‹ Histoire générale de l'architecture (volume 3)Chapitre 37 sur 298 · Hérodote, 1. ii, ch. xxxv · texte numérisé non relu

Hérodote, 1. ii, ch. xxxv

Nil, et qui ne changeait même pas de caractère pendant l'inondation annuelle; la monotonie de la ligne presque parallèle au fleuve sacré, de celle des montagnes qui le bordaient des deux côtés; cet éternel éclat du soleil dans un ciel d'azur foncé invariablement uni , et dont la . chaleur intense semble épaissir et pour ainsi dire solidifier l'atmosphère, et s'étendant toujours sur le pays entier sans jamais en changer l'aspect par des effets d'ombre et de lumière; cette uniformité constante et monotone que la nature offrait au regard de l'Ég^ip- • 1 (^ tien , dans l'invariable teinte jaune de la terre et le bleu foncé du Nil, — tout cela jetait dans son âme un fonds de calme, de sérieux qui approchait de la tristesse, du repos et de la résignation qu'on ne rencontre nulle part ailleurs chez aucun peuple de la terre. C'est l'immuable uniformité de cette monstrueuse nature africaine qui s'imprima au plus haut degré dans l'esprit et l'imagination des Égyptiens. On la retrouve dans les traits des têtes sculptées et peintes des monuments ; et les formes d'ensemjjle de ces derniers expriment aussi à leur tour le caractère du génie égyptien.

Le caractère physique de l'Egypte explique l'immutabilité et l'uniformité de son architecture, à laquelle concoururent ensuite la théologie et les institutions politiques de la nation . L'Egypte était, de plus, à l'abri des influences étrangères : ce qui conserva si longtemps intact son ordre social et tout ce qui en dépendait. Tout en laissant la spontanéité au génie humain, l'Egypte subjugua cependant l'homme par sa nature africaine et l'asservit aux ressources de cette nature. Avec le temps, le bois de construction devint rare dans la vallée du Nil, tandis que le grès et le granit y abondèrent. Si l'origine de la conception des formes architcctoniques est due à la charpenterie ou construction en bois, ces formes doivent leur développement aux matériaux durs que nous venons de nommer ; plus tard le climat en commanda d'autres aux Égyptiens. La normalité et la convenance de ces formes, leur impression sur les masses une fois reconnues, le savoir et la sagesse gouvernementale des chefs de la nation en fixèrent les règles, les lois, ainsi que la constante pratique. Si les artistes égyptiens avaient eu la faculté de les modifier suivant leur caprice , s'ils avaient eu la liberté de se livrer à ce qu'on désigne par développement et progrès dans notre époque étique, la décadence s'en serait bientôt suivie. Nous en avons un exemple frappant, entre autres, en Grèce, depuis Périklès.

On a coutume de blâmer souvent l'Egypte de s'être séquestrée volon-

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tairement chez elle et de n'avoir pas voulu lier de rapports avec les autres peuples. C'était le fait d'une haute sagesse qui prouvait la profonde perspicacité des hommes d'État de ce pays. En Afrique, l'Egypte n'était entourée que de races noires. Vers le nord et l'est, elle ne rencontrait que la race sémitique d'une fréquentation dangereuse à cause de ses tendances désorganisatiices pour toute société. Sur mer, c'étaient les Phéniciens avec leur commerce d'inutilités, leur morale relâchée et tous leurs genres de brocantage; sur le continent asiatique, les Arabes avec leur sauvagerie. L'Ég\ pte sentit donc qu'elle pouvait et qu'elle devait se suffire à elle-même : et elle eut cent fois raison de se séquestrer dans sa vaste et belle vallée. Elle conserva ses croyances intactes, elle sauvegarda sa politique, ses mœurs, et préserva de toute innovation les règles qui concoururent à créer ces grands monuments que le vulgaire ne com|)rend peut-être pas, mais qu'il est forcé d'admirer, comme ils sont admirés par les hommes de goût et de génie. En résumé, ce fut l'appréhension et la crainte de se corrompre au contact des races humaines inférieures dont ils étaient entourés qui empêchèrent les Ég\"ptiens de se mêler aux autres nations.

L'Ég^■pte, loin de s'absorber en elle-même, tout en restant clôturée et en ne permettant pas aux nations étrangères d'influencer ses institutions intérieures, a cependant exercé une action considérable sur l'ouest de l'Asie et le sud-est de l'Europe. Sous l'égide de la puissance de ses armes victorieuses, elle répandit partout, parmi les nations arianes où arrivèrent ses étendards, les éléments de sa civilisation, que le caractère et le génie des nations étrangères à l'Égxpte s'assimilèrent et développèrent ensuite selon leurs aptitudes et selon la nature du sol et du climat qu'elles habitaient. Mais , d'un autre côté, la métamorphose qu'opérèrent ces peuples étrangers aux Égyptiens fut tellement radicale et originale, qu'elle peut, pour ainsi dire, passer pour une véritable création sans antécédent. Telle est, par exemple, l'Architecture grecque.

