CHAPITRE X
Un roi qui s'amusait à apprendre à faire la cuisine, qui était un chasseur passionne, qui mettait le royaume de France sous la protection de la Vierge^, n'était pas homme à favoriser et à protéger les arts et les lettres. Sous Louis XIII la littérature, l'architecture et avec elle la peinture et la sculpture, déclinent. Il ne connaissait rien aux arts, qui restèrent étrangers aux Bourbons, tandis que les Valois les aimaient et savaient les apprécier. Henri IV par sa mère, avait encore du sang des Valois et fait exception. C'est sous Lous XIII que commence la passion du jeu qui absorbe l'esprit de l'homme; sous ce règne des églises et des couvents furent bâtis à l'aide des loteries ecclésiastiques. C'est surtout à partir du règne de Louis XIII que commence l'abandon en architecture des formes créées pendant la Renaissance primitive. Le goût se rabaissa et eut pour conséquence la décadence en architecture; le style devint plat et monotone sous le règne postérieur.
Les facultés intellectuelles do Louis XIII étaient peu considérables; on n'avait rien fait non plus dans son éducation ])Our y suppléer en cherchant aies développera Cette éducation s'était contentée de continuer à étendre ses sentiments moraux en les fortifiant contre tout ce qui passait pour malséant à l'époque. On l'astreignit toujours à pratiquer ponctuellement les exercices automatiques de piété et l'on eut
1. Dans la déclaration qu'il en fit, en 1G32, il y avait: «afin que tous nos bons sujets aillent en paradis, car tel est noire plaisir. »
2. « La Reyne-mcrc, qui vouloitdominer, et qui avoit fait eslever le Roy à dessein de le rendre incapable de faire son nicstier luy-mesme, » {Les Historiettes de Taliemanl des Beaux, Richelieu.) — « Le roi ctoit faible et n'osoit rien faire de luimême. » [kl.)
soin de lui inspirer de l'horreur pour les protestants qu'on se plaisait à appeler hérétiques. L'oisiveté dans laquelle grandit le roi fit que tout travail intellectuel avec suite, tout sujet auquel il fallait s'arrêter un moment plus au moins long, furent pour lui un fardeau écrasant ou un supplice ; l'oisellerie et la chasse furent ses occupations ordinaires, mais la passion qu'il y déploya usa avant le temps sa faiblesse physique ; il mourut en 1643 à l'âge de quarante-deux ans.
Louis XIII eut conscience de son incapacité de gouverner luimême ses États, il comprit la nécessité d'en confier le gouvernement à un homme clairvoyant et énergique; son choix ou les conseils qu'on lui donna s'adressèrent au cardinal de Richelieu, dont l'ambition, le despotisme personnel et surtout politique suffisent pour prouver l'absence totale du sentiment des arts chez lui, quoiqu'il affectât d'en être doué.
Richelieu laissa ruiner la riche langue française de la Renaissance, cette expressive langue de l'auteur de Gargantua et de Pantagruel et de ses contemporains. « L'Académie française la mit sous clef et prétend la tenir étouffée, étranglée, dans son petit lexique du langage poli, » comme Ta si bien dit notre grand historien Michelet.
Sous l'administration de Riclielieu, la France avait appris à connaître le mystère de sa puissance et la faiblesse de ses rivaux, l'Autriche et l'Espagne. Ce ministre tout-puissant avait prescrit à ses successeurs, qui ne lui ressemblaient que rarement en fait d'énergie, d'esprit, d'arbitraire conséquent et dur, avait prescrit les principes et les moyens d'exécution pour l'administration intérieure et extérieure afin d'élever la puissance de la France au-dessus du droit et de la liberté; cette tendance dominatrice dut à la fin corrompre le caractère national. Richelieu désarma les protestants, humilia et soumit les grands : il consolida l'unité du pouvoir politique, mais il asservit les parlements et brisa l'indépendance du pouvoir judiciaire; il supprima ainsi l'unité entre l'Etat et le peuple; l'ensemble de cet état de choses était au grand désavantage des arts, qui demandent la liberté, l'ordre, le calme, la paix et la prospérité.
