II
monarque; ayant ensuite quitté sa chaussure, il se dirigea vers Féglise du bourg, où il fut reçu par les évêques et saint Dominique, et où fut entonnée l'hymne d'action de grâces. Simon fit vendre son cheval et ses armes, et voulut que le prix en fût donné aux pauvres. Le corps de Pierre d'Aragon fut rendis aux hospitaliers de Saint-Jean, qui le firent transporter au monastère de Sixena, que Sanche sa mère avait fondé pour des filles du même ordre.
Ainsi périt, à la fleur de son âge, Pierre d'Aragon, prince libéral, magnifique, et d'une probité à toute épreuve. Il se montra toujours très-attaché au siège apostolique, et ne prit les armes contre les croisés que par amour pour ses deux sœurs qui, par une nol3le alliance, étaient entrées dans la maison de Toulouse. De son temps, nul ne l'égalait en beauté, en courtoisie, en valeur; il aimait et cultivait la poésie provençale. Jacques son fils n'avait que cinq ans à la mort de son père. Il nous a laissé des Mémoires dans lesquels il affirme que, dans la nuit qui précéda la bataille de Muret, Pierre d'Aragon se livra avec excès aux plaisirs de l'amour. Comme Jacques ne tenait ce récit que des ennemis du roi son père, il est permis de douter de son exactitude. Il affirme cependant qu'il entendit la messe avant le combat : ce qui permet de supposer qu'au point du jour, avant la bataille, il avait eu le soin de se réconcilier avec Dieu, car le roi d'Aragon était loyal chevalier et catholique dans le fond, malgré ses faiblesses.
La victoire des croisés répandit la consternation à Toulouse. Les trois comtes, qui s'y étaient réfugiés, tinrent conseil, et il fut décidé qu'ils quitteraient la ville pour éviter de nouveaux malheurs. Raymond VI partit donc, et se
retira vers la Provence. De nouvelles négociations furent entamées entre les Toulousains et les évéques. Les premiers promirent obéissance ; les seconds demandèrent des otages, qui furent offerts au nombre de soixante, mais qui ne furent point livrés.
Montfort, victorieux, entra dans le pays de Foix, s'avança jusqu'au château de ce nom, en brûla tous les faubourgs, et pénétra ensuite dans le Comminges. Doué d'une incroyable activité, il passa tout-à-coup du côté du Rhône pour y réprimer quelques mouvements. Etant resté quelque temps dans ce pays, il y fil plusieurs expéditions ; mais ayant appris que pendant son absence plusieurs chevaliers avaient abandonné son parti du côté de Toulouse, il revint promptement aux environs de cette ville et fit raser plusieurs châteaux du voisinage.
Nous trouvons, à la fin de l'année 1213, ^Guillaume Ratenus, abbé de Mas-Garnier, assistant en quaUté de témoin à une transaction passée entre Raymond abbé de Moissac et un seigneur nommé Berold.
Peu de temps après la bataille de Muret, les Toulousains envoyèi^ent au pape deux ambassadeurs , Pierre Guitard et Bernard Gilabert, pour faire leur soumission. Le comte de Comminges et le vicomte de Béarn imitèrent leur exemple. Au mois de janvier 1214, Innocent III envoya dans la province, en quaUté de légat, le cardinal Pierre de Bénévent, en lui recommandant de réconcilier à l'Eglise le comte de Comminges et le vicomte de Béarn, et de rétabUr dans Tunité ecclésiastique les Toulousains. « La ville de Toulouse, » dit le pape, demeurera sous la protection du Saint-Siège, » sans qu'elle puisse, à l'avenir, être inquiétée par Simon
500 TBMVS UiTBEVtoUIiBS.
» de Montfort* • Il éeritit à ee demieF pour TobUger à rendre le jeune prtoee JfacqMs à ses sojete.
