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CHAPITRE II

Les Mcdicis, une des familles florentines les plus célèbres et les plus puissantes, étaient déjà connus au commencement du treizième siècle. Cette famille riche et importante prospéra de plus en plus par le grand commerce. D'une conduite prudente, avisée, elle ne tarda pas à compter au nombre de celles qui formaient l'oligarchie de Florence. Elle est encore une de celles c[ui se sont le plus illustrées par leur amour pour les arts et les sciences, auxquels les Médicis ont accordé une protection aussi éclairée que libérale. La postérité a donné leur nom au siècle où vécurent les principaux promoteurs de la Renaissance. Ce fut surtout au commencement du quinzième siècle que les Médicis se distinguèrent d'une manière particulière par la grande impulsion qu'ils surent donner à l'étude de l'antiquité et surtout à l'architecture et à la peinture. Ils surent s'attirer une considération prépondérante par l'observation d'une grande équité et d'un respect profond pour les droits d'autrui, comme par exemple Giovanni, bisaïeul de Laurent le Magnifique, qui suivait strictement la voie de ses ancêtres quand bien même l'équité et le droit l'atteignaient dans ses intérêts, lui, l'homme le plus riche de la République ; il basa l'assiette des impôts sur la fortune des citoyens et protégea, en démocrate, le peuple sans le flatter ; il sut s'assurer une influence considérable et calme sur toutes les affaires de sa ville natale ])ar une conduite modérée et désintéressée. Gomme héritiers de son immense fortune, il laissa deux fils, Gôme et Laurent, dont le premier, toujours aidé de son frère, se mit à la tête de la maison. Gôme, né en 1389, fut un protecteur des plus distingués des beauxarts et des sciences : il fit plus pour eux qu'un roi quelconque de

son époque. Il se distingua parliculièrcment en indiquant à l'ambition des Florentins une autre voie pour les conduire à la gloire que celle de la guerre et de la participation aux affaires publiques et qui n'avait abouti, jusqu'alors, qu'à des révolutions sans résultats sérieux.

Gôme de Médicis, fils de Jean, avait des visées plus étendues que son père. Ambitieux autant que bardi, il gouverna longtemps l'État florentin avec une considération princière, sans en porter le titre, État qui n'avait de démocratique que l'apparence. Gôme n'a point personnellement fondé les institutions qui ont établi et assuré la tranquillité et l'obéissance; il n'agit que comme faiguillon et le ressort invisibles d'un État où régnait comme moteur une puissance occulte, connue sous le nom de police secrète; il fît agir des amis et des instruments là où la pudeur intérieure lui interdisait de paraître officiellement. Quoique le père de la patrie reconnût la nécessité do dompter l'esprit remuant de liberté par des moyens corrosifs et d'établir une principauté bourgeoise et financière sur les ruines des partis hostiles, la prudence et un sentiment d'honneur inné commandaient l'empire sur soi-même et l'emploi de forces étrangères qui, tôt ou tard, devaient profiter à celui qui les mettait en œuvre et les dirigeait. Gôme d'ailleurs n'avait qu'une douceur philanthropique dans l'âme, mais nullement dans son esprit politique. Quelques citoyens lui disant, après son retour d'exil, que c'était désoler la ville et offenser Dieu que d'en chasser tant de gens de bien, il répliqua : que mieux valait une ville désolée qu'une ville perdue ; que deux ou trois aunes de drap rouge suffisaient pour faire un homme de bien. Il dit encore, ce qui est très vrai, que les rênes d'un État ne pouvaient point se tenir dans des mains embarrassées d'un chapelet.

