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CHAPITRE IV

RENAISSANCE PRIMITIVE STYLE DE TRANSITION. — RÈGNES DE CHARLES VIII ET DE LOUIS XII

Une agitation profonde, générale, suivit la lassitude qui avait saisi la société européenne pour ce qui se rapportait à un passé que la vie avait abandonné ; ce furent les esprits indépendants, surtout les artistes de tous genres et les hommes de science, qui éprouvèrent l'agitation dont nous parlons et qu'ils eurent en commun avec tous ceux qui aspiraient à voir une rénovation sociale commencée en Italie.

Une émancipation intellectuelle s'opéra sans violence et en peu de temps. Nous avons déjà dit que le développement d'un nouvel art quelconque et moins encore celui de l'architecture, n'était point l'œuvre d'une individualité, qu'il dépendait d'une série d'efforts autant que les exigences et les moyens le permettent. La science qui avait dormi dans les œuvres classic[ues de l'antiquité fut réveillée; quantité d'esprits d'élite furent convaincus de l'inconsistance des idées ayant eu cours pendant un trop long passé : alors aussi la société s'émancipa et la liberté humaine reprit ses droits.

L'art en saisit les bénéfices les plus directs ; l'architecture ogivale née et développée en France, avait épuisé son essence, elle ne pouvait plus suffire. Cet art ecclésiastique, espèce d'écriture mathématique, ensemble de signes mystiques de pure convention, le style ogival s'éteignit peu à peu et fut remplacé par la conception d'une nouvelle architecture où respirait la liberté et la plus étonnante variété. Elle s'éleva de la nécessité, la puissance la plus inexorablement active.

La transition du style ogival ^ à celui de la Renaissance ne fut pas instantanée; tout en voulant abandonner ],g premier, on en conserva des réminiscences qu'on tenta d'ajuster aux formes nouvellement conçues. Dans ces monuments on voit une hésitation, un tâtonnement naturel, une indécision qui provenaient de l'absence de types à étudier et à emprunter au style classique romain; car les édilices de la Grèce ancienne étaient entièrement ignorés des architectes français. Vitruve était connu, Vincent de Beauvais le cite au treizième siècle, et l'ouvrage de l'ingénieur véronais était imprimé à Rome vers 1484 ou 1487. Cependant cet auteur n'a pu que torturer l'esprit des primitifs constructeurs français de la Renaissance. Il n'est peut-être pas invraisemblable que quelque artiste français aurait fait une excursion en Italie, attiré par la renommée des monuments récemment élevés alors à Florence et en d'autres lieux de l'Italie. En tout cas il aurait eu trop de talent pour faire des pastiches des nouveaux types offerts à ses regards : il resta original tout en utilisant les modèles admirés de l'autre côté des Alpes.

Ces édifices de la transition française conservent comme nous l'avons dit, des détails de la dernière période ogivale. Ils ne sont plus aussi surchargés d'une ornementation géométrique sur les surfaces planes. La colonne et le pilastre sont encore sagement employés; mais l'entablement fait souvent défaut, et si la façade oflVe des niches, elles ont encore la console et le baldaquin couronné d'un pinacle orné de frontons aigus du style rayonnant ou flamboyant. On y voit aussi, comme corniche, une rangée de petites arcatares formées de la moitié du cercle dans lesquelles on observe des coquilles habilement sculptées ou sans coquilles, comme au château de Blois. Le fronton antique est adopté pour les lucarnes ornées, mais il est encore très aigu, et placé assez gauchement sur une corniche formée principalement par un quart de rond, moulure convexe dont le profil est un ([uart de cercle diversement orné de sculptures, soit des rinceaux ou des arcs avec filet de perles.

Les colonnes sont presque toujours ornées en spirale avec bandes et perles, ou losangées, striées, gaufrées comme celles de la grande porte d'entrée du château de Blois, avec chapiteaux composites.

I. « Le gothique est l^eau : mais l'ordre et la lumière y manquent. — Ordre et lumière, ces deux principes de toute création éternelle! — Adieu pour jamais au gotiiique. » Lamartine, Voyage en Orient, vol. I, p. 156.