On a ¥U, (bûs le cours de c^te bi^ire, tpêe Baudimiri^ frère de Raymond YT, avait lâchement abandonoé sa caoïse, et s*ét»t refidu coupable mvers hii du cnme de W^mM en gênant les armes conAre ce^ prince et prêtant assâ^tanee à Simon de Modtfort, qiâ Tarait récompensé do sa trahison en M donnant plusieurs fiefs dans FAgenais et le Querd. l^ymond était très iitité contre son frère et ne lui fit sentir que trop son indignation. Le premier lundi de carâo&e, Baudouin s*arrêta aip château de Fôlme éi Querci. (^es cbetahers de ce château résolurent de s^emparer de lui et éè le livrer à Raymond son frère. Ils mirent dsms leur complot les chevaliers et les routiers que ee dernier seigneur tenaient à Monlevard, ainsi que Ratier seigneur de Castelnau. A peine Baudouin était-il couché , que le seigneur de rOlme prit la clef de la chambre et y introduisit Ratier et les autres conjurés, qui se saisirent de Baudouin, après avoir tué une partie de ses gens. Les routiers le conduisirent à Moncuq, de la à Montauban, et le retinrent prisonnier jusqu'à l'arrivée de son frère Raymond, qui se trouvait alors à la cour du roi d'Angleterre. Le comte de Toulouse étant arrivé k Montauban, suivi des deux comtes de Foix père et fils et de Bernard de Portelle, chevaUer aragonais, assembla un conseil hors la ville. Il y fut décidé que Baudouin méritait le dernier suppUce. Aussitôt, sans autre forme, les deux comtes de Foix et Bernard de Portelle le pendirent aux branches d'un noyer, après qu'il eut fait sa confession dernière. Les chevaliers du Temple trans-
TEMPS INTERMËDIAIRËS. 501
portèrent son corps à leur commanderie de Ville-Dieu, et Finhumèrent dans le cloître, près de l'église.
Nous sommes sans doute bien éloignés d'approuver la mort si ignominieuse que Raymond VI fit subir à Baudouin son frère : il eût acquis une bien plus grande gloire en le pardonnant; mais il faut dire que Baudouin se conduisit à regard du comte de Toulouse avec une déloyauté qui passa toutes les bornes ; qu'il se rangea du côté de Simon de Montfort, le plus cruel ennemi de son propre frère, et qu'il lui causa tout le mal qu'il était en son pouvoir de lui faire.
De Montauban, le comte de Toulouse vint, à la tête de ses routiers, assiéger le château de Moissac. L'arrivée de Simon de Montfort le força à en lever le siège. Il se rendit alors à Narbonne, avec les comtes de Foix et de Comminges et plusieurs notables de Toulouse, pour y voir le cardinal de Bénévent. Le légat les reçut dans le palais archiépiscopal de Narbonne, en présence de l'ancien évêque de Carcassonne et de plusieurs abbés et seigneurs. Le 18 avril 1214, les comtes de Comminges et de Foix prêtèrent serment de ne plus soutenir les hérétiques ; d'obéir au légat ; d'^accomplir toute la pénitence qui leur serait imposée ; de donner en garantie, l'un, le château de Sahes, l'autre, celui de Foix; de faire enfin accepter ce serment à leurs enfants. Le 25, se présentèrent les consuls de la ville de Toulouse, Jourdain de Villeneuve, Aymeri de Castelnau, Arnaud Baudure, Arnaud de Barravi, Vital de Punhac, Peregrin Siguier et Guillaume Bertrand. Ils* promirent d'expulser tous les hérétiques; de ne fournir aucun secours au comte de Toulouse contre l'Eglise romaine ; de donner tous les ota-
