LIVRE XVL
DEPUIS LE PELERINAGE D^ÂLPHONSE JOURDAIN EN GALICE EN 1125, JUSQU^A LA RÉCONCILIATION DE CE SEIGNEUR AVEC LE SIEGE APOSTOUQUE EN 1143.
Le comte Alphonse était âgé de 22 ans quand il fit , avec Bérenger de Barcelonne, Faccord dont nous venons de parler, n régna dès-lors paisiblement sur ses vastes domaines, qui s'étendaient depuis la Garonne jusqu'aux Alpes, depuis les montagnes d'Auvergne jusqu'à la mer Méditerranée et les Pyrénées. Une donation faite en H2S, et rapportée par Catel, nous apprend qu'Alphonse entreprit, cette année-là, un pèlerinage à Saint- Jacques de Gompostelle. Cétait la mode du temps, et les plus grands princes se conformaient à cette reUgieuse coutume. Le comte fut accompagné dans ce voyage par Amélius. On croit qu'ils apportèrent, à leur retour, quelques reUques considérables du corps de saint Jacques, et qu'ils les déposèrent dans l'église de Saint-Saturnin, n paraît que les reliques apportées par Alphonse n'étaient pas les seules que l'Eglise de Toulouse possédât de ce glorieux apôtre. Il existait une ancienne chapelle de Saint-Jacques, que l'on croit avoir été bâtie sous Charlemagne, près de la cathédrale de Saint-Etienne, et dans laquelle on conservait quelques parcelles des ossements de saint Jacques qui avaient été portées, dit-on , à Toulouse vers le vii« siècle, époque de la translation du corps du saint à Gompostelle. Une célèbre confrérie s'établit plus tard dans
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cette chapelle ; les anciens règlements se lisent encore " dans de vieux manuscrits. On trouva les reliques de ssdnt Jacques dans un des piliers de la chapelle, et cette invention fut accompagnée de quelques miracles.
L'absence du comte Alphonse ne fut pas de longue durée : il était rentré à Toulouse au mois d'avril 1126, puisque, le 24 de ce mois, il accorda une charte dans laquelle il restituait à réglise de Saint-Saturnin tous les biens que Raymond de Saint-Gilles lui avait donnés et que Bertrand son frère avait usurpés. Les chanoines de Saint-Saturnin souscrivirent' à cet acte, ainsi qu'Amélius, qui fit , à cette époque, une transaction avec Fabbé de Valsiger au sujet de Féglise de Saint-Jean d'Amantian dont nous avons déjà parlé, et qui était située au diocèse de Toulouse.
Le 21 juin 1126, mourut à Huesca saint Raymond de Barbastro, qui, pendant bien des années, avait gouverné son diocèse avec une grande prudence. Il donna à son peuple Texemple de toutes les vertus, et en particulier d'une grande austérité. Chassé de Barbastro par Févêque d'Urgel, il sortit de la ville nu-pieds, et jeta sur Fusurpateur une sentence d'excommunication. Pascal II prit la défense de Raymond , mais on ne put rien gagner sur Févêque d'Urgel, qui était soutenu du crédit du roi d'Aragon. Le saint se fixa alors à Rota et prit le titre d'évêque de Ribagorça, pays dans lequel Barbastro et Rota étaient situées, quoique certains auteurs affirment qu'il porta toujours le titre d'évêque de la première ville. Il fit, comme on Fa vu, plusieurs voyages en France, et assista à divers conciles. S'étant réconciUé avec le roi d'Aragon, il suivit ce prince dans son expédition contre les Maures. La mortalité se mit dans Farmée catholique et
le saint fut atteint à Malaga. Les chanoines de Rota, ayant appris sa maladie, vinrent au-devant de lui , et il mourut au milieu d'eux. Son corps fut inhumé dans la cathédrale de Rota. Les fréquents miracles opérés à son tombeau autorisèrent son culte ; Honoré II le mit au nombre des saints. On voit sa statue en relief dans l'une des chapelles de l'abside de Saint-Saturnin à Toulouse.
