LES MUSES
ment des poe'sies destinées au culte, ces poêles, en même temps savants par l'étude des lois de la nature et des causes des phénomènes du monde, ayant pénétré profondément dans la nature de Dieu ^ ces poètes, disons-nous, furent les préparateurs de cette haute civilisation des Grecs, que la postérité admire et, pénétrée de son génie divin, est en voie d'imiter. Ces poètes théosophes ont conduit naturellement plus tard à l'inspiration de l'idéal sublime des arts grecs. Nous terminerons ce qui vient d'être dit des muses, par un passage de Strabon, d'une vérité remarquable.
« Les Grecs et les Barbares, dit-il, ont ceci de commun : c'est toujours en un temps de repos et de fête que les uns et les autres pratiquent les cérémonies religieuses, soit qu'il s'y mêle ou non de l'enthousiasme, du mystère, de la musique; et cela est naturel. Dans le repos, notre esprit, dégagé des occupations humaines, se porte vers la divinité; bientôt alors arrive l'enthousiasme qui paraît tenir de l'inspiration divine et produire la faculté prophétique; d'autre côté, le secret mystique des rites sacrés rend, pour ainsi dire, la divinité plus majestueuse, en nous rappelant sa nature qui se dérobe à nos sens; et, par une cause semblable, la musique, cette réunion de la danse, du rhythme et du chant, pleine des charmes et des agréments de l'art, nous rapproche de cette même divinité. On dit avec justesse que (( si l'homme ressemble quelquefois aux. dieux, c'est surtout quand il fait du bien; » mais on eût dit encore plus justement : « c'est surtout quand il est heureux. » Or, quoi de plus heureux que de se livrer à la joie, aux fêtes, à la philosophie? j'ajoute et à la musique? Car encore que l'on en ait abusé et que les musiciens l'emploient dans les festins, dans les concerts, sur la scène et ailleurs, à ilatter les passions, cet art ne saurait être condamnable ; ce que l'on doit considérer, c'est l'essence des institutions dont il est la base. Voilà pourquoi Platon et, plus anciennement, les Pythagoriciens, ont appelé musique la philosophie. Ils ont dit aussi que le monde se maintenait par l'harmonie; et cela, parce qu'ils regardaient comnuî un ouvrage des dieux toute espèce de musique. C'est encore pour cela que Ton a voulu voir, dans les muses,
1. Voici avec quelle légèreté on jugeait les cultes de la Grèce, il y a un tlemi siècle. " La religion grecque n'avait ni doctrine fixe, ni dogmes arrêtés, ni sacerdoce véritablement institué, ni hiérarchie, ni organisation. Composé anarchique de toutes sortes de croyances et de cuites, elle laissait aux rêveries et aux caprices du premier venu la liberté de procréer ou d'introduire des divinités de toute espèce. " Quatremère de Quincy, de l' Architecture égyptienne, p. 3B. La science allemande a prouvé et prouve tous les jours le contraire.
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de vraies déités ; dans Apollon, le chef des muses; dans la poésie, une langue toute consacrée aux hymnes; et l'on a de même attribué à la musique la formation des mœurs ; chaque moyen de rectifier l'esprit a paru devoir tenir de bien près aux dieux'. »
Nous ajouterons que du culte des muses sont sorties les inspirations et les règles qui ont produit l'Architecture, cette musique de l'étendue, comme il a déjà été dit.
Les commencements de l'architecture grecque, pendant l'époque dite pélasgique ou âge d'or, ne montrent qu'une faible tendance vers un idéal conçu. Cette architecture était plutôt dirigée par des exigences de la vie pratique. Utilisée dans ce but, elle a su toutefois se manifester, selon les circonstances, avec puissance et grandeur, en leur alliant ensuite une riche ornementation. Les ouvrages d'architecture pratique des Pélasges se rapportaient à la défense du territoire, à des châteaux forts avec tous leurs accessoires, en silos et en tombeaux qui offraient à peine les plus simples règles d'une ordonnance monumentale. Quant aux sanctuaires religieux, il n'y en avait que quelquesuns, les idées religieuses de cette époque reculée n'en sentant point encore la nécessité. Parmi les travaux d'architecture pratique et ceux qui s'y rapportent doivent être rangés ceux qui étaient destinés à assainir et à fertiliser le sol , tels que les canaux et les voûtes pratiqués dans les vallées et les plateaux circonscrits par des rochers et des hauteurs oîi il fallait établir des canaux souterrains pour l'écoulement des eaux naturelles et des eaux de pluie.