502 TEMPS IMTBEMÉOIAIRES.
ges nécessaires, et de faire prêter un pareil serment à tous les habitants de Toulouse âgés de plus de quatorze ans. Enfin, dans le cours du même mois, Raymond VI fut réconcilié avec FEglise, après qu'il eut fait sa soumission. Elle était renfermée dans les deux actes suivants : « Je Raymond, par la grâce de Dieu duc de Narbonne, comte de Toulouse et marquis de Provence, m'offre moimême à Dieu, à la sainte Eglise romaine, et à vous seigneur Pierre, par la même grâce cardinal-diacre, légat du saint-siége apostolique, et je vous livre mon corps, dans le dessein d'exécuter et d'observer fidèlement de tout mon pquvoir tous les ordres, quels qu'ils soient, que le seigneur pape et la miséricorde de Votre Sainteté jugeront à propos de me donner. Je travaillerai efiicacement pour engager mon fils Raymond à se remettre entre vos mains avec toutes les terres qu'il possède, et à vous livrer » son corps et ses domaines, ou tout ce qu'il vous plaira » de ces domaines pour ce sujet, afin qu'il observe fidè- » lement, suivant son pouvoir, Tordre du seigneur pape et » le vôtre. »
L'autre acte est conçu en ces termes : « Je Raymond, par la grâce de Dieu duc de Narbonne, » etc., n'étant contraint ni par force ni par fraude, vous » offre librement, seigneur cardinal, mon corps, avec tous » les domaines que j'ai eus et possédés autrefois, et que je » confesse avoir entièrement donnés à mon fils Raymond, » savoir : la partie des domaines que je tiens, ou que d au- » très tiennent pour moi et de moi; en sorte que, si vous » me l'ordonnez, j'abandonnerai tous mes biens, je me re- » tirerai auprès du roi d'Angleterre, ou dans tout autre
TEMPS INTERMÉDIAlRESv 503
» endroit, où je demeurerai jusqu'à ce que je puisse visi- » ter le siège apostolique, pour y demander grâce et mi- » séricorde. De plus, je suis prêt à vous remettre et à » vos envoyés toutes les terrés que je possède : en sorte » que tous mes domaines soient soumis k la miséricorde » et au pouvoir absolu du souverain pontife, de FEglise » romaine et de vous ; et si quelqu'un de ceux qui en- tien- » nent une partie pour moi et de moi, refuse d'y consen- » tir, je Fy contraindrai, suivant votre ordre et mon pou- » voir. Enfin je vous offre mon fils avec tous les domaines » qu'il possède, et que d'autres tiennent pour lui ou de lui, » et je l'expose à la miséricorde et aux ordres du seigneur » pape et aux vôtres ; et j'agirai pour l'engager et ses con- » seillers à faire la même promesse et à l'observer. .
Après sa soumission, le comte Raymond et son fils se rendirent à Toulouse et y vécurent en simples particuliers.
La conduite que tinrent en cette occasion les trois comtes auprès du légat, s'explique par l'approche d'une armée nombreuse qui s'avançait vers la province. Leur soumission étant sincère, on aurait dû respecter leurs domaines, puisqu'ils s'étaient humblement soumis ; mais il n'en fut pas ainsi, et il n'est que trop vrai que le cardinal de Béné.vent les joua à Narbonne. Pierre de Vaux-SerBay appelle cette duplicité une fraude pieuse. « 0 pieuse fraude, s'écrie- » t-il, ô piété frauduleuse du légat !... 0 kgati frampia ! ô pietas fraudulenta I (Cap. 78). En effet, Simon de Monfort continua de s'emparer des états du comte de Toulouse à l'aide de la puissante armée dont nous avons parlé et qui fut réunie à Montpellier au nombre de soixante à quatrevingt mille hommes. Simon conduisit les nouveaux croisés
504 rtun iiiiiiHÉ»iÀtti8.
àCarGassrane ; là, il se fit eéder, par une liôlenèe ittani*^ feste, Idft ticofiMés éb Nimes et d'Agdd, eDV<^a Ckd ton frère pour soumettre le Rooergae et le Quei^i à sa demination, et se rendit ensntte à Vdeoice, oA il condnt »ree le dnc de Bourgogne et le dani^iin le mariage d^Ananii son fils a?e6 Béatiîx^ fiUe de ce dernier. De Valenee, Simon partit pour le Qn^^i, t)(i il 8*empara dn cbât^n de M(m* pezat, qu'il & raser ; il passa ensuite dans FAgenais, oà il assiégea Marmande, la prit et la livra au pliage ; de là il se rendit à Agen, dans tedessein de ^emparer du château de Gasseneuil, (pi' était défendu par Hugues de Rptignan.
