Jamblic, De lHyster. .Ecjypt., s. viu, ch. n
2. Plutarque, De Iside et Osiride, cti. IX. — -i. Id., eh. x.xi. — 4. Id., ch. îx
12G IJVIIE PHEMIKU.
conception d"iiii Dieu primordial , incréé, éternel, inxisiblc, était ce qu'il y avait de plus élevé, de plus majestueux et de plus auguste aux >eux des Égyptiens. Le Dieu était entouré d'iuie telle sainteté que, par une pieuse crainte, les Égyptiens évitaient de prononcer son nom ' .
Il y avait donc tu sommet de la théologie égyptienne une divinité primordiale, composée de quatre essences incréées et éternelles : l'esprit primordial Kncph, la matière primordiale yriili, le temps primordial Scvek, et l'espace primordial Paschl -; cette divinité ne forme cependant qu'une seule et même imité, une véritable quadrinitt. Kneph et Sevek étaient mâles, Neith et Pascht, femelles. En tête de cette divinité première était l'esprit premier, Kneph , comme un des membres de l'invisible divinité éternelle, souvent nommé Amon-Kneph, l'esprit caché, invisible. Les Egyptiens n'étaient donc pas sur un degré si inférieur du développement intellectuel, comme on le dit si souvent; ils n'avaient pas des idées si grossières sur la divinité, comme on le prétend habituellement. 11 est incontestable qu'ils connaissaient l'existence d'une puissance active antérieure au monde et gouvernant le monde, comme le dit Jamblique ^. Ils considéraient l'esprit premier comme bonté primordiale : c'est ce que prouve le nom de Hornophré, Agathodaemon , le dieu bon , que Kneph reçoit dans sa forme ultérieure, après la naissance du monde, comme divinité qui entoure entièrement le globe terrestre,
La seconde essence du dieu premier est Neith, l'Athénée des Grecs; c'est la matière primoixliale, représentée comme une eau mêlée d'atomes de terre, comme une eau vaseuse. Cette matière primitive n'était pas, aux yeux des Égyptiens, une masse inanimée ou morte : comme tout ce qui existe s'était élevé de son sein , elle était douée d'une faculté créatrice indépendante; elle était, comme les autres essences divines primordiales , infinie et impalpable aux sens.
La troisième essence du dieu premier est le temps étemel , Sevek , le Kronos des Grecs ; il était mâle. Le temps était pour les Égyptiens une essence primordiale éternelle, une agrégation de la divinité première, semblable à l'esprit premier Kneph et à l'espace éternel Pascht; la preuve en est que, pour eux, le soleil était une corporification du temps éternel : ils considéraient donc le temps comme antérieur
1. Janiblic, De Mysler. jEgypi., s. viii, ch. m. — 2. Le chaos des Grecs. 3. Jamblic, De Mysler. ^Eyypt., s. vili, ch. iv.
à l'existence du soleil. Or, comme le soleil était une des huit grandes divinités du premier ordre, issues d'une manière directe de la divinité première, il faut que le temps éternel dont il est émané, ait été envisagé comme une des parties de la divinité primordiale. Le temps éternel, Sevek , semble avoir été une divinité essentiellement malfaisante dans l'esprit des Égyptiens, en tant qu'il produit nonseulement toutes choses, mais qu'il les détruit toutes aussi.
La quatrième essence du dieu premier était l'espace inllni et obscur. Les Égyptiens se représentaient l'espace sans bornes, comme obscur; car, à leurs yeux, la lumière ne parut qu'avec le soleil, et ne se répandit sur le globe terrestre qu'au moyen de ses rayons. Malgré son affinité avec Sevek, l'auteur de tout mal dans le monde, Pascht était cependant pour les Égyptiens une divinité bienveillante et bonne, car elle est la première des Érinnyes , les déesses vengeresses, la gardienne de l'harmonie du monde, la dispensatrice de la punition de tout crime. Puis, comme l'espace reçoit toutes les créations de Neith dans son giron, que l'étendue est en quelque sorte la mère nourricière de tout ce qui naît, Pascht était aussi nommée par les Égyptiens « présidente des naissances. » A ce titre, elle était principalement vénérée an plus haut degré à Syène.
