IONIENS ET DORIENS. Z
esprit facile et loger à modeler la vie par des beautés infinies, saisissant rapidement le présent et échangeant volontiers le traditionnel pour la nouveauté. Le Dorien, au contraire, regardait la tradition comme éternelle.
Les Ioniens avaient une synthèse qui leur donnait de la suite dans les idées. Leur théologie était basée sur la science des lois du monde, tandis que les Doriens, en n'embrassant pas la nature visible pour l'expliquer, ne s'occupaient que de l'être et de l'abstrait, et séparaient la pensée de la physique. La réalité captivait les Ioniens; l'idéal abstrait et spéculatif saisissait le Dorien.
Les Ioniens possédaient au plus haut degré un des sentiments les plus prononcés des races indo-germaniques, le sentiment de l'indépendance et de la liberté ; ils contrastaient dans leur républicanisme avec les Doriens, foncièrement attachés à l'oligarchie. Aussi luttèrentils longtemps et combattirent-ils encore avec une grande exaspération dans la guerre du Péloponnèse, six siècles trois quarts après leur migration.
Les Ioniens seuls, et parmi eux surtout les Athéniens, ont compris et résolu le difïicile accommodement de l'équilibre entre le domaine intellectuel et le bien matériel. Des lois douces et sages empêchaient des révolutions du prolétariat et des émeutes suscitées par la faim et la nécessité, souvent même par le désespoir, si fréquentes chez les durs et inflexibles Doriens.
Quand un peuple comme les Doriens imposait ses lois et son pouvoir, il devait nécessairement faire naître la discorde, le trouble et l'anarchie dans les idées, les mœurs et le gouvernement, et c'est ce qui arriva effectivement en Grèce, à la suite de l'établissement des Doriens hors de leur siège ])rimitif.
11 s'éleva donc un antagonisme entre les États Ioniens restés indépendants et les Doriens, et entre ceux-ci et l'ancien élément autochthone dans les provinces conquises. Il ne faudrait pas supposer, parce que le plus ancien ordre d'architecture grecque porte le nom de dorique, qu'il est dû au génie dorien ; celui-ci ne créa jamais rien en fait de beaux-arts. Il ne doit ce nom que parce qu'il fut conçu ou importé de l'Asie Mineure dans une province dévenue dorienne, mais qui était restée en grande partie attachée à l'esprit ionien ; il s'agit de Corinthe.
Mais avant d'essayer de tracer l'esquisse de l'origine des ordres d'architecture, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur l'histoire intérieure de la Grèce.
!i3h LIVRE PREMIER.
La migration dorienne, loin de favoriser les arts, en retarda le développement. Les Doriens contribuèrent beaucoup à la décadence de la religion pélasgique, ainsi qu'à celle de l'antique monarchie nationale et héroïque. Ils amenèrent une réaction violente contre la royauté, que les riches, aidés du peuple, favorisèrent poo^ir s'enrichir davantage et encore mieux l'opprimer. Détestant les troubles civils, les meilleurs, à la conscience droite, à la morale simple et pure, s'exilèrent, et une grande partie de la force intellectuelle et de l'esprit de justice émigra pour chercher ailleurs une autre patrie. Des colonies grecques s'étendirent alors de la mer Méotide jusqu'aux Pyrénées. En même temps se formaient aussi dans la Grèce des gouvernements d'essences diverses : en Étolie, une barbarie féroce; un industrialisme maritime sans unité ni foi à Corinthe , qui imite le luxe et la corruption des villes phéniciennes; une espèce de bourgeoisie à Thèbes , enBéotie; une aristocratie théurgique et déprédatrice à Sparte; une démocratie turbulente à Athènes, mais que le génie particulier du peuple athénien pour le beau a fait oublier, pour ne rappeler que les œuvres inimortelles qui en sortirent.
Les anciens temples élevés postérieurement à la migration dorienne disparurent insensiblement les uns après les autres. Tout ce que nous savons de ces monuments nous est rapporté par Pausanias, qui avait voyagé en Grèce et qui écrivit son livre sous le règne de Marc-Aurèle, vers l'année 11 k de l'ère vulgaire. Toutefois, il ne nous donne que quelques vagues notices sur les anciens temples en question ; mais comme elles se rapportent à des édifices construits en charpente, elles ne laissent pas que d'être remarquables. Il vit sur le marché à Élis un monument en forme de temple, bas, sans murs, et dont le toit était supporté par des colonnes. On lui dit que c'était un tombeau, celui d'Oxylos', Étolien , sous la conduite duquel les Héraclides entrèrent dans le Péloponnèse. A Olympie, il vit dans le temple de Héra une des deux colonnes de l'opisthodome, qui était en bois de chêne. L'ancien temple dont cette colonne faisait partie datait de la huitième année du règne d'Oxylos (1096 avant l'ère vulgaire-). 11 put encore voir dans la même ville une autre colonne en bois , dite d'OEnomaos, roi de Pise (au commencement du xiii^ siècle avant l'ère vulgaire). Elle était abritée par un toit appuyé sur quatre colonnes et maintenue par plusieurs colliers en fer. Cette colonne avait appartenu à la maison