CHAPITRE IL
Les matériaux pour l'histoire de l'architecture néo-grecque ou de l'empire d'Orient sont encore fort peu nombreux et très-incomplets. Les auteurs anciens qui ont recueilli les antiquités byzantines étaient des prêtres qui s'occupèrent seulement des sujets concernant le culte ou le rite. Pendant le moyen âge, les circonstances ne favorisèrent pas les recherches sur l'histoire de l'art. Ce n'est guère que vers 1790 que des architectes commencèrent à mesurer et à faire des dessins géométraux des monuments byzantins de la Grèce.
On s'est serv i et on se sert encore du mot de byzantine pour qualifier l'architecture de l'empire d'Orient. Ce mot de byzantin a cependant quelque chose de vague qui ne peut pas exprimer ce que l'on veut lui faire signifier. Pendant son existence de mille ans, l'empire de Byzance subit des vicissitudes diverses ; il fut soumis aux idées et aux caprices du goût qui exerce sur les temps modernes une influence qu'il n'avait pas aux temps antiques. L'architecture de cet empire, par conséquent, ne pouvait pas être au xie siècle ce qu'elle fut au v" ou au xv*. L'expression d'architecture byzantine n'indiquera donc rien, sinon une série de styles d'architecture qui se sont succédé et greffés les uns sur les autres dans les limites de l'empire d'Orient.
La comparaison la plus superficielle de l'architecture des deux moitiés de la chrétienté doit être basée sur ce fait : que les deux écoles sont nées simultanément de l'architecture romaine du temps de la décadence de l'empire des Césars , et par conséquent elles doivent avoir plus d'un point de contact, qu'il serait inutile de vouloir expliquer par
1. Voyei 3t.ili*nif$t dorf*u«g«it, von 0. ». wn «umo^r, 1H31, t. III, p. 184.
des influences postérieures. La civilisation des premiers siècles chrétiens fut en général un composé d'éléments grecs et romains. Rome était depuis longtemps la ville la plus magnifique en monuments d'architecture, et le type immédiat de la fondation de Constantinople. Cette colonie romaine ne s'éleva qu'à peine, pendant le iv* siècle, au niveau d'une grande ville de province, parce que les empereurs, occupés dans les camps ou sur les points stratégiques, étaient forcés de négliger les deux capitales. Et même lorsque, pendant le v« siècle, Constantinople, cette nouvelle Rome, devint le siège constant d'empereurs heureux et fortunés, que cette circonstance amena l'érection d'édifices d'utilité puhlique et de monuments de luxe, il ne s'y développa pas un nouveau style, un nouveau goût, autre que celui qui régnait alors à Rome. Par des preuves indubitables, nous voyons que depuis Théodose jusqu'à Justinien 1", le style de l'architecture en Orient ne différait pas essentiellement de celui employé en Italie à la môme époque. Les médailles byzantines portaient des légendes latines, et quelquefois môme la louve romaine. Quoique inférieures en sculpture, les constructions qui entourent la statue d'Areadius peuvent nous donner une idée générale du caractère que portait à celle époque l'architecture à Constantinople. Le topographe anonyme de cette ville, quoique écrivant beaucoup plus lard, était cependant instruit de l'origine romaine de l'école d'architecture byzantine; car il cite, sans le moindre étonnement, que Juliane, sœur de Théodosc le Grand, fit construire une église par des artistes romains. Il met généralement en opposition, à plusieurs reprises et d'une manière expresse, le plan simple des anciennes églises chrétiennes et latines, avec la disposition compliquée de celles qui les ont suivies. Constantin , conjointement avec sa mère Hélène, construisit l'église des Saints-Apôtres de forme carrée oblongue, et il lui donna une couverture en bois. Ce caractère général qu'on peut étendre et détailler en s'aidant des basiliques de Rome et de Ravenne, s'applique encore à d'autres églises cilées auparavant par lui : car dans la suite il revient sur elles, lorsqu'il parle d'une église qui a précédé Sainte-Sophie actuelle, et qui était bâtie en forme d'un carré oblong, semblable aux églises de Saint-Agathonikus et de Saint-Isaacius, monuments dont il a parlé auparavant sans les préciser d'une manière aussi claire. 11 cite encore comme œuvre du môme Constantin une église oblongue dédiée à l'évangéliste saint Jean, et une rotonde surmontée d'une coupole bâtie par Théodose le Grand, dont le plan était sans doute fort simple et antique, puisque l'anonyme
ne parle pas des accessoires et des bâtiments extérieurs. Dans quelques monuments existants, dans l'Hippodrome, dans la grande citerne, on remarque clairement encore l'origine romaine de l'école d'architecture byzantine.
