sa marche, se mit en chemin dès le lendemain, accompagnée des officiers du comte, et parcourut en deux heures plus qu'elle n'aurait pu faire en tout un jour, et ne s'arrêta qu'aux bords du Clainco. Ainsi elle devint propriétaire de tout le terrain connu dès lors, dit-on, sous le nom des dejfens du comte, et qui fut appelé ensuite le Fief-du-Comte, laquelle terre, afin que nul ne put en contester les limites, s'élevait sous ses pieds pendant sa marche comme une sorte de promontoire au-dessus des campagnes environnantes.

(«) Bouchet, Amial. d'Aquit., p. 50.

{!)) Ibid., p. 20.

(c) D. Fontcueau, XXVIII, 182 cl 209. — Bullet. des Antiq. de l'Ouest, II, A et suiv.

110 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 330)

Or, ce terrain était encore reconnu, en 1693, comme faisant partie de la paroisse de Saint-Germain, et commençait à la porte Saint-Lazare, à partir du pont, s''étendait tout le long de Tétang de Moutierneuf jusqu'auprès de la Roche, allait jusqu'à 3 ou 4 kilomètres au nord et à Touest de la ville, et après avoir englobé ainsi le territoire occupé encore par une douzaine de paroisses. Depuis l'ancienne porte Saint- Lazare jusqu'au Clain, la limite de ce vaste ensemble se marquait par un chemin herbu appelé la Levée-de-Sainte- Loubette (a).

Telle est la légende dite de sainte Loubettej et à Poitiers ce fut l'origine d'une de nos plus anciennes fondations religieuses. Ainsi serait né, sous les auspices d'Alipius, le monastère de Saint-Pierre-le-Puellier. Il est bien entendu que cette institution, si elle fut alors ébauchée, ne ressembla en rien à ce qu'elle devint au x^ siècle, lorsqu'elle reçut les développements que nous lui verrons prendre alors sous la faveur d'un de nos comtes de Poitiers.

Difficultés mal fon- Quclqucs difficultés qu'aicut faites les historiens modernes

dées à son égard.

d'admettre avec confiance les faits précédents, nous n'avons pu les dédaigner, parce que, dégagés de quelques circonstances moins acceptables, ils s'entourent encore, croyonsnous, d'une certaine autorité historique qu'il serait imprudent de contester (40) ; car les annales du pays vont plus loin sur la personne de « ladite pèlerine » , et ce qui nous reste à dire s'entoure toujours de nouvelles données de l'histoire. En effet, il paraît qu'elle vécut longtemps à Poitiers dans les pratiques d'une sainteté remarquable, et, dit toujours à pdius*^*^ ^°" '^"'"^ Bouchet, « quand elle alla de vie à trépas, fust son corps » inhumé au cymetière de la ville, en une belle sépulture » voûtée sous terre à la manière ancienne ; car en ce temps » et longtemps après, n'y avait cymetière au dedans des » villes ; et depuis, au moyen de grand miracles que Dieu

(o) V. Redat, Uapport sur les litres de Sainl-Pierre-lc-Pucllier, Bulletin, nb. sup.

HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 330) 111

» fist au trépas de telle bonne vierge, fut faite une chapelle » sur sa sépulture, dont depuis, et longtemps après, on a » fait une église paroissiale, dédiée au nom de saint » Grégoire. » (41)

' Cette église, située dans le quartier de Saint-Hilaire , dont elle dépendait, fut remplacée en 1610 par celle des ' Capucins, qui a disparu elle-même depuis 1793. Nos chroniques mentionnent d'ailleurs un procés-verbal dressé en 1647 constatant, le 19 juin de cette année, possession par le chapitre de Saint-Pierre-le-Puellier, des reliques de la Vraie Croix attribuée à sainte Loubette. Les chanoines ayant fait ouvrir un reliquaire, qui renfermait des reliques ignorées de tous, Tévêque de Poitiers y reconnut ces précieux restes dont Thistoire était écrite dans un vieux cartulaire en parchemin relié en vermeil : c'était la vieille légende suivie par Bouchot et par nous.

Enfin, en 1789 existait encore à Poitiers une dernière trace du culte rendu à la jeune fille, qui y fat toujours connue sous le nom de sainte Loubette. Une chapellenie de ce nom se trouvait dans l'église de Notre-Dame l'ancienne, dont l'évêque était collateur. Ainsi, quoique son souvenir ait paru s'effacer lentement et très malheureusement de notre liturgie, Bouchet s'est certainement exprimé d'après les traditions populaires. Tout proclame l'existence et la sainteté de la jeune vierge et la vénération que les Poitevins lui ont témoignée pendant longtemps. Ajoutons ce fait très remarquable qu'une chapelle de sainte Loubette existait encore au xiv^ siècle près Saint-Michcl-cn-l'Herm , où la sainte restait honorée comme une des compagnes de sainte Hélène. Cette chapelle relevait de l'abbaye, et celle-ci avait d'ailleurs consacré sous l'invocation de sainte Hélène la crypte de l'église abbatiale.

AUpius était mort vers 308. La vacance du siège, qUe Mond-Aiipius. —

A o 7 1 gjinj Eniygdius et son

prolongea une raison inconnue, fut signalée à Poitiers par pjltf^rs'^'^'^"^''^ ^ un mouvement chrétien qui donne une juste idée de l'action qu'y exerçait alors l'esprit du christianisme. Cette ville

112 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 330)

avait encore un assez grand nombre de païens frémissant des progrès qu'ils voyaient faire aux ennemis des fausses croyances. Ce troupeau égaré, demeuré étranger aux choses de l'Eglise, vit arriver tout à coup dans la cité un jeune homme nommé Emygdius, né à Trêves d'une famille distinguée, mais païenne. Porté d'en haut à consacrer sa vie à la prédication de l'Evangile, il fit un voyage à Rome, où le pape saint Marcel encouragea son dessein et voulut même lui conférer le caractère épiscopal, sans lui assigner toutefois de siège particulier, comme il arrivait souvent en ces temps, où l'Eghse avait besoin d'évêques-missionnaires. Le saint revint donc à Trêves, d'où bientôt, porté sans doute par Agricius vers son pays, où l'action épiscopale venait de s'arrêter momentanément, il vint à Poitiers, précédé par une réputation d'éloquence et de sainteté. Aussi y trouva-t-il la population entière, chrétiens et infidèles, l'accueillant avec d'enthousiastes démonstrations de confiance et de respect. Sa parole y produisit des fruits d'autant plus abondants. A côté des temples païens incendiés ou démolis par la foule des fidèles ou des néophytes, furent érigées trois éghses, y compris celle de Saint-Pierre, détruite pendant la dernière persécution. Deux autres reçurent les vocables de Saint-Sauveur, qui devait plus tard devenir Saint-Porchaire, et de Saint-Laurent, aujourd'hui oubliée, mais qui semble avoir été placée dans le suburbium ou faubourg qui vit, vers le milieu de ce même siècle, ériger la basilique de Saint-Hilaire. Ce ne fut pas le seul souvenir qn'Emygdius laissa à l'Eglise de Poitiers. Par les ordinations qu'il y fit, il suppléa à la présence de l'évêque et ne mérita pas moins de vivre dans le catalogue de nos saints que dans celui d'Ascoli, dont il occupa ensuite le siège épiscopal. Nous ne saurions dire le temps précis de sa mort, que saint Valentin, l'un de ses disciples et auteur de sa vie, nous dit avoir été celle d'un martyr. Ce dernier fait s'accorde toutefois difficilement avec les dates indiquées dans la légende que nous suivons.

Ce martyre dut arriver, s'il est réel, par quelque circonstance exceptionnelle ; car après Tan 304 les persécutions , qui continuèrent en Orient plusieurs années encore, furent entièrement arrêtées en Occident (a).

Remontons maintenant de quelques années au-delà des grands événements qui viennent de nous occuper. Nous ignorons à peu près tout ce qui regarde les gouverneurs civils de FAquitaine et bien plus encore ceux du Poitou, depuis l'abdication de Dioclétien et de Maximien, qui se fit en 305. Mais nos regards se tournent avec un juste intérêt sur les événements politiques préparés par la Providence en faveur de TEgiise chrétienne. Constance-Chlore, qui venait de succéder aux deux tyrans, avait en secret l'amour du christianisme, et en mourant à York, où était, nous l'avons vu, le siège de son gouvernement, il donna par sa piété les dernières preuves de sa foi et laissa l'empire à son fils Constantin. Celui-ci, qui partageait les sentiments de son père, n'avait plus d'obstacles à ses dispositions que dans l'impiété cruelle de Licinius, de Maxence, même de Maximien, qui avait repris une partie du pouvoir, et de Galère, que déshonoraient tous les vices, outre son esprit de cruauté et de persécution. Depuis la mort de Constance, en 306, jusqu'en 313, la politique du jeune prince fut donc toute appliquée à leur résister ; il maintenait par sa fermeté la paix chrétienne partout où leur domination ne pouvait balancer la sienne, et enfin après s'être défait de chacun d'eux successivement et avoir vaincu Maxence, qui se noya dans le Tibre, il demeura seul maître de l'empire, avec Licinius. Celui-ci signa avec lui le traité de Milan (42), rendant aux chrétiens la liberté de leur culte public, leur restituant les biens dont leurs ennemis s'étaient emparé, et exemptant les clercs de toutes charges publiques. Mais, l'année suivante (314), Licinius se révolte : Constantin le poursuit et le défait en Pannonie (43), puis ensuite à Andrinople (44), en 324, et

(a) Cf. Boland., t. II aug., p. 20, 28, 32.

après Favoir dépouillé enfin de l'empire, dont il avait abusé depuis dix ans en imprégnant tout l'Orient du sang d'innombrables martyrs, il lui fit payer de la vie une dernière trahison : et le monde entier se rangea pour la première fois sous un empereur chrétien. Constantin et son Tout avait SGCoudé ses desseius depuis qu'il avait su

action favorable a "• ^

'■Eglise. reconnaître la divinité de la religion. Il est vrai qu'il avait

été. prévenu de beaucoup de grâces. Une croix lumineuse avait prédit miraculeusement la défaite de Maxence. De retour à Trêves après cette victoire, il s'entoura des évoques qui s'y trouvaient près de saint Maximin, et les interrogea sur le sens de cette vision , qu'ils ne purent attribuer qu'au Fils de Dieu (a). Dés lors la fidélité, l'enthousiasme même du prince à suivre les inspirations divines, le poussèrent dans la voie d'une conversion définitive. Il comprit que son zèle religieux, sa prudence et son courage avaient amené peu à peu son triomphe définitif contre ses indignes compétiteurs. Nous avons vu comment il comprit que les intérêts de l'Eglise étaient les siens. Il voulut que cette Eglise fût honorée, qu'elle agît dans toute la liberté de ses dogmes et de sa disciphne. Il ajouta des lois positives à ses décrets de protection et de sauvegarde. Le 7 mars 321, il ordonna que le jour du soleil fût remplacé par la célébration du Dimanche; puis il abolit le culte des idoles, agrandit les églises*, et favorisa la tenue des conciles, qu'il regardait avec raison comme le plus exceUent moyen de concilier les règles de l'administration civile et ecclésiastique avec les principes de la foi.

Concile général de Ces hcureuscs couséquenccs d'un zèle si bien entendu résultèrent surtout du concile général de Nicée (45), tenu en 325, et auquel assistèrent trois cent dix-huit évéques. L'empereur fit tous les frais, qui furent considérables, si l'on observe que ces évêques, si nombreux, venus de toutes les parties du monde romain, furent défrayés de toutes dépenses

(a) Euscbc, Vita Constantini^ lib. I, c. xxxii.

Nicée.

personnelles, soit causées par leur long et pénible voyage, soit pour leur entretien à Nicée même, où ils séjournèrent plus de deux mois. Là fut établie définitivement Fépoque annuelle de la Pâque ; on fit plusieurs canons sur Télection ■des évêques, la continence des clercs et la hiérarchie ecclésiastique. Mais ses décisions les plus importantes regardèrent Arius, qui, dogmatisant depuis six ans contre la divinité de Jésus-Christ, y fut entendu et condamné, tant par la sentence des Pères que par le Symbole dans lequel ils déclarèrent comme de foi que le Fils de Dieu était consubstantiel à son Père, et, par cela même, Dieu comme Lui.

Constantin se comporta dans cette illustre assemblée en i-emp'^'Jeu^'^^*^'^'^^ ''^ prince qui comprenait que sa mission de souverain était toute providentielle, et s'y manifesta ouvertement et décidément comme le protecteur- né de TEgiise. Autant les évêques lui témoignèrent de reconnaissance et de respect, autant il les honora par sa déférence et la juste discrétion de son rôle : magnifique spectacle où les deux pouvoirs apparurent avec les beaux caractères qui convenaient à chacun : le pape saint Sylvestre, y présidant par ses légats avec sa primauté d'honneur et de juridiction ; et Tempereur, admis à l'action du concile sans y prendre part, s'y montrant par ses discours et par la dignité de sa tenue le véritable défenseur de la foi et l'énergique appui de la religion !

Nous avons dû établir ces grands faits pour donner une juste idée de l'esprit qui animait le nouveau maître du monde et expHquer la part qu'il lui faut attribuer dans les progrés de la foi chrétienne qui s'emparait des Gaules et de notre pays en particulier.

Ali})ius n'assista point au concile de Nicée, où se trouva cuue de saint nico-

. . . las à Poitiers.

un seul évéquc des Gaules. L'arianisme n'avait pas encore

pénétré dans ce beau pays où TEglise devenait de plus en plus florissante; et Ton y jouissait paisiblement de la foi qui devait bientôt y résister à de cruelles atteintes. Alipius profitait du calme de son épiscopat pour y développer la piété publique. Sous son gouvernement mourut, en 342, l'illustre évêque de Myre(46), saint Nicolas, qui avait été Tune des lumières de Nicée (47), et aussitôt des miracles éclatèrent à son tombeau. Or, selon la remarque de Bouchet, lorsqu' « un martyr ou confesseur de grande renommée décédait, on dédiait quelque église en leur nom » ia). La célébrité acquise à ce grand évoque, éprouvé sous Dioclétien par les tourments (*), sa vie exemplaire, sa réputation, qui n'avait fait que s'accroître pendant le concile ; enfin les nombreuses guérisons opérées pendant la translation de ses restes de Myre à Bari(48), lui firent élever un grand nombre d'églises en beaucoup de villes de l'Occident. Alipius n'en voulut pas priver son diocèse, et ce fut à Poitiers qu'il songea à lui en Une église de son cousacrcr uuc tout d'abord. Telle fut l'origine de notre église,

nom fondée à Poitiers. i r* • -vt- i

longtemps connue sous le nom de banit-Nicolas, au centre de la cité, et qui prit plus tard le nom de Notre-Dame-la- Grande. Les anciennes chroniques ne se sont donc pas trompées en conservant ce trait de l'épiscopat d'Alipius. Seulement, et en dépit d'une erreur populaire trop vite acceptée et trop longtemps riiaintenue, on ne peut dire que l'évêque ait été secondé dans cette fondation par Constantin le Grand, ni même par son fils Constantin le Jeune, morts tous deux avant saint Nicolas. Mais Alipius, qui lui survécut de plusieurs années, put bien, pour construire une église de plus, s'autoriser de l'édit donné par Constantin sur ce sujet, ce qui aura fait dire plus tard qu'on le devait à la faveur de ce prince (49).

Maintenant, revenons encore un peu sur nos pas pour placer à son endroit une de nos familles gallo-romaines

(a) Annal. d'Aquit.j p. 23.

(b) Bolland.j Godescard et autres, au 6 décembre.

HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 335) 117

qui se montra des plus illustres de cette époque par sa piété chrétienne et par les hautes positions qu'elle occupa dans FEglise.

Vers la fin du iii^ siècle, sans que nous sachions précisément en quelles années, naquirent à Sillé ou Silly, village du pays ds Loudun et non loin de cette ville (50), cinq enfants devenus célèbres à des titres divers, et dont la gloire pure a traversé, sans nuages qui Paient jamais obscurcie, les quinze siècles qui nous séparent de leur berceau. De deux de ces frères, Maixent et Maximin, Tun devait être évêque de Poitiers, Fautre était destiné par la Providence au siège de Trêves (51). Leurs parents étaient de famille patricienne, et leur donnèrent une éducation digne de leur naissance et de leur rang. La piété qu'ils professaient avec zèle ne se communiqua point seulement à ces deux frères : saint Jouin (Jovinus), qui allait fonder bientôt le monastère d'Ansion ; un autre Maximin, connu sous le nom contracté de saint Mesme, et qui fut Tami de saint Martin ; enfin une sœur, Maxima, qui se sanctifia aussi dans la pratique de la virginité chrétienne. Ce sont autant de perles brillantes dés ce monde à la couronne de tels parents (52). Au viii^ siècle, nous trouverons encore un de nos évoques honoré comme saint sous ce même nom de Maximin, appartenant à la même famille, et dont les restes furent déposés dans l'église du monastère de Silly, que ses ancêtres avaient fondée. Avant de parler de Maixent et du rang qu'il doit occuper dans nos dyptiques diocésains, arrêtons-nous un peu à considérer successivement ces trois frères, et aussi cette sœur moins connue, personnages dont les souvenirs nous restent si touchants encore d'une si chrétienne émulation.

