‹ Histoire générale de l'Église de Toulouse (volume 3)Chapitre 18 sur 38 · MORT DE RAYMOND V, EN · texte numérisé non relu

MORT DE RAYMOND V, EN

Les henriciens ou albigeois, que n'avait point effrayés Fanathème lancé contr'eux au concile de Lombers, firent un très grand nombre de prosélytes, principalement aux environs de Toulouse. Quelques ecclésiastiques mécontents, quelques nobles cupides et débauchés se rangèrent de leur parti. Les conciliabules se multipliaient ; Terreur devenait menaçante pour la société, car, il ne faut point l'oublier, la négation de quelques dogmes n'était que le prétexte apparent de la séparation avec la sainte Eglise. Le but principal et avoué de la secte était une attaque directe et incessante contre la propriété, et principalement contre les biens ecclésiastiques; tous ces albigeois n'étaient que de vrais pillards. Les uns, plus timides, prêchaient la théorie du brigandage ; les autres, plus hardis, la réalisaient. Pourquoi certains esprits se sont-ils abandonnés a d'inutiles lamentations sur les courageux efforts que fit alors le catholicisme pour refouler ces sectaires ? Pourquoi s'élever contre la croisade qui mit un frein à leur fureur, et traiter d'intolérance et de fanatisme l'opposition magnanime qui luttait contr'eux, non seulement pour un symbole mutilé, mais

300 TEMPS INTBRMÉDIAIBSS.

surtout pour protéger les champs paternels envahis et les domaines sacrilëgement usurpés?

Raymond V avait vu le mal : il voulut le guérir. Déjà, dès le mois de septembre 1177, il avait écrit en ces termes à l'abbé de Clairvaux : « Cette hérésie a tellement prévalu, » qu'elle a mis la division entre le mari et la femme, le » père et le fils, la belle-mère et la belle-fille. Ceui qui » sont revêtus du sacerdoce se sont laissés corrompre; les » églises sont abandonnées et tombent en ruines ; on refuse » d'administrer le baptême ; l'eucharistie est en exécration, » et la pénitence méprisée; on ne veut pas croire la création » de l'homme et la résurrection de la chair ; en un mot, » tous les sacrements sont anéantis et on introduit dtmsc » principes. Pour moi qui suis armé de deux glaives, et qui » fais gloire d'être établi en cela le vengeur et le ministre if de la colère de Dieu, je cherche en vain le moyen de » mettre fin a de si grands maux, et je reconnais que Je ne » suis pas assez fort pour y réussir, parce que les plus no- » tables de mes sujets ont été séduits, et ont entraîné avec » eux une grande partie du peuple : en sorte que je tfoâe » ni ne puis rien entreprendre. J'implore donc avec humi- » lité votre secours, vos conseils et vos prières pour extirper » celte hérésie. Son venin est si violent et l'endurcisseiùent » de ceux qui sont séduits est si grand, qu'il n'y a que Dieu » qui puisse le vaincre par la force de son bras. Comme » le glaive spirituel est absolument inutile^ il est nécessaire » d'employer le matériel; c'est pourquoi j'agis auprès du » roi de France pour l'engager à venir sur les lieux, per- » suadé que sa présence pourra contribuer beaucoup à » déraciner l'hérésie. Dès qu'il sera arrivé, je le conduirai

» moi-même dans les villes, les châteaux et les villages, je » lui ferai connaître les hérétiques, et je le seconderai de » toutes mes forces jusqu'à Fefifusion de mon propre sang » pour exterminer les ennemis de Jésus-Christ. »

