II
Le 29 juin, jour de saint Pierre, Simon de Montfort leva le siège, laissant dans son camp une grande quantité de butin.
L'histoire détaillée de ce siège nous a été conservée par les consuls de Toulouse, qui l'envoyèrent à Pierre d'Aragon* Ils racontent dans cette lettre toutes les vexations dont ils ont été l'objet depuis le commencement de la croisade ; ils ei^ priment la droiture de leurs sentiments et leur attachement sincère à la foi catholique ; ils déclarent formellement qu'ils ont interrogé ceux qu'on leur avait désignés comme hérétiques, et qu'après cet examen ils ont acquis la certitude qu'ils ne l'étaient pas; ils vont jusqu'à avouer qu'on a condamné au supplice du feu^ à Toulouse, ceux qui avaient été convaincus d'hérésie ; ils se plaignent de l'extrême sévérité des pasteurs, qui les excommunient parce qu'ils se servent des routiers, tandis qu'ils s'en servent eux-mêmes ; ils prient Pierre d'Aragon de leur prêter secours , car ils prévoient que les croisés arriveront contr'eux avec de nouvelles forces. — Cette lettre, extraite du Trésor des Chartes royales, porte le sceau de la ville de Toulouse, autour duquel on lit ces mots : Nobilium Tolosœ. Elle montre jusqu'à Tévîdence que Toulouse, loin d'être, comme on Ta dit et répété mal à propos, un foyer d'hérésie, ne renfermait au contraire que fort peu d'hérétiques. On a vu, d'ailleurs, que pendant le siège de Lavaur on portait, tous les jours, des vivres aux croisés, et que cinq mille Toulousains sortirent de la ville pour aller à. leur secours,
Pendant huit jours entiers, après le siège de Toulouse, Simon parcourut le pays de Foix, ravageant tout sur son passage. Hauterive fut livrée aux flammes, parce qu'elle
avait ouvert ses portes aux routiers.. De Pamiers, Simon se rendit à Varilles, dont il trouva le château incendié; il s'empara de Foix, mais n'osa attaquer sa forteresse. Du pays de Foix, il passa dans le Querci, prit le château de Caylus* le brûla, et puis se rendit à Cahors. Là, il apprend que Lambert de Turcy, chevalier français, et Gauthier de Sangton^ chevalier anglais, avaient été faits prisonniers par le comte de Foix. Aussitôt il se rend sur les terres de ce seigneur, s'empare d'un château, après avoir tué trois chevaliers qui le défendaient. A Pamiers, Simon reçoit la nouvelle de la reddition de Puylaurens à Sicard, ancien seigneur de ce lieu, qui tenait assiégés dans le château les sbldats de Gui de Lucé à qui Montfort l'avait confié; et on lui assure, à Castelnaudary, que le chevalier qui gardait le château lavait livré à prix d'argent. Aussitôt il ordonne que le traître soit pendu. De Castelnaudary, Simon se rendit à Carcassonne.
Sur ces entrefaites, le comte Raymond, aidé de deux mille Basques que lui conduisit Savari de Mauléon sénéchal d'Aquitaine, reprit plusieurs châteaux aux environs de Toulouse, entr'autres ceux de Belvèze et de Mongiscard. Après avoir préparé toutes les machines de guerre, il s'avança vers Carcassonne, résolu d'y assiéger Simon de Monfort.
Ce général, d'après Tavis d'Hugues de Lastic et de quelques autres membres de son conseil, alla à la rencontre de Raymond jusqu'à Castelnaudary, où il s'enferma avec cinq cents hommes, tant cavaliers que fantassins. Le comte de Toulouse parut devant cette ville, vers la fin de septembre 1211, avec une armée de plus de soixante mille hommes. Les habitants lui livrèrent d'abord le bourg, dont il fut
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chassé ; mais il le reprit, pour le perdre de nouveau. 11 fixa ensuite ses tentes sur la colline où la ville était située. Tout le pays s'intéressait au succès de ses armes ; plusieurs abbés abandonnèrent le parti de Montfort et lui prêtèrent serment de fidélité. Le général de la croisade envoya, d'on côté, Gui de Levis, de l'autre Matthieu de Montmorency, Bouchard de Marli et Martin d'Algais pour chercher des renforts ; mais ils ne purent réunir que deux cent vingt hommes. Gui de Lucé, le chapelain de Melphe et le vicomte d'Onges furent envoyés avec quelques troupes au-devant des renforts.