Maximin, sauvegardé par sa foi et par les exemples des siens contre les dangers du monde, s'adonna à la science et à la piété, qui marchèrent de pair dans son intelligence et dans son cœur. Désireux de solides études, il se rendit à Trêves, alors métropole de la première Belgique. C'était

Jeunesse de saint Maximin.

Il devieQt évêque de

118 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 340)

la capitale des Gaules, où résidait habituellement la cour impériale, et surtout réputée par la célébrité de ses chaires et de son enseignement. Mais le jeune homme ne s'y était pas moins senti attiré par la belle renommée d"'Agricius, son troisième évêque, lequel, par la sainteté de sa vie et Téminence de son talent, lui paraissait un guide sûr et un conseiller capable de le mener au bien. Ces bons sentiments méritaient Taccueil qu'il reçut du serviteur de Dieu. Avec un tel maître, il fit de rapides progrès; si bien que celui-ci ne craignit pas de le placer parmi ses clercs et de lui donner bientôt après l'onction sacerdotale. Dans cette charge, à laquelle il n'avait pas aspiré, Maximin se montra si dévoué à la sanctification du peuple et si attentif à la sienne propre, qu'Agricius le désigna pour son successeur, et qu'après sa mort, arrivée le 13 janvier 332, le clergé et le peuple, selon l'usage encore suivi, élurent d'un commun '^''^^■"- accord celui qu'avait pour ainsi dire consacré d'avance une

volonté si auguste. Son épiscopat fut célèbre par les combats livrés à l'arianisme et par l'hospitalité fraternelle qu'il offrit tour à tour à saint Athanase d'Alexandrie et à saint Paul de Constantinople, exilés dans les Gaules par la tyrannie de Constance (53). Cachés dans sa demeure pendant deux ans et quatre mois, ils trouvèrent près de leur frère de Trêves un digne asile et de tendres consolations. En 345, après avoir défendu au concile de Milan la vérité orthodoxe et l'autorité du Saint-Siège, il s'entendit avec saint Athanase pour la convocation du concile de Sardique (54), où il se trouva deux ans après. Là comme partout, et continuellement, il se montra à la hauteur de ces temps difficiles, et rendit à l'Eglise universelle d'éminents services par l'énergie de sa résistance et Tinviolable intégrité de sa foi.

Il meurt en Poitou. Lcs saiuts uc restent point étrangers aux vertueuses affections du cœur. Le sentiment de la famille ne s'était donc pas éteint dans celui du laborieux archevêque de Trêves, et après tant de luttes, sa vie fatiguée était déjà

vieillie, moins par l'âge que par le travail. Il sentit le besoin de revoir ceux qu'il aimait toujours, revint dans le Poitou, et en y jouissant des légitimes et innocentes joies de sa parenté, il continua d'exercer pour la population du pays le zèle de son esprit apostolique. Mais ce ne fut que pour peu de temps : Dieu, qui hâtait sa récompense, changea pour le bonheur du ciel celui qu'il goûtait au milieu des siens. Il mourut à Silly, le 12 septembre 349, après dixsept ans d'épiscopat. Sa première sépulture se fit aussitôt dans l'église appartenant au domaine de sa famille, et qui plus tard devint celle du petit moutier qui donna son nom à Monterre-Silly. Mais l'année suivante, rapporté à Trêves, il fut déposé dans l'église suburbaine de Saint-Jean, qui prit ensuite son vocable, et ou Grégoire de Tours, presque son contemporain, rapporte que de nombreuses marques de sa sainteté furent données par des guérisons et d'autres miracles (a). Le monastère de Saint-Maximin de Trêves, créé à cette occasion, devint au vi^ siècle une abbaye de bénédictins, où ses reliques existaient encore en 1789, placées dans la crypte creusée au-dessous du grand autel de l'église supérieure. Saint Maximin se trouva ainsi à côté de saint Agricius, son prédécesseur, et y attendit un autre saint de ses successeurs, saint Nizier, qui mourut en 566(*).

Nous ferons bientôt connaissance avec saint Jouin ou Jovinus, puis avec son autre frère, dit encore saint Mesme ou Mesmin, que nous rattacherons à son maître saint Martin, le grand thaumaturge des Gaules. Quant à sainte Maxima^ leur sœur, on ignore absolument toute sa vie. iMous ne pensons pas qu'il faille la confondre avec sainte Mesme, honorée le 7 mai à Dourdan(c), ni avec une autre dont le diocèse de Beauvais fait la solennité au 20 novembre.

(a) Historia Francorum, lib. I, c. xxxv, et lib. VIII, c. xii. (6) Ibid., De gloria Confessorum, c. xciii. (c) Près Rambouillet (Seine-et-Oise).

Ces deux dernières, vierges et martyres, sont probablement antérieures à la nôtre qui n'a que le premier de ces titres, et qui sans doute aura vécu, comme ses frères, favorisée par la paix de l'Eglise, dans les pratiques de la perfection chrétienne et de la charité envers les pauvres. poïeÏD^?"'ue"de Nous uc pouvous oublicr que le grand évêque donné à '^^'^'''^^- Trêves par le Poitou eût pour successeur, en 349, un

autre Poitevin, que l'Eglise n'a pas jugé moins digne des honneurs dûs à sa sainteté. Nous voulons parler de saint Paulin, disciple de son illustre prédécesseur, et que les fidèles de la Gaule belgique n'en trouvèrent que plus capable d'un tel fardeau.

Né en Aquitaine, comme Maximin, et d'une famille également honorée, il l'avait accompagné dans son premier voyage à Trêves et s'était mis aussi sous la direction de saint Agrice. Toutes ces circonstances qui se rattachent à la jeunesse des deux amis autorisent à croire qu'ils avaient été liés dès l'enfance, et que saint Paulin était aussi originaire de Poitiers ou de ses environs. Devenu à son tour le chef de cette grande et illustre Eglise de Trêves, il eut l'insigne bonheur d'y donner le baptême à saint Martin, en 353, c'est-à-dire dans cette même année où saint Hilaire montait sur la chaire épiscopale de Poitiers. Paulin fut aussi, cette année-là, un des Pères du concile d'Arles, et l'arianisme y trouva en lui un antagoniste aussi éclairé contre l'erreur que courageux contre l'empereur Constance, si ardent à y faire soutenir par les évêques de son parti les doctrines qui, depuis plus de trente ans, désolaient l'Eghse militante. Contre ce prince aussi il soutint l'innocence de saint Athanase; mais cette noble conduite lui valut le même sort. Divers exils lui furent successivement assignés dans les contrées les plus barbares, sans que sa patience pût en être lassée. Ce fut lui qui, dans un des intervalles de cette active persécution , et sur les vives instances de ses diocésains, trouva le moyen d'envoyer des émissaires de l'Eglise de Trêves dans son pays natal pour y ménager le

retour des reliques de saint Maximiii, qu^on gardait toujours à Silly(a).

A la tète de cette pieuse expédition il plaça saint Lubentius ou Lupence, un de ses prêtres, dont nous parlerons en son temps. Celui-ci partit donc avec son escorte sacerdotale et arriva en Poitou, où il commença à s'informer assez timidement du lieu où reposait le saint corps. Mais ces informations ne purent pas être si discrètes qu"'on ne sut pas bientôt le dessein que ces étrangers avaient formé. Ce n"'était pas le compte des Poitevins qui s"*}^ opposèrent énergiquement, ne voulant pas se priver des guérisons miraculeuses devenues fréquentes au saint tombeau. C'était surtout à Silly que les oppositions s'exaltaient. Il fallut qu'un orage inattendu, en dispersant les paroissiens, donnât aux assaillants d'autant plus de courage et de force. Ils en profitèrent pour enlever le saint corps, et Lubentius s'en retourna avec sa précieuse conquête. Cependant le parfum du saint corps ne partit pas tout entier du Poitou. Les religieuses populations du Loudunais qui regrettaient sa dépouille, consacrèrent du moins son souvenir et perpétuèrent son culte au lieu même où il avait reposé. Près de ce tombeau de^^Tontél°re-''s^f•^''^' privé de ses cendres, dont une partie devait y revenir plus tard, on érigea un petit monastère dont le nom devint inséparable de celai du lieu , et qu'on appelle encore Monterre-Silly. Nous en verrons l'histoire vers le commencement du xiii^ siècle.

Cependant, cette consolation et l'enthousiasme qui p^fâns^S" ^'"^ accueillit à Trêves le trésor qu'on y apportait ne firent qu'augmenter les craintes des ennemis de Paulin. De nouvelles instances près de l'empereur obtinrent contre lui un nouvel exil. Cette fois on l'envoya en Phrygie (55), pays infesté par les montanistes, et il eut à y souffrir beaucoup pendant les cinq années qu'il y fut retenu. Ces tourments mirent fin à sa vie, qui mérita les éloges de saint Hilaire.

{a) Bolland., au 7 mai.

11 expira le 31 août 358. Ce genre de mort Ta fait regarder comme ayant donné sa vie pom" Jésus-Christ, ce qui est très vrai; mais ce n'^est pas là le martyre proprement dit, lequel doit aller jusqu''à l'effusion du sang et à la mort. Il est vrai cependant, et nous le remarquerons plus d'une fois , que dans les premiers siècles et jusqu'au v^ on trouve souvent dans les auteurs ecclésiastiques les titres de confesseurs et de martyrs accordés indistinctement à des saints qui n'avaient pas versé leur sang pour la cause du Sauveur. C'est qu'alors on prenait dans le même sens le confesseur qui atteste la vérité de sa foi par les actes d'une sainte vie, et le martyr qui était aussi un témoin (Martur) pour Jésus-Christ non-seulement à la mort, mais dans toute sa vie de combats et de travaux pour la religion et ses vertus (56).

Quant à saint Paulin, il laissa avec d'admirables exemples

de fermeté pastorale des ouvrages qui le placent, comme

saint Maximin, au rang des plus belles lumières catholiques

de son temps (<î).

saiat Maixent. IV Pendant Quc CCS événemcuts se passaient, un autre saint

Evêque de Poitiers. ^ *■ '

occupait le siège de Poitiers. C'était ce frère de saint Maximin de Trêves, qu'on nommait Maxeatius ou Maixent, et qui continuait au milieu de ses fonctions devenues laborieuses les édifiantes traditions de sa famille. Il dut succéder à Alipius vers 346, et ne mourir qu'en 353. Ce furent au moins sept années de travail, de fatigues et de luttes, où le saint de Poitiers, comme ceux de Trêves, ne put rester étranger aux efforts qui maintenaient la foi en tant de cœurs ébranlés par l'hérésie. 11 n'est pas certain qu'il ait pu assister au concile convoqué à Arles pour l'année môme où il passa à une vie meiheure. Mais la place qu'il obtint dans le calendrier de notre Eglise dit hautement qu'en ces jours si difficiles, il se fit pour son troupeau le

(a) D. Rivet, Hist. littéraire de la France, I, 121. — Hauteserre, Gesta regum et ducum Aquitaniœ, I, 301.- — Sulpice-Sèvère, Fragmenta, sup» B. Hilarium, I.

dent.

HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 350) 123

vaillant champion de la cause catholique ; digne en cela d^ouvrir la voie au grand évêque qui allait triompher de Tarianisme, et dont les leçons avaient guidé son esprit et son cœur vers la carrière de la polémique et de la sainteté.

Un des plus remarquables épisodes du mouvement moSique 'en 'occt chrétien dans notre province au iv^ siècle, est le commencement de la vie monastique. Elle y jette ses fondements même avant le monastère de Ligugé qu'on a signalé à tort (57) comme le premier établi dans les Gaules, et qu'il ne faut mentionner qu'après celui que saint Jouin dut créer antérieurement en Pan 350. Nous avons vu ce saint naître à Silly, après ses frères saint Maximin et saint Maixent, vers le commencement de ce siècle où les exemples de sa famille avaient tourné de bonne heure ses pensées vers le Ciel. Le dégoût du monde s'en était suivi. C'était d'ailleurs le temps où l'Orient voyait peupler ses solitudes où vivaient en des habitudes angéliques les saints dont l'histoire de l'Eglise s'est le plus embellie, les Paul et les Antoine, les Pacôme et les Hilarion. Ensemble quoique séparés en des cellules distinctes, ils vivaient sous un même supérieur, et cette réunion de modestes habitations de feuilles et de branchages s'appelait laure (place à part, chemin isolé ^ laura).

L'Occident allait marcher sur ces traces. Les mêmes raisons qui, pendant les persécutions religieuses, plus acharnées dans le monde oriental, avaient déterminé un si grand nombre de chrétiens à s'abriter dans les solitudes, avaient dégoûté aussi ceux de l'Europe d'un monde où la paix n'était plus. Souvent les martyrs y avaient été découverts, et les perpétuelles alertes de leur vie exercée n'avaient pas permis de songer aux régularités d'une existence commune. Mais quand la paix fut rendue à l'Eglise et qu'elle ne. craignit plus les recherches des bourreaux, le cœur s'ouvrit à des aspirations plus libres , la piété chrétienne s'inquiéta des obstacles d'un monde où l'esprit du paganisme n'était pas éteint au milieu des mœurs faciles

124 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 350)

qu''il inspirait encore. De là un plus grand désir de l'ascétisme, un besoin plus impérieux d'une retraite où pouvaient mieux se pratiquer les conseils évangéliques, où les agitations du monde, encore ému de ses dernières tempêtes, n'arriveraient pas pour troubler les âmes timides, plus soucieuses de leur éternité, laviesoîiiairr''"^^^ Tcls furcut Ics iiiotifs qui firent embrasser à un grand nombre de fidèles, dés les premières faveurs de Constantin, ce genre de vie jiisque-là impossible. Ceux qu'avaient séduits les récits des voyageurs sur les ascètes de la Palestine et de l'Egypte, furent les premiers à s'y donner. Jovinus, dont la famille avait dû, par sa foi et sa position élevée, éprouver plus ou moins les secousses de son époque, dut comprendre la vanité des préoccupations terrestres et songer, encore jeune, à s'y soustraire en profitant de la paix définitivement accordée à l'Eglise. Ayant trouvé assez loin de Loudun, pour n'y être pas importuné, une forêt qu'avoisinaient les eaux du Thouet (58) et de la Dive (59), il s'y cacha quelque temps et commença une vie de prières, de travail et de pénitence (60). Mais là, comme il arrivait souvent, sa vie ne put être si secrète qu'il ne vît un grand nombre de néophites accourir vers son ermitage, lui demandant une règle de conduite, en se soumettant à sa direction. Ce fut alors que pour répondre à ce pieux désir, il fonda au pied d'une colline peu éloignée une laure qu'il dédia à saintJean- Baptiste et qui prit son nom après sa mort bienheureuse. Son abbaye, la plus Cet établissement, qui doit dater de la jeunesse de Jovinus,

nrîonno /lue flanlac ' ^ *'

est certainement antérieur à l'épiscopat de saint Hilaire; il peut remonter à celui d'Alipius, mais il ne dut pas dépasser celui de saint Maixent, qui précéda immédiatement sur le siège de Poitiers le grand vainqueur de l'arianisme. On doit donc le regarder comme le premier monastère qui s'éleva dans les Gaules, entre 342 au plus tôt, et 353 au plus tard. Là donc commença l'exercice austère et continu de ces vertus héroïques, dont le saint abbé avait donné chez nous le premier exemple. Les religieux s'y multiplièrent et

andeone des Gaaies.

vécurent paisiblement sous la houlette de leur pasteur, qui sans doute reçut la charge pastorale des mains de son frère Tévêque de Poitiers, non moins habile que lai dans la conduite des âmes.

Jouin s'appliqua avec ses frères au perfectionnement de sa vie sohtaire, au défrichement du sol et à la prédication de TEvangile, préludant ainsi à la régie de saint Benoît, qui ne devait naître que deux siècles après, et qu"'embrasseraient un jour les fervents disciples qu'il lui formait. Disciple lui-même de saint Hilaire, quand celui-ci professait les lettres dans Pécole de Poitiers, il resta son ami ; il eut le bonheur de cultiver ce grand génie avant et pendant sa vie épiscopale ; il put goûter mieux que personne la grâce de sa conversation, le suivre de loin dans ses combats, le vénérer comme son évéque. Enfin il le vit mourir, revenu de l'exil glorieux pendant lequel le Poitou catholique avait tant prié pour son triomphe et son retour.

Avant de mourir lui-même, après 368, et déjà peutêtre septuagénaire (61), Jouin eut la joie de voir son monastère, solidement établi, s'augmenter sous l'influence des miracles que Dieu accorda à Sa Sainteté : et nous verrons sortir en efïet de cette pépinière de saints plusieurs de ces grands hommes dont l'action chrétienne balançait souvent pour une société encore Àal assise, les malheurs des invasions des barbares et les désordres qui en résultaient. Ces succès établirent solidement la renommée du saint, qui eut bientôt des églises sous son vocable dans le Poitou la Touraine, la Bretagne et la Normandie.