Nous n'avons aucun renseignement sur le corps des lois qui guidaient les artistes égyptiens dans, la pratique de l'art. Nous n'avons que quelques notions fugitives sur les règlements que les sculpteurs devaient suivre. « Les modèles , dit Platon , étaient déposés dans les temples, et défense était faite aux artistes de rien innover ni de s'écarter en quoi que ce fût de ce qui avait été réglé par les lois. » — « Cette défense existe encore aujourd' hui et pour les figures et pour

les ouvrages de sculpture et de peinture et pour toute espèce de morceaux de musique; il y a plus de dix mille ans, à la lettre, que ces règles ont été posées, et les œuvres de ces temps reculés n'étaient ni plus ni moins bHles que celles de nos jours. Elles sont toutes, sans exception, travaillées sur les mêmes patrons ; et le goût du plaisir n'a pas prévalu sur l'antiquité '. »

L'art égyptien a écrit et enseigné la tliéologie et l'histoire du pays ; il a maintenu ou plutôt il a puissamment concouru à maintenir le culte religieux dans son intégrité pendant des milliers d'années; il a exprimé dans ses diverses phases le génie égyptien , il a pleinement rempli sa mission, et, malgré les critiques banales qu'on ne cesse de lui adresser, on continue de l'admirer à mesure qu'on l'étudié plus sérieusement.

11 y a dans les formes architectoniques de détail comme dans la peinture et la sculpture monumentales des Égyptiens une élégance hiératique et de convention : mais on n'y voit pas régner la beauté réelle, la beauté qui naît de la liberté et de l'indépendance de l'esprit ; ces formes sont empreintes de puissance, d'une vie voluptueuse de richesse physique et intellectuelle, mais engourdie, pétrifiée pour ainsi dire. L'harmonie gracieuse et la grandeur indépendante y manquent. L'art égyptien frappe surtout l'imagination par ses dimensions colossales.

Toutefois, l'Architecture égyptienne est néanmoins une des plus imposantes, des plus grandioses qu'il est possible de concevoir. Elle saisit l'esprit detonnement et d'admiration par la puissance qu'elle manifeste, et elle porte au suprême degré au recueillement et à la méditation. En résumé, elle semble exprimer la force et l'autorité subies et non consenties, mais acceptées sans antagonisme par la raison. ^.^

Il y avait, dans l'art et le culte égyptiens, du symbolisme, mais rien de mystique ; le symbolisme n'était destiné qu'à mettre à la portée du vulgaire ce qu'il n'aurait pu comprendre autrement. Quant à certains symbolismes inconnus jusqu'à présent ou faussement interprétés, il serait curieux de savoir comment un sacerdote thébain ou memphite, vivant sous le règne de la xn^ dynastie, traiterait les dogmes proclamés au xix^ siècle. Dans l'Inde, en Chine et au Japon, il y a des esprits supérieurs et éclairés qui se refusent à admettre les éléments

l. Platon, TratU' des Lois, 1. ii.

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dont se composent les religions européennes, de même que chez nous on n'admet pas celle des Ég^'ptiens.

Si quelques auteurs de la basse antiquité rapportent que les Ég\ptiens adoraient, entre autres divinités, des animaux et des végétaux, cela ne doit s'entendre que de l'Egypte en décadence ; cette décadence fut amenée par la prépondérance de l'élément mélanien ou noir, qui s'introduisit insensiblement au sein du peuple ég\ptien, lorsque cessèrent les tentatives faites à plusieurs reprises par les rois les plus distingués et les plus intelligents pour retremper le sang égyptien dans le sang arian. C'est alors que le fétichisme grossier de la race noire africaine fut peu à peu inoculé aux f!g\"ptiens, et de cette époque, postérieure à la xviii'' dynastie, date un culte consacré à de certaines créatures terrestres qui n'a rien de commun avec la religion d'un Osortasen, d'un Amenemhé, d'un Thoutmès ou d'uh Rhamsès des xii^ et xvin« dynasties. Quand on analyse l'antiquité, quand on veut exposer les éléments de sa civilisation, il faut le faire avec bonne foi, sans parti pris, à l'aide d'une critique saine, éclairée, et ne pas confondre les dates et les choses, comme on semble le faire souvent à dessein. On ne tient pas assez compte des époques et de la chronologie. Les matériaux divers de l'histoire ne doivent point être jetés sur un seul et même tas pour poursuivre un but égoïste et mensonger. La vérité et la science n'ont rien à y gagner.

Au reste, la Thébaïde ne contribuait en rien à l'entretien des animaux sacrés , comme le rapporte Plutarque * : elle n'adorait aucun dieu mortel , mais au contraire un Dieu sans commencement ni fin , un Dieu éternel.

La théologie des Ég\ptiens partait de l'origine du monde. Toutes les parties qui formaient l'univers constituaient la matière ; la vie simultanément active qui produit, vivifie et pénètre toutes choses, était nommée esprit. Après la matière et l'esprit, intimement liée à eux, les enveloppant, les comprenant même, venait cette étendue infinie où nous apercevons tous les objets que nous offre l'univers , c'est-àdire l'espace. Par l'obsers^ation de cette suite régulière et non interrompue de jours et de nuits, de saisons et d'années en alternance, se

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