PREMIÈRE ÉPOQUE
DES TEMPS PRIMITIFS JUSOU'a l'aN 1100 AVANT L'ÈRE VULGAIRE.
On ne peut se représenter la dispersion primitive des hommes sur la terre que par des émigrations plus ou moins réglées. Ce n'est aussi que par troupes isolées plus ou moins nombreuses qu'ils ont pu traverser des contrées stériles et des déserts, en luttant continuellement contre la nature, la faim, le froid et les animaux féroces. Tandis que les hommes étaient occupés dans cette lutte, le silence fut momentanément imposé à la conscience de leur vie intellectuelle. Le sentiment religieux seul se maintint vivant, parce qu'il est inné chez l'homme. La réflexion ne pouvait, chez les multitudes forcées de quitter leur siège primitif, renaître et se développer qu'après la naissance de rapports d'amitié ou d'hostilité entre elles, puis après leur constitution en peuples ne formant qu'un corps et qu'une âme dans la nouvelle demeure. Toutefois, l'histoire se tait complètement sur le temps qui s'écoula entre leur départ et la prise de possession de leur nouveau séjour. Les souvenirs historiques ne naissent ou ne se conservent que quand l'homme réfléchit. Mais pendant tout le temps que les multitudes humaines marchaient et émigraient, hostiles peut-être même les unes aux autres , la réflexion et la mémoire disparaissaient dans les nécessités du moment, et ce qui était créé un jour était pour ainsi dire anéanti le lendemain.
Quand, au contraire, un peuple s'est créé une patrie dans une contrée déterminée du globe, il s'en est nécessairement suivi un réveil et
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une activité de l'esprit, plus ou moins déterminés par le caractère local de la patrie nouvellement acquise. Ce n'est point par une doctrine extérieure ni par la tradition que les germes du développement de l'esprit se sont primitivement transmis dans. la race humaine; mais ils se sont développés au contraire en tous lieux par la faculté créatrice et indépendante de l'esprit, là où la nature ne leur opposait point d'obstacles particuliers.
C'est l'esprit de l'homme qui, dans la plénitude de sa richesse et la puissance intrinsèque de sa faculté de créer, portant ensuite en luimême les éléments de toute culture intellectuelle supérieure, poussé par un besoin de développement et de progrès continuels, fait épanouir cette culture de son propre sein. Partout, sur le globe, où il y a des proportions harmoniques entre la masse liquide et la masse solide, entre la terre et l'eau; partout où la nature est animée par une chaleur tempérée, et où l'homme a rencontré un séjour agréable, l'essence d'une civilisation primitive et originale s'est développée par le travail incessant de son esprit. Quant à sa vie sur cette terre, l'homme est astreint à une patrie fixe, à un domicile qui est déterminé par l'agriculture. Or, l'agriculture naît partout où les tendances physiques et morales de la vie primitive, d'abord isolées et sans lien d'unité entre elles, se rapprochent et s'unissent dans des rapports de mesure et d'ordre, en produisant une action et une réaction salutaires. Dès cet instant, l'homme devient sédentaire, de nomade qu'il était auparavant, et alors il se développe selon toute la force de son essence, La patrie une fois conquise, la famille sent aussitôt avec une irrésistible puissance le besoin de la maison, et c'est autour du foyer domestique que l'homme revient à soi, et que commence aussi la série des développements intellectuels dont il est doué : or, lorsqu'il y a un foyer, la famille véritable existe. La maison , ou foyer fixe, que fonde l'agriculteur à la place de la hutte légère et du foyer nomade du pasteur est exprimée dans le domaine intellectuel et idéalisé par la déesse Vesta, Éczioc.
Les mythes et les traditions respectables des peuples de race indocaucasienne seule conservent le souvenir des développements sociaux dont nous venons de parler. Ces peuples ont évité de se fixer dans des pays arides et des déserts, où la fainéantise et le vol étaient pour ainsi dire endémiques , où le travail assidu des mains était impossible, et où le rapt et la paresse devaient continuellement rester nécessaires, sinon permis et légitimes. Les Grecs furent un des rameaux de la race
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ariane qui avaient cherché et trouvé une patrie où l'homme pouvait vivre noblement et selon les destinées de la nature.
