Gargantua, livre I'"', chapitre XXIII
RÉGiNE DE FRANÇOIS ^^ 235
il en fut le procureur général. Il avait le sentiment de tous les hommes éminents et éclairés de son époque et qu'il manifesta à sa manière, en haine des niaiseries et des ahominations du passé ; le ton de sa réforme était satirique.
En fait d'architecture, son abbaye de Thélème, n'est cependant qu'un monument de transition. Les grosses tours rondes étaient en voie de disparaître de l'architecture royale on France. Rabelais cite le château de Bonivet, bâti de 1523 à 1525. D'après ce qui nous en a été conservé, il avait encore l'aspect de forteresse. L'élégante architecture de nos palais ne devait apparaître qu'un peu plus tard, et effectivement Rabelais cite dans son édition de 1535 Ghambord et Chantilly.
Indépendamment de sa grande érudition, Rabelais avait le sentiment du beau dans les arts. Il apprécie les beautés architecturales de Florence et des autres lieux de l'Italie. La structure de la coupole de Sainte-Marie des Fleurs, la somptuosité des monuments religieux et la magnificence des palais le frappèrent. Il était lié avec Guillaume Philandrier, qui en 1544 avait donné une édition annotée de l'architecture de Vitruve après avoir étudié les monuments antiques de Rome, aidé des secours et des leçons de Sébastien Serlio de Bologne. Il connaissait aussi un grand architecte, d'un goût très élevé, dont les œuvres se rapprochent du style des édifices florentins; ses liaisons avec Philibert de L'Orme, « grand architecte du roi Mégiste » que le cardinal du Bellay ramena de Rome à Lyon en 1536 et que le cardinal de Lorraine chargea, vers 1552, de la construction du château de Meudon (démoli en 1803), rend au moins vraisemblable la collaboration attribuée à Rabelais dans cette construction. La façade de ce château avait au milieu un pavillon avancé, décoré de trois ordres d'architecture, d'un fronton et d'un comble octogone très élevé, supportant une terrasse c[ui couvrait le pavillon. Les deux ailes ornées de pilastres et de colonnes avaient une galerie au rez-de-chaussée, qui soutenait une terrasse bordée d'un balcon de fer qui régnait tout autour.
Chaque fois que Rabelais parle d'architecture, il en parle en vrai artiste et en connaisseur qui l'a étudiée avec succès.
Le château de Ghambord prend place à côté des plus beaux et des plus remarquables monuments de la Renaissance française, il a été
bâti par François P^ « Au retour de sa captivité d'Espagne, à la suite de la lecture de poèmes héroïques, à la scolastique d'amour
perdue dans les brouillards, dit Michelet, se mêlaient volontiers les contes, tout autrement positifs, de Boccace, les Cent nouvelles de
Louis XI, celles de Marguerite. Ces récils éternels de galantes aventures, au fond peu variés, s'accordaient à sa vie nouvelle d'inaction. Il avait été prisonnier. Tel il resta, je veux dire sédentaire.
« Son plus grand amusement, dès lors, fut de bâtir : il se l)âtit des demeures conformes à cet état d'esprit. Vers 1523, après son étrange aventure avec sa sœur, il était en galanterie avec deux dames mariées du voisinage de Blois. Les rendez-vous étaient dans les forêts d'en face, à un petit château des anciens comtes. Blois, devenu le centre financier de la France, était trop fréquenté. Au retour de Madrid, plus ami encore du repos, il s'y fit faire un parc, très grand, fermé de murs, qu'on put remplir de hôtes, s'épargnant ainsi les courses des longues chasses et des grandes forêts. La bicoque ne suffisait plus : il fallait un château ; non un vieux château fort, serré et étranglé, comme un soldat dans sa cuirasse; non le donjon sauvage, inhospitalier, d'où la châtelaine, à son plaisir, chasse les dames, la société, le charme de la vie.
Tout au contraire, moins un château qu'un grand couvent qui, de ses tours, de son appareil féodal, couvrira, enveloppera de nombreuses chambres, de charmants cabinets, des cellules mystérieuses. C'est l'idée de Ghambord.