Par l'union en un tout, un ensemble, de l'esprit avec la matière, du temps avec l'espace, la spéculation égyptienne avait réuni les raisons éternelles de tout ce qui existe. C'est aussi de cette divinité primordiale, renfeimiant de toute éternité les parties essentielles comme les principes incréés du monde futur, que sortit le monde par l'opération d'un développement intérieur : une partie de la matièi^e inhérente au dieu premier se détacha pour former un ensemble indépendant. Ce qui venait à l'existence se formait donc de quelque chose qui existait déjà antérieurement. La conception de la création du néant était étrangère aux Égyptiens aussi bien qu'aux autres peuples arians de l'antiquité. Cette idée n'appartient qu'aux races arabes. L'origine du monde hors du giron du dieu premier n'est donc point celle d'iuie chose nouvelle et qui n'existait pas auparavant ; elle n'est point non plus une naissance du néant, elle est un développement de ce qui a forme et de ce qui est formé, provenant de quelque chose qui existait en germe, mais qui était encore informe.
Le rapport de l'univers au dieu premier n'est pas celui de l'œuvre de la création à son Créateur ou artiste; ce rapport n'est pas le contraste, l'opposition muette entre la masse morte, inintelligente
128 LIVRE PRKMIKR.
et sans volonté avec son architecte animé, agissant en connaissance de cause et avec dessein ; dans l'esprit des Égyptiens , ce rapport est l'union, le mariage de la matière avec l'esprit : le monde et Dieu , la matière et l'esprit sont tme seule et même essence, le monde est luimême vivant et animé dans toutes ses parties qui, isolées, forment des dieux séparés et indépendants.
Ensuite ce monde, né du sein de la divinité éternelle, fut constitué dans la forme d'une sphère, conception propre à toute l'antiquité ariane. C'est cette idée qu'on symbolisa en faisant naître le monde, sous la forme d'un œuf, du souffle de la divinité éternelle ou Amon. Comme le monde se développa dans le sein du dieu primordial , la divinité resta en deliors du monde, l'enveloppant et le circonscrivant, tout en le renl\'i-mant en elle. Kneph est figuré dans les hiéroglyphes sous la forme d'une sphère enveloppée d'un ou de deux serpents. Il est encore figuré ainsi au-dessus des portes d'entrée. C'est, par conséquent, aussi l'esprit éternel, Kneph, qui met en mouvement la voûte éthérée du ciel : il est le conducteur, le moteur du ciel, Emphé-Emeph, et dominateur ou roi de l'univers, Hikto. Il est nommé aussi Esprit de bonté. L'univers, selon la conception égyptienne, était donc sous la direction immédiate d'unie essence spirituelle qui réunissait en elle la plus haute intelligence et la plus grande bonté.
Le globe terrestre, né dans le sein du Dieu éternel, se développa peu à peu dans son apparence, sous l'influence des parties de ce dieu passées en lui , et ces diverses parties, conjointement avec les grandes facultés qui l'animent, deviennent des divinités terrestres indépendantes. Telle est l'origine des huit grands dieux terrestres, dieux nés, quoique immortels. Ce sont ces huit dieux de premier ordre, que les Égyptiens plaçaient à la tête de toutes leurs divinités nées et qui précédaient les douze dieux du second ordre.
Dans la conception des Égyptiens , le perfectionnement successif de l'univers ainsi que la naissance des huit grandes divinités terrestres n'eurent lieu que lentement et pendant des périodes de longue durée. C'est ce que nous apprennent les extraits des chroniques que le temps nous a conservés et qui retracent le règne des diverses dynasties égyptiennes. Comme ces chroniques partent directement de la création du monde, selon la coutume de tous les peuples anciens, elles commencent aussi par les divinités nées en même temps que le développement du monde ; ces divinités sont réputées comme ayant été les premiers souverains de l'Egypte, c'est-à-dire du globe ; car
chaque peuple de l'antiquité considérait sa patrie comme centre de l'univers. On assigne au règne de chacun des dieux de premier ordre en particulier des milliers d'années; ces dieux ne deviennent actifs qu'après la formation du globe terrestre, c'est-à-dire après la séparation de la masse cosmique encore informe. Voilà donc ce qui constitue les grandes époques que traversa le monde lors de son développement successif, amené par la naissance et l'activité effective des grands dieux, avant qu'il ne fût arrivé à sa forme perfectionnée actuelle.
