Ancilloii, Essais philosophiques
aspect morne, triste, le centre est orné du traditionnel perron surmonté d'un avant-corps rappelant le temple romain avec ses colonnes et son indispensable tympan.
Il n'en est point de l'intérieur comme de l'extérieur de ces hôtels; là, les architectes du temps ont déployé une surabondance et une exagération de formes plus grotesques les unes que les autres, formes dont nous avons parlé en nous occupant du goût du dix-huitième siè- -cle, en analysant le mauvais style surnommé Pompadour, auquel on arriva enfin de chute en chute aux conceptions les plus déréglées. En visant à l'originalité, à la nouveauté, les architectes tombèrent dans une aberration complète de l'art architectural.
Heureusement que dans l'abaissement de l'architecture en Europe, la France seule a la gloire au dix-septième siècle, d'avoir produit la majestueuse colonnade du Louvre, l'élégante aile d'ordre dorique du ■cliâteau de Blois, et à celle du dix-huitième siècle, l'hôtel de Soubise, le château de Maisons-Laffitte, sans oublier le Garde-Meuble de la couronne et la Monnaie de Paris, malgré sa sobriété dans l'expression de ses détails, reflétant encore une étude du style de Vignole, exprimée avec l'élégance et la circonspection françaises.
En 1706 l'architecte de la Maire ou Lemaire commença, pour Armand-Gaston de Rolian, cardinal-évôque de Strasbourg, grand aumônier de France, à bâtir l'hôtel de Soubise, où sont aujourd'hui les archives de l'État. Les façades de cet hôtel sont d'un grand style, avec beaucoup d'élégance ; il était un des plus réguliers et des plus somptueux de Paris. Blondel dit que non seulement cet édifice, pris en général, est un des plus beaux, des plus grands et des plus somptueux et aussi un des plus réguliers, des plus commodes et des plus richement ornés de Paris. La cour qui précède ce bâtiment est environnée d'une colonnade d'ordre composite d'un très bel effet, qui donne à l'entrée de cet hôtel un air de grandeur et de magnificence peu ordinaires. La cour en C[uestion a 59 mètres de profondeur et 65 de largeur. — Lemaire, homme de goût et décorateur, est aussi l'auteur des hôtels de Rohan, de Duras et de Pompadour ; cet architecte mourut en 1740.
La façade de cet hôtel s'étend dans toute la largeur de la cour;
1. Voyez un intéressant petit volume intitulé Les Anciens petits hôtels de Paris avec une carte gravée des grands hôtels de la rive gauche avant 1789, par le comte d'Aucourt. In-32. Paris, Henri Yaton, 25, quai Voltaire.
elle se compose d'un rez-de-chaussée et d'un étage. Au centre il y a un léger avant-corps contenant au rez-de-chaussée la porte d'entrée; de chaque côté est une large fenêtre ; les trois trumeaux du bas et du haut sont ornés chacun de colonnes jumelles, telles cj^u'on en voit à la colonnade du Louvre.
De chaque côté de l'avant-corps il y a trois haies, séparées au rezde-chaussée par de larges trumeaux ornés de colonnes jumelles qui au premier étage supportent des sculptures; tout le rez-de-chaussée est en bossages continus. L'avant-corps est couronné d'un fronton de parfaite proportion. A gauche, au lieu de trois fenêtres, il n'y en a que deux, celle du centre est remplacée par une large ouverture donnant passage aux voitures, et au premier, la symétrie est rétablie par une fenêtre sur l'axe du passage.
L'architecture de l'hôtel de Soubise est un chef-d'œuvre où règne une symétrie agréable, de fort belles proportions et, enfin, une ordonnance savante et simple peu commune pour répoc|ue.