Les habitants primitifs de la Grèce sont nommés Pélasges, nom qui a plutôt une signification purement chronologique qu'ethnologique', et qui indique l'époque la plus reculée, les ancêtres primitifs des Grecs. Au moyen de cette définition , s'explique l'autochthonie de Pélasges, né du sein de la terre, admise par les Grecs. Le premier habitant et le premier souverain de la Grèce est le fils du sol grec. Pélasgos, pour Eschyle, est le fds de l'ancienne terre (( Palacchthon. » Ce nom lui-même et les traditions des habitants primitifs se rattachent naturellement aux contrées où se sont conservés les souvenirs d'anciens cultes et d'une civilisation reculée ; ils se rattachent aux provinces dans lesquelles les colonies grecques changèrent primitivement leur vie de nomades pour celle d'agriculteurs, mais en même temps aussi aux localités où, dans les temps postérieurs, la vie pastorale, le genre de vie primitif s'étaient conservés. Non-seulement les conditions naturelles de l'Arcadie, de l'Étolie, de l'Acarnanie et d'autres cantons, prouvent qu'il y eut une époque où les Grecs vécurent de l'élève des bestiaux; mais cela est en outre prouvé par les noms des pays qui furent dans la suite célèbres par leur agriculture, comme la Béotie et l'Eubée, par exemple. On comprendra aisément que le nom de Bosphore a aussi une corrélation au fait que nous signalons. C'est le point ou un des principaux points sur lesquels les Grecs primitifs passèrent de l'Asie en Europe. Lorsque les Pélasges, chassés de la Thessalie conjointement avec les Minyens et les Kadméens par les Thessaliens, furent forcés de quitter la Béotie et arrivèrent dans l'Attique, ce furent ces exilés qui, par leur travail, fertilisèrent un versant du mont Hymette et élevèrent une forte muraille à l'entrée de l'Acropole d'Athènes. Q^'and plus tard ils furent encore obligés de fuir l'Attique , ils traversèrent la mer, se fixèrent dans la presqu'île de Chalcidie en Thrace, et élevèrent ensuite leurs châteaux ou bourgs en Crète, sur la côte de la Troade, dans la Mysie et dans la Lydie. Ces Pélasges (mélange de Tatars et d'Arians) étaient un peuple très-religieux ; comme agriculteurs, ils faisaient beaucoup de sacrifices dans leur culte : de là la qualification deTupcrjVol, de ^uo<:y.6oq, habile aux sacrifices, nom changé très -tard en celui
1. Pélasges signifierait anct'eris, ITaAatoî , Ioniens, 'lâwvî:, les m-pii(.<t. Voyez Pott, Recherches étymologiques, etc., S vol. iij-8, 1833. En allemand.
de T'jpprjvoi, Tyrrhénéens , que nous retrouvons aussi en Italie, conjointement avec le nom de Pélasges en Et ru rie.
Le nom de Pélasges représentait donc dans la tradition grecque un nom général , collectif, appartenant en commun à toutes les races grecques, comme ensuite ceux d'Achéens, et, encore plus tard, d'Hellènes, leur furent donnés.
Les traditions thessaliennes proclament la gloire des poètes sacrés qui, les premiers, chantèrent les louanges des dieux. Leur patrie fut au pied du mont Olympe, « aux cimes multiples. )> II est dans l'ordre que les auteurs des plus anciens hymnes, c'est-à-dire des plus anciennes prières, invocations et louanges des dieux, soient placés à la hase de la montagne des dieux, au pied de l'Olympe, au nord de la Grèce, où arrivèrent les populations primitives. Le collège sacré des muses fut fondé très-anciennement à Leihéthron, sur le versant septentrional de l'Olympe. Le mot de muse a une signification complexe : il désigne le souffle et Vesprit qui s'élèvent, et Yinspiration poétique. La solitude des hauteurs des montagnes, leur vaste perspective, leur calme paisihle, le bruissement de leurs forêts alpestres, la tranquillité et la récréation aux bords de sources argentées et limpides, étaient certes bien propres à inculquer à l'innocence de l'àme une disposition grave et élevée, et la parole suivait en mesure la cadence naturelle du murmure des eaux. Les plus anciens disciples des muses sont ordinairement nommés Thraces, d'après un peuple primitif qui s'était fixé dans la Pierie et qu'on dit avoir émigré plus tard aux environs du fleuve Hebros(la Maritza moderne) et des monts Rhodopes. D'après ce que l'on sait de ces Thraces, il parait ({u'ils furent plutôt un corps ou tribu de poètes -chanteurs religieux qu'un peuple. Il n'y avait primitivement que trois muses: Mèllié, la méditation, la sagesse, la source de toutes les connaissances et de leur pratique dans la vie ; Mnèmè, la mémoire, le principe de la conser\ ation complète des vérités connues, et enfin Aœdé, le chant, l'harmonie dans la culture et le perfectionnement de la pratique intellectuelle et matérielle. Les muses grecques rappellent les musiciennes et les danseuses de la religion indienne, soumises à Indra. Le culte des muses, où les arts et les sciences étaient classés d'une manière encyclopédique, renfermait aussi la somme des connaissances théologiques des Pélasges. Parmi les plus anciens fonctionnaires laïques de ce culte on nomme Orphéus', Thamyris, Linos, Hymenaeos, Jalemos, .Musaeos, Pamphos et Eumolpos. Indépendam-
1. •• Le père des cliants, » comme le iinnime Pindare. — Pjtb., iv, 17 J.