Pendant que Simcm de Montfort se préparait au si^ de ce château, Foulques fit ime donation au monastère de Prouille. L*acte est sdi^4K>nçu : « Je cède, 9mc le omsen- » tement de frère Dominique, ehapdain de Fanjaux, aiix « religieuses de Prouille, les dîmes et prémices de tms * ares de terre et de trente arpents de vigne situés au ter- » ritoire de ce lieu. Donné à Fanjaux, le 8* des calendes de » juin. »
Foulques se trouvait donc à Fanjaux à cette époque, ainsi que saint Dominique. Ce saint patriarche se rendit bientôt après aux environs de Toulouse, pour y travailler à la conversion des hérétiques. On raconte qu'il prêchait souvent en un lieu appelé Bouconis de la Sierra, situé non loin d'une immense forêt portant le nom de Bouconne. Là se trouvaient un fort et une église dédiée à sainte Radegonde. Un jour saint Dominique répandait devant Dieu des larmes et des prières au sein de la forêt, lorsqu'il fut favorisé d'une vision céleste : la mère de Dieu lui apparut accompagnée de plusieurs vierges, et lui adressa ces mots : « Mon fils.
prêchez mon Psautier. » Ce psautier n'était autre chose que le Rosaire, auquel le saint patriarche donna une forme nouvelle : prière bien simple et bien touchante qui est composée de l'Oraison Dominicale et de la Salutation Angélique plusieurs fois répétées. Saint Dominique, instruit par la vision, disposa cette prière de la manière dont on la récite encore aujourd'hui, et y ajouta la méditation des mystères les plus touchants et les plus beaux du christianisme. Il résolut aussi d'ériger une confrérie et de l'enrôler sous la bannière du Rosaire. Une tradition antique rapporte qu'il institua cette association dans la chapelle de l'église de Muret où les évoques et lui étaient réunis pendant la fameuse bataille du 12 septembre.
En 1214, saint Dominique se rendit à Toulouse pour y prêcher son Rosaire. Dès qu'on eut appris son arrivée, le peuple se réunit en masse dans la principale église. Ayant paru en chaire, le Rosaire a la main, il expliqua les mystères et la forme de cette dévotion. Au moment même où il prononçait son discours, un orage affreux éclata sur la ville. Le saint prédicateur profita habilement de l'effroi de son auditoire pour exciter les assistants à la componction. Touchés par ses exhortations, plusieurs hérétiques abjurèrent leurs erreurs : on distingua parmi eux maître Norbert du Val, docteur en droit; maître Guillaume de Fracine, professeur de philosophie, et maître Barthélémy Du Prat , médecin célèbre, qui tous s'empressèrent de se faire rece- Toir au nombre des Ctonfrères du Rosaire. Ce fut alors que deux riches habitants de Toulouse nommés, l'un, Pierre Cellani , et l'autre Thomas, cédèrent à saint Dominique deux maisons assez vastes, situées près du château Nar-
506 TEMP8 iNTBRMÉOlÂlBES.
bonnais, où il réunit, comme nous le verrons bientôt, ses premiers disciples.
Nous avons laissé Simon de Montfort assiégeant le château de Casseneuil, qui fut soumis a ses armes le 18 août 1214. Ceux de Dôme sur la Dordogne, de Montfort en Querci, de Castelnau en Périgord, et plusieurs autres, furent également pris et démantelés. Au mois de novembre, il se rendit à Rhodez, où il reçut foi et hommage du comte de cette ville, et termina cette campagne par la prise du château de Séverac. Nous trouvons dans les archives de Prouille que Simop de Montfort donna, cette même année, le château de Casseneuil à saint Dominique.
Dans le pays toulousain, deux seigneurs, Sanche et Raymond Des Jardins, cédèrent plusieurs domaines à Pierre P' abbé de Grand-Selve, qui avait succédé à Guillaume Roberti dans le gouvernement de cette abbaye.
Au commencement de Tannée 1215 et le huitième jour de janvier, le cardinal Pierre de Bénévent fit Fouverture d'un concile à Montpellier. Cette assemblée est devenue célèbre dans nos annales par la cession qui y fut faite, à Simon de Monfort, de tous les domaines de Raymond VI. Elle fut composée de cinq archevêques, de vingt-huit évoques et de plusieurs abbés, parmi lesquels se trouvait Foulques, évêque de Toulouse. Le cardinal prêcha dans l'église de Notre-Dame ; ayant ensuite réuni les membres du concile dans son palais, il leur déclara qu'ils auraient à s'occuper des terres du comte de Toulouse et de celles dont les croisés s'étaient emparés. Tous, d'une voix unanime, furent d'avis qu'il fallait donner toutes ces terres au noble Simon
de Monfort ; ils prièrent en même temps le légat de lui en donner l'investiture.