Roger de Foix, ayant été informé de cette marche, se plaça en embuscade, entre Castelnaudary et Las Bordes, avec un gros détachement. A un signal donné, ses soldats se précipitèrent sur les croisés aux cris mille fois répétés de Foix, Foix! Toulouse ! et les défirent entièrement. Montfort se dirigea en toute hâte vers le champ de bataille ; mais déjà Bouchard de Marli et Gui de Levis avaient rallié leurs fuyards et s'étalent jetés sur le comte de Foix , qui les mit de nouveau en fuite. Malheureusement ses soldats, occupés à dépouiller les morts et a piller, oublièrent l'ennemi ; Marli tomba alors sur eux et en fit un affreux carnage. La victoire demeura aux croisés, malgré les prodiges de valeur que fit le comte de Foix et Roger-Bernard son fils, qui regagnèrent le camp du comte de Toulouse. Celui-ci leva le siège de Castelnaudary et se rendit à Puylaurens, profitant habilement de sa retraite pour remettre diverses places sous son obéissance. Casser, Saint-Félix, Monferrand, Avignonnet, Cuq, Saint-Michel et Saverdun dans le Toulousain se rendirent au comte de Toulouse ; Gaillac, Babas-
tens, La Guépie, La Garde, Puycelsi, Cahusac et Saint- Antonin imitèrent cet exemple.
. Montfort, irrité de toutes ces pertes, se rendit à Pamiers où Raymond-Roger l'envoya défier de venir le combattre. Il recommença ses expéditions, prit quelques châteaux du pays de Foix, et se- rendit ensuite à Fànjaux.
Philippe-Auguste, qui avait vi;i avec une certaine inquiétude que Montfort avait dépouillé le comte de Toulouse d'une partie de ses domaines, avait écrit depuis quelque temps au pape et en avait reçu une réponse en ces termes : « Le comte de Toulouse s'étant présenté autrefois devant » nous, a tâché de s'excuser sur le crime d'hérésie. C'est » pourquoi nous avons enjoint, sur sa demande, à nos lé-
• gats d'assembler un concile, après une dénonciation préa- » lable, et de le recevoir à se justifier, à moins qu'il ne se » présentât contre lui un accusateur légitime dans un temps » limité ; avec défense de lui faire une nouvelle querelle » après cette justification, et avec ordre de le punir comme » hérétique s'il ne pouvait se justifier. Nous savons qu'il » ne s'est pas purgé de ce crime ; mais nous ignorons si » c'est par sa faute, quoiqu'il soit généralement réputé
• pour hérétique dans le pays : ainsi il a perdu ses domai- » nés, et nous avons ordonné à nos légats de les faire soi- » gneusement garder pour ceux à qui ils appartiennent. » Nous leur écrivons donc là-dessus, à vos instantes prié- » res, des lettres par lesquelles nous avons suffisamment » pourvu et à votre avantage et à votre honneur. »
Ainsi le pape ignorait si c'était par sa faute que le comte ne s'était pas purgé du crime d'hérésie, et il ne laissait pas que de déclarer qu'il avait perdu ses domaines..
470 TEMPS INTERMÉDUIBES.
Vers la fin de Tannée 1211, Tévèque d'Uzès donna commission à Guillaume, archidiacre de Paris, et an docteur Jacques de Vitri, curé d'Argenteuil, de prêcher partout la croisade. Ils parcoururent donc la France et F Allemagne pour accomplir leur mission. Jacques de Vitri, qui fiit depuis cardinal, était particulièrement connu de Foulques évêque de Toulouse, auquel il dédia la Vie de Marie d'Oignies. Ce dernier prélat prêcha aussi la croisade en France avec Tabbé de Vaux-Sernay, et parvint à réunir une centaine de chevaliers.