Gôme de Médicis dirigea les affaires public[ues de sa patrie pendant trente années, de 1434 à 1464. Par son autorité il éteignit complètement, durant cet espace de temps, l'ancienne fermentation qui remuait autrefois les esprits dans la République florentine. Il mourut le 1" août 1464, dans sa soixante-quinzième année. Il faisait l'usage le plus généreux de sa fortune ; il bâtissait de toutes parts des palais, des villas, quelques églises, des hôpitaux, établissait des collections de tableaux et de statues antiques et modernes, de camées et de pierres gravées ; il accordait des pensions à tous les artistes, à tous les savants; il recueillait et faisait copier des manuscrits dans toute

l'Europe et tout le Levant. Sans avoir rien écrit lui-même, il passait pour un savant; il renouvela la philosophie platonicienne à cause des traductions qu'il en fit faire. Il ouvrit sciemment et sans le moindre obstacle un vaste champ au développement des facultés intellectuelles productives et utiles, il protégea et encouragea toute disposition morale et distinguée, il favorisa les savants et les artistes de mérite, tels que le Pogge, Marsile Ficin, Brunelleschi, Michelozzi et Donatello; ses trésors d'art devinrent domaine public; enfin Côme fut un des grands et actifs moteurs de ce puissant et salutaire mouvement littéraire et artistique qui depuis la décadence de la liberté civile, s'empara, comme un paganisme épuré et ennobli, des plus fortes tètes de l'Italie, d'où résultèrent les œuvres d'architecture que nous allons étudier.

Dans la seconde moitié du douzième siècle, les nobles d'Italie montrèrent de l'empressement à s'associer aux cités. Accoutumés à décider tout dans leurs châteaux avec l'épée, ils portaient cette même habitude dans les villes. Ils n'avaient point voulu renoncer à la sauvage indépendance de leurs anciens forts en venant habiter les villes; leurs maisons étaient devenues des forteresses ; d'épaisses murailles, des fenêtres étroites et hautes, une porte massive de chêne, toute garnie de barres de fer, leur permettaient d'y repousser plus d'un assaut : si la première enceinte était forcée, une haute tour carrée leur servait encore de ixTuge. ' •

En l'année 1248, le parti impérial ou gibelin fit démolir à Florence trente-six palais d'autant de familles les plus illustres du parti papal opposé, guelfe. Dans la suite, quelques-uns de ces palais furent reconstruits; on en voit encore des restes dans différentes parties de la troisième enceinte commencée en 1299 et complétée en 1327. Le palais vieux ou de la Seigneurie et le Bargello donnent une idée de ce qu'étaient ces forteresses particulières des siècles antérieurs à la Renaissance, qui vit s'élever, en en modifiant les dispositions, les palais florentins encore existants.

Le fils aîné de Côme, Pierre, était perclus de la goutte; obligé de se faire porter dans un fauteuil, il ne pouvait ni marcher ni se tenir à cheval. Il mourut le 2 décembre 1469.

Laurent de Médicis, né en 1448, succéda à son père Pierre, en 1469. Jusqu'à la conjuration des Pazzi en 1478, Laurent, âgé de trente ans, ne se regarda plus comme le premier citoyen de Florence,

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mais dès lors comme prince de la cité ; en s'adrcssant à Ini, on l'appelait magnifique seigneur. Il affectait une libéralité sans Lornes, une pompe, un éclat, qu'il croyait nécessaires pour suppléer au rang qui lui manquait, la magnificence enfin, dont le titre est devenu avec raison son surnom auprès de la postérité. Laurent de Médicis eut des droits à la reconnaissance de l'avenir, par la protection constante qu'il accorda aux lettres et aux arts, par l'impulsion qu'il leur donna lui-même comme poète et homme de goût. Il gagna l'affection de la société littéraire qu'il rassembla autour de lui, autant par le charme de son cai-actère que par sa libéralité. Mais ce n'est pas comme homme d'État qu'il peut prétendre à la gloire : il fut mauvais citoyen de Florence et mauvais Italien. Il dégrada le caractère des Florentins, et détruisit leur énergie : en leur ravissant la liberté, il les exposa à perdre bientôt aussi leur indépendance.