MOîSUMENTS DES TE.MPS UEliOKJLiES.
La clef de voûte de la société des temps héroïques était le duc, ou Dasile\is ou roi. Sa puissance, l'unité, qui faisait du peuple un Etat, ne lui était point conférée par la nation; c'était Zeus qui lui avait remis le sceptre héréditaire en même temps que sa fonction de souverain. C'est ainsi qu'on trouve chez toutes les races du monde homérique d'anciennes familles princières en possession traditionnelle de leur pouvoir, qui recevaient sans opposition les présents honorifiques et l'hommage de leur peuple. Avec la fonction royale le prince avait en môme temps les pouvoirs de général et de juge suprême ; il lui incombait de garantir l'État, par la justice et un bras vigoureux, contre les tourmentes
1, Strabou, I. x, p. 4(1 7.
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intérieures et contre les ennemis du dehors. Le prince était également le représentant des dieux auprès de son ])eiiple; au bénéfice des siens, il élevait des prières et sacrifiait à la divinité protectrice de l'État. Selon sa conduite, il ])ouvait attirer sur son peuple la clémence des cieux ou l'exécration, et toutes les calamités.
Ce seul était le centre et le cœur non-seulement de la vie politicjue, mais en même temps le centre et le cœur de tous les efforts tentés par les hommes. C'est pour lui que s'éveille et que grandit l'art; d'abord l'art du chant, car les chants qui remplissent le monde homérique propagent de lieux en lieux les éclatantes actions ainsi que les douces et pieuses vertus du roi qui, semblable aux dieux, conmiande , sauvegarde les lois et répand la prospérité.
C'est aussi pour le roi que l'Architecture et l'art plastique disposent ce qui lui est nécessaire pour sa sûreté et la dignité de son existence. Les meilleurs maîtres dans leur art lui forgent des armes qu'ils oinent d'insignes guerriers des plus significatifs; l'ivoire, teint en pourpre par des femmes de la Carie, est conservé pour parer les chevaux des chars royaux. Les constructeurs, venus de loin, élèvent les murs du château du souverain , ainsi que les riches et spacieux locaux destinés à sa famille et à sa domesticité. Des voûtes solides renferment les trésors reçus en héritage, que le prince peut laisser reposer, parce qu'il vit de ce que le peuple lui destine et des revenus assignés à la couronne, ainsi que des présents offerts par la communauté.
Les monuments les plus grandioses de cette architecture existent encore, grâce à leur indestructible solidité; ils sont les mieux conservés de la Grèce historique. Ils lui sont môme antérieurs , car lorsque les Grecs commencèrent à songer à leur passé, ces châteaux et ces acropoles étaient déjà depuis longtemps des ruines , des antiquités du pays qui dataient d'un temps primitif et obscur, en aboutissant au présent. Si le nom d'Agamemnon avait disparu sans laisser de traces, les murs des villes argiennes prouveraient qu'une race de princes puissants occupa ce pays par la force des armes, et pour la construction de ses châteaux forts posséda de nombreux corvéables, montrant enfin que cette race avait vécu et gouverné dans ces lieux avec une autorité assurée, pendant de longues générations. Ces princes étaient des Achéens ; car lorsque les Doriens pénétrèrent dans le pays, ils rencontrèrent déjà ces villes, et jusqu'au temps des guerres persiques des communautés achéennes habitaient toujours dans le voisinage de ces monuments historiques.
Les plus anciens de ces monuments datant des temps achéens primitifs sont les acropoles. Leur exiguïté prouve cju'ils n'étaient destinés qu'à la famille du prince et à sa suite la plus intime. Cette suite se composait des lils de races nobles cjui s'étaient \olontairement joints à des princes plus puissants, et qui remplissaient un service honorable, soit comme conducteurs de chars ou hérauts, soit, en temps de guerre, comme compagnons d'armes. Quant au peuple, il vivait dispersé dans la campagne, dans les champs, ou bien réuni dans de petits villages ouverts et sans défense.