Sous le règne de Louis XIII se continua la fausse piété, l'action des jésuites ; on éleva néanmoins fort peu de monuments publics, quelques églises sans valeur artistique; par contre on bâtit en tous lieux en France et en nombre prodigieux, ces vastes abris mortuaires
où l'ennui tuait sans bruit les filles en religion. En 1610, Louis XIII posa la première pierre des constructions projetées depuis si longtemps, sur l'emplacement des collèges de Cambrai et de Tréguier, renouvelées entièrement par Ghalgrin, au commencement du règne de Louis XYL C'est au début du règne du fils de Henri IV qu'on éleva en 1615 le palais du Luxembourg avec sa belle grotte ou fontaine dite de Médicis, ensuite le portail de l'église Saint-Gervais et Saint-Protais en l'année 1616, la grande salle du Palais de Justice de Paris achevée en 1623, monuments dus au talent robuste de Salomon de Brosse, de la religion réformée.
Sous Louis XIII le style architectural se modifia à son désavantage en commençant l'appauvrissement qui suivit. Dans l'ornementation des édifices apparaissent déjà quelques formes et sujets bizarres dus à l'influence burlesque et malheureuse des jésuites, comme par exemple des nuages en sculpture au lieu d'armoiries, des amours travestis en anges avec des ailes de poulet, des cœurs traversés de flèches, etc. Tout cela annonçait une époque où le culte fit retour au mysticisme chrétien éclos au moyen âge sans toutefois en avoir le prestige ni la naïveté ; la religion était confondue avec le culte : elle ne consistait qu'en une sorte d'actes mécaniques qui pouvaient faire prendre le change sur la moralité des individus.
Le goût élevé qu'avait fait naître la Renaissance dans les œuvres d'architecture commençait à s'abaisser considérablement; sous l'influence de la décadence italienne en architecture, amenée en partie parla passion du faste de la curie romaine, les architectes et les autres artistes quittèrent la voie tracée par les grands architectes de la belle Renaissance du quinzième siècle, pour tomber dans une simplicité qui ne fut que niaise et insipide.
Le cardinal Richelieu lit élever en 1636 par Jacques Lemercier le palais Cardinal qui, depuis plus de deux siècles, est désigné sous celui de Palais Royal : le cardinal dépensait annuellement quatre millions pour sa maison, qui provenaient en grande partie des riches bénéfices ecclésiastiques que le cardinal s'était attribués. — Au commencement du règne de Louis XIII, vers 1617, dans les instructions que Richelieu donna au comte de Schomberg, envoyé en Allemagne, on apprend que près de treize millions furent distribués entre Condé, la princesse de Conti, Guise, Nevers, etc.
La pénurie d'argent empêcha sans doute l'édification de monu-
ments nouveaux d'architecture. Le moyen le plus ordinaire pour subvenir aux plus pressants besoins de l'État, consistait dans la vente de rentes sur l'État, qui ne trouvait ordinairement d'acquéreurs qu'à un taux très élevé ; l'augmentation des impôts qui leur était assignée, leur était beaucoup plus profitable qu'à l'État lui-môme : car les quarante millions de rentes qui furent vendus durant le règne ■de Louis XIII, ne procurèrent au trésor public que deux cents millions •de livres, argent comptant.
En l'année 1634, on supprima près de cent mille titres de noblesse, de dispenses d'impôts, d'emplois ou d'offices, qui avaient été très onéreux au commerce, aux taxes, aux fabricants; mais bientôt après, Richelieu créa non seulement de nouvelles places dans les parlements et autres hauts fonctionnaires, mais il rétablit encore des char- ;ges semblables à celles qui avaient été supprimées peu de temps auparavant ; enfin, par l'élévation et la multiplication des droits de douane et ceux de vente, le commerce intérieur et avec l'étranger fut rendu onéreux. Les arts, et surtout l'architecture pratique, durent en souffrir. L'opulence, source d'alimentation des arts arrêtée, enraya momentanément leur essor.
