CHAPITRE V
Lorsque l'architecte a conçu dans son esprit le monument qu'il veut exécuter, il en combine les parties de telle sorte que l'ensemble général offre ce qu'on appelle l'harmonie. L'harmonie n'est autre chose que le concours et l'alliance des détails , disposés de manière à atteindre le but proposé.
Nous avons vu , dans le chapitre précédent , que les premiers monuments exécutés par les hommes étaient des temples, construits en imitation de la demeure de Dieu , c'est-à-dire du monde. L'harmonie qui existe dans la nature frappa les hommes, et, pour s'en rendre compte et l'exprimer, on se servit des nombres ; la synthèse mathématique, qui est la combinaison des catégories de la quantité et de la qualité, se forma. L'emploi des nombres, de certains nombres surtout, dans tous les monuments connus, est trop frappant pour faire croire que le hasard seul en est l'auteur; ici l'histoire vient encore à notre aide. Tous les peuples de l'antiquité ont fait un usage symbolique des nombres et des formes, et du nombre et de la mesure en général. Tous les peuples de l'antiquité ont eu un système numérique intimement lié à la religion et à son culte. Ce fait résulte de l'idée qu'on se faisait du monde et d'après laquelle la matiè.re est inséparable de l'esprit, dont elle n'est que l'image et la révélation. La matière a nécessairement la forme et la dimension, le monde est donc une somme de dimensions, or le nombre lui convient, et
1. Encyclopédie mathématiq^ie , etc., par A. S. de Moiitferrier, t. I, p. 104 et suiv.; t. IV, p. 110 et suiv. — Eéflexions sur les principes fondamentaux de la théorie des nombres, par M. Poinsot. — Compte rendu des séances de l'Académie des sciences, t. XI. ■Tanviev-.Tuin 1841, p. 801 ;'i 812.
92 CHAPITRE CINQUIKME.
chaque chose a son nombre ainsi que sa forme et sa dimension. Le nombre consiste en ce qu'il n'est point arbitraire; il existe par des lois déterminées, auxquelles nul ne peut se soustraire. C'est pour cette raison qu'on n'a pas découvert encore un seul penple ayant un autre système numérique que celui des décades. Le nombre est l'expression la |)lus ]Hire et la plus exacte de loule proportion ; il réunit en lui l'impression et l'analogie morales et matérielles de la cause et de son effet; et pour cette raison on peut opposer l'empire des nombres à celui des choses, car les choses ne sont la révélation de l'esprit et de Dieu que par l'ordre, la justice, la proportion, trois qualités qui sont inhérentes au domaine des nombres, qui forment son caractère, son essence propre, distinctive et précise.
Les nombres surtout qui constituent le fondement de la charpente du monde devaient être regardés comme sacrés, étant l'expression de l'ordre et de l'intelligence, de la divinité même. Mais si on se représentait les choses matérielles comme une enveloppe de l'imma- . tériel, de l'invisible, si on se les figurait comme des symboles, alors les nombres, à plus forte raison, pouvaient-ils être considérés comme cette expression même de la divinité, parce qu'ils sont, jusqu'à un certain point, la manifestation la plus immédiate des lois divines aperçues dans le monde, et qu'en outre ils conduisent à la contemplation des choses métaphysiques. Il s'ensuit que les nombres se prêtèrent facilement à devenir des symboles, des figures des idées simples, et que toute la doctrine des rapports moraux et de leur liaison inséparable avec le monde matériel , c'est-à-dire la philosophie, pouvait par conséquent être exposée et représentée par un système numérique. C'est aussi ce qui eut lieu pour tous les anciens systèmes de philosophie. Nous voyons dans l'Inde la doctrine de San-Khyâ de Kapila ; le nom même de San-Khyâ signifie additionner. L'ancien livre chinois Yking, dont l'auteur est Fohi, qui vivait, dit-on, trois mille ans avant l'ère vulgaire, signifie l'unité. Les Chaldéens avaient leur système numérique appliqué à la philosophie, qui était intimement liée à l'astronomie et à l'astrologie fondues avec la théologie. Les Égyptiens étaient versés dans l'arithmétique; leurs livres sont perdus, mais on commence à lire leur doctrine chiffrée dans les monuments. En Grèce, même longtemps avant Pythagore, il existait un système de nombre théologique transmis par les oracles.
Si le savoir était le domaine privé et exclusif des prêtres dans l'antiquité, à plus forte raison la science de la philosophie et de la théo-
logie, la science des nombres et des mesures devait-elle être leur prérogative, surtout dans les religions primitives , dans lesquelles les lois qui régissent la nature ainsi que le monde entier sont considérées comme inséparables du nombre et de la mesure et où elles passaient pour être Dieu lui-même, il en fut ainsi chez les Égyptiens : leur divinité Har-Hat, le grand Hermès-Trismégiste, est une divinité toute sacerdotale; considérée comme unité, elle représente même la caste des prêtres. Le grand Hermès avait trois formes : 1" Pahitnouli (celui dont le cœur est bon) ; 2° Arihosnofri ou Arihosnouli (celui qui produit les chants harmonieux) ; 3° Meuï (la pensée ou la raison). Hermès est l'inventeur des nombres et des mesures, ainsi que de l'écriture.