Nous plaçons dans la même année la mort de saint Rertrand, évêque de Comminges, les uns le faisant mourir quelque temps plus tôt et les autres plus tard. Il était occupé à la visite de son diocèse, lorsqu'une fièvre ardente,causée par l'excès de ses travaux, lui faisant pressentir sa fin prochaine, il voulut être porté dans sa cathédrale, qu'il a.Yait reconstruite, et au miUeu de ses clercs qui avaient embrassé la règle de saint Augustin. D'après ses ordres, il fut placé devant l'autel de la Sainte-Vierge, et c'est là qu'il xendit son âme à Dieu, le seizième jour d'octobre, après plus ^e quarante ans d'épiscopat. Il était bien fait de sa personne et de haute stature. Saint Rertrand avait opéré beaucoup de prodiges pendant sa vie : il guérit une femme possédée du démon dans l'église de S*-Just à Valcabrère ; par l'épreuve de l'eau froide, il fit reconnaître à un homme dénaturé la paternité d'un enfant qu'il ne voulait point admettre ; à Villeneuve de Lécussan, il bénit des filets qui donnèrent une chasse abondante ; il frappa d'une cécité soudaine un soldat qui s'était emparé d'un homme que le saint évêque avait pris sous sa protection ; par une simple bénédiction il dessécha sur sa tige de l'ivraie qui , dans un champ, étouffait le bon grain. Les arbres qu'il bénissait portaient toujours des fruits abondants. Si le vin manquait dans les hôtelleries
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OÙ il descendait dans ses voyages, il le multipliait par son intercession ou changeait l'eau en vin, comme Jésus aux noces. Dans une circonstance, il renouvela le prodige de la pêche miraculeuse. Rien ne résistait à l'ardeur de son zèle, et les pécheurs les plus endurcis se rendaient à la force de ses conseils. Si un habitant de Saint-Gaudens usurpe un cimetière, Bertrand l'excommunie, et le coupable expire bientôt après.
On raconte que Sancius-Parra de Olcia, qui commandait pour le comte de Bigorre, vint sous les murs de Lugdunum attaquer les vassaux du comte de Gomminges et s'emparer de tous les bestiaux. Bertrand suppUa Sancius de les leur rendre. Celui-ci demanda qu'on lui en donnât le prix. — Je vous les payerai, dit l'évêque, avant votre mort. Sancius, vaincu, les restitua. Après la mort du saint évêque, Sancius, qui combattait les Sarrasins d'Espagne, fut pris, chargé de chaînes et jeté dans un obscur cachot. Une nuit qu'il gémissait sur son infortune, une lumière éclatante vint l'éblouir; il entendit une voix qui lui dit : Sancius, levez-vous et venez. — Qui êtes-vous? répondit le captif. — Je suis l'évêque Bertrand, et par votre déUvrance je viens vous payer les bestiaux que vous avez rendus à mon peuple. Aussitôt les chaînes du captif se brisèrent, et il se trouva, au lever de l'aurore, avec son libérateur sur la montagne d'Escot près d'Olcia, dans la vallée d'Aspe. Saint Bertrand recommanda à Sancius de visiter chaque année son tombeau, et disparut. Ce miracle a donné lieu à la fête de l'apparition de saint Bertrand, qui se célébrait autrefois le 2 mai, et au jubilé qui porte son nom.
L'historien de sa vie nous rapporte qu'il délivra encore
l)eauc6up d'autres prisonniers, qui vinrent suspendre leurs chaînes à son tombeau ; qu'il donna un bâton à une femme paralytique qui dut sa guérison à ce faible instrument, et que presque toutes les infirmités humaines cédèrent à la puissance de son intercession. Plusieurs années après la mort du saint, Vital, protonotaire apostolique, écrivit sa vie a la prière d'Hyacinthe, cardinal qui fut depuis élevé sur 1^ siège de Rome sous le nom de Célestin III, et par le commandement de Guillaume III archevêque d'Auch, neveu du :saint. Le corps de saint Bertrand fut levé de terre au comxnencement du xi\* siècle. Le pape Clément V (Bertrand €ie Gouth), qui avait été évêque de Comminges, plaça ses K-eliques dans une superbe châsse ornée de peintures et de I^ierres précieuses. Il avait déjà jeté les fondements de l'église actuelle, qui fut terminée en 1552 par Hugues de <];hâtillon, dont le splendide mausolée fait l'un des plus iDeanx ornements de ce temple. Au xiv* siècle, Pierre de T'oix construisit le tombeau de saint Bertrand ; au xvi% M*' de Mauléon éleva le chœur, dont l'élégante structure excite l'admiration des hommes de l'art. Il y célébra le premier office le jour de Noël (1S35).