Il nous faut compléter maintenant ce qui tient à Cette „,. Saint Mesme de illustre famille, en parlant d'un autre saint Maxime dont le nom s'est changé en saint Mesme, et qui se voua aussi à la vie érémitique. Son âge, qui devait le rapprocher beaucoup de celui de son plus jeune frère, ne nous permet pas d'admettre qu'il ait pu figurer parmi les disciples proprement dits de saint Martin. Celui-ci n'ayant paru en Poitou qu'après la première moitié du iv« siècle, l'aura pu connaître pendant

ChinoD.

son épiscopat, et même lui conférer le sacerdoce ; mais ce fait n'explique point que le saint ermite ait vécu sous sa discipline autrement que comme un membre remarquable de son clergé. Mesme avait pratiqué déjà, en effet, assez longtemps la vie retirée, quand il connut le grand thaumaturge, soit comme abbé de Ligugé, soit comme évêque do Tours. Mais il aspira, comme tant d'autres, à une plus grande solitude. Il voulut se retirer à l'île Barbe (62), près de Lyon, où il savait que de pieux ermites se perfectionnaient dans l'amour des vertus cachées. Mais il s'en échappa dès qu'il aperçut l'intention de ses frères de le mettre à leur tête, en remplacement de leur abbé Rigobert, qui venait de mourir. S'étant donc chargé pour tous meubles précieux d'un évangéliaire, d'un missel, et du cahce dans lequel il célébrait les saints Mystères, il revint au Heu de sa naissance , et il cherchait un asile secret sur les confins du Poitou et de la Touraine, quand il rencontre saint Martin à Chinon, où le prélat se trouvait en visite pastorale. Celui-ci, dont les pieux instincts devinaient en même temps les meilleures solitudes et le profit qu'il pourrait tirer de ce saint homme pour la sanctification de ses peuples, lui indiqua, sur les bords de la Vienne, une vaste grotte au pied d'une des collines qui abritent la ville de Chinon. Mesme s'y retira et espérait bien y passer sa vie dans l'unique contemplation des choses célestes. Mais le ciel lui-même a quelquefois d'adorables desseins, qui se révèlent dans sa conduite envers ses amis. Il arriva qu'en 383 l'empereur Gratien ayant été assassiné à la suite d'une révolte de ses troupes, Magnus fut proclamé à sa place par les rebelles, qui s'approchèrent de Chinon pour Tassiéger. Les habitants du pays se réfugièrent dans le château. Mesme les y suivit, et quand on y fut bientôt pressé par la soif, le saint fut inspiré de conseiller à tous les assiégés de placer devant la porte de leurs maisons des vases vides qu'une pluie soudaine et abondante remplit bientôt en même temps qu'elle força les assiégeants d'abandonner la place.

HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 350) 127

Dieu, en renouvelant ainsi la multiplication clc Thuile qui avait sauvé la veuve de Sarepta, délivra les habitants de Chinon. Le siège fut levé, et la confiance qu'on avait dans la sainteté du solitaire ne put que s'en accroître. Aussi lui arrivèrent peu après et de toutes parts des âmes nombreuses qui réclamèrent sa conduite avec un asile auprès de lui. On vit donc s'établir bientôt l'Ascétaire dont il fut le premier abbé, et qui, moins de cent ans après, devint un monastère en toute règle. C'est là qu'il mourut en recevant les bénédictions de saint Martin, que la nouvelle de sa maladie avait attiré près de son lit de mort. C'était le 20 août d'une année inconnue, mais sans doute antérieure à 397, qui fut celle où disparut saint Martin. Du tombeau de pierre où son saint ami l'avait déposé surgirent de nombreuses vertus. Ses restes vénérés y demeurèrent intacts pendant plusieurs siècles. Au x®, les Normands forcèrent les moines de fuir en les transportant à Barle-Duc (63). Une portion en était revenue à Chinon et y était vénérée, lorsqu'en 1563 les huguenots, qui remplissaient la France de profanations et de sang, les brûlèrent dans cette ville. Le culte de saint Mesme s'y perpétua cependant, avec le petit monastère devenu collégiale , jusqu'aux horribles sacrilèges de 93. Ruiné alors, il a été contié depuis aux mains vénérées des frères des écoles chrétiennes (a).

Maintenant, jetons un regai^d sur Fétat intellectuel de notre pays durant la longue période que nous venons de traverser.

L'hérésie d'Arius et quelques autres moins redoutables Troubles occasionnés

^ '■ par l'hérésie d'Arius.

mais aussi remuantes jetaient le trouble dans l'Eglise ; et nous savons déjà que, patronée par un des fils de Constantin, elle devint un prétexte de persécution contre les catholiques. Mais l'Eglise gagne toujours dans ces épreuves

(a) Cf. Gregor. Tur., De gloria Confess., c. xxii. — Maim. Sanctorum Ecclesiœ Turon., p. 15 et suiv., in-fo, Tours, v. 667. — Proprium Turon. — Sulp.-Sév., Vita sandi Martini, et Dialog. IIL

128 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 350)

l'énergie d\inc généreuse résistance et se forme cPautant mieux à sa vie de vigilance et de combats. Pendant que ses évêques et ses simples fidèles souffrent pour la foi, d'autres avec eux-mêmes luttent par la parole ou les écrits. La lumière éclate d'autant plus, et jette ses faisceaux de rayons sur l'avenir, h Se°à'c'ctie t>S- Les lettres et les arts se développèrent donc pendant le •'"''• iv*^ siècle en des proportions remarcjuables. La Gaule surtout,

où les chrétiens étaient devenus très nombreux dans les villes, devenait comme centre d'études et de savoir une contrée digne de la métropole romaine. A mesure cjue celle-ci perdait de ses avantages transportés à Constantinople, le sang de ce corps si puissant et si robuste semblait abandonner le cœur de l'Empire pour en vivifier les extrémités, et la France future profitait bien mieux que toute autre de cet épanchement de vie sociale et de liberté religieuse. Il y avait longtemps déjà que les esprits d'élite nés dans les Gaules, mais de familles romaines, s'étaient distingués au barreau de Rome, où ils allaient faire valoir la science et le talent acquis à Marseille, à Toulouse et dans les principaux centres que l'intelligence s'était faite chez nos ancêtres ; et Quintilien, mort l'an 88 de Jésus-Christ, faisait déjà Féloge de l'éloquence gauloise à propos de Julius Florus et des causes célèbres qu'il gagnait à Lyon. C'est dans cette capitale que brillait, par l'éclat et l'aménité de sa vie littéraire, un certain Géminius, qui, devenu l'ami et le correspondant de Pline, mérita par ce commerce de lettres toutes sérieuses et honnêtes l'amitié do Trajan et celle de Valérius Paulinus, intendant de Fréjus (64) dans la Gaule Narbonnaise, où il était né. Depuis ce temps, qui tient aux origines du christianisme, les lettres profanes et les arts se développèrent peu, et à partir principalement de la fin du régne des Antonins, une véritable décadence remplaça l'essor qu'ils avaient gardé depuis Auguste. Progrès et déveiop- i\ n^on fut pas aiusi de la littérature chrétienne. Le l^esoin

pemcnls de la lilléra- . . .

ture chrétienne. ^|g protéger la loi iit naître des apologistes comme saint

Méliton, saint Justin le philosophe, Tertullien, et tant cVautres. Des évêques, des prêtres, d'autres membres inférieurs du clergé, se firent des coopérateurs par l'enseignement public des lettres .sacrées, et tinrent des écoles où leurs auditeurs se formaient d'abord aux sciences profanes, car on était persuadé que ce genre d'érudition leur prêterait un plus facile accès près d'antagonistes entêtés aux erreurs païennes. C'est donc aux professeurs chrétiens que les lettres profanes durent alors de surnager sur l'océan agité où le monde romain allait se perdre. Ce fut bien mieux encore lorsque Trêves fut devenue sous Constantin la capitale de l'empire d'Occident. Cette haute position y attira, à la suite du pouvoir, une foule de savants et de poètes qui contribuèrent à répandre dans toute la Gaule un goût prononcé pour les études solides. L'éloquence chrétienne y gagna surtout, et rien de ce qu'ont écrit les plus renommés orateurs du paganisme ne vaut ce qu'écrivirent alors les auteurs chrétiens comme saint Rétice d'Autun, saint Maximin et saint Paulin de Trêves, saint Hilaire de Poitiers, et ce Lactance qui, pour être né en Afrique, n'en illustra pas moins la cité des Trevirij, où il mérita, par son éloquence philosophique, par le goût et l'élégance de sa diction, le glorieux surnom de Cieéron chrétien (a).

L'Aquitaine eut aussi sa gloire littéraire. Saint Jérôme buc'en^lÇS.''parle de Naxaire, panégyriste officiel de l'Empire, comme ieauxf^''^ '^^ ^°^' de l'un des plus célèbres rhéteurs de son temps, et dont Nîmes et Bordeaux se sont disputé la naissance w . Arborius professa la rhétorique à Toulouse et à Narbonne, et il eut la gloire d'avoir répandu dans notre Bordelais, que vante Ausone, l'érudition, la vivacité et la grâce qui ne diminuèrent en rien dans l'un et l'autre les charmes et la sûreté de l'éloquence. On peut voir dans les nombreux éloges que

(a) V. Lactance, Institutiones divinœ, 1. III. no 13. — Tillemont, Hist. eccles., t. VI, p. 208 et suiv.

(b) S. Hieron., Script, ecclesiast.

fc)

ce dernier a fait des professeurs de Bordeaux, combien illustre était alors, dans renseignement public, la cité-mère de la seconde Aquitaine («) .

Et de Poitiers. Le Poitou ne s"'honora pas moins du génie de ses grands

hommes. Nous les connaissons en partie par ceux de nos saints qui, mêlés forcément aux efforts du catholicisme contre les hérésies, ont laissé des ouvrages trop habituellement ignorés et à peine aperçus dans la collection dos écrivains du iv° siècle. Mais il n'est pas douteux que ces belles intelligences n'eussent profité à Poitiers même des cours qui s'y faisaient et qui ne manquaient pas d'auditeurs.

Héiiodore et saint Gonnado (^) uous a couscrvé le nom d'Héliodore, prêtre de

Hilaire; .,.,,.. , . „

cette ville, d orignie grecque sans doute, et qui, y professant l'éloquence et la poésie, fut consulté par saint Hilaire sur certains passages d'Origène. Celui qui devait être un de nos plus savants évêques n'aurait pas été assez familier, paraîtrait-il, avec la langue du célèbre théologien, et aurait trouvé dans Héiiodore un aide éclairé, dont les mêmes goûts firent bientôt son ami fidèle aussi bien que son guide assidu. Saint Jérôme croit devoir leur attribuer en commun quelques-uns des travaux littéraires du grand prélat. Ce qui est certain, c'est qu'il ne faut attribuer qu'au professeur le traité de l'origine des choses (c), où il combat par le principe de l'unité de Dieu, auteur de tout bien et jamais d'aucun mal, les opinions des manichéens d'alors, et par concomitance celles des panthéistes de notre temps. Mais ce qui ne doit pas être moins intéressant à nos yeux, c'est qu'Hilaire lui-même, avant de donner des preuves écrites de cette sublime doctrine qui devait dicter ses livres de controverse, avait eu à lutter publiquement, à titre de professeur, dans l'école où s'exerçaient les docteurs de

(a) Auson., Commemoratio professorum Burdigalensiumj, c. iv, v, x, xiii et suiv.

(l)) De Vivis illustribus.

(c) De naluris rerum Exordialium. Nous ne connaissons que par ce titre cet ouvrage, qui s'est perdu.

Poitiers (^). Il n'était pas rare, dans ces temps où les lettres étaient en aussi grand honneur que la fortune, «de voir s'appliquer à cette belle œuvre de renseignement les personnages les plus élevés. L'histoire nous en montre alors, soit dans la chaire professorale, soit dans le barreau, exerçant le même talent qui devait briller dans l'immortel Poitevin (&). A en croire notre Bouchet, ce serait là comme la première institution de l'université de Poitiers, c'està-dire, comme il a soin de l'expliquer, « non d'université privilégiée des privilèges royaux et apostoliques, mais establissement d'estudes de congrégation d'escoliers(c). » Il faudrait en conclure qu'Héliodore n'avait enseigné qu'après Hilaire, et que peut-être il aurait succédé au saint homme dans ce soin, devenu incompatible avec ceux de son épiscopat. Il résulte aussi de ce document du vieil annaliste qu'Hilaire, vers 320, aurait été puiser aux écoles de Rome et d'Athènes les leçons d'éloquence et de littérature qu'il répandit ensuite dans la capitale du Poitou (65). C'est chose douteuse qu'il se soit livré à ce professorat avant ou après sa conversion au christianisme. Toujours est-il que ce fut en suite de son mariage ; « car cette union l'ayant fait encore croître en bien et renommée, de tous pays venaient gens à Poitiers pour ouyr sa sapiencec^;. » Mais tout porte à croire que cette tâche laborieuse lui premières études

6t Dl ûffiSSÛFclt dô CG

aura paru une œuvre de prosélytisme très conforme au demier. zèle chrétien recommandé par le divin Maître, en qui il avait trouvé « la voie, la vérité et la vie(e). » C'était un moyen actif et fécond de garder contre la grande hérésie de l'époque un auditoire attiré par cette éloquence docte et énergique dont l'activité s'était formée aux plus belles

(a) D. Rivet, Histoire littéraire de la France, I, 5G0.

{b) Ibid., passim.

(c) Annal. d'Aquit., p. 22.

{d) Ibid., p. 23.

(e) Joan., xiv, 6.

sources de son temps ; car il est certain que sa jeunesse, pendan^ laquelle sa position et ses richesses l'engagèrent peu à briguer les places et les honneurs, se passa en études sérieuses qui protégèrent la gravité de sa conduite et la pureté de ses mœurs. Un esprit comme le sien, quand il est plein de connaissances acquises, sent le besoin de les communiquer à autrui. C'est donc à ce dévouement des premiers jours de sa vie chrétienne que sont dus, comme leurs plus profonds résultats, tant de disciples devenus célèbres que nous voyons figurer au rang de nos

Ses disciples les saiuts, et dout qlielqucs-uus, élevés plus tard par ses soins au sacerdoce, s'ils ne l'étaient déjà, devinrent ses collaborateurs, secondèrent ses sollicitudes pastorales,, l'accompagnèrent dans son exil, et continuèrent après lui sa mission évangélique. Entre ces bons ouvriers, on compte les quatre frères de la famille de Maximin, dont nous avons parlé; un filleul du saint docteur, qu'il avait nommé de son nom, et qui fut honoré aussi du titre de saint, mais que nous ne connaissons pas autrement; un certain Juventius, qui reçut le même honneur, sans qu'on nous ait rien appris de sa vie (66) ; enfin saint Just et saint Lienne (ou Leonius) , dont l'Eglise de Poitiers a gardé le souvenir et le culte. Rien donc de plus acceptable dans la vie du grand homme, sur laquelle nous avons dû anticiper quelque peu, que cette particularité de son professorat. Bouchot seul nous la rapporte, il est vrai : mais nous savons combien il est riche en traditions, et sur ce point comme sur beaucoup d'autres on peut le suivre généralement sans craindre de compromettre en rien la vérité historique («).

Les grammairicDs D'autrcs iioms, au rcstc, uous apparaissent après Hilaire

de Poitiers, ii-.n

sur les tables scientifiques de notre province. Quoique

aucune date précise ne les accompagne, c'est sans doute à

la seconde moitié du iv^ siècle qu'on vit venir à Poitiers le

Ammonius, grammairien Ammonius Anastasius, qui, pour s'y établir,

(a) Cf. Annal., ub. sup.

quittait Bordeaux, où la science était pourtant en grand honneur. Il est vrai que ce bel esprit s'y voyait éclipsé par des rivaux plus heureux, et qui méritaient mieux de l'être, si nous en croyons les épigrammes d'un poète ingénieux Gîh Mais le portrait qu'en fait ce poète n'est qu'une satire, et dispose peu à croire que ledit Ammonius fût, autant qu'il l'assure, ambitieux, médiocre de talent, et irascible d'humeur (67). Ce qui est vrai encore, c'est que le pauvre homme végéta sans beaucoup de succès dans sa ville préférée, où sa chaire était peu suivie, et qu'il y mourut très vieux et sans laisser de regrets, vers la fin de ce siècle ou au commencement du v^ (^).

Dans le même temps, un certain Rufus s'était ingénié '^"''"sd'enseigner au même auditoire qu' Ammonius endormait la rhétorique, qu'il pouvait bien savoir mais dont il parlait fort mal. A ce majeur inconvénient d'une éloquence difficile, embarrassée, il joignait, paraît-il, un singulier mélange d'avantages extérieurs et de raideur corporelle qui allait jusqu'à une sorte d'immobilité : on se fait donc une idée assez nette de ce que devait être un pareil maître d'éloquence, en qui la parole n'était pas plus que l'action oratoire. Ausone, qui paraît peu favorable aux professeurs de Poitiers, en quoi nous voyons qu'il n'avait peut-être pas toujours tort, ne l'épargna pas plus que l'infortuné Ammonius (o (68), de sorte que si nous n'avions à juger nos hommes que par les portraits d'un tel peintre, on aurait un triste idéal de leur personne et de 'leur emploi.

Mais faisons la part des motifs personnels qui aiguisèrent cette plume railleuse, et n'en concluons pas moins, tout en réservant notre jugement sur ces travailleurs de la pensée, que s'il n'était peut-être pas possible à nos écoles de lutter

(a) Ausone, Professor. Burdig. cirea fin.