Cédant k Finvitation du comte de Toulouse, les rois d*Angleterre et de France résolurent de se rendre dans cette viUe en 1178; mais, intimement persuadés que, si Ton pouvait envoyer dans le pays quelques missionnaires pleins de savoir et de zèle, on réussirait plus facilement auprès des peuples à dissiper Terreur, ils choisirent Pierre cardinal-légat du titre de Saint-Chrysogone, Guarin archevêque de Bourges, Reginald évêque de Bath en Angleterre, Jean de Bellesmains évêque de Poitiers, Henri abbé de Oairvaux, et quelques autres ecclésiastiques d'un rare mérite. Les hérétiques, qui avaient eu connaissance de cette lotion imposante, convoquèrent a Toulouse, de tous les lieux voisins, leurs hardis partisans, qui s'emparèrent de toutes les rues et places publiques que les légats devaient parcourir k leur arrivée. Ceux-ci furent accueillis par des huées, d'insolentes clameurs et des injures grossières. Après quelques jours consacrés au repos, les prédications conmiencèrent. Les hérétiques s'y rendirent ; mais l'un des missionnaires prêcha avec tant d'éloquence et montra si clairement la vérité du dogme catholique, qu'ils ne voulurent plus paraître, dans la crainte d'être entraînés. Il importait cependant beaucoup que le peuple pût connaître le venin de l'erreur par l'aveu même de ceux qui la professaient. Pour obtenir cet aveu, il fallait les forcer à comparaître. Le légat convoqua donc l'évêque de Toulouse, les clercs, les consuls et les catholiques, et leur fit promettre

302 TEMPS IMTEEMÉDIÀIRES.

par serment de déclarer par écrit tous les hérétiques qu^ils pouvaient connaître.

Il y avait alors à Toulouse un homme riche et puissant nommé Pierre Mauran ; il possédait deux châteaux, Ton dans Tenceinte de la ville et l'autre au dehors, n s'était M chef de secte, présidait des assemblées nocturnes et y prêchait en dalmatique. A la prière du légat , le comte fit citer Mauran par des appariteurs. Celui-ci refusa de comparaître. Le lendemain, Raymond le manda à sa barre et le conduisit devant le légat et ses collègues. Ayant été interrogé sur sa doctrine, il déclara qu'il n'avait jamais enseigné Terreur. On lui ordonna d'affirmer cette déclaration par un serment solennel ; il s'y refusa d'abord , et se rendit ensuite aux instances des commissaires. Les reUques des saints forent apportées, l'hymne du Saint-Esprit fut chantée ; Mauran, pâle et saisi de frayeur, prononça son serment et promit qu'il répondrait sur tous les articles de la foi catholique. On lui adressa plusieurs questions ; lorsqu'on fut arrivé à celle du saint sacrement de l'autel, il nia formellement la présence réelle du Sauveur dans ce mystère. Convaincu d'hérésie, il fut livré au comte, qui , voulant donner une terrible leçon, le fit enfermer dans une prison, confisqua ses biens et ordonna qu'on démolît ses châteaux.

Mauran dans les fers eut le temps de faire des réflexions salutaires, il demanda à faire satisfaction, et promit de se convertir. Cétait alors un usage universellement admis dans l'Eglise que les excommuniés et les hérétiques qui voulaient recevoir l'absolution publique de l'hérésie se soumissent à des fustigations beaucoup plus humiliantes que douloureuses. Celui qui devait les recevoir paraissait en public, le

corps nu depuis les épaules jusqu'à la ceinture, et recevait ou se donnait lui-même quelques coups de verges. Mauran, à sa sortie de prison, parut d'abord en cet état devant le légat, abjura ses erreurs, et promit d'accomplir la pénitence qui lui serait imposée. On annonça alors au peuple que Mauran recevrait, le lendemain, l'absolution de son crime dans la basilique de Saint-Saturnin. L'affluence fut si grande que le légat put à peine célébrer la messe. Mauran entra dans l'église, accompagné par Gosselin évêque de Toulouse et Pons de Montpezat abbé de Saint-Sernin, qui ne cessèrent de le fustiger avec une poignée de verges depuis la prison jusqu'aux degrés de l'autel. Il se prosterna aussitôt aux pieds du légat, et abjura ses erreurs. On le condamna à. partir pour Jérusalem et à y passer trois ans au service des pauvres. En attendant le jour de son départ, il devait visiter tous les jours diverses églises de Toulouse nu-pieds et en prenant la discipline sur ses épaules nues. Il fut convaincu : 1*» d'avoir exercé l'usure, 2^ d'avoir usurpé les biens de l'Eglise, 3*» de s'être approprié la part qui revenait aux pauvres.