Dans cette dernière se conserva jusqu'aux premières années du règne de Justinien 1er une certaine simplicité traditionnelle dans la disposition générale du plan. Les nombreux édifices élevés par cet empereur ont été décrits par un auteur contemporain, dans un ouvrage spécial que nous possédons encore : Procopius, de Mdificiis Jusliniani Libri VI. Dans cet ouvrage se trouvent nommés deux des premiers édifices élevés par Justinien : les églises de Saint-Pierre-et-Sainl-Paul, et Saint-Scrge-et-Bacchus, dont la première formait un carré oblong, et la seconde était au contraire une rotonde. Pierre Gyllius, mort en 1555, qui visita Constantinople au xvic siècle, donne de Saint -Serge-et- Baccbus, qu'il vit encore en assez bon état , une description confuse quoique détaillée. « L'Église Saint-Pierre-et-Saint-Paul, dit-il, n'existe plus, mais celle de Saint-Scrgc-et-Bacchusest encore debout. Elle n'appartient plus aux chrétiens. Elle est bâtie en forme circulaire. Sa coupole repose sur huit piliers. A l'intérieur, il y a deux étages de colonnes d'ordre ionique. Celui du bas se compose de seize colonnes posant sur le sol ; l'étage supérieur en contient vingt-deux. » Ensuite il décrit les chapiteaux des deux étages. Quelque vague que soit cette relation, elle laisse deviner cependant que ce monument était semblable, par sa disposition, à ceux de Ravenne et de Borne élevés au V siècle.
Jusqu'à cette époque donc, on peut assurer, sans crainte d'être démenti, que dans l'empire d'Orient le style de l'architecture était parfaitement semblable à celui en usage dans les monuments de Rome et de Ravenne du i\e et du Ve siècle. Si ce style devint plus riche par diverses circonstances, pendant le long et glorieux règne de Justinien, qu'il ne l'était en Italie après la guerre des Goths et après l'invasion des Lombards; s'il développa encore des formes nouvelles de l'architecture ecclésiastique, nécessitées par les modifications récentes dans le culte faites par Justinien , il est incontestable par là que le système dans la technique et même l'ornementation de l'école chrétienne romaine ne fut pas interrompu et encore moins abandonné.
L'église de Sainte-Sophie, dont le noyau s'est conservé intact jusqu'à nos jours, quoique privé de ses portiques extérieurs et des parties adjacentes, nous prouve que l'architecture de l'empire d'Orient, sous Justinien, était bien supérieure, tant en hardiesse qu'en moyens
d'exécution, à celle des provinces occidentales, qui lui étaient unies. Sainte-Sophie prouve encore qu'on commença déjà à celte époque à quitter la tradition et la forme, quant au plan des églises, consacrées généralement dans toute la chrétienté.
La rotonde surmontée de la coupole que les architectes romains de l'époque classique avaient portée au comble de la perfection , servait souvent de modèle aux premiers chrétiens pour élever leurs églises. Au commencement on n'y voyait peut-être que l'utilité pratique et que l'effet esthétique. Mais, par la suite, la rotonde avec sa coupole reçut une destination spéciale qui la consacra comme une nécessité indispensable pour les chrétiens grecs dans l'édification de leurs monuments sacrés. La coupole devait s'élever au-dessus du lieu très-saint, nommé îepaTetov.