{h) V. Dreux du Radier, Biblioth. littéraire, I, 100. — Histoire littér. de la France, ive s. — De Ferrière, De l'état des lettres dans le Poitou, p. 2.

(c) Dreux du Radier, ibid., I. p. 101.

avantageusement contre celles des cités plus considérables et plus peuplées, elles eurent cependant la gloire impérissable de maîtres illustres, de disciples immortels comme eux, et que, dès Porigine de notre histoire scientifique, elles préludaient noblement par chacun de ces titres à un avenir que le monde savant admire encore aujourd"'hui. Poitiers au w siècle. Maintenant que nous connaissons Pesprit de notre province au moment où la Providence lui donna un saint qui devait Pillustrer par toute la terre , il est bon d'étudier aussi quelques points d'intérêt local dont la connaissance nous donnera une idée plus exacte de Poitiers et de ses environs comme théâtre où vont se passer les événements que nous aurons bientôt à raconter.

déln^rSureiif ^* ^^ d'abord sa position était, parmi les villes antiques, une des plus favorables à la défense contre les attaques de la guerre par son entourage, et à Fhygiène publique par son aération. Etabhe, en effet, sur les deux versants d'un mamelon relativement élevé, le Clain, venu de Confolens (69) pour aller se perdre dans la Vienne en amont de Chatellerault, baigne le bas de la colline orientale et l'entoure jusqu'à son extrémité sud d'une ceinture que pouvaient élargir, au besoin, des inondations factices qui, plus d'une fois, augmentèrent la force de ses remparts. Lorsque, arrivé vers la voie romaine qui conduisait au vieux Poitiers, il s'inclinait brusquement vers le nord pour gagner son embouchure, il recevait les eaux de la Boivre, petite rivière née à Benassay (70), et au confluent de laquelle la féodalité devait un jour construire un château d'une forte résistance. Les abords de cette forteresse étaient d'ailleurs toujours mouillés par les eaux tournantes de la Boivre, qui y formaient un large marais. Ainsi protégé dans sa vallée orientale, il l'était encore par les dunes élevées qui la surmontaient à pic et qui doublaient du sud au nord la résistance de ses murailles. Les côtés opposés remplaçaient cet avantage que la position du terrain leur interdisait, par des fossés larges et profonds creusés en avant des portes pratiquées

dans l'épaisseur du rempart. En sorte qu'avant Partillerie, qui devait un jour déjouer ces précautions de l'art et de la nature, Poitiers devait être une ville de difficile surprise et d'une défense qu'un petit nombre d'hommes de guerre devait suffire à assurer.

L'enceinte murale de Poitiers, pendant nos trois premiers son enceinte murale, siècles, est plus difficile à déterminer, les accroissements successifs de ses divers périmètres n'ayant pas de dates reconnaissables, surtout antérieurement à l'établissement des Wisigoths. Néanmoins, on peut affirmer qu'au levant, la cathédrale, le premier édifice de quelque valeur qui nous soit connu, dut être posée non loin de la limite urbaine où se trouvait une principale agglomération d'habitants (^) (71). Les remparts, à l'abri desquels ce monument fut construit, suivaient, au pied de l'édifice, une ligne assez directe tracée à l'orient par le cours du Clain, et s'y maintinrent jusqu'après l'expulsion des Barbares, au commencement du vi® siècle, puisque deux cents ans après la mort de saint Hilaire une église de Notre-Dame était bâtie par sainte Radégonde, dont elle reçut bientôt le vocable, en dehors des murs, comme destinée à une sépulture commune. Ce que nous savons des habitudes alors suivies dans les grandes cités ne laisse aucun doute sur la forme à peu près quadrangulaire qui fut donnée alors au pourtour de la nôtre. Ce carré plus ou moins parfait peut se reconnaître encore à la position de monuments qui ne purent s'établir qu'à l'abri de son enceinte murale. Ainsi, en s'éloignant de notre ligne orientale, nous ses premières églises, avions, au sud, l'église de Saint-Simphcien, élevée sur un point dominant que défendait cette enceinte assise à l'extrémité inférieure du coteau. En remontant vers le couchant, on trouve le palais, déjà habité par les gouverneurs romains, comme l'ont maintes fois prouvé les fouilles de ses substructions gallo-romaines. Les besoins d'un tel

(a) Cf. notre Histoire de la cathédrale de Poitiers, I, 7, et notre Histoire de l'église Saint-Paul, p. 10. — Bulletin des Antiq. de l'Ouest., X, 146.

local, qui devait être une véritable forteresse, et que sa position culminante rendait très favorable à une défense, en avaient reculé la muraille et les tours jusque vers les rues des Basse-Treilles et des Carmélites, encore protégées par le versant, dont le pied se baignait dans les marais de la Boivre. C'est de là, et à la hauteur de Tancien hôtel de la Prévôté et de la place du Pilori, où était une porte de ville, que le mur septentrional, gravissant la pente qui inclinait vers la Boivre, et redescendant celle qui s'avançait vers le Clain, se reliait, non loin du fleuve, au rempart qui en séparait la cathédrale. Dans ce parcours on rencontrait plus tard, outre les églises susdites, celles de Saint-Pélage, sur le terrain occupé depuis par Pabbaye de la Trinité, et de saint Germain, qui touchait de prés au rempart du couchant et du nord. Sans préciser qu'aucune de ces deux églises fût déjà établie avant Saint-Hilaire(^), une autre, Saint-Didier. cellc de Salnt-Didicr, aurait bien pu y être construite entre son avènement et la mort de ce saint évêque de Langres que nous avons vu martyrisé sous Gallien, en 263. Dans ces temps de foi vive, où la Providence gloritlait ses saints par des miracles qui émouvaient les populations, on n'attendait pas beaucoup pour s'attirer leur protection par un culte qui devenait populaire, et c'est à cet enthousiasme justifié par tant de prodiges qu'il faut attribuer dans beaucoup de villes, et dans la nôtre en particulier, la dédicace de temples nouveaux dont nous ne savons plus la date positive, mais qui furent bâtis en l'honneur de ces illustres patrons aussitôt que leur renommée commença à franchir les limites de leur sépulture. Quelquefois aussi ces constructions se firent à l'occasion de reliques qu'on s'était procurées. Telles pourraient être à Poitiers, outre Saint- Didier, Saint-Grégoire, Saint-Dcnys, Saint-Germain et d'autres, dont nos quartiers portent encore le nom et dont nous parlerons en leur lieu (72).

(fl) Saint Germain, par exemple, n'étant mort qu'en 576, son église n'a pu être bâtie que plus tard.

On sait, du reste, ce qu'étaient alors ces premières églises, t^STSes Trerestreintes dans leurs dimensions , d'une construction en ™^''' '»'"''• quelque sorte provisoire, et qui, n'étant pas facilement rebâties quand les chrétiens étaient encore suspects ou maltraités, se multiplièrent cependant, eu égard à la population des croyants, qui s'augmentait toujours durant d'assez nombreux intervalles de tranquillité. C'est tout ce que nous pouvons supposer durant le cours des trois premiers siècles. Mais quand fut levé enfin sur le monde la^i'îig^etïurfsoucatholique le soleil de la liberté religieuse, on connaît trop ''^^^'^■ l'esprit de prosélytisme et le zèle de la maison de Dieu, l'un des caractères distiiictifs des âmes chrétiennes, pour douter que de nouveaux sanctuaires se soient ouverts à des foules empressées. A Poitiers, où nous avons vu, vers le milieu du règne de Constantin, surgir la petite église de Notre-Dame-l' Ancienne, d'autres ne tardèrent pas à' s'élever. Peut-être y vit-on dès lors honorer ce saint Didier dont nous parlions tout à l'heure, dont le culte s'étendit rapidement dans la Gaule, et qu'une paroisse de la ville avait de temps immémorial pour patron. La proximité de cette église et du palais peut laisser croire que sa création n'aura pas été étrangère à Tun des gouverneurs chrétiens de la province.

Tout nous persuade, comme nous l'avons dit ailleurs, que saint -Pierre et la cathédrale, dont saint Pierre et saint Paul furent toujours les patrons, se sera donné de bonne heure une annexe honorée du nom de ce dernier. Nos découvertes récentes ont fait apparaître sur les restes encore existants de cette petite église ruinée, laquelle s'élevait à quelques pas de son aînée, des assurances irrécusables de contemporanéité dans son petit appareil allongé, mêlé de briques (a). L'existence de l'une à cette époque reculée se prouve donc par l'autre, comme nous allons le voir.

■\T , T^ i> A ■ 1 i • La part que peut

\\otre~Dam.G-l Ancienne j qu on a toujours connue sous avoir eu consiantia à

ces fondations.

(a) V. Histoire de l'église Saint-Paul de Poitiers, p. 4..

cette épithéte différentielle consacrée dans nos plus vieux auteurs, et dont Bouchet nous a nettement raconté la fondation, suppose depuis longtemps au moins une autre église consacrée à la sainte Vierge, et dont il fallut la distinguer. C'est donc après elle que dut se construire celle qu'on a nommée Notrc-Dame-la-Grandc (73), et si Ton rapproche de ce point de chronologie élémentaire la vieille tradition qui attribue celle-ci à Constantin, on commencera à entrevoir que le sérieux de l'histoire se trouvait bien là où l'on ne voulait pas l'admettre (74). On a vu comment le voyage de sainte Hélène en Poitou avait été l'occasion d'une fondation religieuse. Quoique son fils ne paraisse pas avoir jamais fait ce même voyage, sa faveur n'aura pas manqué à. une ville honorée de la protection de sa mère. Le respect de celle-ci pour l'évéque, son zèle à entretenir le sentiment chrétien et à le développer, rendent plus que probable celui qui aurait fait tourner vers Poitiers la bienveillance de son fils. Ce qui n'est pas douteux, c'est que la tradition constante, se fondant plus sur ses bienfaits que sur une exacte chronologie (75), regarda Constantin comme le fondateur, ou du moins comme l'une des causes premières de Notre-Dame-la-Grande (76) ; c'est que la muraille nord de cette église, dénudée naguère par la démolition de son ancien cloître, a montré une portion de sa structure composée de briques romaines s'interposant dans le petit appareil qui en fait la masse; c'est que Bouchet, qui écrivait en 1524, raconte qu'elle fut élevée d'abord en l'honneur de saint Nicolas par l'évéque Alipius, peu de temps après la mort du saint évêque de Myre, ce qui donnerait une date certaine, puisque ce dernier mourut en 342 et Alipius en 346 au plus tard (77). Comment le vocable du thaumaturge de Myre se sera-t-il cliangé en celui que nous reconnaissons encore à notre église paroissiale? Bouchet le dit; mais il ne nous apprend pas à quelle époque. Or, une autre église Saint-Nicolas, bâtie près de l'ancien amphithéâtre, remonte au commencement du x^ siècle, et cette

fondation, due à la comtesse de Poitiers Agnès de Bourgogne, femme de Guillaume V, coïncide probablement avec l'époque où Notre-Dame prit ce nom à l'occasion d'un miracle fort touchant que nous rapporterons en son lieu. Quant à sa fondation comme collégiale, on ne peut l'attribuer qu'au chapitre de la cathédrale, comme nous le verrons plus tard, et comme le prouvaient encore, à une époque peu éloignée, les cérémonies de l'intronisation de nos évêques auxquelles la célèbre église avait une si grande part (a).

En fait de monuments d'un autre genre, la cité n'était pas moins favorisée de toutes les preuves qui peuvent nous parler encore de sa grandeur. Ses voies, dont deux des plus belles, celles de Poitiers à Tours et à Saintes, étaient dues , nous le savons , à Antonin-Pie (de 138 à 161) , amenaient la vie dans son sein par le commerce, les marches militaires et le facile abord des étrangers. Elles lui procuraient donc maintes fois de lucratives affluences quand la foule patricienne ou celle des oampagnes venait jouir des spectacles du cirque, dans ces arènes qui avaient plus de vingt mille places, avec des proportions plus vastes que celles des plus considérables de l'Italie {b).

A ce magnifique monument, qui donnait l'idée d'une population considérable, se reliaient des accessoires indispensables : trois aqueducs venant des campagnes voisines, et que la position culminante du quartier auquel on les destinait avait forcé d'aller ouvrir jusqu'à dix-huit ou vingt milles au sud de Poitiers, et d'appuyer, chemin faisant, sur des arceaux encore fort remarquables par leurs ruines curieuses (78). 11 est vrai que toutes ces eaux n'étaient pas exclusivement réservées à l'amphithéâtre, où il paraît certain qu'il n'y eut jamais de naumachie possible. Les

(a) V. notre Hist. de la cathédr. de Poitiers, II, 67 et suiv.

{h) L'arène seule avait, à Poitiers, 26 i mètres de long sur 210 de large ; celle de Pompéi n'en avait que 189 sur 100. — V. Mém. des Antiq. de l'Ouest, VI, 127 et suiv.

Autres monuments civils.

Voies.

Amphithéâtre.

Aqueducs.

hauts quartiers de la cité y trouvaient une ressource pour une consommation journalière, et aujourd'hui, tels que sont restés leurs canaux , ensevelis dans presque tout leur parcours, il serait facile, au jugement des hommes les plus compétents à qui nous avons emprunté ces détails, d'utiliser de tels conduits, de leur faire apporter à la ville moderne des eaux meilleures et plus abondantes que celles dont elle s'abreuve , et de laisser encore sur leurs abords , à l'agriculture et aux habitations privées, des trésors d'industrie et de fécondité. Il est sérieusement question aujourd'hui, et depuis longtemps, de satisfaire à ce vœu de tous les Poitevins éclairés. A quand l'exécution?

Limonum devait cette belle dotation au régne pacifique d'Adrien, qui occupa le trône impérial de 117 à 138, ou à son successeur Antonin, mort quarante ans après lui. Leur Colonnes miiiiaires. activité cst counuc sur notrc sol par les grands travaux qui s'y exécutèrent de leur temps, et beaucoup de colonnes milliaires rattachent leurs noms, comme ceux de Commode, de Marc-Auréle et d'Alexandre-Sévère , à la confection de nos grandes voies et à des édifices publics.

Le long de ceà voies, et outre les points où s'aggloméraient autour des villes et villages des cimetières communs, les sépultures publiques, s'élevaient, sous l'empire des idées païennes, des monuments funéraires, cippes, colonnes, blocs de marbre et de pierre, ornés d'inscriptions et de bas-reliefs où figuraient, soit l'image du défunt, soit celle de ses dieux protecteurs, ou Vascia(a) et d'autres outils, ou enfin des symboles mythologiques. On reconnaît les ii®, III*' et iv^ siècles à ces fragments plus ou moins complets parvenus jusqu'à nos musées malgré tant d'indifférence et d'oubli. Mais à partir de cette dernière époque, lorsque le paganisme proscrit n'est plus toléré dans ceux qui n'embrassent pas encore la religion victorieuse, ces signes des

Cimetières et sépui tures privés.

(a) Sur l'origine, l'emploi et le sens de Vascia, voir notre Mémoire parmi les Bulletins des Antiq. de l'Ouest, XI, 305.

croyances erronées disparaissent ; ils passent bientôt à Fétat de ruines et d^objets de mépris. On en fait des auges pour le bétail, des bornes pour les propriétés rurales. On y creuse des sépulcres chrétiens, et ceux-ci, toujours assujettis, et pour longtemps encore, aux lois romaines, garnissent le sous-sol des cimetières des campagnes, où les chrétiens, avec des épitaphes plus simples et une iconographie plus modeste, parlent de leurs espérances et de leur repos éternel à ceux qui visiteront leurs dépouilles. Alors de grands centres de sépulture s'établissent à cimeiières communs

'-^ '- sous le vocable de saint

Pombre de la croix, en certaines localités, sous le vocable P'^^^plus habituel du Chef des Apôtres, « à qui ont été données les clefs du Ciel. »(^) Ce patronage, qui excite une plus grande confiance, et qui, en multipliant les morts dans une nécropole, y attire des prières plus ferventes et plus nombreuses, s'' affirme par une église ou chapelle })lacée sous rinvocation de saint Pierre. Ainsi Saùit-Pierre-des- EgliseSj prés Chauvigny, Saint-Pierre-des-Corps j dans le suburbium de Tours, et tant d"" autres. Cette dévotion ne doit pas être cependant regardée comme Tunique raison de ces agglomérations funèbres. Outre que la rareté des églises, bâties sur un territoire encore peu habité, établissait entre elles de grandes distances, et qu\m prêtre ne pouvait pas être toujours attaché à chacune d'elles, quelques autres, comme celle de Cénon (79), entre Châtellerault et le vieux Poitiers (laquelle parait avoir été toujours sous le vocable de saint Martin, et, par conséquent, d'une création plus récente), avaient aussi leur cimetière commun à d'autres paroisses (80). C'est qu'on en avait fait des églises-mères, sortes de chefs-lieux de canton d'où les églises inférieures relevèrent jusqu'au moment où la population chrétienne s'augmenta de façon à nécessiter pour chacune d'elles une autonomie qui leur donna des droits égaux pour tout ce qui se rattachait à l'exercice du culte ou à l'administration des

{a) Math., xvi, 19.

sacrements (a). On a ainsi des souvenirs très positifs des cimetières de Loudun, de Montmorillon, autom^ de Saint-Martial, de Civaux, où les restes en sont encore très remarquables ; on en avait eu encore à Antigny, à Béthines, à Concise, dans Tarchiprêtré actuel de Montmorillon ; puis enfin à chacune des deux localités appelées du nom significatif des Cerqueux, près Passavant et prés Maulévrier. A Poitiers, un vaste cimetière entourait la basilique de Saint- Hilaire et se prolongeait jusque vers la porte de la Tranchée : c'était celui des chrétiens, qui finit par se composer de deux ou trois couches de cercueils en pierre superposés. A Civaux, les cercueils paraissaient avoir été longtemps établis à la surface du

sol (b) .