Les huit grands dieux étaient 7l/e?U/)/(Phan, Har-Seph, Pé-Kié), Phtha (Seph, Thore), Pé, Anukè , Rè (Phré) , /o/i (Chonsu) , Huthor eiSaté. Chaque couple de ces huit dieux est une émanation des quatre divinités primordiales : Menth et Phtha , les générateurs spirituel et matériel du monde, sont des émanations d'Amon; Pé et Anuké, de Neith; Ré et Joh, de Sevek ; Hathor et Saté émanent de Pascht, l'espace primordial. Ces huit divinités sont donc des êtres cosmiques, des fractions de l'univers. Elles sont à la vérité des dieux nés en même temps que le monde, des divinités ayant commencement , mais qui existent avec le monde; sont impérissables, et se distinguent par là des divinités terrestres mortelles. Ces huit grands dieux sont connus sous le nom de Kabires, les dieux puissants, car le nom de Kabires signifie puissants.
Par la naissance de ces huit divinités premières , les parties extérieures de l'univers, de la voûte du ciel au centre du monde, jusque vers la terre, étaient parfaitement développées. Les grands corps célestes resplendissants et les étendues terrestres étaient venus à l'existence. La terre seule n'était point encore perfectionnée, elle était toujours informe.
C'est pourquoi l'esprit créateur matériel descendit sur la terre pour orner sa superficie actuelle. Lorsque la terre eut reçu la parure actuelle de sa superficie , Kneph , l'esprit primordial de bonté , Neith, la déesse des eaux éternelles, Sevek,le dieu du temps, et Pascht, la gardienne de l'harmonie universelle, les quatre divinités éternelles y descendirent et prirent un corps. Alors naquirent les quatre premières grandes divinités terrestres , les représentants de la divinité primordiale et quadrinitaire sur la terre. Les Égyptiens établirent un étroit rapport entre cette corporification de la divinité éternelle et le Nil , le principal fleuve de leur pays.
Les corporifications des quatre essences divines primordiales et les I. 9
huit grandes divinités terrestres forment les dieux du second ordre, les dieux terrestres, ordinairement nommés les douze dieux.
Par la corporification des quatre divinités éternelles, la génération et la naissance vinrent sur la terre alors entièrement façonnée et accomplie. Ce fut non -seulement la nature matérielle qui engendra, mais les essences divines se reproduisirent sur le globe terrestre. La terre donna la vie à une génération de dieux, forte en puissance et en grandeur: les géants, opoplii, les géants des Grecs.
Mais ce furent surtout les quatre grands dieux terrestres, la corporification du dieu éternel , qui eurent une descendance nombreuse, ils engendrèrent une nouvelle génération de dieux, ceux du troisième rang, appelés Kronides.
C'était de Kneph-Agathodaemon , l'esprit éternel de bonté, que les Égyptiens faisaient provenir toutes les qualités bienfaisantes et heureuses du ÎSil. Kneph-Agathodaemon devient dieu-fleuve, Xil-Okeanos , carOkeanos est le nom égyptien du Ml. C'est pour cela qu'ils nommèrent le INil lui-même le dieu bon, Âgathodœmon. C'est de l'épouse de Kneph , c'est de la matière éternelle, Neith , la déesse des eaux éternelles du ciel , que les Égyptiens faisaient descendre les eaux de leur fleuve sacré. Neith, l'eau éternelle, placée au-dessus de la voûte du firmament, descendit sur la terre et se fit déesse du fleuve, Okéamé. Les courants fertiles et vaseux du Nil , qui produisent toute végétation en Ég^'pte, étaient probablement le motif pour lequel les Ég^'ptiens se représentaient la matière étemelle, dont ils firent naître tout ce qui existe, comme une eau vaseuse mêlée d'atomes de terre. De là aussi le double nom de la déesse du fleuve : Netpè, Neith du ciel, c'est-àdire l'eau éternelle céleste ; c'est la Rhea (la grande mère, Kybèle ) des Grecs: — et Okéamé , c'est-à-dire le Nil. C'est cette même divinité, la Netpé-Okéamé, la déesse du Nil, qui reçoit, comme nourricière de l'Egypte, le titre de : nourricière du monde, Senek-To, la mère nourricière, la Demeter des Grecs, la déesse de l'agriculture et des blés.