Le tumulte que la croisade excitait dans la province n'empêchait pas que les seigneurs ne fissent des donations à quelques monastères : ainsi , au mois de décembre, R. de Vilar céda à^ Sainte-Marie de Prouille, a Dominique chanoine d'Osma et à tous les frères et sœurs de cette maison tous les honneurs qu'il possédait au territoire de Vilar, en dehors du château. Garsias de TOrt évêque de Comminges, Vital abbé de Saint- Antonin, le sacriste Maurin, l'archidiacre Bertrand de Durban signèrent cet acte. Il paraît que ce seigneur ne reconnaissait pas Simon de Montfort pour seigneur de Carcassonne, puisqu'il déclare que le Christ régnait en cette ville, à Beziers et à Razès. Nous pensons que Garsias, évêque de Comminges, reçut a cette époque, de Fortanier de Nados, une riche donation en faveur du monastère de Nizors. — Arnaud était alors abbé de cette maison.
Simon de Montfort célébra les fêtes de Noël a Castres; Gui son frère y arriva de la Terre-Sainte avec Helvise d'Ybelin dame de Sidon, son épouse, et plusieurs enfants qu'il en avait eus. L'année 1212 s'ouvrit pai' de nouveaux com-
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bals. Les châteaux de Tudèle et, de Cahusac en Albigeois tombèrent au pouvoir de Montfort. Les comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges vinrent à la rencontre des croisés pour les attaquer ; mais ils se replièrent bientôt sur Toulouse. Baudouin, frère de Raymond YI, se joignit a ses ennemis pour attaquer le château de Saint-Marcel, qui fut vaillamment défendu par le comte de Foix et celui de Toulouse : ce qui oWigea Simon à lever le siège la veille de Pâques (24 mars), et à se retirer à Albi, où il célébra cette fête. Ayant appris que Raymond se tenait k Gaillac, il s^ dirigea vers cette ville et défia ce prince au combat. Le comte de Toulouse ne crut pas devoir accepter ce défi, et Montfort rentra à Albi , où il se trouvait encore le 3 avril.
Pendant que le comte de Toulouse était à Gaillac, il lit rendre à Guillaume III, abbé de Montmajour au diocèse d'Arles, le territoire du château de Beduin. Ainsi, ce prince qu on dépouillait de ses domaines restituait à TEglise ceux qu'il croyait avoir usurpés. Il paraît qu'il était aussi au moment de réparer les dommages qu'il avait portés à l'évêché de Vaison, puisque, à peu près à la même époque, Guillaume IV évèque d'Orange, par Tordre de Michel archevêque d'Arles, s'occupa de prendre des informations sur cette affaire, en présence d'Hugues Florent, ancien évêque.
Le pape n'était pas, du reste, sans inquiétude sur la conduite qu'on avait tenue à l'égard de Raymond VI, puisque, vers la fin d'avril 1212, il écrivit à Raymond évêque d'Uzès en ces termes :
« Quoique Raymond comte de Toulouse ait été trouvé » coupable en plusieurs choses contre Dieu et contre l'E- » glise, et que nos légats, pour l'obliger k se reconnaître,
47î TEMPS UfTEEMÉOIAIRiSS.
» aient excommunié sa personne et abandonné ses domai- » nés au premier occupant, cependant il n*a pas été encore » condamné comme hérétique, et comme .complice de la » mort de Pierre de Gastelnau, de sainte mémoire, quoi- » qu'il en soit très suspect. (Test pourquoi nous avons or- » donné que, s'il se présentait contre lui un accusateur » légitime, dans un certain temps, on lui assignât un jour > pour se purger, suivant la forme marquée dans nos let- » très, nous réservant de rendre làrdessus une sentence » définitive : en quoi on n'a pas procédé suivant nos or- » dres. Nous ne comprenons donc pas pour quelle raison » nous pourrions encore accorder à d'autres ses états qui » ne lui ont pas été ôtés, ni k ses héritiers ; surtout pour » ne pas paraître lui avoir extorqué frauduleusement les » châteaux qu'il nous a remis, l'Apôtre voulant qu'on s'abs- » tienne de l'apparence même, du mal : car, si on avait » rendu quelque sentence contre lui sur ces deux articles, » sans égard à la forme que nous avons prescrite, elle se- » rait sans doute nulle. N'y ayant pas encore lieu de vous » accorder la demande que vous nous avez faite, de dis- » poser de ses états en faveur d'un autre, nous vous or- » donnons de travailler de toutes vos forces à conduire cette » affaire d'une manière qui soit ferme et solide. Nous man- » dons à l'évêque de Riez et à maître Thédise chanoine de » Gênes, d'y procéder suivant la forme que nous leur pres- » crivons; et si c'est par la faute du comte que la procédure » ne se continue pas, qu'ils aient à lui signifier et aux au- » très que nous agirons comme le bien de la paix et de la » foi le demandera; mais qu'ils ne manquent pas de nous » instruire de la vérité. »
On voit par cette lettre que Tévêque de Riez et maître Thédise avaient refusé de recevoir la justification du comte pour le crime d'hérésie et le meurtre de Pierre de Castelnau, et que le pape n'approuvait pas les procédés dont on avait usé envers lui.