Villas et maisons de Nous avous parlé dc Chauviûnv : ce nom et celui de

plaisance. i o ^

Lussac, auxquels tant d'autres pourraient s'ajouter, représentent dans leur origine les souvenirs de ces villas si célèbres dont les Gallo-Romains avaient fait des maisons de plaisance, où le luxe de la richesse, le bon goût, et même une certaine poésie avaient prodigué les richesses d'une vie qui s'y abritait contre les préoccupations ou les ennuis d'une grande cité. Presque toutes, ou, après elles, les bourgs et les villages qui les ont remplacées, conservent, sous leur nom actuel, leur étymologie empreinte de la langue des vainqueurs et de celle des vaincus. Calvinus, Lucius, sont évidemment des noms romains, auxquels s'est annexée une terminaison gauloise (81) pour désigner Vhabitation, la villa des deux personnes connues sous l'un de ces noms. On a des souvenirs précieux de ces habitations champêtres dans les écrits d'Ausone, qui en possédait plusieurs dans la Saintonge et jusque sur les confins du Poitou. Ce poète nous apprend quels plaisirs y procuraient à nos ancêtres du iv^ siècle la beauté des sites qui nous

(a) Cf. Bulletin monumental, VIII, 184; IX, 5i0. {b) Bulletin des Antiq. de l'Ouest, I, 195 et 197.

charment après eux, la chasse dans les vastes forêts en partie disparues, la pêche dans les cours d'eau où se prenaient les poissons les plus délicats, et les bains aussi purs que salubres dans ces balnéaires dont la brique et le marbre nous révèlent tous les jours Pingénieuse structure et la somptueuse commodité. Vilnon, Croutelle et mille autres localités plus ou moins obscures ou inconnues de nos jours (^) ont joui de ces privilèges et découvert aux recherches de l'antiquité des preuves qu'elles avaient participé aux délicatesses de cette nouvelle civilisation qui transformait la Gaule et ne pouvait trouver indifférents les Gaulois appelés à ces séduisantes jouissances.

Nous venons de parler de bains. C'était un des principaux ^^gj^Jg™^^ °" ^^^' objets du luxe des grandes cités et une des délicatesses dont les heureux du monde se passaient le moins. Poitiers pouvait montrer à ceux qu'attiraient les charmes de sa civilisation avancée, ses thermes très remarquables, dont le Père de la Croix a découvert les restes et fouillé avec une grande intelligence les magnifiques détails. Ce splendide établissement se posait sur la colline orientale de la ville, vis-à-vis du Clain, qui lui fournissait ses eaux et en était la limite naturelle. Les hypocaustes ou foyers s'élevaient sur des constructions voûtées que supportait le rocher ; ainsi étaient affermies contre les tassements du sol argileux les constructions supérieures, les salles d'étuves où se prenaient les bains, avec leurs piscines et leurs tuyaux de conduites décorés par un soin tout architectural de pilastres, de placages et de marbres variés, de peintures et de mosaïques murales mêlées de coquilles dont la nacre brillait agréablement dans cet ensemble si recherché. D'autres thermes, mais beaucoup moins considérables, occupaient à la même époque et sur la rive opposée de la rivière, à l'extrémité sud de la ville, le sol illustré plus tard par l'abbaye de Saint-Cyprien. Là était certainement un

(o) Mém, des Antiq. de l'Ouest, XXI, 80. — Bullet., III, 50 et 433.

palais de quelqu'une de ces grandes familles dont les habitations jouissaient toujours de ces annexes indispensables alors à Texistence des maîtres du monde. Tout cela représente la période écoulée du milieu du i"" siècle à la fin du iii*^, si Ton en croit les petits bronzes de Claude qui datent de Pan 41, et de Gallien, qui régna de 260 à

tai?eT- S™f "'"'" ^^^^^ ^ ^^^^ ^^ ^^^ belles superfluités de la vie tranquille s'élevaient aussi, revêtus de leurs formes plus positives et plus austères, d'autres lieux destinés à l'administration ou à la défense du pays. Nous avons parlé du palais de Poitiers, qui, après avoir abrité la puissance proconsulaire, est devenu successivement la résidence féodale de nos comtes, puis du présidial avec sa prison, et où siègent encore les tribunaux de tous degrés.

En fait de constructions militaires qu'on peut faire remonter au moins jusqu'à la période qui nous occupe, le castrum de Chauvigny était des plus remarquables par sa position. Une telle forteresse, qui joua son -rôle jusqu'à l'expulsion des Anglais, au xv^ siècle, ne dut pas être moins utile aux lieutenants de César. Ses fouilles, ses murs même, dans la belle portion qui a résisté aux délabrements qui présagent enfin sa destruction immanquable, en disent plus que toutes les conjectures sur sa valeur gallo-romaine et l'importance de tout son passé (82). D'autres cas/rwm^ comme ceux de Lusignan et de Loudun, étaient également des postes militaires élevés par les Romains pour la défense de leur territoire, et qui, multipliés à l'infini sur plusieurs lignes, en assuraient la possession aux conquérants. Ils durent ainsi, dès le commencement, s'y fortifier, pour tenir en échec les oppositions qu'ils ne manqueraient pas d'avoir à réprimer.

Villes principales. Quaut à uos villcs proprement dites, ce que nous appelons ainsi ne date pas en général de si loin. Elles commencèrent

(a) V. Mémoire du P. de la Croix, p. 20 ; iii-S", p. 1878.

HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 350) 145

à la suite crune certaine importance acquise par diverses causes peu faciles à déterminer, par être des pagus ou chefs-lieux d\ine portion de territoire plus ou moins étendu et presque toujours limité par les collines ou les rivières. Plus tard on attacha à ce nom le sens de toute une grande contrée dont la capitale était le centre administratif. C'est ainsi que Pagus Pictaviensis comprit dés le iv^ siècle tout le territoire du diocèse de Poitiers, indiqué après la conquête par la législation romaine : c'est-à-dire qu'il s'étendait des limites de la Saintonge, de l'Angoumois et du Limousin jusqu'à la Loire. Les petits peuples qui jusque-là avaient leur autonomie dans l'enceinte du Poitou, Agésinates au territoire d'Aizenay, Ambiliates sur celui de Doué en Anjou, Anagnutes vers l'embouchure de la Loire, eurent, comme les Pictones, un pagus particulier, mais ne firent plus à eux tous qu'un grand pays renfermé dans ce qui devint le pagus principal, pays du Poitou proprement dit, et furent réunis sous la même juridiction administrative ou épiscopale. Partout la capitale du pays devint la cité où siégea l'évêque. Des chorévêques ou coadjuteurs furent placés dans les vihes secondaires («), où on les vit dès le iii^ siècle. Nous les verrons remplacés plus tard par les archidiacres qui eurent la même juridiction subdivisée ensuite en archiprôtrés et en décanats(è).

Les petites vihas, après s'être grandies sous l'influence des seigneurs, dont elles furent d'abord les demeures féodales comme Niort, Chàtellerault et d'autres, devinrent pour la plupart des vicomtes relevant avec foi et hommage des comtes de Poitou. Elles ne se mêlent guère à notre histoire qu'après l'envahissement de l'Empire romain par les barbares de la Germanie. Les points principaux où la population chrétienne s'augmenta plus rapidement acquirent

[à] V. Thibaudeau, Abrégé de l'Histoire du Poitou, I, 421.

(6) V. Fleury, Hist. ecclés., liv. II, n" i. — Concile d'Ancyre, liv, X, nos \Q et 17. — L'abbé Sabatticr, Diction, v Chorévêques. D. Fonteneau, XXXI, 327.

146 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (v. 350)

en peu de temps une réelle importance. Après avoir été de simples mansions^ elles devinrent des centres importants d'affaires ecclésiastiques et civiles. Melle, Ardin, Brioux, Rom, Fontenay, Pareds et beaucoup d'autres, furent dans la suite des archiprôtrés et conservèrent fort longtemps ce titre que Melle et Fontenay n'ont pas perdu. Chaque fois que nous rencontrerons sur notre voie ces intéressants souvenirs, nous ne manquerons pas de nous y arrêter, d'en signaler le côté historique et les rapports qu'il doit avoir avec notre sujet. Il en sera de même des églises, châteaux et des autres créations religieuses, ou civiles ou monumentales, dont l' apparition viendra à toutes les époques, augmenter les richesses historiques de notre pays. Voici donc que nos origines débarrassées de leurs voiles, ne se dérobent plus à nos regards. Nous savons maintenant d'où nous venons. Le livre suivant va nous introduire dans les larges routes de faits mieux connus, et nous initier aux .grands intérêts de notre belle province.

Note 1

Belleforest, selon son habitude d'emprunter, n'a su que copier cette vieille tradition dans Munster {Cosmograph.j 1'''^ part., in-f", 1552), dont la science, plus sûre et mieux digérée, est certes d'une meilleure garantie. — Robert du Dorât, dont les Mémoires manuscrits sur le Limousin ne manquent pas d'un crédit mérité, parce qu'il y a renfermé une foule de détails qu'on eût ignorés sur lui, a exprimé avec la même assurance le même fait, qui, jusqu'à présent, était resté presque inaperçu. (V. D. Fonteneau, xxxr, 316.)

Note 2

C'est toute la critique du xvni*^ siècle. (Voir l'explication ingénieuse que donne Thibaudeau, d'après Baillet, dans son Hist. du Poitou j 2*= édit., I, 19. — Niort, in-8^ 1839.)

Note 3

Cf. Durand de Maillane (Dict. de droit canon.) — La Fontenelle (Recherches sur les peuples du nord de l'ancien Poitou, p. 14) attribue ce partage au temps où Astidius était évèque de Limoges, c'est-à-dire en 470, époque où lesVisigoihs possédaient l'Aquitaine, et il prétend que ce fut notre saint Victorin qui prit alors le siège de Poitiers. C'est là un anachronisme évident ; ces deux prélats n'ont vécu qu'à 130 ans l'un de l'autre. (V. Nadaud, Tabl. des Evêq. de Lim.) La Fontenelle s'était laissé tromper par une distraction que Robert du Dorât a refutée, aussi bien que Belleforest, cite plus haut.

Note 4

Il résulte, quant à cette venue du prince, beaucoup plus de probabilités contre que de preuves pour. (V. Mém. des Antiq. de l'Ouest, I, 200. — II, 34. — III, 139, 140, 161. — X, 149, 101, 162, 164, 182.

Note 5

Peuples d'origine germaine qui habitaient la deuxième Germanie (la Flandre actuelle) et le territoire de Baoacum, aujourd'hui Bavai, chef-lieu de canton de 1,800 âmes, dans le département du Nord.

Note G

Il nous semble nécessaire de ne pas oublier à ce sujet quelques réflexions qui importent beaucoup à cette histoire.

En 1835, feu notre honorable collègue de la Société des Antiquaires de l'Ouest, M. Mangon de la Lande, inséra aux Mémoires de cette Société (I, 195) une dissertation sur ce marbre, qui venait d'attirer une fois de plus l'attention des antiquaires. L'honorable écrivain n'avait fait qu'un travail d'imagination, dépourvu de preuves, et destiné à établir que le temple Saint-Jean avait été construit pour renfermer le tombeau de Claudia Varenilla. Il y avait loin de ce sj'stème à la véritable origine de cette petite église, sur laquelle nous reviendrons en son temps, et que personne ne regarde plus depuis plus de quarante années comme ayant été un monument païen. Il n'est pas un antiquaire disposé aujourd'hui à établir le moindre rapport entre la célèbre épitaphe et le premier baptistère de la cathédrale.

Cette liste faite sans critique et diminuée sans discernement tantôt de quatre noms, tantôt de huit ou neuf, doit être rétablie telle qu'elle se trouve .consacrée par le Poiiillé du diocèse, imprimé sous les auspices de M. de la Rocheposay, en 1647; par Fauveau, dans son Calendrier manuscrit de la cathédrale j, en 1613, et par Dreux du Radier, dans le P'" vol. de la Bibliothèque du Poitou^ en 1754. 11 est vrai qu'on observe en chacun d'eux des divergences quant au nombre de ces prélats. Le premier en compte, jusqu'à la Rocheposay inclusivement, 103; le second, 98, et le troisième, 101, Mais ces variantes ne sont que d'une petite importance, ne pouvant être attribuées qu'à une manière différente d'introduire tels ou tels titulaires qui, malgré leur intrusion en des temps de troubles, sont considérés par les uns ou par les autres comme ayant pris leur rang, et dont il faut parler. Ceci n'est qu'une affaire de critique dont chacun peut se préoccuper à son point de vue personnel. Pour nous, il nous semble rationnel do suivre l'ordre établi par les événements, et nous compterons autant d'évêques qu'il y en a ; et, bons ou mauvais (la liste est heureusement très restreinte de ces derniers), nous en reconnaîtrons autant qu'il y en a eu exerçant leur action sur l'Eglise de Poitiers. Les méchants ne doivent pas s'effacer de l'histoire : et il faut les y montrer pour eu dégoûter l'avenir.

Note 8 Ce Léocade et ce saint Etienne sont une singulière coïncidence

avec ce qui s'était passé à Limoges du temps de saint Martial. Ces circonstances ne forment cependant ici aucune confusion.

Note 9

Sic ipse dictus fuerit latinâ terminatione Nicetarius, romanis autem Victorinus (Catalog. Seriptor. eedesiast.). — Et Rivinus suit cette idée quand il dit en tête du poème des MachabéeSj qu'il édita en 1652 parmi les œuvres de saint Victorin : Carmen Neetarii vel latinius Vietoriiii Pictaviensis. — Au reste, ce nom de Nectaire n'est pas si rare qu'on ne le trouve maintes fois reproduit ça et là, soit en Orient, soit en Occident. On sait que c'était celui du prédécesseur de saint Jean Chrysostôme sur le siège d'Antioche. C'était encore celui d'un riche citoyen de Limoges qui fut guéri à Poitiers par le contact des reliques de saint Hilaire, peu après la mort de celui-ci.

Note 10

Il paraîtrait que quelques premières copies du Catalogue des Ecrivains ecclésiastiques de saint Jérôme avaient établi, en parlant de saint Victorin et après son titre d'évêque, le mot Pittahionensis au lieu de Pictaviensis. C'était lui faire occuper le siège de Petaw, ville allemande de la basse Styrie, pour celui de Poitiers. Ceci se comprendrait aisément sous une plume maniée non loin de Petaw, à Stindon même, où habitait saint Jérôme. Mais l'erreur ne peut pas durer, et nous voyons par Rivinus, qui s'autorise de manuscrits fort anciens, que l'attribution à Poitiers n'avait pas tardé à se refaire. Bède (De locis sanctis, c. ii), Honorius d'Autun, Bellarmin, Hauteserre, Fabricius, regardent Victorin comme évoque de Poitiers, et ce sont là des érudits assez dignes de confiance. Rivinus qui, en qualité d'éditeur de Victorin, l'a étudié de si près, ne doute nullement de ce point, et cite entre autres un manuscrit de très ancienne date conservé à Fleury-sur-Loire, dans lequel on avait attribué à saint Hilaire de Poitiers ce qui appartenait réellement à saint Nicaire, tant la pensée que saint Victorin ou saint Nicaire avait été évêque de Poitiers paraissait alors indubitable. Il faut, croyonsnous, reprocher à l'école janséniste de Launoy, Baillet et consorts le premier abandon de l'opinion la plus autorisée. Ces messieurs détestaient la tradition et la combattaient partout , afin de ne laisser plus subsister que l'Ecriture, qu'ils se réservaient de traduire à leur manière, ce qui menait droit au protestantisme, que les traditionnalistes rejetaient réellement en les rejetant eux-mêmes.

Si nous paraissons mêler ici quelque peu le rôle do polémiste à celui d'historien, dont il est quelquefois inséparable, c'est que nous

avions à traiter un point sur lequel un certain ouvrier de la plume a voulu se mettre absolument en désaccord avec nous pour une raison que nous savons bien et que nous ne voulons pas dire encore. Dans un factum où il aurait pu défendre ses idées avec plus de modération et moins d'outrecuidance, il accumula pour sa thèse une foule d'arguments et d'assertions qui n'ont pu convertir ses antagonistes ni attirer la confiance en des textes différents des siens. Sa grande raison était qu'il avait lu, pour cette défense de son procès, plus de cent manuscrits (excusez du peu !) où les copistes de saint Jérôme ont répété le fameux adjectif Pittahionensis au lieu de Pietaviensis. C'était peu s'enrichir que d'énumérer tant et de si remarquables lectures, toutes d'un âge où les copistes reproduisaient, sans trop s'en embarrasser, les fautes de leurs prédécesseurs. Il est vrai que Rivinus, que notre poursuivant n'aime point parce qu'il est de notre avis, n'était guère, selon lui, qu'un sot ou à peu près, parce qu'il avait été combattu, dit la Biographie universelle^ pour quelques opinions peu agréables à son jaloux. Cette objection est peu fondée. Rivinus mérité plus d'égards, au jugement du P. Nicéron {Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres, t. XXXIII), et notre critique donne un mauvais exemple de plus en s'autorisant de biographies faites un peu à la légère. Si jamais on écrit la sienne , puisse-t-on y être assez juste pour ne rien omettre de ses bonnes qualités, tout en reconnaissant dans sa polémique habituelle la passion et l'amertume calculée qui lui valurent parfois d'utiles leçons de modestie et d'impartialité.