Avec cette corporification des deux premières divinités primordiales dans le Nil , naquit aussi simultanément la forme terrestre du dieu du temps. Comme le Nil produisit les trois saisons de l'Égvpte au moyen de ses inondations régulières, le temps, qui jusque-là n'avait pu s'observer que par le mouvement des corps célestes, dans les espaces élevés de l'éther, se produisit aussi sur la terre par l'alternance des saisons amenée par les inondations du Nil. Le temps s'était incarné
sur notre globe ; le temps primordial était devenu temps terrestre , Sevek s'était transformé en Seb , le Kronos des Grecs.
Comme la terre était parfaitement développée, que de plus le Nil lui avait donné la vie et la fertilité, et qu'enfin la succession régulière des saisons y avait été établie, Pascht, la gardienne du cours du soleil et de l'harmonie du monde céleste , s'incarna et descendit sur cette terre pour en être la protectrice, la gardienne de l'harmonie terrestre. Pascht porta alors le nom de Reto, la Leto des Grecs.
Après que les quatre essences divines éternelles eurent pris une forme terrestre ou matérielle, naquirent encore huit autres divinités terrestres; c'étaient les descendants des huit grandes divinités cosmiques : Tat- Hermès , intendant et fondateur du corps entier de la science sacerdotale égyptienne; Chaseph {Mnemosijne), intendante de l'écriture et de la science; Imuteph (Asclepios) et Nehimcu {Hygieia), les présidents de la médecine; Mui {Phœbus) et Taphné (Daphné), les dieux de ]^ poésie; Pharmuthi (Prometheus) , dont les fonctions sont encore inconnues, et Twié {Thèmis), la déesse et l'intendante de l'administration de la justice. Ces divinités sont nées postérieurement au genre humain ; elles sont réputées avoir ordonné la société civile et continué à être les présidentes des rapports et des arrangements sociaux.
Nous avons dit plus haut que ce furent surtout les quatre grands dieux terrestres, les incarnations du Dieu éternel qui eurent une descendance nombreuse, une nouvelle génération de dieux, celle du troisième rang et formant les Kronides. C'est pour cette raison qu'Okéamos, Netpé et Seb portent le titre de générateurs des dieux. Netpé (Rhéa) reçoit particulièrement celui de mère des dieux, et la grande mère des dieux, Kybèle des Grecs, n'est autre que Netpé-Rhéa.
Une nombreuse génération d'esprits et de démons descendit d'Okéamos. C'est à Netpé qu'on rapportait un certain nombre de dieux qui sont regardés comme la première dynastie de souverains qui régna sur l'Egypte après la naissance du genre humain. Ces dieux sont : Osiris (Dionysos), Aruéris(Héraklès), Boré-Seth (Typhon), Isis (Perséphone), Nephthys (Hestia), et enfin Schai (le Pluton-Triptolème des Grecs) , et son épouse Rannu , la Despoïna grecque. Tous ces dieux sont les enfants de Netpé, mais par plusieurs pères. Osiris et Aruéris avaient pour père Rhé, Ré, le dieu soleil; celui d'Isis était Taat, le second dieu lumière, la lune; Seth et Nephthys avaient pour père Seb.
Dans toutes les anciennes croyances de l'antiquité, chez les Indiens, les Bactriens, les Grecs anciens, l'idée de la divinité est une concep-
tion de choses et non de personnes, composée de portions el de facultés de l'univers. Ces parties et ces facultés constituaient originairement l'idée des dieux; admises dans le principe comme des essences ou des êtres doués d'une vie indépendante, et cependant existant dans le monde, dans leur forme réelle, matérielle, dans le temps comme dans l'espace, elles n'étaient nullement considérées comme des antliropomorphisations (sous une figure liumaine), ainsi que cela eut lieu lors de la décadence de la civilisation égyptienne. Dans les temps les plus reculés, la conception des dieux était une conception des choses, dans le sens le plus étroit du mot. Dans aucune autre spéculation philosophique que celle des Ég^'ptiens, fondée sur de primitives croyances, la conception ,du monde n'est développée si purement, si franche de mélange d'idées étrangères, d'une manière aussi complète et aussi logique, ni du sein d'une unité aussi intrinsèque et aussi conséquente.