« Ce n'est ni le donjon gothique, ni la villa, le palais italien, qui a plus de salles que de chambres, beaucoup de place avec peu de logements. La société ici est l'essentiel, on le sent bien, une société intriguée et mobile. Beaucoup d'aise. Des appartements isolés comme un cloître qui ne se commandent point, ne se lient pas par enfilades. Même des escaliers à double vis qui permettent de monter ou descendre de deux côtés sans se rencontrer ni se voir.
« Au dehors, l'unité, l'harmonie solennelle des tours, avec leurs clochetons et cheminées en minarets orientaux, sous un majestueux donjon central. Au dedans, la diversité, toutes les circulations faciles, et les réunions, et les apartés, toutes les libertés du plaisir.
« Un spirituel architecte de Blois, inspiré du génie des cours, et peut-être guidé par le royal abbé du couvent futur, fit le plan de cette construction originale. Bien ne coûta pour une œuvre si utile et si
làteau (le Clianihonl.
nécessaire. A travers les malheurs publiés et dans les plus excessives détresses financières, dix-huit cents ouvriers y travaillèrent pendant douze ans. Les saintes de l'endroit, les maîtresses du règne, la brune du Midi et la blanche du Nord, mesdames de Chateaubriand et d'Étampes, y figurent solennellement en cariatides. Le chiffre de François I''' y est partout, avec le D de Diane (mis par le père? ou par le fils? *) ».
Ce château est la régularité même; il est formé d'un carré de 136 mètres de longueur, sur 86 de profondeur, flanqué aux quatre angles de tours circulaires de 20 mètres de diamètre. Autour de trois côtés, il y a trois corps de bâtiments de 13 mètres de profondeur, qui contiennent une vraie disposition de couvent, formée d'un grand nombre de cellules ou logements séparés. Sur le quatrième côté du grand carré s'élève un bâtiment carré de 45 mètres de longueur sur 43 mètres de profondeur, flanqué également aux quatre angles de tours circulaires de 20 mètres de diamètre. Ge bâtiment principal, relié à l'enceinte, de chaque côté, par une galerie ouverte sur la cour, contient les appartements royaux; au centre est placé le gigantesque et double escalier, composé de deux rampes placées l'une au-dessus de l'autre, de manière que plusieurs personnes peuvent monter et descendre en même temps, sans se rencontrer ni se voir. Le vide qui remplace le noyau permet de voir du haut de l'escalier jusqu'en bas, jusqu'au sol. Cet escalier a 56 mètres d'élévation, la lanterne qui l'amortit comprise.
Le château de Ghambord a été commencé, en 1526, par un architecte français nommé Pierre Nepveu, dit Trincjueau, deux ans avant cfue François I" commençât ses constructions de Fontainebleau, On rapporte que Nepveu aurait été appelé à Amboise par le roi Charles YIII, lorsqu'il voulut commencer le château de cette ville, vers l'année 1490. Il y serait resté sous le règne de Louis XII, et peut-être pas étranger aux travaux du château de Blois.
La longueur de notre façade sur la cour, d'une extrémité d'une tour à celle de l'autre, est de 65 laètres ; la partie plane du milieu a 26'°,50 d'étendue. Le château intérieur se compose d'un rez-dechaussée, d'un premier et d'un second étage; sa façade a 27™,50 d'élévation; c'est dans cette partie du château que se trouvent les
1. lli-li)ire de Fiance au seizième siècle. Réforme, Paris, in-8% 1855.
apparlemenls royaux avec le bel escalier de 7'", 40 de diamètre, avec son vide central de 2'", 20 de diamètre. L'intérieur de la cour a 110 mètres de longueur sur 71 mètres de profondeur. Toute l'architecture en est élégante, étudiée avec soin dans son ensemble et ses détails. L'ornementation indique le goût et l'abondante imagination de l'arcliitecte, qui était un grand artiste. Tout ce qui comprend la toiture, les lucarnes, les cheminées, etc., est composé avec soin et beaucoup d'ordre et dans son ensemble produit un eflet féerique, qu'on peut comparer à un bouquet de feu d'artifice * !