Le 12 mai, eut lieu à Narbonne la consécration du légat Arnaud de Citeaux qui venait d'être élu archevêque de cette ville, en récompense de ses bons et loyaux services. Foulques évêque de Toulouse fut l'un des prélats assistants. Arnaud passa bientôt en Espagne pour porter secours à Alphonse roi de Castille, dont les états étaient ravagés par Miramolin, roi de Maroc. Pierre d'Aragon prit part à cette expédition. Ce prince était venu à Toulouse et avait laissé auprès de Raymond un ambassadeur nommé Guillaume de l'Echelle. La présence de Pierre eût été très utile au comte de Toulouse pour repousser les nouvelles attaques de Simon deMontfort, qui s'empara du château d'Hautpoul, et qui agissait toujours en véritable souverain du pays, puisque, s'étant rendu à Sorèze, il donna en flef à un chevalier français nommé Golhoin les lieux de Vilazzel, de Montclar et de Pomars.
Tout-à-coup parurent du côté de Toulouse des pèlerins ou croisés, allemands, lombards et auvergnats, qui venaient grossir l'armée de Montfort. L'arrivée de ces nouvelles troupes jeta l'effroi dans toute la contrée, et la plupart des habitants des campagnes se réfugièrent à Toulouse et à Montauban. Les trois comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges se tenaient dans cette dernière ville, d'où ils pouvaient voir les succès de iMonlfort, qui, dans trois semaines, reprit plusieurs châteaux, ceux de Saint-Félix, de
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Cuq, de Montmaur, de Casser, d'Avignonet, de Monferrand, de Saint-Michel et de Puylaurens. Il campait près de ce dernier château lorsqu'il apprit que Robert archevêque de Rouen, Robert évéque élu de Laon, et Guillaume archidiacre de Paris, conduisaient un grand nombre de croisés français. Son armée se trouvant ainsi considérablement augmentée, il s'avanga avec une partie de ses troupes vers Rabastens, dont le château se rendit a discrétion, ainsi que ceux de Montaigut et de Gaillac. Saint-Marcel fut aussi livré à ses armes ; ensuite il assiégea et prit Saint- Antonin, qui était défendu, pour le comte de Toulouse, par Adémar Jourdain. Trente des principaux habitants furent massacrés , la ville et les monastères livrés au pillage, et Pons vicomte de Saint-Antotain conduit a Carcassonne et jeté dans les fers. Montfort donna le gouvernement de Saint-Antonin à fiaudouin, frère du comte de Toulouse.
Après la prise de cette ville, Montfort tint un grand conseil composé en grande partie d'évêques. Foulques s'y trouvait. Ce fut par son conseil que le général dirigea sa marche vers l'Agenais, qui appartenait à Raymond, du chef de Jeanne d'Angleterre, sa mère. Simon lit camper son armée devant le château de Penne, qu'il se proposait d'assiéger, et se rendit ensuite à Agen, où il reçut la soumission de cette ville. Aucun motif ne pouvait justifier les hostiUtés de Montfort de ce côté, car il n'y avait plus d'hérétiques à Agen, d'après le témoignage même d'Innocent III (Ep. 1.12, 172), et Raymond, n'étant point convaincu des crimes dont on l'accusait, ne devait pas être dépouillé de ses domaines. Il est sans doute pénible de l'avouer, mais on dirait que les croisés multipliaient k plaisir le nombre des héré-
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tiques pour multiplier et justifier les nombreuses attaques auxquelles ils se livraient.