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A l'aurore de la Renaissance, dès cette re'surrection des idées saines sur l'iiumanité et son séjour sur cette terre, il y eut plus que jamais et sans cesse des communications verbales et réciiiroques entre les artistes de tous genres et les savants humanistes; elles étaient abondantes entre ceux qui créaient et ceux quijugeaient en appréciant. C'était dans les ateliers des artistes célèbres c£ue les critic[ues en évidence se rendaient pour parler, approfondir et élucider les grandes et difficiles questions d'art. L'art doit beaucoup à la critique scientifique. L'érudition doit venir en aide aux artistes. Car, certes, sans la Renaissance écrite et en conversation sérieuse, la Renaissance en architecture, sculpture et peinture, n'aurait pu avoir lieu aussi promptement.

On peut admettre que les artistes contemporains de l'origine de la Renaissance, les architectes surtout, ont été initiés à la philosophie nouvelle et instruits par les savants et zélés humanistes français que nous avons nommés, des principaux passages des auteurs grecs et latins ayant trait aux arts, au goût et au beau. On sait positivement avec quel ardeur, avec quelle désintéressement ces hommes distingués communiquaient leur science et leurs idées à leurs contemporains. De leur côté les architectes n'étaient pas des hommes sans quelque instruction : ils connaissaient les mathématic[ues et les appliquaient avec un savoir pratique dans leurs œuvres. Nés décorateurs, ils avaient le sentiment du beau et du convenable, enseigné par Platon et Aristote retrouvés et que les humanistes ont pu communiquer et expliquer aux artistes constructeurs, peintres et sculpteurs.

A l'époque de la Renaissance il existait une profonde répulsion pour les idées du passé ou du moyen âge, répulsion 'qui n'osait se manifester ostensiblement. On leur faisait donc une guerre silencieuse, dans la crainte du bûcher! A cette époque tous les novateurs se recherchaient, s'entr'aidaient, ils avaient besoin les uns des autres. Il est donc naturel qu'il y eût alors communion d'idées et de sentiments; les savants aidèrent les artistes dans leurs tentatives et leurs efforts de rénovation et ainsi a pu naître avec succès une métamorphose radicale dans l'architecture d'abord civile et domestique, ensuite dans l'architecture ecclésiastique, pratiquée depuis longtemps par des artistes laïques, égarés à la longue dans les conceptions abâtardies des siècles passés en fait d'architecture. Il faut bien admettre enfin quelque élément créateur, directeur, intellectuel, nour-

rissant et stimulant l'imagination des artistes laendant la Renaissance dont l'architecture n'est pas poussée avec la vitesse du champignon, sans graine ni germe.

Dès le dix-huitième siècle quelques auteurs s'élevèrent contre le style que vit naître la France sous le règne de Louis IX. Nous en citerons quelques exemples, d'abord Fénelon, dans son Deuxième dialogue sur réloqueiice, critique curieuse de la part d'un prélat catholique : « Connaissez-vous l'architecture de nos vieilles églises qu'on nomme gothiques? N'avez-vous pas remarqué ces 'roses, ces points, ces petits ornements coupés et sans dessin suivi, enfin tous ces colifichets dont elle est pleine? Voilà en architecture ce que les antithèses et les autres jeux de mots sont en éloquence. L'architecture grecque est bien jilus simple. Elle n'admet que des ornements majestueux et naturels : on n'y voit rien que de grand, de proportionné, de mis en place. Cette architecture qu'on appelle gothique nous est venue des Arabes : ces sortes d'esprits étant fort vifs, et n'ayant ni règle ni culture, ne pouvoient manquer de se jeter dans de fausses subtilités : de là leur vient ce mauvais goût en toute chose. Ils ont été sophistes en raisonnement, amateurs de colifichets en architecture, et inventeurs de pointes en poésie et en éloquence. Tout cela est du même génie. »

Dans son Histoire littéraire du règne de Louis XIV, publiée en 1751, l'abbé Lambert s'exprime en ces termes : « Le barbarisme succéda à l'élégance et au choix des ordres dès que Rome, en cessant de donner des lois, fut contrainte d'en recevoir. Les ravages des Yisigoths, dans le cinquième siècle, abolirent les plus superbes monuments de l'antiquité; ce fut alors qu'un mélange connu sous le nom d'ordre gothique, qui se ressentait du beau qu'on avait quitté et du goût grossier apporté par les peuples du Nord, prit la place de la belle architecture. «