Trinqueau mourut en l'année 1538, et fut remplacé par Jacques Coqueau, ou Goquereau ou Cogneau. Enfin, au bout de douze ans, le château était très avancé. Dans la première édition de Gargantua de 1535, Rabelais ne parle que du château de Bonivet; sept ans plus tard, en 1542, date de la seconde édition, il cite le château de Ghambord. Ce dernier pouvait être terminé dans seize ans (de 1526 à 1542). Au bout de quelques années, les fondations générales pou valent être assez avancées pour pouvoir donner une idée de ce que serait cet édifice dans son ensemble et dans ses détails, et à quoi le plan de l'édifice ressemblait, surtout à l'esprit d'un Rabelais, fin critique et appréciateur en fait d'art et en goût. Il a fait à sa manière la critique de Ghambord, du vivant même de François P''", ce qui était scabreux. Il a supposé l'existence d'un monastère qu'il a nommé Thélème, ce qui en langue grecque signifie volonté, caprice, débauche. Dans le Gargantua, la description de Gham])ord est une critique, une satire sur l'édification de ce palais, satire hardie mais assez bien habillée.
Au nombre des monuments décoratifs de la Renaissance, il faut placer le tombeau du cardinal Georges d'Amboise dans la cathédrale de Rouen.
Georges d'Amboise avait employé, en 1508, aux constructions du château de Gaillon un nommé Pierre Valence, architecte de la ville de Tours, qui, demandé pour ériger le monument du cardinal, n'accepta pas, on ne sait pour quel motif. A son défaut, l'architecte de la cathédrale de Rouen, RouUant le Roux, en fut chargé. Gom-
1. Oa trouvera presque tous les ensembles et les détails dans 17 planches de La Renaissance en France, par A. Berty.
mencé en l'année 1520, en 1525 les statuaires y mirent la dernière main.
L'admiralile conservation de ce tombeau, la rareté de monuments du même genre, lui donnent un nouveau prix aux yeux des amis des arts dus à la Renaissance française.
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3:î. — Portion du tombeau des d'Amboise. (Cathédrale de Rouen.)
Entre deux pilastres massifs s'étend un vaste soubassement orné de petits pilastres et de niches avec statuettes, posées sur de hauts piédestaux. Il supporte une table en marbre noir, sur laquelle les deux figures principales sont représentées à genoux, de grandeur un
peu au-dessus de grandeur de nature. Ces figures se déUichent sur un fond richement décoré de caissons et de sculptures. Une espèce de dais en voussure s'élève au-dessus de la tète des deux: personnages. Il est couronné par un entablement que surmonte un attique chargé de fines tourelles et de corbeilles en clochetons, le tout accompagné de ligurines.
Tel est l'ensemble de la composition de ce tombeau, qui a 5'", 85 de longueur sur une hauteur de 7'", 80 environ. Toutes les richesses de la sculpture décorative ont été prodiguées pour l'embellissement de ce précieux monument.
Dans l'origine, le tombeau ne portait que la statue de Georges d'Amboise 1"; elle était accompagnée d'anges pleurants. Georges d'Amboise II les fit enlever vers 1542, afin de pouvoir placer sa statue à côté de celle de son oncle '.
Le château de Bournazel dans le département de l'Aveyrou est d'une très simple et élégante architecture ; elle est d'un goût parlait et peut rivaliser avec les plus beaux monuments de la Renaissance toscane. L'architecte de ce château avait été en Italie et fut un des élèves de Philandrier: il se nommait Guillaume Lyssorgues et bâtit h; château de Bournazel, en l'année 1545, à la fin du règne de François I" '.
Parmi les plus grandes églises de la Renaissance il faut nommer Saint-Eustache de Paris, commencée en l'année 1582, mais dont le chœur date de 1624 et dont les travaux n'atteignirent leur terme qu'en 1633, selon quelques auteurs seulement en 1642. Le chœur a été bâti par le chancelier Séguier^. On a suivi dans le plan'^ de ce monument la forme consacrée au moyen âge pour les édifices ecclésiastiques, la croix avec toutes ses dispositions traditionnelles, adaptées au style qui venait de naître, c'est-à-dire celui de la Renaissance.
Saint-Eustache, qui après Notre-Dame est l'église la plus spacieuse de Paris, a 103'",50 de longueur; la longueur dans le transept est de 42"',90. La façade occidentale ne fut jamais terminée : c'était une
1. Nous renvoyons pour plus de détails à l'intéressant ouvrage Tombeaux de la cathédrale de Rouen, par A. Deville. Rouen, 1833, 1 vol. in-8° avec planclics.