D'un autre côté, le pajje Sixte IV voyait dans Laurent et sou frère Julien des opposants déclarés et hardis à l'agrandissement du territoire papal ainsi qu'à la foi catholique romaine, profondément entamée déjà à cette époque par les progrès croissants des sciences archéologiques gréco-romaines, les mœurs sereines, qucl([uefois sensuelles de la cour et de la ville qui se manifestaient dans des fêtes luxueuses, les travestissements, les tournois des chevaliers, les luttes des poètes; cet ensemble ainsi que l'indifférence qui s'universalisait pour le carême et autres prescriptions du culte extérieur, gagnaient sous Laurent de Médicis toujours de plus en plus de terrain. Mais l'impulsion une fois donnée, rien ne put l'enrayer, et c'est à Laurent qu'on la devait ; il doit donc être considéré comme un des promoteurs intelligents de la Renaissance. Toutefois le luxe de la cour florentine et des conjonctures difficiles à l'extérieur, absorbaient des sommes énormes qui, en général, ne pouvaient être couvertes qu'au moyen des deniers publics, qui furent la source de toutes les grandes entreprises. Les Florentins pleurèrent la mort de Laurent de Médicis ; il n'y eut aucun prince d'Italie qui ne partageât leurs regrets, et qui ne chargeât ses ambassadeurs d'exprimer ce sentiment douloureux à leur république. Peu de temps après, les événements montrèrent combien ils étaient fondés. L'Italie, privée de son conseil, ne put trouver ailleurs le moyen d'assouvir ni de refréner l'ambition de Louis Sforza, gouverneur du duc de Milan. On vit donc naître et se développer, immédiatement après la mort de Laurent de Médicis, ces

ferments de troubles, qui causèrent bientôt et causent encore la ruine de l'Italie, parce qu'il n'y restait plus personne qui fût capable d'en étouffer les germes ^ Tout était donc mûr pour l'asservissement étranger que les troubles intérieurs de l'Italie avaient suffisamment préparés.

Pendant la longue paix que la sagesse de Laurent assura à la République, il fit célébrer de magnifiques fêtes à P'iorence, tandis que lui-même s'entourait des savants les plus distingués de son temps, tels que Démétrius Gbalcondyle, Ange Politien, Christophe Landini, Pic de la Mirandole et autres, attirés à Florence par sa renommée et ses invitations, et qu'il récompensait magnifiquement. Il agrandit la bibliothèque fondée par Gôme et fonda une école des arts du dessin, dans un Ijàtiment qu'il appropria à cet effet.

Lorsque Laurent de Médicis sentit sa vie en danger, il appela auprès de lui Jérôme Savonarole, qui jusqu'alors avait refusé de lui rendre visite ou de lui montrer aucune déférence. Cependant c'était de lui que Laurent, frappé de sa réputation d'éloquence et de sainteté, désirait en mourant recevoir l'absolution catholique. Savonarole ne lui refusa ni ses consolations, ni ses exhortations ; mais il lui déclara qu'il ne pouvait l'absoudre de ses péchés, jusqu'à ce que Laurent prouvât sa repentauce en réparant ses fautes autant qu'il était eu lui. Il devait pardonner à ses ennemis, restituer le bien mal acquis, rendre enfin à sa patrie la liberté qu'il lui avait ravie. Laurent de Médicis ne voulut point consentir à une telle restitution, aussi n'obtint-il point l'absolution à laquelle il aurait paru mettre du prix, et il mourut, en possession de la tyrannie, le 8 avril 1492, dans sa quarante-quatrième année.

L'ère de la Renaissance architecturale s'éleva donc à Florence sous Côme de Médicis, vers 1430, et continua à se développer magnifiquement sous Laurent le Magnifique. C'est alors que furent édifiés ces beaux palais ainsi que la coupole gigantesque de Sainte- Marie des Fleurs, qui font l'admiration constante de la postérité. C'est encore sous les Médicis qu'on éleva plusieurs églises inspirées du style antique avec mélange de roman italien.

La Rome moderne a dû sa naissance à l'époque du pontificat de Martin V, vers 1435. C'est aussi au milieu du quinzième siècle que

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