Un autre ecclésiastique, l'abbé Laugier, dont le livre intitulé Essai sur l'arcIiitectuPe, 'publié en 1753, critiqua également l'architecture, dite chrétienne par les cléricaux. Laugier dit : « L'architecture doit ce qu'elle a de plus parfait aux Grecs, nation privilégiée, à qui il était réservé de ne rien ignorer dans les sciences et de tout inventer dans les arts. Les Romains, dignes d'admirer, capables de copier les modèles excellents que la Grèce leur fournissait, voulurent y ajouter du leur et

ne lirent qu'apprendre à tout l'univers cjue, quand le degré de perfection est atteint, il n'y a plus qu'à imiter ou à déchoir

« La barjjarie des siècles postérieurs, après avoir enseveli tous les beaux-arts sous les ruines d'un seul empire qui en conservait le goût et les principes, lit naître un nouveau système d'architecture, où les pro])ortions ignorées, les ornements bizarrement configurés et puérilement entassés, n'offraient que des pierres en découpure, de l'informe, du grotesque, de l'excessif. Cette architecture moderne a fait trop longtemps les délices de toute l'Europe. La plupart de nos grandes églises sont naturellement destinées à en conserver des traces à la ])0stérité la plus reculée. Disons la vérité; avec des taches sans nomlire, cette architecture a eu des beautés. Quoiqu'il règne dans ses plus magnifiques productions une pesanteur d'esprit et une grossièreté de sentiment tout à fait choquante, peut-on ne pas admirer la hardiesse des traits, la délicatesse du ciseau, l'air de majesté et de dégagement que l'on remarque dans certains morceaux qui par tous ces endroits ont quelque chose de désespérant et d'inimitable. Mais enfin de plus heureux génies surent apercevoir dans les monuments antiques des preuves de l'égarement universel et des ressources pour eu revenir. Faits pour goûter des merveilles vainement exposées à tous les yeux depuis tant de siècles, ils en méditèrent les rapports, ils en imitèrent l'artifice. A force de recherches, d'examens et d'essais, ils firent renaître l'étude des bonnes règles et rétablirent l'architecture dans tous ses anciens droits. On abandonna les ridicules colifichets du gothic|ue et de l'arabesque pour y substituer les parures mâles et élégantes du dorique, de l'ionique, du corinthien. Les Français lents à imaginer, mais prompts à suivre les imaginations heureuses, envièrent à l'Italie la gloire de ressusciter ces magnifiques créations de la Grèce. Tout est plein parmi nous de monuments qui attestent l'ardeur, qui constatent le succès de cette émulation de nos pères. * »

Charles VIII, né en 1470, avait quatorze ans lorsqu'il succéda à son père Louis XI; ce dernier avait négligé à dessein de lui faire donner l'éducation d'un prince qui devait gouverner l'État. Il ne savait ni lire ni écrire lorsqu'il monta sur le trône; élevé loin du monde, il parut embarrassé quand il vint à la cour. Du latin, son père n'avait permis de lui apprendre que les cinq mots suivants : qui

1. Essai sur l'arcftileclure, par Laugier, édition de 175ô, p. 3 à 5.

nescit dissirnulare, nescil regnare. Honteux et confus de son ignorance, il s'adonna au travail avec ardeur; il sut bientôt lire et écrire, il se livra ensuite à la lecture et il choisit les Commentaires de César et la Vie de Cliarlernagne.

Anne de France, lille aînée de Louis XI, dirigea les affaires ])u- Ijliques jusqu'en 1491. Le jeune roi régnait au moment du développement des idées et des principes de la Renaissance. Ces idées et ces principes furent aussi introduits en France, où des hommes du mérite de Robert Gaguin, de Jacques le Fèvre d'Étaples, de Gruillaume Rude les acceptèrent et les répandirent. Charles VIII se servait de savants pour ses ambassadeurs aux cours étrangères. Les humanistes étrangers italiens et allemands cjui venaient en France et y séjournaient souvent, inspiraient également un puissant intérêt pour les études des lettres profanes.