Note 11

Rivinus, à qui l'on doit l'intéressante édition qui nous a guidé pour suivre saint Victorin, s'est plu à annoter chacune des œuvres dont nous venons de parler; et ce savant, dans ces analyses, est attachant par les observations critiques, les variantes qu'il signale, et les éclaircissements qu'il apporte au texte, où la multiplicité des copies avait glissé une foule d'inexactitudes et même d'obscurités.

> Note 12

Hérétiques du commencement du ii^ siècle qui prétendaient, abusés par une fausse interprétation donnée à un passage de l'Apocalypse par saint Papias , évoque d'Hiérapolis en Phrj'gie , que Jésus- Christ devait revenir sur la terre après mille ans, pour y régner avec ses élus et les combler de biens temporels. — Nicolas de Sainte-Marthe, qui raconte cela de Nectaire, s'efforce, au milieu de beaucoup de contradictions, à prouver que saint Victorin ne fut

jamais évêque de Poitiers. Il avoue cependant, et remarquons-le bien ici, que l'auteur de la Vie de saint Front (dans Surius, au 29 octobre) fait un seul et même personnage de saint Victorin et de saint Nectaire. (V. Pietaviensis eomitatus, Hist. eccles., dans D. Fonteneau, t, XXXY.)

« Opuseulo Victorini apoerr/pho. » — [Décret., I pars., dist. xv, mihi, col. 60.) On n'en remarquera pas moins que ce pape, dont la critique n'avait été qu'insuffisamment éclairée sur l'authenticité du livre, ajoute au nom de Victorien l'épithète Pietaviensis , et cela moins de deux cents ans après la mort de l'évèque, qui a donc encore pour lui une très grave autorité de plus, et d'une époque où il était plus difficile de se tromper.

Note 11

« Hic requiescit Nectarius antistes. » Cette pierre fut découverte en 1813, au-dessus de la porte de l'ancienne chapelle de saint Barthélémy, près l'église de Saint-Hilaire, à Poitiers. Elle avait sans doute été retirée de quelque cimetière voisin dans le subiirbium de la cité. Là on pouvait donc déposer des morts, comme nous verrons que fit le saint docteur pour sa famille. C'est à quoi il faut attribuer, pendant que la loi romaine fut en vigueur à Poitiers, les nombreux exemples de sépulture faites de ce côté de la ville, près d'une église justement célèbre. — On ne doit pas trop s'étonner de voir omis dans cette épitaphe le titre de martyr, que les chrétiens des premiers temps tenaient pour le j)lus beau et le plus glorieux. La pierre, dont la forme atteste clairement qu'elle a couvert un tombeau, a dû être gravée à la hâte dans un temps de persécution, où il s'agissait de soustraire à l'ennemi un corps sacré si précieux aux fidèles. Le titre d'évêque mentionné sur l'inscription n'était pas moins nécessaire pour distinguer le défunt de tout homonyme, et il fallut bien l'inscrire ; mais ce même terme signifiait aussi bien tout chef possible d'un corps quelconque, d'une école, d'une assiociation, et à la faveur de cette équivoque la découverte du tombeau n'avait rien qui signalât aux ennemis un monument à profaner.

Note 15

Avant de quitter ce saint Victorin, l'un des plus glorieux héros de notre chère Eglise de Poitiers, nous croyons devoir, pour ceux qui aiment à approfondir de telles questions dans l'intérêt de l'histoire ecclésiastique, résumer ces preuves qui doivent fortifier l'opinion

que nous avons défendue ici de l'identité de saint Victorin et de saint Nectaire. On a cru avoir enseveli la question et fait triompher la négative, dont les partisans, si elle en a beaucoup, n'ont pas assez connu une foule de petits détails que nous voulons consigner ici pour l'édification des hommes de bonne foi. Et d'abord, si des savants ont cru pouvoir nier que les deux noms de Victorin et Nectaire fussent la traduction régulière l'un l'autre, comment expliquer qu'à travers tant d'années d'autres savants en aient parlé et écrit comme s'ils n'avaient pas à en douter? Comment ne pas reconnaître dans cet accord un sentiment qui m'absoudrait de nouveauté? — Est-on mieux reçu à établir entre saint Nectaire et saint Victorin une distinction fondée sur la diversité des jours où se célèbre leur fête? Que peut-on conclure de ce que notre Victorin a le 2 novembre, et Nectaire le 19 juillet? On peut très bien reconnaître dans ce double fait que le même personnage, mort à Poitiers le 2 novembre sous le nom de saint Victorin , a été honoré ailleurs le 19 juillet sous le nom identique, de saint Nectaire, à l'occasion de quelque translation de ses reliques. Une telle raison n'est donc pas valable pour prouver la dualité du môme personnage. C'est précisément parce que les deux ne font qu'un , que le second n'a jamais pu être trouvé dans la personnalité du premier.

Nous voudrions savoir aussi pourquoi le Martyrologe romain , qui passe pour un livre assez sérieux , place au 2 novembre la fête de saint Vietoririj évêqiie de PoitierSj et ne parle pas de saint Nectaire que des savants modernes reconnaissent néanmoins pour avoir gouverné notre diocèse ; pourquoi surtout la plus ancienne tradition du Poitou conservée par le calendrier manuscrit de la cathédrale, déjà cité comme de notre bibliothèque, marque saint Victorin comme premier évêque dans le catalogue de nos prélats, l'indique au même titre le 2 novembre, jour de sa mort, et marque sa fête au lendemain depuis que la fête des morts se célèbre le 2 ; pourquoi enfin nos hagiographes locaux ne parlent jamais de saint Nectaire que comme étant une seule et même personne avec saint Victorin ?

De ces deux personnages, dont l'un est reconnu à Rome et l'autre à Poitiers, lequel mérite d'être admis ou exclu? Si on les accueille tous deux au même titre d'évêque, où les placer dans nosdyptiques? Lequel y figurera avant l'autre? Quelles circonstances distingueront leur vie différente ? A quoi aboutira le soin qu'on so donne d'en faire deux évêques, l'un des Gaules, et l'autre de la basse Styrie, quand cette subtile distinction ne s'appuie que d'une prétendue faute de copiste qui aurait maladroitement écrit Pittablonensis pour Pictaviensis? On a vu que cet argument ne tenait déjà plus, ou

mieux n'avait pas encore été inventé du temps du pape Gélase (492-496), qui parle de Victorin comme ayant été évèque de Poitiers. De notre temps encore, ce titre lui est conservé dans le catalogue officiel des Saints de l'Eglise universelle. En conscience, que devient la trouvaille dePittabionensis devant une affirmation du Saint-Siège qui a traversé quatorze siècles jusqu'à nous, et à laquelle se sont rangée les sérieuses autorités que nous avons reproduites?

Note 16

Le Langon est un petit ruisseau qui baigne les abords du village de ce nom, peuplé de 15 à 1,600 âmes, dans le canton et à huit ou dix kilomètres de Fontenay, dans la partie méridionale de la Vendée. Des tombes gallo-romaines et autres débris antiques indiquent un centre plus ancien encore que nos martyrs.

Note 17

Montaigu, chef-lieu de canton de 1,700 âmes, dans l'arrondissement de la Roche-sur-Yon (Vendée). Il est situé au confluent de la Maine et de l'Asson, et dans une des situations les plus pittoresques d'un département où les charmantes perspectives sont en si grand nombre. La localité est fort ancienne, et dut commencer à prendre quelque importance lors de la construction de son château fort, admirablement placé pour se défendre avec succès contre des attaques de guerre. A dix kilomètres au sud se trouve le bourg considérable de Saint - Georges , localité gallo-romaine appelée d'abord Durinurrtj et qui prit son nom actuel de la fondation qu'y fit, au vii'^ siècle, saint Martin de Vertou, en y construisant un monastère et une église paroissiale. (V. ce que nous avons écrit de ces deux localités dans notre Histoire de Saint- Martin de Vertou^ in-8°, Poitiers, 186, et in-18, Nantes.)

Note 18

L'ile Bouin, nommée dans les chartes Bonno, Bonnonensis, est au fond de la baie de Bourgneuf, est du canton de Beauvoir-sur-Mer (Vendée), et vis-à-vis de Noirmoutier, à la partie la plus septentrionale du Poitou. Elle fut très anciennement habitée et deux fois ruinée au ix*^ siècle par les Normands. Devenue une seigneurie au moyen âge, elle appartint à la fois à des maisons nobles de la Bretagne et du Poitou. Elle a aujourd'hui une population de 3,000 âmes.

Note 19

Agen, Agînnunij anciesne capitale des Nitobriges, dans la seconde Aquitaine, sur la Garonne. Elle était le siège d'un préteur. Ses martyrs furent nombreux au iii^ siècle, et au milieu de ses antiques débris se voit encore une excavation appelée le trou au martyr. C'est maintenant une ville de 12,000 habitants, préfecture de Lotet-Garonne.

Note 20

Vénasque , Vendosca , aujourd'hui simple petit village de 1,200 habitants du département de Vaucluse. Après une ruine complète par la barbarie, son siège disparut, absorbé par celui de Carpentras, qui s'est conservé jusqu'au dernier siècle.

Note 21

Carpentras, Carpentoraete^ sous-préfecturc de Vaucluse, peuplée de 10,000 habitants, ville importante de la Gaule narbonnaise (comtat Venaissin) ; elle était appuyée sur le mont Ventoux, au nord-est d'Avignon. Au temps de la conquête, elle reçut une colonie romaine et garde encore avec les restes d'un arc de triomphe de cette époque un souvenir de la part qu'elle prit à une victoire remportée par Ahœnobarbus sur une ligue des Allobroges et des Arverni.

Note 22

Mazerolles est un village de la Vienne, non loin de Lussac-le- Château et de Montmorillon. 11 a de 7 a 800 âmes et une église du xn'' siècle surmontée d'un curieux et élégant campanile à deux arcades. La localité prend son nom du ruisseau de Mazerolles ou de Gauberté, qui sort de l'étang de ce nom, dans la commune de Gouex, et traverse la commune pour aller se perdre dans la Vienne, non loin de Civaux. On trouve une charte de 696 où Mazerolles est nommé Maeiriolas Cellula ; sou église de Saint-Pierre est mentionnée en 1119, et existait déjà en 961. C'était, depuis le xiv<= siècle, l'abbé de Nouaillé qui nommait à la cure, en qualité de seigneur haut justicier. Effacée en 1790, la cure fut reconstituée en 1811.

Rictiovare est ainsi nommé très souvent dans les auteurs français qui l'ont fait de ses doux noms latins Rictius Varus. (Voir sur ce qui le regarde Longueval, I, 121, 123 et 129, in-12, 1828; — et sur Dacien, Bolland., au 13 janvier.)

Note 24

Cette jolie petite sous-préfecture de la Vendée, n'existait encore qu'à l'état d'une plage déserte qui lui a donné son nom. Olonne, qui n'est plus une île, qui est un chef-lieu de commune à deux ou trois kilomètres au nord des Sables , avait déjà son importance relative qui s'augmenta au moyen âge d'un château destiné à défendre la côte.

Note 25

Avrillé, Apriliacum , canton de Talmont, très ancienne localité avec un riche groupe de monuments celtiques. Chef-lieu de commune de 1± à 1,500 âmes. Avrillé fut un prieuré de l'abbaye de Nouaillé jusqu'à la fin du xi'^ siècle qu'il passa à l'abbaye de Talmont. En 1533, ce prieuré était encore desservi par six prêtres.

Note 26

Charroux, Carrofum, abbaye de bénédictins fondée par Charlemagne dans une forêt inhabitée et devenue un chef-lieu de canton de 1,800 âmes, dans l'arrondissement de Civray (Vienne). Cette petite ville a eu dans le moyen âge un rôle important qu'elle dût à son abbaye, l'une des plus illustres et des plus belles cte la France. Nous en avons écrit une histoire complète qui ne tardera pas à s'imprimer, et nous en réparlerons souvent ici. — On portait les reliques des saints aux lieux où se devaient tenir les conciles, afin que les délibérations se prissent en leur présence.

Note 27

Ce manuscrit n'est autre que celui de Christophe Fauveau , qui fut secrétaire du chapitre et dont il est parlé dans notre Etude sur les historiens du Poitou. C'est un très beau volume in-f", en parchemin, d'une très belle écriture du xvii'^ siècle. Il fait partie de notre bibliothèque où nous lui donnâmes asile il y a quarante ans contre la barbarie qui contribuait à le laisser périr lentement.

Longré, près Cosne, diocèse d'Auxerre. Ce monastère existait déjà au vi^ siècle. Quelques historiens ont cru qu'il avait été dès longtemps au prieuré de Saint-Hilaire de Poitiers ; ce qui expliquerait, a-t-on dit, comment saint Hilaire en aurait été le patron en même temps que saint Laurent. Ce qui l'explique bien mieux, c'est que cette terre de Longré avait été donnée par Clovis à l'église Saint-Hilaire de

Poitiers après sa victoire sur les Wisigoths, en 307, Cette particularité fait assez comprendre comment, vers le x^ siècle, sans cloute, les reliques du saint Docteur auraient été transportées dans ce prieuré devenu abbaye à la fin du XI^ (V. la France pontificale^ diocèse d'Auxerre, p. 156 — et Du Tems, II, 395.)

Note 29

Cf. Dreux du Radier, Bibliothèq. littêr. du Poitou^ I, 10 et suiv. Il devait ces notes à l'abbé Lebœuf. Nous aurons occasion de revenir sur ce titre de Confesseur donné à saint Libère et à saint Nectaire, quoique celui-ci eût versé son sang pour la foi et que celui-là n'eût pas subi de supplice. Ces deux mots ont souvent été confondus dans l'histoire ecclésiastique.

Note 30

Cf. Bouchot, Annales, p. 20 — et le Grand- Gautier, Fouillé du diocèse, composé au xiv" siècle par le B. Gauthier de Bruges, évêque de Poitiers — enfin, Dreux du Radier, Beslj^ et Fauveau qui puisait plus que personne aux sources les plus recommandables. (V. Etude sur les Jiistor. du Poitou, ubi supra.)

Note 31

Un manuscrit de Saint-Martin de Tours^ disait Algon. C'est évidemment une faute de copiste, qui aurait fait d'un homme d'action, comme doit être un évêque, un homme ennuyé ou endolori, ce qui est bien différent.

Breciarium Pictaviense, an. 1765, 20 januar. — Nous ne devinons pas quelle raison a pu déterminer Dreux du Radier (Bibliot h., I, 13) à retrancher saint Justin du catalogue de nos évêques antérieurs à saint Hilaire, quand nos plus anciens manuscrits conservent son nom avec le titre de saint, et que Nicolas de Sainte-Marthe, pourtant si difficile, n'a pas fait difficulté de l'admettre.

Note 33

La même observation s'applique à tous les autres saints du Poitou qui, honorés dans nos litanies les plus anciennes parmi les martyrs, les pontifes ou les confesseurs, ne pouvaient être des personnages fictifs, et n'ont pas moins de droit à la croyance des historiens qu'à la confiance du peuple. C'était à ce point de vue qu'un de nos plus

illustres évêques des derniers temps, Henri-Louis de la Rocheposay, composa les Litanies des Saints de l'Eglise de Poitiers et les avait élucidées par de courtes et substantielles notes sur chacun des saints personnages qui y étaient invoqués.

Note 31

Il y eut à Lyon, un peu après l'année 196, un Concile qu'on nomma des Gaules parce que les évêques du pays s'y trouvèrent en grand nombre, sous la présidence de saint Irénée, pour s'entendre sur la question de la Pàque. (V. Longueval, I, 6L) — Outre les conciles proprement dits, on conçoit que beaucoup d'assemblées ecclésiastiques se tinrent sans éclat pendant les temps difficiles qui attristèrent le cours des trois premiers siècles et le commencement du quatrième.

Note 35

On en a fait Aliphius ; c'est le nom adopté par la plupart des catalogues qui se sont copiés les uns les autres. Mais il nous semble qvL Aliphius n'est guère connu dans la série des noms propres et qu'il n'en est pas ainsi d'Alipius dont un, devenu célèbre, était l'ami dont saint Augustin parle au livre VP de ses Confessions, c. vu.

Note 36

Cette profusion de reliques de la Vraie-Croix, dont sainte Hélène devait plus que personne s'être fait donne? de précieux débris, est remarquable dans ces premiers temps. On. conçoit qu'elle devint la spéciale dévotion des fidèles et des princes qui se plaisaient à en doter les moindres oratoires fondés par eux. Le grand nombre d'églises et de monastères élevés sous le titre de Sainte-Croix curent toujours pour raison de co vocable la possession de cette plus précieuse de toutes les reliques.