Le légat envoya dans l'Albigeois l'évêque de Bath et l'abbé de Clairvaux pour exhorter Roger II à rendre la liberté à l'évêque d'Albi qu'il retenait prisonnier et à chasser les hérétiques de ses terres. Ce prince favorisait en secret ces sectaires, sans toutefois embrasser leurs erreurs. L'évêque de Bath rencontra dans sa mission deux chefs de la secte, Raymond de Baimiac et Bernard Raymundi, qui demandèrent à être conduits à Toulouse devant le légat. Ils arrivèrent, en effet , dans cette ville et comparurent dans la cathédrale de S'-Etienne. Le légat, l'évêque de Poitiers, Gosselin,

304 TEMPS INTE&IIBOUIRES.

les autres commissaires et trois cents ecclésiastiques ou laïques étaient assemblés pour les entendre. Ils produisirent un symbole qui paraissait s'accorder assez avec celui de TEglise catholique. Les commissaires conduisirent ensuite Raymond et Bernard dans Féglise de Saint-Jacques, voisine de la cathédrale, pour qu'ils donnassent lecture de leur profession de foi devant le peuple assemblé. Ils osèrent affirmer qu'ils avaient toujours tenu la vraie doctrine; mais le comte de Toulouse, qui était présent, et une inj&nité de témoins les convainquirent d'imposture. On voulut les forcm* alors de confirmer par serment leur profession de foi : ils opposèrent une téméraire résistance et furent déclarés excommunies. Avant de quitter l'assemblée, le comte de Toulouse et les autres seigneurs de la province jurèrent de * ne favoriser jamais les hérétiques. Il fut stipulé dans un édit solennel que, s'ils ne se convertissaient pas, ils n'auraient que huit jours pour se retirer, après quoi ils seraient chassés du pays par l'autorité séculière.

Pierre, cardinal de Saint-Chrysogone, adressa une lettre à tous les fidèles pour leur enjoindre de n'avoir aucune communication avec Raymond et Bernard. Henri, abbé de Clairvaux, écrivit aussi dans le même sens ; il dit dans sa lettre « que tous les princes chrétiens avaient occasion » d'exercer leur zèle pour la foi en venant embrasser dans » ce pays la querelle de Jésus-Christ ; et afin qu'ils ne s'ex- » cusent pas sur le peu de fruit qu'il y a à faire, qu'ils sa- » chent que c'est l'opinion commune à Toulouse que si nous » eussions différé trois ans seulement à faire cet acte de » visite, a peine y aurait-on trouvé quelqu'un qui eût invoqué » le nom de Jésus-Christ. »

Nous apprenons d'une seconde lettre de Tabbé de Clairvaux que Gosselin évêque de Toulouse, Geràud archevêque d'Auéb^ et Geratld évêque de Gahors, se joignirent aux com-< lAissaires pour interroger leè hérétiques, et que Vième, femme de Sicafd de Boysse de Graulhet, qui avait été ^ doite par les sectaires, avoua qu'elle s'était abandonnée avec lés plus religieux d'entr'eux à toute sorte d'infamies.

Henri s'étsût acquis l'estime des Toulousains par sa prù^ dence et sa piété : aussi , Gosselin leur évêque étant venu à mourir^ il fut unanimement élu pour lui succéder. Dans un ancien titre du collège de Saint-Bernard de Toulouse, sous la date de 1178, où il est question de la vente de quelques pièces de terre faite par Pons d'Amaury a un juif espagnol, on trouve le nom de Henri de Clairvaux avec le titre d'évê- C[De de Toulouse. La modestie de ce saint àbbé l'empêcha 4l'accepter ce siège. Il se nommait Henri de Chateau-Marcey, et avait été abbé de Hàute-Combe eu Savoie avant de passer à Clairvaux. Il fut promu au cardinalat et à Févêché d'AIl>aDO pendant la tenue du concile de Latran; qui eut lieu l^année suivante. Cette première mission contre les Albigeois eut peu de succès : les légats et les commissaires se séparèrent sans avoir obtenu de nombreuses ctoversions. Après leur départ, le comte Raymond demeura quelque temps à Toulouse, et au mois d'octobre 1178 il donna des statuts aux changeurs de cette ville.

Cette même année, Dominique, premier abbé de Bolî>om)e^ Alt pris pour arbitre, ainsi qu'Arnaud d'Eaunes, d'un différend qui existait entre le monastère de Grand-Selve et celui de Longue-Combe. Il mourut deux ans après, et eut pour successeur Odon. Gui Vital, abbé de Grand-Selve, ob-

Page 1