La vue des beaux monuments de la Renaissance, pendant sa campagne d'Italie, avait frappé Charles VIII, il rapporta de ce pays des dispositions favorables à l'architecture. Si à Rome il n'eût vu que l'intérieur de Sainte-Marie du Peuple si magnili([uement décoré par Raccio Pintelli, cela aurait pu suffire pour lui donner le désir de l'imitation dans les constructions qu'il fit exécuter. Les restes du château d'Amboise qu'il éleva prouvent que le jeune roi préférait le nouveau style à celui du moyen âge.

Qu'est-ce qui s'oppose à admettre que des artistes français soient allés en Italie pour voir et étudier les monuments modernes dont leur avaient parlé les Français de retour de leurs expéditions de Naples?

Les guerres d'Italie entreprises par Charles VIII et Louis XII ont eu pour résultat de faire connaître incidemment et d'une manière moins indirecte ce pays en France et d'établir avec lui des rapports plus suivis et plus amples qui aidèrent beaucoup au développement des sciences et des arts dans notre patrie. La première expédition militaire de Charles VIII en Italie, de 1494, révéla aux Français les merveilles récentes des arts de ce pays; les Français passèrent à Pavie, virent la célèbre Chartreuse, « qui à la vérité est la plus belle (église) que j'aye jamais veuë, et toute de beau marbre, » dit Comines. Charles VUI passa à Florence, ensuite à Rome, oxx. il séjourna un mois, pour terminer enfin sa course à Naples. Quoique superficiellement éduqué et ne pouvant juger par lui-même, Charles, ajoute

Comines, ramena de Naples plusieurs excellents ouvriers, tailleurs* et peintres. Il y avait certainement dans l'armée française des hommes pouvant appre'cier la splendeur des monuments, des sculptures et des peintures du pays qu'ils envahissaient; quoique uniquement préoccupé de guerre et de conquête, l'attention du jeune roi fut dirigée par ces dilettanti sur les merveilleux édifices de la Renaissance à Florence, à Sienne, à Rome et autres villes que traversait l'armée française, dans laquelle se trouvait aussi le duc d'Orléans, depuis roi sous le nom de Louis XII. A sou retour en France le roi et les grandes familles ordonnèrent la construction de nouveaux édifices et de nouveaux châteaux. A cette époque on voit en France une velléité heureuse et spontanée d'abandonner le style flamboyant dans les nouveaux monuments qui furent élevés. Il y avait peut-être encore une certaine impuissance pour la conception d'un style tout nouveau d'architecture, mais on remarque toutefois déjà un grand effort qui s'approche de l'imitation dans les détails et certaines parties des monuments de la Renaissance italienne. Dans ce style pittoresque on voit encore quelques réminiscences de l'architecture défaillante du moyen âge, aux lucarnes ornées plus particulièrement. Dans cette catégorie de monuments nous citerons entre autres l'hôtel de ville d'Orléans de 1498, bâti par l'architecte Charles Yiart, l'ancien palais des ducs de Lorraine ^ à Nancy, commencé en 1476 et terminé en 1508 par le duc Antoine, l'hôtel de Gluny à Paris de 1485 à 1490, l'hôtel du Bourgtheroulde à Rouen de 1490 à 1500, le château de (jaillon de 1508, l'aile du château de Blois bâti par Louis XII en 1501, les hôtels de Lallemand de 1512 et de Cujas, à Bourges, par Guillaume Pelle Voisin, de 1515, le château de Fontaine-le-Henri près de Gaen, la Cour des comptes à Paris, l'hôtel de ville de Beaugency par Charles Viart de 1526, celui de Loches par Guillaume Preudomme de 1525 à 1528, le château de Madrid dans le bois de Boulogne, de 1527, par Pierre Gadyer.

Dès les premières années du règne de Louis XII, il est incontestable qu'une influence italienne relative commença à se faire légèrement sentir çà et là en France et qu'elle alla en augmentant dans une direction particulière sous François I"'', sans cependant se développer

1. Ces tailleurs n'étaient que dos appareilleurs et des sculpteurs d'ornements, qu'on nommait ainsi à cette époque.

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