Note 37

Yorck, Ehoracum, ville très considérable sous les Romains, du nord-est de la Grande-Bretagne. Elle a aujourd'hui 20,000 âmes et a gardé une grande importance, étant la capitale d'un comté dont un membre de la famille royale est toujours titulaire. Septime-Sévère et Constance-Chlore y moururent, ce qui, rapproché de notre légende, établit la réalité de rapports entre ce petit royaume d'Angleterre et la famille de Constantin.

L'histoire d'Angleterre avant César, qui en fit la conquête l'an 55 avant Jésus-Christ, n'offre rien de réellement connu à cette époque,

la vie publique et privée de ses habitants étant absolument la même que celle des Gaulois et des Celtes, dont ils avaient l'origine, la religion et les mœurs. Ce n'est qu'à la fin du vi'^ siècle que les premières monarchies se fondent dans le pays : c'est dès ce temps que les notions nous en sont parvenues ; ceci ne s'oppose pas à ce que, pour les âges précédents, on ait dû trouver les noms de certains monarques régnant sur la Bretagne et sur les îles voisines. Telle était Constance-Chlore qui mourut à Yorck en 306. Il avait épousé Hélène, fille d'un roi du pays. Il en avait eu Constantin, puis ce Lucius dont il est parlé ici. Ce sont encore des faits qui ne s'inventent pas. D'où seraient venus aussi les noms de ces personnages cités par Bouchet comme de la suite de sainte Hélène, patriarche, évèque, vierges chrétiennes, tous revêtus d'un nom latin ou grec? C'est là, sans doute qu'on aura commencé à dénaturer quelques détails, en altérant l'orthographe, et peut-être l'onomatologie, de façon à les rendre méconnaissables. On ne trouve pas non plus à la place que l'histoire lui assigne le patriarche de Jérusalem Arestolus , indiqué ici : de 331 à 313 c'est Macaire qui occupe ce poste. Il avait été à Nicée en 325 ; l'année suivante il assistait avec l'impératrice à la découverte de la Vraie-Croix, et c'était fort peu de temps après qu'il aurait fait avec elle le voyage d'Europe. — Que devint alors cet Arestolus ? Ce sont évidemment là des détails auxquels on ne peut se fier, et qui semblent n'être venus jusqu'à Bouchet qu'à travers des errata multipliés et passablement suspects; mais on n'en peut induire la fausseté de tout le reste, s'accordant d'ailleurs très bien avec ses dates, les personnes et l'histoire imparfaitement connue de cette époque.

Note 38

On comprend bien que ce nom de Lucius, qui peut être fort historique en lui-même, n'entre pour rien, à notre jugement, dans celui de Luç.on, comme l'ont voulu si souvent établir nos vieux historiens. Luçon est probablement un mot celtique d'origine, aussi bien que Pletones : par cela même il est de beaucoup antérieur à toutes les discussions scientifiques.

Note 39

C'est cette église qu'on appela ensuite Notre- Dame-l' Ancienne quand celle de Saint -Nicolas devint aussi une Notre-Dame, surnommée la Grande, parce qu'elle était et la plus ancienne et la plus importante de ce vocable à Poitiers. Nous verrons qu'à travers les obscurités de nos légendes primitives percent encore sur ces faits des lueurs qui ne doivent pas être négligées.

Note 40

V. Bouchet, Annal. d'Aquit., p. 19. — Outre la charmante naïveté du récit légendaire dans cet auteur, on ne peut y méconnaître certains traits qui le recommandent au respect d'une critique impartiale. Dégageons le fond des détails plus ou moins apocryphes des monastères de Saint-Pierre-le-Puellier et de Saint-Michel-enriTerm, sur lesquels nous ne tarderons pas à revenir; oublions un peu le portrait physique et peu flatté, s'il est ressemblant, de « la bonne servante de sainte Hélène, boiteuse et contrefaite », comme si ces caractères n'étaient pas ceux de la vérité, qu'on ne compose pas à plaisir ; passons sur le prodige du seu ou sureau auquel est suspendue par les anges la mallette où étaient ses reliques. Il n'en reste pas moins vrai que le voyage de sainte Hélène à Jérusalem, fait en 32G, est authentique; qu'en revenant à Rome elle a débarqué sur les côtes du Poitou, sans que nous reconnaissions les personnages, plus ou moins douteux au point de vue historique, dont l'embarrasse la légende forcément incomplète de ce pèlerinage. Il est encore vrai que le père Giry et les autres hagiographes font de sainte Hélène une princesse anglaise, née à Yorck, où elle avait épousé Constance-Chlore, dont elle eut Constantin le Grand; qu'au iv^ siècle, où se passaient ces événements, les monastères en question , s'ils n'ont pas encore le développement qu'ils curent depuis, prennent cependant une forme que saint Benoît ne tardera pas à régulariser ; que déjà des vierges consacrées se réunissaient pour les exercices communs de la vie religieuse, puisqu'on Orient sainte Hélène elle-même s'était plu à les réunir en sa propre maison. {Bollandistes, Baillet, Godescard, Giry, au 18 août.)

Rien n'est plus naturel aussi que de voir la sainte femme généreuse à fonder et à doter des maisons de prières, répandre aussi bien ses générosités à Poitiers qu'ailleurs. Poitiers, qui nous paraît alors jouissant, par la jirotection de Constantin, d'une paix religieuse aussi complète que possible, est gouverné par un proconsul dont le caractère est très conforme aux intentions hautement manifestées de l'empereur régnant. D'autre part, quoi d'étonnant dans cette dotation de terres en faveur de la fondation de sainte Loubette, puisque depuis longtemps l'Eglise possédait des biens territoriaux et que l'édit de 313 en fit restituer par les païens à celles qu'ils en avaient privées ? Enfin, si le monastère de Saint-Pierre-le-Puellier est d'une date certainement moins reculée, rien n'empêche de croire, d'après un récit dont les particularités essentielles ne contrarient en rien les notions historiques de ce temps, que dès le règne de Constantin une réunion de quelques vierges chrétiennes aurait pu

s'y former sous la protection du Prince des Apôtres, déjà si vénéré dans l'Eglise-mère, et devenir le noyau de l'établissement qui, vers 936, prit le nom de la Trinité, sous les auspices d'Adèle, femme du comte de Poitou Ebles II, en devenant un monastère de femmes.

Il n'y a pas jusqu'à l'emplacement où la légende pose son église de Saint-Pierre-le-Puellier qui ne se trouve d'accord avez l'enceinte murale du Limonum du iV^ siècle, laquelle se circonscrivait au sud-ouest par la ligne actuelle qui dessine la rue du Gervis-Vert, le plan de la Celle, et tout le groupe d'habitations qui se prolonge par la rue Sainte -Catherine jusqu'au boulevard de Saint- Cyprien. (V. Dufour, Ane. Poitou^ p. 237, et notre Histoire de l'église Saint- Paul, p. 11). En rapprochant cette topographie des dires de nos légendaires, on voit bien qu'à travers des altérations inséparables de nos vicissitudes littéraires, on ne doit pas tout dédaigner, mais choisir.

Note 11

Rien ne manque ici à l'exactitude des détails, ni la sépulture légale hors de la ville, ni la mention intéressante d'un cimetière commun aux chrétiens redevenu leur propriété en même temps que leurs églises. Voyez-vous aussi cette sépulture voûtée, usitée dès lors, et que nous verrons pratiquée par saint Hilaire pour sa femme et sa fille?... Considérez ce nom de la sainte qui demeurera au cimetière dans nos vieux titres jusqu'au temps où, en disparaissant, il fit oublier le lieu avec lui.... Et pour compléter ces vraisemblances, sachons bien que l'église Saint-Grégoire, bâtie sur l'emplacement de l'ancienne chapelle de Sainte-Loubette, avait pour collateur le chapitre de Saint-Pierre-le-Puellier, qui reconnaissait la sainte pour sa fondatrice.

Note 42

Milan, Mediolanum, qui est aujourd'hui une des principales villes d'Italie et qui, en ce temps-là, commençait à avoir quelque importance, avait été fondée dans la Gaule cisalpine par la nation gauloise des Insubriens, habitants de la Gaule lyonnaise près de la Loire. Elle était renommée du temps de Pline pour son enseignement des lettres. Elle a aujourd'hui plus de 110,000 habitants.

Note 43

Pannonia, contrée du nord de l'Europe, comprenant une partie de l'Autriche et de la Hongrie actuelles.

Note 41

Adrianopolis, ville capitale de la Roumanie (Turquie d'Europe), n'a plus que 10,000 âmes et une situation charmante sur la Marizza, qui sort du mont Hœmus et s'embouche dans l'Archipel.

Note 45

Nicée, Nieœa, n'est plus connue que sous le nom d'une pauvre bourgade, Isnieli, au bord de l'ancien lac Arcanien, dans cette contrée de l'Asie-Mineure qu'on appelait la Bithynie. C'était une des villes impériales, et le concile se tint dans le palais de Constantin. Un des côtés les plus intéressants de l'histoire de cette grande assemblée est dans le zèle acharné que les ariens mirent, après sa conclusion, à en détruire les actes pour effacer, s'il était possible, le souvenir du triomphe de la foi et de leur propre défaite. Déjà ils poussaient l'audace jusqu'à soutenir qu'on interprétait mal contre eux les décisions œcuméniques, lorsqu'on 362 le saint évèque d'Alexandrie Athanase, persécuté mais non vaincu, appela dans sa ville un concile nouveau, dans le but de promulguer celui de Nicée et de confirmer ou rétablir la foi orthodoxe. Chaque Père apporta donc ce qui lui restait des décrets du grand concile, dont le symbole fut de nouveau proclamé avec ses vingt et un canons. On releva en même temps avec soin la liste des Pères qui y avaient souscrit, et c'est par le concile d'Alexandrie que ces pièces si importantes nous sont parvenues. C'est pourquoi on trouve assez souvent le concile de Nicée indiqué dans ces premiers temps sous le nom de saint Athanase. On conserve au musée de Turin des papyrus coptes relatifs à ce concile découverts par M. Eugène Révillon. (V. Journal asiatique^ févr. et mars 1873, et la Bévue des questions historiques^ avril 1874).

Note 46

Myre, Myra^ était une grande ville de Lycio, sur la Méditerranée : ce n'est plus qu'une bourgade sans intérêt.

Note 47

On a voulu conclure contre la présence de saint Nicolas à Nicée, de ce que son nom n'y paraît point. Mais on sait bien que la liste des évoques assistants est très incomplète, ce qui n'a pas empêché le savant anglais Selden de trouver saint Nicolas placé le trois cent sixième sur un catalogue arabe imprimé dans son Commentaire sur Eutyeliius d'Alexandrie. Tillemout et Baillet ont été réfutés sur ce

point par le Père Desmollets, Mém. de littérature et d'histoire ^ I, 106.

Bari, Barium, ville forte de la Fouille, de 18,000 âmes, dans l'ancien royaume de Naples, sur le golfe de Venise.

Note 49

Les traditions ont besoin d'examen, et ici nous respectons celle qui reporte la première construction de Notre-Dame de Poitiers au IV® siècle, tout en la dégageant de circonstances dont la valeur est évidemment nulle. Il est certain que le nom de Constantin peut s'être allié à cette époque dans la mémoire des hommes à celui de saint Nicolas qu'il aimait pour l'avoir vu à Nicée, entouré du respect de tous. Mais ce fait ne peut autoriser des dates inadmissibles. Cependant, de solides raisons confirment ici la date approximative de notre monument si admiré. C'est que la muraille septentrionale de cette église, dénudée récemment par la destruction de ses anciens cloîtres, a laissé voir une portion de sa structure primitive, composée de briques romaines mêlées horizontalement au petit appareil allongé. On en doit conclure, puisque ce genre de construction est identique à celui du temple Saint-Jean, dont nous parlerons aussi, qu'on doit attribuer Notre-Dame à la même époque, et que l'un et l'autre prouvent qu'au iv^ siècle le christianisme était florissant à Poitiers. Nous reviendrons bientôt sur Notre-Dame en disant en son lieu comment elle changea pour ce vocable celui de Saint-Nicolas. Les dates que nous venons de citer et qui infirment si nettement l'intromission de Constantin dans la création d'un monument à la gloire de saint Nicolas, mettant à néant la prétention longtemps gardée de faire figurer sur la façade extérieure de cette église la statue équestre du grand empereur qu'il y aurait fait mettre lui-même. Une telle exigence du prince était contraire à ses propres idées ; il n'avait même pas voulu que son effigie fût placée à Rome, sur la façade de son palais, y donnant la préférence à un tableau du Christ terrassant l'ange rebelle et le foulant sous ses pieds. C'était là, comme nous l'avons prouvé ailleurs (Ballet, monum., XXJ, l'origine du cavalier si souvent sculpté au xii** siècle sur le tympan de nos églises romanes. La fête de saint Nicolas se faisait autrefois, par le chapitre de Notre- Dame, le 6 décembre, qui est son jour normal.

Note 50

Loudun, dont l'existence est constatée à l'époque dont nous parlons, est nommé dans un diplôme de Charlomagne donné en 800:

Laudunum castrum. Il était dès le ix° siècle un chef-lieu de viguerie (Mém. des Antiq. de l'Ouest, VI, 297 et 300). — Sillé ou Silly, SigUiacunij dont le radical est venu sans doute de quelque Sigeeus, nom propre qu'on trouve dans Silius Italiens, n'était probablement d'abord qu'une villa appartenant à la famille de nos saints. Elle fut dès longtemps pourvue d'une église paroissiale, absorbée aujourd'hui dans le bourg voisin de Mouterre (Monasterium), dont l'église, fort ancienne, fut reconstruite au xii^ siècle près de celle d'un autre petit monastère depuis longtemps détruit. Le bourg est à l'ouest de Loudun et du canton de cette ville. Il est peuplé d'à peu près 1,000 habitants en y comprenant toute la commune. On y fait la fête de saint Maximin, patron de l'église, le 29 mai.

La famille Mesmin, d'où étaient issus les saints dont nous parlons, possédait à Silly un château qui n'existe plus, et qui relevait encore en 1435 de la baronnie voisine de Berrie. La famille elle-même est éteinte. (V. Fauveau, Calend. Eccles. Pictav.j b.\i 29 msii, p. 130.) — Quelques historiens ont cru ces saints personnages nés à Poitiers : Apud Pictavos. Mais ces mots indiquent autant le Poitou que Poitiers même. Loup de Perrière dit plus expressément : urhis Pictavorum indigena.

Note 51

Trêves, Tremri, Augusta Trevirorum, capitale de la Gaule Belgique, une des principales place que les Romains y aient pourvu des magnificences du luxe et de l'art. Elle devint du temps de Constantin le siège de la préfecture des Gaules et j)lus tard le séjour de quelques rois de France. Les temps modernes l'ont vue une des villes électorales du Saint-Empire romain; mais comme tant d'autres, elle est déchue jusqu'à n'avoir plus que 10 à 12,000 habitants, et l'ancien palais de l'électeur est devenu une caserne. — L'église de Trêves datait de 250 à 260. Agricius la gouverna de 313 à 322 ; ce qui donne à peu près la date du premier séjour qu'y dut faire saint Maximin.

Note 52

Aux deux chapiteaux qui ornent l'entrée du sanctuaire de la petite église romane de Mouterre-Silly, apparaissent cinq têtes nimbées, dont l'une de femme. La tradition du pays les regarde comme réprésentant les quatre frères et la sœur dont nous parlons ici. Leur mémoire était donc encore toute vivante au xii'' siècle dans le pays de leur naissance, et honorée d'un culte public. Comme cette paroisse devrait tenir à le voir renouveler 1...

Note 53

Constance II, second fils de Constantin le Grand. Ses crimes et ses mauvaises qualités le rendaient digne de protéger Tarianisme, dont il fut un des plus ardents fauteurs. Julien l'Apostat lui succéda sur le trône.

Note 54

Sardique, UlpAa Sardiea, ville de la basse Meesie, près du mont Hœmus. Il n'en reste que des ruines.

Note 55

Plirygia, contrée de l'Asie-Mineure et de la Grèce actuelle, ancien territoire de la fameuse ville de Troie.

Note 56

Le Propre de Trèms dit qu'il eut la tête tranchée, mais s'exprime assez vaguement, ut fertur. Pierre de Natal avait peut être donné lieu à cette opinion dans son Catalogus Sanctorunij écrit avant la fin du xiv^ siècle, sans beaucoup de critique (liv. XII, c. 139). Quoi qu'il en soit, sa fête au 31 août l'indique seulement au rang des confesseurs-pontifes.