Mais quand on eut consulté les lettres du pape, on vit que cette cession ne pouvait être réalisée que par son autorité. On députa alors à Rome Girard archevêque d'Embrun pour soumettre l'affaire au souverain pontife. On procéda ensuite à la tenue des diverses sessions du concile. Pendant la durée de ces sessions, Simon de Montfort, qui s'était rapproché de Montpellier, se rendait tous les jours dans la maison des TempUers située près de la ville, et avait là de fréquentes conférences avec le légat et les évêques. Un jour que la ville fut instruite de sa présence dans cette assemblée, on courut de toutes parts aux armes, et Montfort ne dût son salut qu'à la fuite.
Après le concile, le cardinal légat envoya Foulques à Toulouse pour en prendre possession, ainsi que du château Narbonnais qui était le palais des comtes. Les Toulousains, saisis de fraytur, livrèrent la ville et le château à leur évêque, et obUgèrent le comte Raymond son fils et les comtesses à se retirer dans la maison d'un simple particuUer, David de Roaix. Foulques mit une bonne garnison dans le château, aux dépens des habitants, qui lui donnèrent douze de leurs consuls pour otages. Le légat les envoya à Arles. Les douze autres consuls ou capitouls qui étaient restés à Toulouse convoquèrent, le 20 février 1213, l'assemblée générale de la bourgeoisie, qui dressa l'acte suivant :
« Bertrand de Mont, Pierre Roger, Hugues de Palais, » Arnaud-Bernard d'Anduse, Bertrand-Raymond Baragnon, » Guillaume de Bruguières, Raymond Robert, Pierre Mau-
508 TEMFi IMTKILMÉUIAIRES.
» rand, Guillaume Raymond, Bernard-Raymond d'Escal- » quens, Guillaume Bertrand, Bernard-Raymond Astre, » ayant assemblé le commun conseil de la ville et du fau- » bourg, déclarent que le légat retenant en otage douze 1» capitouls et que seize de ces officiers étant nécessaires » pour gérer les affaires publiques, ils demandent sur cette » position l'avis de l'assemblée. Il leur a été répondu que » les douze qui restaient auraient l'administration jusqu'au » terme de leur charge. »
A cette époque, Foulques régnait à Toulouse en véritable souverain, puisqu'il refusa à Raymond de Récaud, sénéchal de Toulouse et l'un des principaux conseillers du comte, la permission qu'il lui demandait daller finir ses jours au service des pauvres dans un hôpital. Le légat fit aussi prendre possession, au nom de l'Eglise romaine, du château de Foix, dont il confia la garde à l'abbé de Saint-Thibéry, qui y établit pour châtelain Bérenger son neveu, qualifié de damoiseau.
De Montpellier, Simon de Montfort se rendit à Beaucaire et de Beaucaire à Carcassonne, où se trouva aussi le cardinal légat ; de Carcassonne, il partit pour Lavaur. Dans tous ces voyages, il agissait en maître absolu des terres du comte de Toulouse, distribuant plusieurs domaines de ce prince a diverses églises, avant d avoir reçu la décision du pape. Il alla ensuite à la rencontre de Louis, fils aîné de Philippe-Auguste, qui venait dans la province pour accomplir le vœu qu'il avait fait de se croiser contre les hérétiques ; il le joignit k Vienne. Depuis ce moment il l'accompagna partout.
Louis s'arrêta à Saint-Gilles et y reçut les députés que
TEMPS INTRRMÉDIAIRE9. 509
le concile de Montpellier avait envoyés à Rome. Ils apportaient la réponse du pape, datée du 2 avril; elle était adressée au légat, aux évoques, et à Simon de Montfort. Innocent III confiait à ce seigneur la garde des domaines de la maison de Toulouse jusqu'à ce que le concile qu'il avait convoqué à Rome, pour le mois de novembre, eût décidé la question en dernier ressort. La mise en possession des terres de Raymond VI octroyées à Simon n'était donc que provisionnelle et nullement définitive.