Le château de Penné tomba au pouvoir de Montfort le 25 juillet 1212 ; Marmande, Biron, Moissac, Castelsarrasin, Verdun, furent pris ou se soumirent. Le siège de Moissac présenta des particularités dignes de remarque. Les routiers et plusieurs bourgeois de Toulouse étaient venus au secours de cette ville. Les croisés furent d'abord repoussés avec perte, et Simon fut sur le point d'être fait prisonnier : mais ayant donné un nouvel assaut, tandis que l'archevêque de Reims, les évêques de Carcassonne, de Toul, d'Albi, l'abbé de Moissac et ses religieux chantaient des hymnes, pieds nus et revêtus d'ornements sacrés, les bourgeois de Moissac, qui avaient appris que tout le pays s'était soumis, ouvrirent leurs portes aux croisés le 8 septembre. Le 14, par un acte solennel, Simon remit la ville à labbé, se réservant seulement le domaine qui appartenait au comte de Toulouse. Il était dit dans cet acte que le comte avait été dépouillé de ses domaines à cause de ses crimes.
La générosité de Simon de Monfort à l'égard de Raymond abbé de Moissac n'empêcha pas ce religieux d'écrire au roi Philippe-Auguste pour se plaindre des maux que les croisés avaient fait souffrir à son monastère. Ils ont tout ravagé, » dit-il, au dedans et au dehors ; » ensuite il énumère au roi tout le bien qui se faisait dans son monastère, lui parle des prières, jeûnes et messes qui s'offraient tous les jours pour sa royale personne, et termine en implorant son secours.
Il ne re.^tait donc plus au comte de Toulouse que cette ville et Montauban. Il eut le soin de renforcer la garnison
476 TEMPS UiTfUOltoUlftES.
de cette dernière fdace : ce qui empêcha le général de la croisade d'aller Fattaquer. Les trois comtes travaillaient en même temps à re[dacer sous leur obéissance plusieurs cbâteaux du pays de Foix ; plusieurs de leurs garnisons furent passées au fil de Fépée. Simon accourut pour défendre de ce côté*là ses conquêtes. A son approche, Raymond YI et Raymond-R(^er se retirèrent au château de Foix, que Montfort n'osa point assiéger. S'étant porté près du château de Muret situé sur la rive gauche de la Garonne, les habitants brûlèrent le pont de bois qui était sur le fleuve et prirent la fuite. Montfort fit rétablir le pont, traversa la Garonne avec son armée et s'empara de Muret. Le Toulousain se trouva alors investi par les croisés : d'un côté, ils occupèrent tout le Gommingeois par la prise de Saint-Gaudens; de l'autre, Baudouin et Gui de Montfort ravageaient la partie nord du pays.
Il était de la destinée de Raymond VI de voir ses vastes domaines convoités par tous les partis. Pendant qu'il s'était rendu à la cour du roi d'Aragon pour implorer son secours et que ce roi avait envoyé une ambassade à Rome pour plaider la cause de son beau-frère, Bermond de Sauve, voyant que Raymond allait perdre ses états, écrivit au pape pour les demander. Il fondait ses prétentions sur ce que sa femme Constance était la seule fille légitime de Raymond VI. On ignore la réponse du pape au seigneur de Sauve, mais il paraît que sa demande n'eut aucune suite.
En l'absence du comte de Toulouse, Roger-Bernard, fils du comte de Eoix, se dirigea du côté de Carcassonne et fit prisonniers plusieurs pèlerins croisés qui venaient de France. Il les fit conduire au château de Foix, et par droit de re-
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présailles on leur fit souffrir divers tourments. Cétait une guerre acharnée entre les deux adversaires.