Les murs qui circonscrivent l'acropole ne peuvent être appelés ni bruts ni grossiers, et les Hellènes des temps postérieurs songeaient moins que qui que ce soit à les qualifier ainsi, lorsqu'ils les attribuaient aux Cyclopes ; car le nom des ces constructeurs démoniaques n'est qu'une expression pour désigner de colossales dimensions, des choses merveilleuses et incompréhensibles , inhérentes aux monuments de ces temps primitifs, comme à peu près le vulgaire se sert en occident du mot de romain pour qualifier de vastes murailles, parce que ces constructions ne sont en aucun rapport avec le monde et les circonstances qu'il connaît. Ce que ces murs cyclopéens des châteaux acropolitains ont de conmiun entre eux, c'est l'excessive dimension de leurs matériaux, qui ont été extraits des carrières, transportés et empilés les uns sur les autres avec un luxe de moyens et de frais, sans égard à aucune espèce de considération ; de façon que par leur masse ils devaient rester dans la position qu'on leur assignait et former, sans mortier et sans liaison étrangère, des assises puissamment solides. ^Lais on remarque une grande diversité et une série entière de gradations dans le style de ces murailles. Dans l'origine, ces constructions ne furent employées que pour des retranchements formés de rocs trouvés sur place, retranchements qu'on n'élevait particulièrement qu'aux lieux accessibles de l'éminence qui portait le château, tandis qu'on abandonnait à leur défense naturelle les faces lisses et escarpées des rochers. Dans l'île de Crète, on voit des châteaux fortifiés de cette manière, dont la circonvallation ne fut jamais complétée entièrement. Mais en règle générale ces éminences formées de rochers sont toujours entourées de murs qui suivent dans leur parcours les bords, là oîi ils sont le plus escarpés. C'est dans l'Acropole de Tiryns qu'on peut reconnaître la construction des murailles de l'espèce la plus ancienne. Les quartiers de roche de grandeur colossale sont superposés bruts ; ce ne sont uni(jiienient
MONUMENTS DES TEMPS HÉROÏQUES. ZiOl
que les lois de la pesanteur qui les tiennent ensemble. Les interstices ou vides restés partout entre les matériaux sont remplis avec de plus petits matériaux. On rencontre à Mykène des portions de murs semblables ; mais là, la majeure partie du mur d'enceinte est élevée de telle sorte, que chaque pierre est taillée pour la place qui lui était destinée et est reliée avec le groupe de matériaux qui l'avoisine, de façon que ces pierres se tiennent, se supportent et se bandent réciproquement. Par la multiplicité des faces des diverses pierres et la diversité de leur fonctions on a formé un assemblage qui ressemble à un filet, d'une solidité indestructible, ainsi qu'une durée de milliers d'années l'a prouvé. L'art de la construction des murs, développé à Mykène, n'a jamais été surpassé depuis; et de fait, cet art demande une technique et porte un caractère plus artistique que la construction ordinaire en pierre de taille, pour laquelle les matériaux sont taillés les uns semblables aux autres. Ces mêmes murs d'acropoles étaient en outre ornés d'autres détails qui révèlent un art encore plus élevé et plus développé. A Tiryns, les murs de pourtour, qui ont une épaisseur de plus 8 mètres, sont traversés longitudinalement de galeries ou de souterrains, mis en communication avec la cour extérieure du château par une rangée de fenêtres qui ressemblent à des portes d'entrée. Ces galeries pouvaient être destinées à conserver des provisions, des armes et du bétail vivant. Mais ce sont surtout les portes d'entrée qui distinguent une ville cyclopéenne. Nous parlerons plus loin de celles de Mykène. C'est dans l'intérieur du pays que les Grecs cherchèrent les commencements de la fortification indigène des villes. Sur le versant du mont Lykaion, on montrait Lykosura, la plus ancienne ville sur laquelle le soleil hellénique ait envoyé ses rayons*. On voit encore les restes des murs d'enceinte de la ville, maçonnerie irrégulière de pierres irrégulières et relativement petites. Le patriotisme grec n'osa pas gratifier l'art national des monuments grandioses d'Argos : la tradition désignait des hommes venus de la Lycie comme étant les constructeurs des rois argiens. Si en effet la culture très-primitive des Lyciens est réelle, si les rapports entre Argos et la Lycie sont prouvés par la tradition et le culte , si enfin les Lyciens ont formé un peuple depuis la découverte de leur pays, peuple qui avait une vocation toute spéciale pour la construction et la sculpture, alors ces traditions ont le caractère d'une vérité importante. Dans les époques très-reculées, les Lyciens