Par une bulle qui porte la date de 1215, et qui est adressée aux religieux et aux religieuses de Prouille, Innocent III confirme les dîmes que Foulques avait données à cette maison sur ses terres de Fanjaux, les biens qui lui avaient été cédés par l'abbé et les religieux de Sorèze, les domaines de Cardel, du Villa, ceux que Simon de Montfort avait donnés et qui étaient situés à Fanjaux, enfin les donations diverses dont Prouille avait ét^ enrichie par Raymond Malecrinus à Alzonne, Pierre d'Aragon à Puivert, Lambert à Leran, Pierre de Vie à Pamiers, Hugues de Levi à Bram. Cette bulle nous fait connaître les richesses de Prouille presque à son berceau.
Cette maison fut encore dotée par Foulques évêque de Toulouse, qui, du consentement de Jourdain abbé de Saint- Saturnin et du prévôt de Saint-Etienne, lui donna ainsi qu'à Dominique chanoine d'Osma un hôpital situé à la porte Arnaud-Bernard. Cet hôpital fut cédé pour que les religieux et les religieuses de Prouille pussent y mener séparément la vie commune.
Dépossédé provisionnellement de ses domaines par Innocent III, Raymond VI ne pouvait plus rester à Toulouse.
510 TEMPS INTSaMÉDIAlRBS.
Il quitta donc celte ville, et se retira avec son jeune fils à la cour de Jean Sans-Terre, roi d'Angleterre. Quant aux princesses leurs femmes, elles partirent pour la Provence. Ainsi il ne pût être témoin de la destruction des murailles de cette ville, que le prince Louis fit démanteler d'après les conseils du légat et de Simon de Montfort.
Depuis la célèbre bataille de Muret, il n'est plus parlé dans notre histoire de Garsias évoque de Ck)mminges. Nous savons cependant qu'il fut élu, vers l'année 1215, archevêque d'Auch, à la place de Bernard de Montant, déposé de sa dignité. Il eut pour successeur sur le siège de Comminges Grimoard, qui était moine de Sauve-Majeure. L'abbaye de Saint-Laurent de Goyon passa, à cette époque, des mains de Lodaïx de Rosses à celles d'Ursie, dont nous trouvons le nom dans une charte de Raymond de Lille. — Celle de La Capelle était alors gouvernée par Jean !•' du nom, que nos chroniques nous représentent comme un homme puissant en œuvres et en paroles. Ce saint abbé s'était étroitement lié d'amitié avec saint Dominique. Le chanoine d'Osma venait souvent se reposer de ses longues fatigues à l'ombre de la solitude de La Capelle, où Jean lui offrait toujours une généreuse hospitalité. — L'abbaye de Saint-Théodard reçut vers le même temps des marques éclatantes de la libéralité de Guillaume évêque de Cahors, qui lui céda plusieurs églises avec leurs dépendances, dans la personne de Robert son abbé.
De Saint-Gilles, le prince Louis se rendit à Montpellier, et de Montpellier à Carcassonne. Simon de Montfort, qui se trouvait avec lui dans cette dernière ville, enyoya Gui
son frère et quelques chevaliers à Toulouse pour en prendre possession. En même temps Louis se rendit à Fanjaux et y demeura quelques jours, pendant que le légat et Montfort allèrent à Pamiers où ils trouvèrent Raymond-Roger qui remit au légat son château, dans lequel Montfort plaça une bonne garnison. De retour à Fanjaux, Montfort se dirigea avec Louis et tous les croisés vers Toulouse. Les habitants se soumirent.
S'il faut s'en rapporter à un ancien historien, Foulques aurait ouvert Favis de mettre le feu aux quatre quartiers de la ville pour la punir dû mal qu elle avait fait aux croisés. Ce conseil fut rejeté; on se contenta d'abattre les murailles, de raser les fortifications. Le château Narbonnais seul, où Simon de Montfort établit sa demeure, fut conservé.