Nous sommes donc arrivés à présent à une époque où le style des monuments d'architecture commence une décadence qui ne fait que s'accroître avec le temps. Tous les édifices nouvellement élevés ont l'air de sortir du même moule. De vivante qu'était l'architecture du seizième siècle et dans le premier quart du siècle suivant, elle est monotone, ennuyeuse, fatigante, dénuée d'intérêt, ce qui est dû à l'abandon de cette vie que les architectes du seizième siècle avaient su inculquer à leurs œuvres. Alors aussi les architectes français copient les restes de quelques monuments de l'empire romain de la décadence, qu'ils épluchent et torturent pour en faire un style nouveau. L'ordre toscan, laid par lui-même, l'ordre composite arbitraire, le corinthien corrompu, font alors tous les frais de l'architecture en France. Quelle fut la cause de cette décadence ?
Il y a peu d'époques susceptibles de créer et de comprendre la beauté pure de la forme; elle n'est produite que pendant des temps favorisés, heureux. La fin du quinzième siècle et le commencement du seizième furent une de ces époques exceptionnelles. Nous nous sommes efforcé d'esquisser à grands traits l'abondance des efforts faits, ainsi que les œuvres d'art produites à cette époque, et l'on peut
assurer, sans être démenti, que les plus grandes beautés en fait d'architecture, de peinture et de sculpture modernes datent de ce court espace de temps. Leur tendance ne venait pas du raisonnement, elle découlait de la pratifjue et de Texercice : elle y vivait et elle y travaillait. Depuis cjue l'art avait reçu le souffle de l'antique, il quitta les liens que lui avaient assignés les inventions de la foi religieuse. Il fallut l'élément profane pour amener la magnificence du développement surprenant que prirent tous les arts à l'époque en question.
Toutefois, vers la fin du seizième siècle il s'opéra un changement dans la direction intellectuelle, opposée à celle qui avait eu lieu au commencement de ce siècle. L'éclat que lui avait donné Tétude de l'antiquité, s'éteignit peu à peu. Il s'opéra une conversion aux idées qui avaient eu cours pendant le moyen âge, tout en s'occupant de la science qui cherchait à pénétrer dans la connaissance de la nature. On avait puisé la science antérieurement dans celle de rantic[uité, ce qui, à l'épocfue en question, était devenu impossible. En négligeant l'étude de l'antique, on négligea également ses formes. En abandonnant, dans les efforts scientifiques, la forme et l'exposition de l'antiquité, il s'éleva dans l'existence des nations des changements qui atteignirent aussi les efl"orts tentés en littérature ainsi que dans les beaux-arts; tout cela eut une incalculable influence sur eux.
Pour un esprit cultivé et perspicace, il existait dès le milieu du seizième siècle, un autre courant qui avait saisi la société et qui suscita d'autres besoins, qu'il est aisé d'apercevoir dans toutes les productions littéraires et artistiques. Ce n'est pas à dire par défaut de talent, mais leur conception était froide, sans mouvement et sans vie. Jusqu'au milieu environ du seizième siècle, la prose didactif[ue, de sa nature spirituelle, chaleureuse, flexible, gracieuse et plaisante, la prose devient pour ainsi dire figée et arrive enfin à se refroidir et s'appauvrit.
Les arts suivirent parallèlement ces fâcheuses transformations ; ils perdirent leur inspiration, leur enthousiasme. Les grands maîtres eurent des disciples, mais quelle n'est pas la distance cjui les sépare ! ils se perdent dans une convention arbitraire du beau, affectent le théâtral et la grâce affétée, on voit dans leurs œuvres qu'elles sont conçues dans un calme morne, dans une disposition étrangère au beau. Tels furent surtout les élèves de Michel-Ange. L'art fut désorienté, il ne concevait plus son o])jet : il avait abandonné les idées
qui, antérieurement, l'avaient poussé à les exprimer dans leur forme propre : ils n'avaient conservé que l'extérieur matériel de la méthode.
Dans cet état des choses, lorsqu'on se fut déjà éloigné de l'antiquité, lorsqu'on ne s'inspira plus de ses formes en fait d'art, lorsqu'on ne tint plus compte de sa science, et qu'en môme temps l'antique poésie nationale et l'expression religieuse de la littérature et de l'art tombèrent dans le dédain, il se manifesta une nouvelle exaltation pour l'Église qui enthousiasma les uns volontairement et contraignit les autres. Cette exaltation opéra aussi une influence usurpatrice sur toute essence littéraire et artistique.