Afin de faire sentir cette signification d'une manière plus puissante, de la rendre plus populaire, peut-être aussi pour surpasser le monument le plus remarquable de l'époque, le Panthéon de Rome, on donna à la coupole qui constitue le noyau de l'église de Sainte-Sophie une dimension gigantesque, qui laisse envisager les autres parties essentielles du monument comme accessoires et inférieures, telles entre autres que les divers lieux de réunion pour les hommes, les femmes, etc. Le grand espace sous la coupole était primitivement consacré en entier au lieu très-saint, îepaTsîov. Les tribunes latérales et de plusieurs étages étaient sans doute destinées aux fidèles des deux sexes et à la cour. Les pénitents trouvaient probablement place dans les portiques qui existaient autrefois, mais qui ont été détruits depuis. Ce qui ferait supposer encore que l'espace le plus étendu de l'église de Sainte- Sophie devait uniquement contenir le clergé, c'est l'ordonnance de Justinien sur le personnel de cette célèbre église : Sancimus, non ultra sexaginta quidem Presbyteros in sanclissima majore ccclesia esse, Diaconos autem masculos centum, et quadraginta Fœminas, Subdiaconos • vero nonaginta , Lectores autem centum et decem , Cantores viginti quinque : ita ut sit omnis numerus reverendissimorum clericorum sanctissimtV majoris ecclesix in quadringentis viginti quinque : et insuper centum existentibus iis, qui vocantur Ostiarii. Mov. III. Piwf. u. r. /. Ce qui fait en tout un clergé de 525 personnes!
Nous voyons par le plan de Sainte-Sophie que, d'après les ordres de l'empereur, l'architecte se chargea du problème difiicile d'élever une coupole de grande dimension sur quatre piliers liés par des arcs d'une mesure extraordinaire. Malgré la sagesse qu'il observa dans le choix
des matériaux, malgré le soin encore qu'il employa à jeter solidement les fondations, il ne termina son ouvrage que péniblement et avec des ressources secondaires. La volée hardie des quatre grands arcs laissait à découvert intérieurement les parties moins élevées du monument ainsi que les galeries qui étaient pratiquées au second étage ; ces arcs permettaient encore à la Vue de s'étendre sur l'espace central audessous de la coupole, et d'apercevoir les cérémonies du culte qui s'y pratiquaient.
Malgré cette destination toute nouvelle de l'étendue du sanctuaire qui a plus ou moins servi de modèle à toutes les églises des chrétiens grecs élevées postérieurement à Sainte-Sophie, on aperçoit cependant dans cette dernière beaucoup d'éléments qui appartiennent encore à l'architecture romaine antique. La coupole se distingue seulement de cette architecture par une proportion plus surbaissée dans sa flèche et par son élévation sur quatre puissants piliers. Dans l'étendue des parties on observe toujours encore la puissance antique, car une multitude de colonnes employées étaient du nombre des plus grandes connues alors. Dans le choix plein de sagesse des matériaux dont la coupole est composée, on reconnaît l'école d'architecture romaine, versée dans la fabrication et l'emploi des jwteries. ht en dernier lieu enfui, tout ce qui semble être nouveau ou différent de l'antique traditionnel n'est produit que par les exigences extérieures que commandaient les circonstances. Lorsque ces circonstances changèrent, ces exigences, dont la force se fit longtemps sentir, n'amenèrent plus le même résultat. La rotonde, bâtie par l'empereur Basile au milieu du îx* siècle, était déjà infiniment plus petite. En admettant qu'elle formait la partie principale de tout l'édifice, elle peut encore être mise en parallèle avec Sainte-Sophie. La description qu'en fait Phocius ne laisse point entrevoir qu'elle avait des galeries latérales semblables à celles de Sainte-Sophie. Il parle de l'abside et du vestibule : à en juger par la richesse des incrustations et des mosaïques qu'il cite, on avait plutôt recherché l'ornementation splendide que la grandeur des dimensions.
11 résulte de l'étude et de la comparaison des monuments grecs du moyen âge, qu'il y eut en Grèce, ainsi que M. de Kumohr l'avait énoncé par induction trois époques distinctes dans l'histoire de l'Architecture, et que toutes les plus anciennes églises byzantines sont