Pendant le séjour de Louis à Toulouse, il obtint de Guillaume abbé de Castres une portion de l'os maxillaire de saint Vincent martyr, dont le prince fit présent à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Après avoir fini sa quarantaine, Louis quitta Toulouse et prit la route de France avec toute sa suite. Après avoir accompagné le prince jusqu'à Montauban, Montfort revint à Toulouse, où il passa quelques jours. Il exigea des habitants trois mille marcs d'argent dont il fit fabriquer de nouvelles espèces, et prit dès ce moment dans les actes le titre de comte de Toulouse, quoiqu'il n'eût que la régie des domaines de cette maison. Il est désigné sous ce titre dans l'acte mémorable par lequel Foulques, évêque de Toulouse, céda à Dominique la sixième partie des dîmes de son diocèse. Foulques s'exprimait ainsi :
•ç Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ : nous faisons
» savoir à tous présents et à venir que nous, Foulques, par
I» la grâce de Dieu humble ministre du siège de Tou-
» louse, voulant extirper Fhérésie, bannir les vices, ensei-
» gner aux hommes la règle de la foi et les former aux
j» bonnes mœurs, nous instituons pour prédicateurs dans
» notre diocèse le frère Dominique et ses compagnons, les-
» quels se sont proposé de marcher dans la pauvreté évan-
I» gélique, à pied et en religieux, en annonçant la vraie
» parole. Et parce que l'ouvrier est digne de sa nourriture
» et qu'il ne faut pas fermer la bouche au bœuf qui foule
j» le grain, mais qu'au contraire celui qui prêche l'Evangile
» doit vivre de l'Evangile, nous voulons que le frère Domi-
» nique et ses compagnons, en semant la vérité dans notre
» diocèse,' y recueillent aussi de quoi soutenir leur vie.
» Cest pourquoi, du consentement du chapitre de l'église
» de Saint-Etienne et de tout le clergé de notre diocèse,
» nous leur assignons à perpétuité, ainsi qu a tous ceux
» que le zèle du Seigneur et le salut des âmes attacheront
» de la même manière àTofflce de la prédication, la sixiè-
» me partie des dîmes dont jouissent les fabriques de nos
» églises paroissiales, afin de servir à leurs besoins, et
» qu'ils puissent se reposer de temps en temps de leurs
» fatigues. S'il reste quelque chose à la fin de l'année, nous
» voulons et ordonnons qu'on l'emploie à l'ornement de
» nos églises paroissiales ou au secours des pauvres, selon
» qu'il paraîtra convenable à Tévêque. Car, puisqu'il est
» réglé par le droit qu'une certaine portion des dîmes doit
» être consacrée aux pauvres, nous sommes tenus sans
» doute d'admettre au partage ceux qui embrassent la pau-
^ TBM?S IMTERMÉOUIRSS. 543
» vreté pour Jésus-Christ, dans le but d*earichir le monde » de leur exemple et du don 6éleste de la doctrine : de » telle sorte que ceux de qui nous recevons les choses » temporelles, reçoivent de nous directement ou indirecte- » ment les choses spirituelles. Donné Fan 1215 du Verbe » incarné, le roi Philippe régnant sur les Français, et le » comte de Montfort tenant la principauté de Toulouse. *
Les saintes libéralités de Tévèque de Toulouse et de son chapitre firent épanouir Tordre des Frères Prêcheurs. A la suite de ces largesses, Dominique appela six de ses disciples de Prouille à Toulouse, les réunit en communauté dans la maison que Pierre Cellani lui avait depuis peu donnée, et y jeta les fondements de son institut vers le mois de septembre de Tan 1215. Ce saint patriarche fixa donc dès ce moment ses tentes à Toulouse ; il était alors âgé de quarante-six ans. Il était qualifié de chanoine d'Osma, de curé ou chapelain de Fanjaux (où il avait passé dix ou douze années de sa vie), de prieur du monastère de Prouille et de vicaire-général de Foulques. Il était honoré des peuples et respecté des grands. Simon de Montfort avait pour lui une estime toute particuUère : c'était Dominique qui avait baptisé sa fille et béni le mariage de son fils Âmauri avec Béatrix, £lle du dauphin de Vienne. Il possédait à Toulouse deux étabUssement^ qui étaient situés aux deux extrémités de la cité : Fun au midi , c'était la maison de Cellani pour les hommes ; Fautre au nord, c'était Fhôpital de la porte Arnaud-Bernard, pour les femmes et leurs chapelains. Cette dernière maison avait appartenu à, Grand-Selve : Foulques Facheta pour la donner à saint Dominique. Elle était située non loin de Féglise qui, plus tard, fut dédiée à saint Roch.