Le parti de Simon de Montfort grossissait tous les jours. De Muret, ce général se rendit à Pamiei^, ;ioù il convoqua, pour la fin de novembre, une grande assemblée ou parlement. Elle était composée d'évêques, de nobles et de bourgeois du pays conquis ; on y distinguait l'arcfeevéque de Bordeaux, les évoques de Toulouse, de CarcassonnO) d'Àgen, de Périgueux, de Couserans, de Comminges et de Bigorre. On nomma une commission formée de douze membres, savoir : les évêques de Toulouse et de Ck)userans, un Templier, un Hospitalier, quatre chevaliers français, et quatre habitants du pays. Cette commission dressa des statuts en quarante-six articles pour le gouvernement du pays conquis. Parmi ces articles, il en était un qui défendait de porter des vivres aux Toulousains, sans la permission du comte de Montfort ; et aux femmes veuves et héritières nobles qui avaient des forteresses, de se marier à d*autres qu'à des Français, sans la permission du chef de la croisade. Les autres articles regardent Textirpation de Fhérésie, la levée des tailles, le service militaire, la police, et les devoirs des vassaux. On voit par là que Simon de Monfort disposa, dans le midi, de plusieurs terres en faveur des Français du nord : c'est ce qui détermina rétablissement de plusieurs gentilshommes de Fraiïce du côté de Toulouse, entr*autres ceux de la maison de Levis et de Voisins.
Au commencement de Tannée 1213, Tabbaye de Saint- Saturnin était devenue vacante par la mort de Guillaume de Cantës, qui eut pour successeur Jourdain, homme recom-
478 TEMPS INTBRMtoUlRBS.
mandable par sa piété et sa science ecclésiastique. Il gou-^ vernait depuis plusieurs mois l'abbaye quand eut lieu rassemblée de Pamiers, après laquelle Simon de Montfort se retira à Carcassonne pour y passer l'hiver.
Au commencement de janvier de l'an 121 3» Innocent III reçut en audience solennelle l'évêque de Segorve et maître Columbi , que Pierre d'Aragon avait envoyés à Rome pour y soutenir les intérêts des trois comtes. Le pape les écoula favorablement, et, le 18, il écrivit la lettre suivante à l'archevêque de Narbonne, à l'évêque de Riez, et à maître Thédise chanoine de Gênes :
« Notre cher fils Pierre, roi d'Aragon, nous a fait savoir » qu'il avait refusé de secourir le vicomte de Beziers, son » vassal, qui implorait son assistance, après la publication » de la croisade contre les hérétiques provençaux, lorsque » les croisés furent entrés sur les- terres de ce vicomte ; et » que, pour ne pas retarder Texécution des desseins de » l'Eglise, il avait mieux aimé manquer aux catholiques » que de protéger les hérétiques mêlés avec eux : en sorte » que le vicomte, se trouvant sans protection, a perdu tous » ses domaines et a été enfin tué misérablement. Vous, ar- » chevêque de Narbonne et Simon de Montfort, ayant con- » duit ensuite l'armée des croisés dans les domaines du » comte de Toulouse, vous ne vous êtes pas contentés d'en- » vahir tous les lieux où il y avait des hérétiques, mais » vous vous êtes encore emparés de ceux dans lesquels il » n'y avait aucun soupçon d'hérésie :^car, ayant exigé le » serment des peuples du pays, et leur ayant permis d'y » demeurer, il n'est nullement vraisemblable qu'ils soient » hérétiques. Les mêmes ambassadeurs nous ont démon-
» tré que vous avez usurpé le bien d'autrui avec tant d a- » vidité et si peu de ménagement, qu'à peine, de tous les » domaines du comte de Toulouse, lui reste-t-il la ville de » ce nom avec le château de Montauban. Entre ces do- » tiiaines usurpés, le roi d'Aragon marque le pays que » Richard roi d'Angleterre avait donné à sa sœur en la ma-^ » riant avec ce comte, les terres de Foix.et de Comminges, » et celles de Gaston de Béarn. Ce prince se plaint, de » plus, que vouis, archevêque de Narbonne et Simon, avez ». obligé les sujets de ces trois comtes, quoiqu'ils soient ses » vassaux, à prêter serment de fidélité à un autre, dans les » domaines que vous avez envahis. Il ajoute qu'à son retour » de la guerre contre les Sarrasins, le comte de Toulouse » l'ayant été trouver, et lui ayant exposé ce qu'il avait souf- » fert de la part des croisés, il avait attribué à ses péchés » le refus que l'Eglise faisait de recevoir la satisfaction qu'il » offrait, étant disposé d'exécuter tous nos ordres autant » qu'il serait possible ; que ce comte lui avait dit ensuite » que pour n'être pas le seul à souffrir une pareille confu- » sion, il lui remettait ses domaines, son fils et sa femme » sœur de ce prince, afin qu'il prit leur défense, ou qu'il » l'abandonnât comme il jugerait à propos. Le roi marque » ensuite qu'étant sur le point d'essuyer un affront pour ce » sujet, et que n'étant pas juste que la peine soit plus
» grande que le délit, il nous suppUe humblement de con- » server le comté de Toulouse pour le fils de ce comte, » qui n'a. jamais été imbu de l'erreur, et qui ne le sera » jamais, avec la grâce de Dieu. Il a promis de garder en » son pouvoir tant le fils du comte de Toulouse que lè » comte lui-même, tout le temps qu'il nous plaira, afin de