Parmi les nombreux architectes du dix-huitième siècle, il en est surtout deux qui se distinguèrent par la résistance qu'ils firent au mauvais goût qui dominait dans l'architecture de leur époc[ue, goût on ne peut plus dépravé. Ces deux artistes sont Ghalgrin et Soufflot, qui quittèrent la voie ouverte et suivie par Gilles-Marie Oppenord, Perotte, Lassurance, Sajoue, Ghamblin, Leroux, Dulin, etc., qui montrèrent leur tendance pour les contours bizarres, et à tomber démesurément dans la combinaison des curvilignes c[ui offensent si fortement dans le style ajDpelé rococo.
Quoique ayant été en Italie, où ce style était encore florissant, Ghalgrin et Soufflot abandonnèrent les contours tortueux et revinrent aux compositions rectilignes et sévères, peut-être trop sévères même. Ghalgrin était né en 1739 ; il est l'auteur du Collège de France, qu'il renouvela au début du règne de Louis XVI ; de Saint-Philippe du Roule, commencé en 1769, achevé en 1784, d'une architecture massive et peu édifiante; il restaura le palais du Luxembourg, dont le grand escalier n'est pas sans une magnificence relative; il construisit les étages supérieurs de la tour septentrionale du portail Saint-Sulpice et qui datent de 1777 ; la chapelle des fonts sous le portail et le buffet d'orgues dans cette église; l'hôtel Saint-Florentin, rue de l'Orangerie à Versailles; il fit enfin le projet de l'arc de triomphe de l'Étoile; il mourut en 1811. Glialgrin chercha le grandiose sans l'atteindre,
mais il est précis dans les détails, léger dans ses profils et peu sévère dans le choix de l'ornementation.
Son contemporain Soufflot, né en 1714, ne suivit pas non plus les errements, en architecture, de son temps. Comme Ghalgrin, il avait séjourné en Italie, et tous deux ne surent pas profiter de la grande renaissance monumentale de ce pays. L'architecture des temples romains se grava dans leur mémoire, et des réminiscences s'en retrouvent dans leurs œuvres, mais difficilement adaptées aux exigences modernes, autres que celles de l'antiquité. Soufflot est l'auteur du dôme de l'église des Chartreux de Lyon, où il construisit l'hôtel du Change, converti en temple protestant, l'fiôtel- Dieu de la même ville et dont le dôme est trop large et ti'op élevé.
En 1764 Soufflot commença à Itàtir Sainte-Ceneviève de Paris, aujourd'hui Panthéon, dont il ne continua la construction que jusqu'à la naissance du dôme. Le plan de l'église est une croix grecc[ue de 107 mètres de longueur sur 81 mètres de largeur. Vu de front, cet édifice ne manque pas d'élégance; les dimensions en sont belles et l'ensemble est bien assis. Les grandes proportions de ce monument et ses parties pleines, lisses, sans ornements ni ouvertures, le rendent morne, sans vie, ce qui en architecture est toujours un grand vice. La coupole est légère, son tambour est dissimulé par trente-six colonnes corinthiennes. Quant au portail, l'entablement semble trop mesquin pour la force et l'élévation des six colonnes dont il est formé. Ensuite le fronton est écrasé : celui du Panthéon de Rome a une proportion plus élégante. Soufflot n'était point un constructeur consommé: il ne calcula pas l'étendue que devaient avoir les points d'appui du dôme; les pilastres et les colonnes isolées cjui soutenaient le dôme fléchirent, et ou fut dans la nécessité de substituer un massif de construction aux colonnes et aux piliers qui avaient fléchi. Cet artiste mourut en 1781.
Oppenord naquit en 1672 : il séjourna huit ans en Italie, mais ne profita nullement de la vue des grands monuments des quinzième et seizième siècles. De retour dans sa patrie, il exerça l'aberration de ses conceptions et les ridicules de son goût. C'est à lui cfu'on peut attribuer l'abaissement où l'architecture était tombée sous le roi Louis XV et où le firent croupir les maîtresses royales. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à regarder le maître-autel de Saint-Germain des
Prés et de Saint-Sulpice. Oppenord, dessinateur très habile, mourut en 1742, ne laissant qu'un seul élève, J. F. Blondel.