Le cloître, placé au midi de l'église, parait très ancien ; peut-être date-t-il de l'épiscopat de saint Bertrand. On y Toit plusieurs tombeaux. Ses murs, ses chapiteaux, sont chaînés d'inscriptions qui appartiennent presque toutes au XIV* siècle. Des chevaliers, des membres du chapitre de Saint-Bertrand reposent sous ces dalles et dans ces cercueils; on y voit, entr'autres, le tombeau d'une femme ' célèbre par sa beauté et aussi par les désordres de sa vie : elle s'appelait Rosemonde, et devait appartenir à quelque
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illustre famille. Elle fut ensevelie dans le tombeau de Vital d'Ardengost, prébendier de Saint-Bertrand. L'épita4)he placée au-dessus du sépulcre qui renferme ses restes, est une véritable épigramme qui indique ce qu'elle fut pendant sa vie, ce qu'elle^ est devenue après sa mort. ♦ L'église de Saint-Bertrand possède encore plusieurs objets précieux par leur antiquité et les souvenirs qui s'y rattachent : on y voit une mitre de saint Bertrand, ses pantoufles, son anneau, son bâton pastoral; deux chapes de Oément V, dont l'une présente un ouvrage riche et curieux en broderie du XIV* siècle, et une paire de gants de la même époque.
Le comte Alphonse se trouvait à Toulouse à l'époque de la mort de saint Bertrand, puisqu'il y donna une charte, au mois de juillet 1127, par laquelle il cédait au monastère de Lézat un verger situé près du château Narbonnais pour y planter une vigne. Afin de donner à cette cession, une certaine force de stabilité, il accepta de Guillaume d'Espel, abbé de ce monastère, soixante-et-dix sols toulousains et une mule ; il confirma en même temps à cette abbaye la donation que ses prédécesseurs avaient faite d'une place ou terrain vacant. La charte fut écrite par Pierre, chapelain du comte, et signée par Engelbert, viguier de Toulouse, et plusieurs autres seigneurs.
Alphonse n'avait plus, rien à redouter de son compétiteur Guillaume de Poitiers. Ce prince mourut cette même anaée, et fut inhumé dans l'abbaye de Moutier-Neuf de Poitiers,
* Hic jacet in tomba Rosamundi, non rosa munda.
Non redolet, sed olet Quod redolere solet.
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qu'il avsdt fondée- Il eut de sa femme Philippia trois fils et cinq filles : Guillaume X, qui lui succéda; Raymond, qui devint prince d'Antioche ; et Henri, qui devint religieux de Qany. Les deux premiers étaient nés à Toulouse. Guillaume fut un prince doué de grandes qualités ; mais une
j>assion désordonnée et malheureuse a déshonoré sa méxxioire. Il était bien fait de sa personne, poli, gracieux et Crop aimable. Sa conversation, vive et enjouée, plaisait par bons mots et ses fines railleries. Il est regardé comme plus ancien des troubadours, c'est-k-dire qu'il sut bien ^^ouver et bien chanter. Bien trouver, était inventer les sujets, et bien chanter, les rendre en beaux vers. Nous .vons du comte de Poitiers neuf pièces de poésie qui, à peu d'exceptions près, roulent toutes sur des sujets L'une galanterie poussée au-delà des bornes prescrites par décence. H» est triste surtout de le voir confier dans ses le succès de ses aventures aux saints qu'il invoque., dans les poésies de Guillaume qu'il est parlé des jeuxpartis ou tensons. On entendait par ces mots des questions <jue les troubadours agitaient en public pour signaler leurs talents. Quand un prince tenait cour plénière, les troubadours paraissaient devant lui récitant leurs vers et recelant des prix donnés aux plus dignes. Ces cours devinrent plus tard des cours d'amours, uniquement destinées à l'examen des pièces de poésie ordinairement adressées à des dames et devant elles récitées par les jongleurs des troubadours.
Les vers de Guillaume de Poitiers sont écrits en langue romane ; on y trouve de la grâce, de la facilité et de l'harmonie.