ATHENES INTELLECTUELLE
point étonnant, non plus que ces chefs-d'œuvre soient nés au sein d'un peuple qui comprenait des pièces comme celles que nous venons de citer et qui s'y intéressait. Le peuple d'Athènes n'était point une race vaine et ignorante comme tant de peuples occidentaux contemporains; il n'avait pas un culte extérieur sans religion vraie; ses croyances étaient anciennes, traditionnelles, nationales, utiles et pratiques, développées d'après la raison humaine et en harmonie parfaite avec la natui"e ; il était attaché à ces croyances parce qu'elles n'avaient jamais amené de perturbation dans l'État. C'est cette justesse de l'idée que les Athéniens s'étaient faite de l'essence et des facultés de la divinité qui , aidée de la science et de l'imagination , les porta à cette perfection, pour ainsi dire universelle, qu'ils atteignirent dans le v*' siècle avant l'ère vulgaire. Si le peuple athénien applaudissait les pièces d'Eschyle et de Sophocle, ce qui prouve son bon goût et l'élévation de ses sentiments, le degré de son éducation et de son élégance n'était pas moins avancé. Théophrastes d'Érésos, qui avait vécu et enseigné pendant de longues années à Athènes, n'avait cependant pu s'approprier entièrement les formes attiques; un jour il fut qualifié d'étranger par une femme du marché à laquelle il achetait des herbes !
Sous Kimon et Périklès, Athènes s'est encore distinguée par la pénétration rétléchie avec laquelle elle ordonna et pratiqua ses cultes et ses fêtes; elle s'est distinguée par l'art extraordinaire avec lequel elle orna les temples, art qu'on fit aussi concourir à l'ordonnance générale du culte public. Athènes devint donc le centre et le foyer du développement le plus achevé de l'esprit et de tous les sentiments de l'àme, le type pour toute imitation à l'étranger.
Ce qui est remarquable dans l'histoire des Athéniens, c'est que pendant les plus fortes tourmentes politiques, malgré les plus grands sacrifices pour le salut et l'agrandissement de l'État, Athènes vit éclore dans son sein les créations les plus accomplies de la poésie et de l'art. Ce phénomène est dû au sentiment de liberté qui régnait chez ses citoyens et qu'ils eurent la science et la volonté de maintenir.
Ce fut la connaissance et l'observation des devoirs et des droits religieux, politiques et civils, ce fut chez les citoyens le respect de soi et celui pour autrui qui contribuèrent à faire naître, à maintenir et à développer le sentiment et la connaissance du bien et du beau et l'amour de la liberté, sans lesquels il n'y a point de société, de littérature et de beaux-arts. D'un autre côté, les Grecs avaient le jugement
Zi88 LIVRE PREMIER.
trop sain pour admettre l'égalité (autre que l'égalité civile dans la punition des délits et des crimes), qui n'est point dans la nature, qui n'est point dans l'essence des races arianes, et que, dans les sociétés modernes, l'on poursuit sans qu'il soit possible de jamais l'atteindre, parce qu'elle n'est qu'une chimère. En voulant l'établir, on fait bon marché de la liberté; chez les Grecs anciens, rien de semblable, lis ont su allier les hiérarchies sociales avec la liberté qui est la mère de toutes choses, quand elle existe de fait et non-seulement en paroles. Car la liberté donne un calme et un bonheur à l'àme qui enfantent, fertilisent les idées et les créations dej'intelligence humaine. Sans liberté, il n'y a que décadence.
Mais l'éclat de la grandeur ionienne d'Athènes souleva l'envie et la jalousie desDoriens. Athènes et Sparte commencèrent bientôt à s'observer d'un œil inquiet. « Par des institutions de jeux et de fêtes annuelles, disait Périklès, par les agréments et les douceurs de la vie privée, nous olîrons à l'esprit des délassements de ses fatigues, et chaque jour a chez nous ses plaisirs qui dissipent les ennuis. Notre république, par l'étendue de sa domination, reçoit tout ce qui naît sur la terre entière, et nous ne recueillons pas moins pour notre jouissance les productions des contrées étrangères que celles de notre sol. — Nous offrons notre ville en commun à tous les hommes; aucune loi n'en écarte les étrangers, ne les prive de nos institutions, de nos spectacles; chez nous, rien de caché, rien dont ne puissent profiter nos ennemis. — Nous avons le goût du beau, mais sans parade; nous nous livrons à la philosophie, mais sans nous amollir. Si nous possédons des richesses, c'est pour les employer dans l'occasion, et non pour nous vanter d'en avoir. 11 n'est honteux à personne d'avouer qu'il est pauvre, etc. En un mot, j'ose le dire, notre répubUque est l'école de la Grèce'. «Voilà ce que Sparte ne pouvait souffrir, et voilà ce qu'elle voulait détruire pour rendre Athènes aussi pauvre qu'elle. Mais une guerre de vingtsept ans ne fit pas chanceler Athènes : elle sut toujours maintenir sa prépondérance intellectuelle. Il y eut des hauts et des bas dans sa situation, mais, en fin de compte, elle sut conserver sa supérioiité.
Pendant un intervalle de paix, non exempt de tourmentes intérieures entre les partis aristocratique et populaire, jusqu'à l'époque de la guerre des Perses, les arts, avec leur style archaïque, furent florissants dans les États grecs nouvellement constitués. Alors aussi