Le monde redevint religieux en apparence, mais il mentait et se soumit, pour suivre Je bon ton de l'époque, à l'association ecclésiastique, tel qu'on l'avait été anciennement, mais avec une grande différence. Dans le passé, l'exposition était sensuellement naïve; à l'époque dont nous parlons, elle est baroque et souvent violente, excessive. — On tombait dans un idéal insensé, souvent dur, contre nature; on franchit les limites de l'art. L'architecture en fut aussi atteinte. Vignole dressa le code de l'édification des églises, qui fut suivi à Rome depuis lui, ainsi que dans l'ensemble de la catholicité, et ce code déteignit aussi sur tous les monuments profanes. Mais l'élégance et l'indépendance du génie, qui en architecture commencèrent au seizième siècle, se sont converties au sérieux de convention, à la pompe et à la richesse dévotes, et l'affectation niaise vint à dominer.
Sous le règne de Louis XIV s'opère l'avènement de la bourgeoisie aux affaires, elle était riche et se mit à se bâtir des habitations luxueuses : l'orgueil, la maladroite imitation des grands fut son ridicule. Cet effort pour s'élever, si l'on ne peut y arriver, se traduit par l'emphase, la bouffissure qu'on voit effectivement dans presque tous les hôtels et châteaux du dix-septième siècle, et même dans quelques monuments de cette époque.
Dans l'histoire de l'architecture du commencement du dix-septième siècle, nous sommes abrégé, concis, parce que ses monuments sont en général peu remarquables, insignifiants et qu'ils sont d'une même famille, dont tous les membres se ressemblent invariablement les uns aux autres, à de rares exceptions près. Parmi ces derniers nous citerons la façade de l'église Saint-Étienne de Paris. Commen-
cée en 1517, le chœur ne fut achevé qu'en l'anne'e 1537 ; l'année suivante on termina le has-côté méridional de la nef et les chapelles dont il est bordé. En 1541 l'œuvre était assez avancé pour qu'on y célébrât la bénédiction des autels. Le jubé ne fut commencé c[u'en 1600. En 1610 Marguerite de Valois, première femme de Henri H', posa la première pierre du grand portail, non terminé en 1624. Ce portail est encore animé du souffle affaibli de la Renaissance et il ne manque pas de pittoresque et d'une certaine élégance. — Le portail de la petite église des carmes déchaussés, à Paris, commencé en 1613, terminé en 1620, est d'un style simple, élégant et châtié, qu'on étudie avec intérêt*. — Le portail de Saint-Gervais-et-Protais - a été conçu par Salomon de Brosse et exécuté par lui en 1616, dans un style sévère mais non sans vie. Ce portail est composé de trois ordres superposés, le dorique, l'ionique et le corinthien ; les colonnes sont cannelées ; son élévation dépasse 49 mètres.
L'œuvre de de Brosse est élégante dans son ensemble comme dans ses détails. Ce portail a de belles proportions, on y voit une grande unité qu'accompagne la convenance des proportions et des formes^ il y a certainement du monumental dans la structure de cette façade. Des niches, des guirlandes, des corniches à denticules complètent la décoration sobre mais élégante de ce portail. — Le palais du Luxembourg^, à Paris, est une autre œuvre de de Brosse. Il fut élevé pour Marie de Médicis, la veuve de Henri IV ; elle le fit commencer en 1615 et le vit achever en 1620. L'architecte se proposait de rappeler le style du palais Pitti de Florence, mais il ne s'inspira pas de l'œuvre de Brunelleschi, d'une tournure majestueuse, mais seulement de l'architecture de la cour de ce palais, due à l'architecte Ammanati. Cet édifice ne manque pas de grandeur, malgré ses défectuosités. Ses diverses façades forment un contraste qui plaît. L'ordre toscan, avec ses colonnes rustiques au rez-de-chaussée, no convient pas à un grand palais de la capitale du pays : il pèche du côté de la légèreté et des proportions. Les bossages alternatifs affectés à l'ordre en cjuestion et au dorique comme à l'attique, donnent à toute cette composition un aspect de pesanteur. L'architecture de la grande
1. Bâti |iar le chancelier Sèguier, voy. le 3"' volume de Tallemant des Réaux, p. 40; voy. la façade dans Marot.