CHAPITRE III
L'histoire de toutes les religions primitives nous reporte vers un temps où il n'existait qu'un nombre fort limité d'idées sur les dieux et où le culte était encore très-simple. Les idées elles-mêmes sur les dieux étaient empruntées à la nature matérielle ; le culte s'éleva tout naturellement par une nécessité humaine. La perception par les sens des grands êtres et des grandes facultés qui constituent l'ensemble de l'univers, qui lui donnent la vie universelle et opèrent cette alternatiou régulière des phénomènes dont dépendent la vie humaine et la satisfaction de ses besoins naturels , constituèrent le sujet des idées sur les dieux. Le désir bien naturel de ,se rendre ces grands êtres secourables, de gagner leur bienveillance, la croyance d'obtenir par la prière des bienfaits à venir ou le pardon des fautes commises; la reconnaissance pour les bienfaits reçus, en un mot, les aspirations du cœur humain au sein des vicissitudes journalières, furent l'origine du culte des dieux, La grandeur et la puissance illimitées de la nature, en présence de la faiblesse et de la dépendance de l'homme, amenèrent cette croyance et ce culte. Voilà pourquoi l'histoire de toutes les plus anciennes religions enseigne que les idées primitives sur les dieux sont nées de l'observation du monde physique. L'univers, avec les facultés et les propriétés dont il est doué : la terre nourricière, la voûte incommensurable du ciel , les grands corps célestes , le soleil et la lune, la lumière et les ténèbres, l'humidité et la chaleur, les sources de la naissance et de la vie , voilà ce qui formait le fonds des primitives idées sur les dieux. C'est aussi ce que prouve l'histoire des religions de tous les peuples anciens qui ont eu une civilisation nationale et indépendante, tels que les Égyptiens, les Bactriens , les Indiens
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et les Chinois. Les opinions qui admettent un fétichisme, un culte des animaux parmi les races ariancs, comme constituant les formes religieuses les plus anciennes, ne sont que des rêves modernes, dus en particulier au siècle dernier, rêves souvent intéressés et dont l'histoire ne dit mot. Ces rêves sont déduits des formes actuelles dé certaines civilisations déchues et passées, et, considérés sans aucune raison comme formes d'une civilisation naissante, ils ont été appliqués arbitrairement d'une manière fort hypothétique aux temps anciens. Mais dans un certain âge de la société humaine, une deuxième série subordonnée ou secondaire d'idées sur les dieux vint se lier à celle qui est basée sur l'observation de la nature physique : cette seconde série s'éleva du sein de l'histoire et se développa dans la vie humaine ellemême; elle dut son origine au souvenir d'êtres d'une nature supérieure qui, après avoir passé sur cette terre, ont survécu dans la mémoire des générations suivantes. L'origine de ces idées théologiques est donc, par conséquent, plus récente, puisqu'elles supposent une existence des âmes après la mort. Mais il n'en est pas moins vrai qu'elles appartiennent aux temps les plus anciens de l'histoire connue et qu'elles remontent jusqu'au moment où la société humaine commença à sortir de l'état primitif. L'idée d'un anéantissement complet est si insupportable au sentiment de l'homme, que la croyance en une continuation de la vie pour les âmes après la mort , ne serait-elle même que sous l'apparence d'ombres, a dû se produire dès les temps les plus primitifs. On trouve effectivement dans les anciennes religions l'idée d'un monde inférieur, l'idée d'une réunion des ombres ou des âmes après la mort. C'est de cette idée que se développa peu à peu dans la suite la doctrine complète d'une autre vie, d'une vie au delà du tombeau, rémunératrice des actions d'ici-bas. Mais dès que la possibilité d'une continuation de l'existence de l'âme et de l'homme après la mort fut admise dans les croyances, il est facile de s'expliquer comment on en vint à élever des personnages historiques au rang des dieux; car il n'y a qu'à se souvenir comment la mémoire d'un personnage historique important se conserve parmi les hommes. 11 est un fait qui se reproduit dans le cours entier de l'histoire : c'est que plus la mémoire d'hommes célèbres perd de précision et de vérité rigoureuses avec le temps aux yeux de la postérité , plus aussi elle s'accroît en grandeur et en merveilleux, jusqu'à ce qu'enfin ces personnalités deviennent directement des êtres surhumains dans la pensée des générations futures. Le respect qu'on avait pour eux à l'origine soit par
admiration, soit par reconnaissance ou par crainte, se confondit chez les générations avec le culte des divinités vraies : on les identifia avec les dieux eux-mêmes, et ainsi se développa chez la plupart des peuples le culte réel des morts. Il y a même plus , c'est que lorsque les souvenirs historiques attachés à de telles personnalités sont ornés du miraculeux, qu'ils satisfont davantage à l'imagination de la foule et qu'ils sont plus à portée de sa conception que les idées plus universelles et par conséquent aussi plus indéterminées sur les dieux eux-mêmes , il arrive que dans la plupart des croyances le culte des morts augmente toujours dans le cours du temps et qu'il refoule enfin entièrement le culte des idées universelles sur les dieux.
Il y a donc dans la plupart des croyances primitives une double catégorie d'idées théologiques : l'une sortie de l'étude de la nature , l'autre sortie de l'histoire et du sein même de la vie humaine. La première catégorie est étroitement liée à l'idée qu'un peuple se forme de l'univers; car elle a son origine dans l'observation directe du monde physique : elle porte habituellement en elle les germes d'une spéculation religieuse. La seconde catégorie, au contraire, contient le noyau de la mythologie, de la tradition religieuse : c'est à elle que viennent se joindre les contes et les fables que l'imagination d'un peuple emprunte à ses rapports sociaux. C'est surtout cette catégorie d'idées religieuses qui, dénuée de l'essence théologique réelle, a le moins de rapport avec la science issue de l'observation et de la réflexion.
Ce n'est qu'à la suite du développement de cette série des dieux que s'élève, pour la raison, selon le degré de science et de culture intellectuelle, la nécessité de rechercher une explication de l'univers qui lui-même sert de fondement et de base aux idées sur les dieux. Les premiers essais pour établir un corps de science destiné à l'explication de l'univers ' sont naturellement postérieurs aux autres parties qui constituent le domaine de la foi. Car un peuple doit déjà être en possession d'une grande partie, de la plus grande partie même de son développement, avant qu'il ne sente la nécessité d'une science; il fallait que sa culture intellectuell fût déjà arrivée à un degré supérieur, il fallait que la pensée eût atteint un certain degré de maturité, pour qu'un penseur fût à même de tenter un essai destiné à satisfaire cette nécessité. L'histoire de tous les peuples dont nous pouvons suivre le développement intellectuel nous montre au moins que chez eux l'activité de l'imagination est antérieure à celle de la raison. Car c'est la poésie et non la réflexion scientifique qui a accom-