La conception de Dieu et ses rapports avec le monde physique et intellectuel , les idées sur le genre humain et son rapport à*Dieu et au monde, formaient le noyau de la théologie égyptienne ; mais ce noyau était revêtu d'une masse d'accessoires qui n'en faisaient pas essentiellement partie. Ce sont particulièrement ces accessoires qui constituaient ce qui est ordinairement qualifié de mythologie ; quand, par conséquent , Plutarque dit que la théologie égyptienne est enveloppée, la plupart du temps, de fahles et de contes qui n'offraient qu'une faible transparence, qu'une pcàle lumière de la vérité, ce qu'il dit est trèsvrai ; mais cela ne doit pas s'appliquer uniquement à la théologie égyptienne, mais encore à la religion de tous les pays. C'est cette partie mythologique des religions qui est empruntée aux mœurs , aux institutions politiques et aux usages des peuples : elle forme, pour ainsi dire, l'enveloppe de la sphère des conceptions religieuses. Cette enveloppe de sa conception doit nécessairement être empruntée, par chaque peuple en particulier, de son milieu direct , des formes de sa vie domestique et publique : car les intuitions formées par les sens , par lesquelles la conscience se réveille et se développe, doivent nécessairement produire les formes de la réflexion , de la somme des idées. Cette loi se produisait aussi chez les Égyptiens. Ils durent puiser directement les formes de leurs idées religieuses du milieu physique dans lequel ils vivaient, dans leur histoire, dans leurs rapports politiques, dans leurs mœurs et dans leurs usages. De là, naturellement aussi pour nous , l'étrangeté choquante de leurs conceptions théologiques et de leurs traditions religieuses.
La quadrinitG divine des Égyptiens est une des conceptions les plus importantes de la théologie : elle a exercé l'action la plus durable sur la doctrine de la divinité dans des temps postérieurs. Car, acceptée par l'école pythagoricienne, métamorphosée par Platon et ses successeurs d'après les idées zoroastriennes, elle amena la doctrine néoplatonicienne d'une trinité d'essences divines primitives, qui passa enfin, mais fortement appauvrie, dans la trinité chrétienne.
La théologie des Égyptiens est essentiellement savante et profonde ; elle explique l'origine du monde par la connaissance qu'ils en possédaient, par la conception qu'ils s'en étaient formée au moyen de la science. Pour eux, théogonie et cosmogonie étaient tout un. L'origine du monde n'était autre qu'une action , qu'un travail qui s'était opéré dans l'intérieur ou dans le sein de la divinité éternelle, qu'un développement et une formation des parties essentielles informes, intégrantes à la divinité, avec lesquels une fraction de chacune des quatre essences éternelles passa dans le monde qui naissait. C'était le monde recevant la vie par l'esprit primordial : il tenait la substance de la matière éternelle, les espaces terrestres de l'étendue infinie, et le temps, enfin, de l'éternité. L'idée de la création du monde du néant, par la simple toute-puissance d'un Dieu purement spirituel, était inconnue aux Égyptiens. Cependant, on ne peut appeler l'idée égyptienne de l'origine du monde une émanation , un rayonnement du sein de la divinité, parce que le monde, selon cette idée, restait toujours après son origine dans le sein de la divinité éternelle.
C'est l'imposante grandeur de la conception égyptienne du monde, c'est la connaissance de sa synthèse qui a aussi fait la grandeur de ce peuple, sa grandeur politique, sa grandeur scientifique, sa grandeur dans les arts et la littérature, en un mot, le faisceau imposant de sa civilisation qui a rayonné sur tous les pays et a contribué au développement moral et intellectuel de toutes les nations de l'antiquité, pour revivre enfin, dans beaucoup de ses détails, au sein de la société moderne. La connaissance des lois qui maintiennent le monde dans son indestructible harmonie contribua à développer chez les Egyptiens ce goût et ce sentiment exquis des arts qu'ils ont manifestés dans les monuments , les sculptures et les peintures des beaux temps de leur existence. Au moyen de leur raison, aidés de la science, ils avaient une profonde conviction dans leurs croyances. Chez eux , le caprice, la mode et l'arbitraire n'exerçaient aucune action ni influence ; ils partaient d'une base solide, appuyée sur les sciences naturelles,
13i LIVRE PREMIER.
physiques et mathématiques qu'une imagination grave et saine venait embellir ensuite, et enfin faire épanouir.
Les Égyptiens ne rendaient aucun honneur funèbre aux héros; aucun temple ne leur était consacré ' .