Juste-Aurèle Meissonnier, né à Turin en 1695, mort à Paris en 1750, dessinateur, peintre, sculpteur et orfèvre, est encore un des artistes qui ont amené par leur mauvais goùl la décadence du goût et surtout celui en fait d'architecture. Si cet homme s'en était tenu à son orfèvrerie ; s'il ne s'était point cru architecte, il n'aurait pas concouru avec tant d'autres à ravaler l'architecture au point où elle dut nécessairement descendre, exercée par des artistes qui n'eu avaient l'ombre du génie.
Vers le milieu du dix-huitième siècle l'abbé Gédoyn écrivait ce qui suit : « Xous avons nos Lélies et nos Gornélies aussi bien que l'ancienne Rome: nos Distimes et nos Aspasies, aussi bien que la Grèce. Présentement le démon du jeu a banni tout entretien. Les mésalliances que l'amour des richesses a rendues fréquentes ont encore beaucoup contri])ué à altérer le bon goût. Une bourgeoise transplantée à la cour y porte souvent le goût du terroir où elle est née, une prononciation parisienne bien pire c£ue cette patavinité tant reprochée à Tite Live; en un mot, des manières et une éducation liourgeoises dont on ne se défait prescjue jamais.
« Où trouver ailleurs cette fine galanterie qui étoit alors le caractère de notre nation et qui ne l'est plus du tout, depuis qu'en France les femmes se sont lassées du respect infini que les hommes avaient pour elles et qu'au lieu de polir nos jeunes gens, elles ont applaudi à leurs airs brusques et familiers. «
Sous le règne de Louis X^'I l'architecture ne se releva pas en général de l'état de pauvreté d'idées ni de la médiocrité dans la conception de l'ornementation où elle était tombée depuis plus d'un siècle; le style éclos alors continua sa décadence : il y eut cependant quelques monuments faisant exception.
Le style d'architecture décorative du règne de Louis XYI. est un remous de quelques stylos antérieurs. Le goût roeoco en fait les frais, avec une addition d'em])runts, de réminiscences de l'ornementation qui domine à ^'ersailles, où Charles Lebrun l'a fait fleurir. Le style en question montre des surcharges de richesse où la ligne droite se rencontre avec des lignes courbes sans nombre, de toutes les formes, des coquilles, des palmettes, des modillons et des consoles baroques, — ensemble qui n'a rien de naturel ni d'architectural.
Ce style hybride ne se montre presque pas à l'extérieur, mais il est d'une grande opulence et d'une excessive diversité dans la décoration intérieure.
En l'année 1782 l'architecte Louis de France commença à élever les cent treize arcades qui entourent le jardin du Palais-Royal. De
l'arlie du cabinet de Louis XVI au château de Versailles.
tous les temps on a criliqué avec raison ces lourds pilastres corinthiens entre lesquels viennent se noyer et se perdre une petite arcade et une longue fenêtre, le tout d'une malheureuse invention. L'entablement surtout, si brodé, si surchargé de décoration, et coupé si désagréablement par ce chapelet de petites fenêtres carrées; enfin
cette balustrade et ces vases qui essayent en vain de déguiser les combles; tout cela n'est à aucun titre bon à louer. Ces arcades furent achevées en 1787. En 1786, Rousseau éleva le monument actuellement le palais de la Légion-d'Honneur et qui ne manque pas d'une certaine originalité élégante. L'architecte Louis commença le Théâtre-Français en 1787 et l'acheva en 1790. Heurtier bâtit le Théâtre-Italien en 1781, et le termina en 1783. L'incendie de l'année 1 787 avait détruit la salle de l'Opéra au Palais-Royal ; Nicolas Lenoir, élève de Blondel, bâtit en six semaines le théâtre de la Porte-Sainl- Martin, qui a fjiit honneur au talent de l'architecte. La façade de cet édifice était simple, de bon goût, appropriée au but du monument; cette salle a été détruite par un incendie il y a quelques années. Louis est l'auteur de l't'légant théâtre de Bordeaux, commence en 1780, sous le duc de Richelieu, gouverneur delà Guyenne.