Note 57

Cette erreur est due à M. de la Fontenelle, qui sans penser assez qu'un établissement de ce genre avait précédé Ligugé d'une douzaine d'années au moins, et sous les mêmes formes de régularité cénobitique, signala ce monastère comme « le plus ancien des Gaules. » (Mém. sur les Vigueries, parmi ceux des Antiq. de l'Ouest^ v, 335.) Cette phrase a été répétée avec une certaine affectation par tous ceux qui ont parlé de Ligugé après lui. (Ibid., v, 37. — vu, 115 et suiv.) Les dates ne laissent aucun doute sur cette question que nous avions faussée dans le même sens ( Y le des SS. de l'Eglise de Poitiers j p. 22 et 445), en acceptant cette mauvaise donnée avec trop de confiance. Pour se tenir da,ns la voie ainsi battue jusqu'à nous, il faut marcher de conjectures en conjectures, s'arrêter à de prétendues vraisemblances, et se faire une chronologie aussi factice que tout le reste. Pour se ranger avec nous, au contraire, il faut seulement se rappeler que saint Jouin a dû s'adonner à la solitude dès le temps de sa jeunesse, comme l'histoire nous l'apprend du plus grand nombre des premiers ascètes. S'il était le plus jeune d'entre ses frères, comme on veut bien le supposer sans que nous y ayons rien à redire, il a dû se réfugier à Ansion, vers 332, qui fut l'année où

saint Maximin s'en alla occuper le siège de Trêves. Son autre frère Maixent, devenu évêque de Poitiers vers 346, ne put qu'encourager son établissement. Ce sont là des raisons qui sembleront toujours aussi fortes que toutes les suppositions accumulées pour soutenir la priorité de Ligugé, celui-ci n'ayant pu naître au plus tôt qu'en 360, lorsque saint Hilaire, revenu de Phrygie à Poitiers, y fut suivi par saint Martin. (V. plus loin ad ann. 350 de cette Histoire.) Enfin, concluons en laissant observer que si Ligugé eût été fondé avant que saint Jouin eût songé à la vie solitaire, celui-<;i eût été alors âgé de près de soixante ans. On ne songe guère à cet âge à s'établir tout seul loin du monde, et c'est certainement à Ligugé même qu'il eût été se cacher sous la conduite du saint fondateur dont la réputaiion sut y attirer si promptement un si grand nombre de disciples.

Note 58

Le Thouet, Thoaldunij Thoetum, est une rivière qui, sur cent trente-cinq kilomètres de son parcours , en verse plus de cent dans le département des Deux-Sèvres, où il commence près de Secondigny, en Gâtine, et descend vers le nord, arrosant en des méandres nombreux Parthenay, Saint-Loup, Airvaut, Thouars, et va, par Bellay , Montreuil et Saumur , se jeter dans la Loire à quatre kilomètres au-dessous de cette dernière ville.

Note 59

Dioa, Dioana, c'est la Dive du Nord, rivière abondante venue du village des Saules, commune de Montgauguier , près Mirebeau (Vienne). Depuis sa source elle remonte vers le nord en séparant les deux départements de la Vienne et des Deux-Sèvres ; elle gagne la rive droite du Thouet et s'y perd à huit ou dix kilomètres de Saumur. C'est là la Dive du Nord ou Mirehalaise, qu'on distingue ainsi de l'autre Dive, moins considérable, qui naît dans la commune de Lezay (Deux-Sèvres), arrose Couhé, Châtillon, Payré, et se perd dans le Clain, près Voulon. Celle-ci est celle du Sud ou du Midi par opposition à celle du Nord.

Note 60

Ce lieu s'appelait Ansion ou Ension, nom qu'il tenait probablement de la langue celtique. Il était du territoire qui forma plus tard le ■pagus de Mirebeau, et conserva ce nom jusqu'au xiv* siècle, conjointement avec celui de Saint-Jouin-de-Marnes, à cause du village de Marnes, de MarniSj dont il était fort rapproché.

Note 61

Cette mort dut arriver au l^"" juin, d'après les calendriers qui ont toujours marqué la fête du saint comme les diocèses de Poitiers et Luçon la font encore. Une autre fête s'en faisait à Ansion le 3 mars. C'était celle de la translation de ses reliques, dont nous parlerons à l'année 1130.

Note 62

Insula Sanctœ Barbarœ, île de la Saône, à une demi-lieue de Lyon, qui servit de refuge à beaucoup de chrétiens pendant la persécution de Sévère, de 199 à 211. Un petit monastère s'y éleva aussitôt après la paix de Constantin. Détruit par les Wisigoths, il fut reconstruit sous Charlemagne pour des bénédictins venus du mont Cassin.

Note 63

Bar-le-Duc, Barum-Ducis^ préfecture de 10,000 âmes du département de la Meuse, aux bords de l'Ornain, et qui a toujours gardé sa position de ville forte.

Note 61

Forum Juliij bâtie par César, sur la Méditerranée, en face des îles Sainte-Marguerite. L'ancienne importance de cette ville ne s'atteste plus que par ses ruines romaines de palais, de thermes et d'amphithéâtre. Réduite à 3,000 habitants, elle n'est plus qu'un chef-lieu de canton du Var. Malgré ses vicissitudes, Fréjus a gardé son évêché, qui remonte au commencement du ix'= siècle.

Ce séjour à Athènes aurait dû ne se prolonger que très peu ou ne se concilierait guère avec cette apparente ignorance de la langue grecque. Mais sans doute il ne s'agissait avec Héliodore que de mieux sentir quelques difficultés du texte d'Origène, et encore plus certaines de ses doctrines qu'il importait de mieux comprendre pour les bien exposer dans un enseignement public. D'ailleurs les Exaples seuls suffisaient pour exercer la sagacité de nos deux savants. Saint Jérôme (Bpist.j 141, ad Mareellam) attribue à Héliodore un sens qu'il n'approuve pas dans l'explication du psaume 126 par saint Hilaire. (V. Dom Constant, S. Hilar. opp., col. 421, note a). Il semblerait encore, d'après une autre observation du savant bénédictin (ibid, col. 425, note a), que le reproche adressé à Héliodore d'avoir induit parfois le saint docteur en des interprétations peu exactes, viendrait plutôt d'une certaine sévérité de saint Jérôme que de réelles inadvertances du rhéteur poitevin.

Note 66

Ce pourrait être le même que saint Juventius, qui souffrit le martyre en 362, à Antioche, pendant la persécution de Julien l'Apostat. Il aurait pu connaître saint Hilaire durant son exil en Phrygie et lui devoir sa conversion.

Note 67

Burdigalœ hune genitum Transtulit ambitio Pritonicse que dédit, Pauper ubi, et tenuem Victum habituam que colens Gloriolam exilem Et patriœ et cathedrœ Perdidit in senio.

(Auson., uh supr.j sub fin.)

Note 68

C'est à propos de cette inertie qu'Ausonne lui adressa cette épigramme :

In tahulam ubi erat picta imago Rufini.

Elinguem quis te dicentis imagine pinxit ? Die mihi Rufe? Taces : — Nil tibi tam simile est.

(Migne, patroL, t. XIX, col. 830.)

Note 69

Confluentes, sous-préfecture de la Charente, sur la Vienne, avec 3,000 habitants. C'est à très peu de distance de Confolens que le Clain sort de la commune d'Hiesse, limitrophe de celle de Pressac, et arrive par Sommière, Vivonne et Poitiers, vers son embouchure dans la Vienne près Cenon, à deux lieues de Châtellerault. Le Clain, dans les vieux titres, est, au vi^ siècle, Clennus et Clinnus. Au x°, c'est Clennus et ClinuSj et cette dernière forme est celle qui est généralement restée dans les auteurs latins depuis le xvi°. Il a été souvent question, depuis Henri IV, de canaliser le Clain en vue de la navigation, et ça été souvent le rêve des esprits littéraires du Poitou qui eussent aimé à voir suivre ses rives charmantes par les touristes et les commerçants. Il est probable que les lignes ferrées ont clos pour longtemps ces rêves devenus une partie de notre passé.

Note 70

Benassais, Benacam, bourg et commune du canton de Vouillé (Vienne). Il relevait du chapitre de Saint-Hilaire , qui en était seigneur haut justicier, et nommait à la cure, dont l'église de Saint- Hilaire est romano-ogivale, dès le commencement du xiii" siècle. La paroisse était de la châtellenie de Montreuil-Bonnin. On en a des chartes de 889 lui donnant le nom latin qu'on lui garde encore. Le village de la Vausseau, qui en faisait partie, est devenu un chef-lieu de commune et de paroisse en 1868. — Benassais a 2,200 habitants.

Note 71

V. Histoire de la cathédrale de Poitiers^ I, 7, et celle de l'église Saint-Paul, p. 10. — Bulletin, des Antiquaires de l'Ouest, X, 146. — Cette position préférée pour les églises cathédrales à l'extrémité est des cités antiques est un fait généralement constaté, et dont il serait bon de trouver la cause, qui est peut-être la même qui, dès l'origine et d'après une prescription des canons apostoliques, faisait tourner le chevet d'une église à l'orient. (V. Annuaire de l'Institut des Provinces, 1859, p. 202.)

Note 72

Comme nous aurons maintes fois à citer de nombreuses fondations d'églises dans notre diocèse, nous en trouverons beaucoup dont l'établissement fut dû à la possession des reliques dont elles prirent le nom. Mais ce ne fut pas le seul motif de leurs vocables, et il en faut trouver un autre non moins fréquent dans la dévotion des fondateurs au saint dont ils avaient choisi le patronage. Ainsi devront être considérés les saints qu'on prétendit honorer dans une église sans posséder une de ces reliques capables d'inspirer un tel acte de piété. Ce n'est pas qu'on ne cherchât point à enrichir ces nouvelles fondations des reliques du saint patron qu'on leur donnait. Mais ce fait n'était point la cause occasionnelle de l'érection de l'église ; il en était la conséquence forcée, parce que l-es canons voulaient très anciennement que tout autel consacré contint une portion de reliques de quelques saints martyrs.

Note 73

Non pour ses dimensions qui ne sont encore que relativement restreintes, mais pour la célébrité des pèlerinages et du culte.

Note 74

Le plus ancien titre où il soit parlé de Notre-Dame-la-Grande, au dire de Dufour {Ane. Poitou, p. 276), est du 12 juin 924. Mais

le silence des chartes détruites n'est plus une raison pour abandonner toutes conjectures fondées sur des preuves matérielles et la croyance des peuples. « Pour attester une vérité, dit S. Fortunat, la croyance maintenue par les fidèles ne vaut pas moins que les écrits » (Migne, t. LXXXVIII, col. 579.) On arrive encore à la vérité par des déductions logiques, aussi sûrement parfois que par des parchemins dont certains lecteurs peuvent encore se croire autorisés à contester la vérité originelle. Mais qu'opposer à des preuves murales comme celles que donne aujourd'hui l'examen scientifique des monuments traités par l'analyse de leurs matériaux? Les âges de l'histoire monumentale sont assez connus, leurs caractères suffisamment appréciés, pour conclure d'une inspection attentive et d'une comparaison scrupuleuse à des vérités fort longtemps niées, et qu'il devient enfin indispensable d'avouer.

Note 75

Constantin mourut en 337, et saint Nicolas en 312. L'église d'abord élevée en l'honneur de ce dernier, ne peut donc pas l'avoir été par l'autre ; on ne peut même pas invoquer une erreur de nom , en prenant celui de Constantin II, dit le Jeune, mort en 340, et toujours avant saint Nicolas. Mais pendant la vie de l'un ou de l'autre, il a bien pu être question de ce projet d'église ; et elle aurait pu prendre le vocable de saint Nicolas, dès que la célébrité de celui-ci se fut fait jour.

Note 76

Devant une opinion populaire si invétérée, il faut bien se rattacher à tous les moyens raisonnables d'expliquer comment, à travers quinze siècles, celle-ci a pu persister, même un peu dénaturée dans son cours. Or, Constantin avait des raisons d'honorer saint Nicolas, par qui il avait été détourné dans un songe de sanctionner la condamnation à mort de plusieurs criminels : quoique très éloigné alors, le saint le menaça des sévérités divines s'il résistait à une pensée de miséricorde (Goc/esear^^ au 6 décembre). En mémoire de cette liaison, la famille impériale put bien, après la mort de saint Nicolas, vouloir contribuer généreusement à la pieuse entreprise des Poitevins. De là l'opinion reçue que ce bienfait venait de l'empereur. Mais, en conscience, ce n'était pas à lui qu'on le devait.

Note 77

Quelques annalistes écrivant sur les vagues données des souvenirs populaires plus ou moins solides, avaient affirmé que la preuve de

la fondation de cette église par Constantin se trouvait dans la présence sur la façade d'un cavalier représentant le prince, et y faisant fonction de seigneur suzerain, comme on l'avait prétendu de quelques autres dont certaines statues équestres figuraient, disait-on, par la même cause, aux façades des églises de Civray, d'Airvault, de Parthenay-le- Vieux, etc. Nous avons dit ci-dessus le peu de valeur de cette déduction. Ce qui est certain, c'est que le cavalier, de l'avis de tous les archéologues, n'a jamais pu enfourcher une monture sur la façade actuelle de Notre-Dame qui dure depuis le xii'' siècle, la fenêtre centrale y ayant toujours été. Quelle main, trop favorable à ce faux récit, aura placé sur le côté sud de l'église, et à droite de la porte d'entrée qu'on y ajouta au xvi'= siècle, le fameux cavalier symbolique? On l'ignorerait si l'on ne savait qu'un abbé, de Notre-Dame, ayant voulu conserver à la postérité la tradition à laquelle il tenait sans doute, la voulut consacrer en 1592 par la pose d'un personnage équestre, de proportions très modestes , mais qu'il accompagna de deux distiques latins qu'on y lit encore, quoique un peu détériorés. Cet abbé était Guy Chevalier, qui vivait encore en 1601. Ses distiques ont cela de curieux qu'ils constatent les trois dates de la prétendue érection de la statue (340, évidemment fausse), puis de sa destruction, en 1562, par les huguenots, et enfin de sa restauration. Elle est ainsi conçue :

Quam Constantini pietas erexerat olim 340

Ast hostis rabies straverat effigiem. 1562

Restituit, veteres cupiens imitarier usus, Vidus Eques, templi cenobiarcha pius 1592

L'écusson de l'abbé accompagnait ce quatrain. Comme étant delà même famille que Jean Chevalier, qui avait été maire de Poitiers en 1591, il portait : De gueules ^ à deux épées d'argent en sautoir j aux gardes et poignées d'or, un heaume de côté d'argent en pointe, et pour devise : Sat rationis in armis (Thibaudeau, Hist. du Poitou, 2'=édit., t. I, p. 113, et III, 409).

Note 78

Les arcs de Parigny, autrement dit de l'Ermitage, du nom d'une maison voisine de leurs débris, soutenaient les aqueducs romains qui y passaient à niveau pour conduire à Poitiers les eaux d'une source émergeant à Fontaine-le-Comte, village situé à 10 kilomètres sud de la ville. Ces arcs, restes uniques de ces aqueducs justement renommés, apparaissent en sortant de Poitiers par la route de Bordeaux, à une petite distance sur la gauche. (V. Mém. des Antiq. de l'Ouest, VII, 130. — XXI, 62.)

Cenon, Sanonno^ Sanone, Senonaj village très ancien et probablement d'origine celtique , petite paroisse de 600 âmes située dans le canton de Vonneuil- sur- Vienne, à la jonction de la Vienne et du Clain. La cure de Saint-Pierre-ès-Liens dépendait du prieuré de Saint-Romain de Châtellerault ; elle n'est rétablie que depuis 1828. On y voyait aussi un prieuré de Saint-Martin relevant de Saint- Hilaire de la Celle, comme fief du duché de Châtellerault. Le vieux Poitiers et son curieux menhir occupent l'extrémité ouest do la commune de Cenon, que longeait non loin de là la voie romaine de Poitiers à Tours.

Note 80

Une curieuse nécropole se voit maintenant sur les dunes orientales de Poitiers, où le R. P. de la Croix a découvert, et décrit dans une récente et magnifique publication, un hypogée martrjrium du vn° siècle où reposaient encore, mais victimes de fouilles pratiquées plus anciennement, des ossements et des sépultures dont un certain nombre avait appartenu à des martyrs des ii** ou iii° siècles. C'est une des plus importantes découvertes de la science archéologique, pleine de révélations et sur laquelle il y aura encore beaucoup à étudier.

Note 81

Ach^(\m se prononçait dur en gaulois, était la terminaison donnée par cette langue. Calvini villa s'est traduit par Calviniac, à qui l'on a donné la désinence latine en um^ Calciniaeum. Puis, à partir des bords de la Vienne , et dans la portion plus septentrionale de la France, on a traduit par Chauvigmj ou Chauvigné, ce dont on eût fait Chauvignae dans le midi. Lussac, Luciacum, qui eût pu être Luehé ou Luchec (de Lucius), est la désinence préférée en Limousin, dont cette localité est très voisine. Lusignan, qui fut aussi Lesignem, Lesignan, vient certainement d'un Licinius, et fut appelé Liciniacum castrum.

Note 82

Beaucoup de recherches et de découvertes ont été faites récemment par M. Charles Tranchant, qui en a fait un intéressant opuscule sous le titre : Chauvigmj et ses monuments. C'est un abrégé très succinct mais très exact de tout ce qui subsiste dans cette importante

localité. Mais on attend un développement promis par l'auteur, si capable de le conduire à bonne fin, de ces attachantes données dans une histoire complète de la vieille baronnie, celle des seigneurs si célèbres dans notre histoire, et des quatre châteaux qui y représentent encore les plus riches souvenirs de la féodalité poitevine.

Page 1