480 TEMPS INTBRMÉDUIEBS.
» faire instruire le premier dans la foi et avoir soin de son » éducation, et d'apporter toute son attention pour extir- » per l'hérésie du royaume d'Aragon et pour y faire, fleu- » rir la foi catholique ; avec offre de donner, pour l'obser- » vation de toutes ces choses, telle caution que le Saint-Siège » demandera. Enfin il a déclaré que le comte de Toulouse » est prêt à faire pour le passé la pénitence que nous vou- » drons lui imposer, et d'aller servir contre les infidèles, » soit dans les pays d'outre-mer, soit en Espagne sur les fron- » tières des Sarrasins. Au reste, comme l'affaire est difficile, » et qu'elle a été conduite à une fin assez heureuse, on doit » y procéder avec beaucoup d'attention, pour ne pas dé- » truire légèrement ce qui a été exécuté avec tant de peine. » Cest pourquoi nous vous ordonnons d'assembler un con- » cile dans un lieu commode et assuré, et d'y convoquer » tous les archevêques, évoques, abbés, comtes, barons, » consuls et recteurs que vous jugerez à propos ; et après » leur avoir proposé les demandes et les désirs du roi d'A- » ragon, sans aucune considération humaine, de nous en- » voyer leur avis afin de statuer ensuite tout ce qui sera » convenable. »
Il écrivit aussi à Simon de Montfort :
« L'illustre roi d'Aragon nous a fait remontrer par ses
» ambassadeurs, que, non content de vous être élevé con-
» tre les hérétiques, vous avez tourné les armes des croisés
» contre les peuples catholiques; que vous avez répandu
» le sang des innocents, et envahi, à son préjudice, les
» terres des comtes de Foix et de Comminges, et de Gas-
» ton de Béarn, ses vassaux, quoique les peuples de ces
» terres ne fussent nullement suspects d'hérésie. Ces am* * bassadeurs nous ont assuré que, puisque vous avez exigé » le serment de fidélité des mêmes peuples, et que vous » permettez qu'ils habitent dans le pays, vous faites un aveu » tacite qu'ils sont catholiques; à moins que vous ne vou- » lussiez passer vous-même pour fauteur des hérétiques, » Ils se plaignent principalement de ce que, tandis que le » roi leur maître faisait la guerre contre les Sarrasins, » vous avez usurpé les biens de ses vassaux ; et que c'était » alors que vous agissiez plus fortement contre eux, parce » que vous saviez qu'il était hors d'état de les secourir; et » comme le roi est dans la résolution de continuer cette » guerre, il demande, pour être plus en état de s'y don- » ner tout entier, que ses vassaux soient rétablis dans' leurs » domaines. Ne voulant donc pas le priver de ses droits^ » ni le détourner de ses louables desseins, nous vous or- » donnons de lui restituer, et à ses vassaux, tous les do- » maines que vous avez envahis sur eux^ de crainte qu'en » les retenant injustement, on ne dise que vous avez tra- » vaille pour votre propre avantage, et non pour la cause » de la foi. »
Il n'est plus permis maintenant, après la lecture de ces lettres, d'avoir le moindre doute sur les intentions du pape. Il était alors pleinement instruit. Le 15 janvier, il écrivit à Arnaud de Narbonne, son légat, pour lui ordonner de suspendre la croisade contre les albigeois, et de tourner les armes des chrétiens contre les Sarrasins d'Espagne. Mais les légats et Simon de Montfort voulaient à tout prix perdre le comte de Toulouse, et les observations du pon-