Il est un fait remarquable dans l'histoire de la civilisation ég\'ptienne : sa théologie comprend une série d'idées sur les dieux qui n'ont été introduites qu'à une époque postérieure dans les conceptions religieuses primitives des bords du Nil, et qui n'ont jamais pu parvenir à se fondre avec elles pour former un corps compacte et un ensemble concordant. Ces idées exotiques proviennent évidemment des Hyksos ou Arabes. Un autre fait aussi remarquable, c'est qu'une grande partie des idées religieuses de l'Egypte de ces bas temps historiques se retrouvent chez les races arabes, effet, sans nul doute, d'une rétroaction de la civilisation égyptienne sur ces races.
Sous Amosis l'''^ premier roi de la xvui" dynastie, vers 1800 avant l'ère vulgaire, qui chassa les Arabes, fut dressée une exposition par écrit de la théologie égyptienne rédigée par Bithys, grand prêtre de Neith, à Sais ^. Ce même Amosis abolit aussi le culte des sacrifices humains pratiqués pendant l'occupation arabe.
Il est certain que pendant l'occupation arabe TÉgypte a dû subir certaines influences, dans les idées religieuses par exemple. 11 est certain aussi que l'intrusion du sang éthiopien dans la race royale égyptienne introduisit des idées qui n'appartiennent point aux Égyptiens purs et primitifs.
C'est aux Arabes surtout, croisés avec des Égyptiens, que sont dues les élucubrations ascétiques qui font tache dans la théologie égyptienne postérieure et qui choquent si souvent et si fortement nos idées.
Avec l'expulsion des Arabes commença une nouvelle floraison pour la civilisation égyptienne, Aseth , le dernier roi de la xvn*' dynastie et père d'Amosis, Égyptien et non Arabe, et sous lequel les Hyksos furent expulsés, paraît s'être élevé comme régulateur politique de l'État affranchi du joug étranger. C'est sous son règne qu'eut lieu une réforme dans le calendrier par l'introduction d'une année de 365 jours, en ajoutant à l'année lunaire usitée jusqu'alors, de 360 jours, cinq jours épagbmènes. Cette réforme est indiquée dans un extrait de Manéthon , consené par le Syncelle ; elle a été vérifiée par des cal-
1. Hérodote, 1. ti^ ch. l. — 2. Jamblieh, De Myster. JEyypt., s. viii; ch. t.
culs et trouvée se rapporter à l'année 1780 avant l'ère vulgaire '. Ce fait démontre non-seulement les grandes connaissances des Égyptiens en astronomie, mais encore leur prodigieux développement intellectuel , à une époque où les autres nations sortaient à peine encore de l'enfance. Dès cette époque les Égyptiens furent capables d'approcher de très-près de l'année solaire réelle et de composer d'avance un calendrier utile pour tous les genres de travaux à exécuter pendant l'année civile.
Il ne peut y avoir d'hésitation sur l'origine des formes de l'Architecture égyptienne. Cette architecture n'est nullement une imitation des cavernes qu'on suppose avoir été habitées par les Troglodytes, peuple tout à fait fabuleux ou imaginaire ; elle résulte du développement et du perfectionnement naturels des constructions primitives en terre et en charpente ^. Les angles et le sommet des murs en terre ou en argile étaient terminés par une sorte de châssis ou bâti composé de roseaux rassemblés et maintenus ensemble au moyen de ligatures transversales. Dans un climat oi!i il ne pleut jamais, on pouvait donner à ces murs, vers l'intérieur de la bâtisse, une légère inclinaison destinée à augmenter leur force. La couverture de ces constructions primitives était plate, car on n'avait nul besoin de se garantir de la pluie. On plaçait horizontalement, soit en longueur, soit en travers de la maison , selon sa dimension , des pièces de bois appelées solives ou soliveaux. Sur ce plancher en charpente on disposait des joncs , des roseaux ou des branches de dattier, sur lesquels on étendait une couche de terre réduite en boue. Cette couverture formait une légère saillie sur les murs de face et de côté.
On voit quelques exemples de ces constructions primitives dans des bas-reliefs et des cartouches, à Ouady-Magara, dans la péninsule du Sinaï, qui se rapportent à Séphuris, huitième roi de la m*' dynastie (/i900 ans avant l'ère vulgaire), à Tanchérès ou Tatchérès, avant-dernier roi de la v« dynastie (4400 ans avant l'ère vulgaire), à Menchérès (4700 ans