ÉTAT DE LA QUESTION
On ne saurait révoquer en doute la prédication de l'Evan- - gile dans les Gaules au premier siècle de l'ère chrétienne. Comment, en effet, supposer que l'Italie ait été évangélisée par les apôtres Pierre et Paul, et que les Gaules, qui étaient si voisines de cette province, n'aient point eu k cette époque primitive quelques prédicateurs dans la personne des disci-
pies des Apôtres, n'importe sous quel titre? Les témoignages de saint Epiphane, de saint Irénée et de Tertullien sont formels sur ce point. Mais ces prédicateurs, quels étaientils ? Ils annonçaient la même doctrine que celle des Apôtres : on peut donc affirmer qu'ils étaient leurs disciples, en ce sens qu'ils prêchaient le même symbole. Etaient-ils revêtus du caractère épiscopal, sacerdotal, ou bien n'étaient-ils quede simples chrétiens? On l'ignore. Avaient-ils été envoyés pour répandre de toutes parts l'Evangile dans ces provinces, sans se fixer à aucun lieu particulier? Nous le croyons. Avaient-ils reçu la mission directe d'établir, chacun, des
églises particulières, et de commencer ainsi la succession des évêques par diocèse? Toute la question est là; elle n'est que là. Il nous semble donc qu'en accordant, d'un côté, que le christianisme a pu être prêché dans les Gaules au premier siècle par des hommes apostoliques, on ne doit, de l'autre, placer que beaucoup plus tard la constitution des Eglises, l'érection des sièges êpiscopaux et la succession des évêques. Il nous paraît évident qu'on peut très bien placer l'érection des sièges d'Arles, de Tours, de Paris, de Clermont, de Limoges, de Narbonne, de Toulouse, un peu plus tard qu au premier siècle, sans infirmer pour cela ta certitude de la prédication de l'Evangile dans les Gaules à l'époque primitive.
EXAMEN DU TEMOIGNAGE DE GRÉGOIRE DE TOURS SUR LA MISSION DE QUELQUES ÉVÊQUES DANS LES GAULES.
Grégoire, si célèbre dans nos annales, naquit en Auvergne en 544-, et mourut évêque de Tours le 27 novembre 595.
Il était contemporain de Fortunat, évêque de Poitiers, et écrivait au vic siècle. Parmi les nombreux ouvrages qu'il a composés, on distingue son Histoire ecclésiastique des Francs, divisée en dix livres : monument inappréciable pour les premiers temps de la monarchie française. Grégoire déclare formellement dans son prologue que son histoire n'est qu'abrégée, et qu'il l'a tirée des chroniques et des histoires des années écoulées : Collecta per chronicas vel per historias anteriorum annorum summa. C'est dans son Histoire ecclésiastique des Francs que se trouve le célèbre passage objet de tant de controverses. Nous allons le traduire ici avec toute la fidélité possible.
« Au temps de Dèce, sept hommes ordonnés évêques » furent envoyés dans les Gaules pour y prêcher, comme le » rapporte l'histoire de saint Saturnin en ces termes : Sous » le consulat de Dèce et de Gratus, d'après un souvenir » fidèle, la cité de Toulouse avait commencé d'avoir Satur- » nin pour évêque. » C'est la seule citation que Grégoire fait des Actes primitifs de l'apôtre de Toulouse. Puisqu'il cite ces Actes, il les connaissait donc? ils existaient donc à cette époque? ils pouvaient conséquemment se trouver dans ces anciennes chroniques qu'il avait réunies pour la composition de son histoire ? Ces Actes cités par Grégoire de Tours ont au moins une date certaine et incontestable — avantage dont ne jouit aucun autre manuscrit sur la mission des évêques des Gaules — c'est la date du sixième siècle, date qui évidemment en fait supposer une antérieure.
Grégoire de Tours continue : « Ceux-ci furent donc en- » voyés : à Tours, Gatien, évêque; à Arles, Trophime, » évêque; à Narbonne, Paul, évêque; à Toulouse, Satin -
» nin, évêque ; k Paris, Denis, évôque; à Clermont, Austre- » moine, évêque; à Limoges, Martial fut destiné pour évê- » que. » Tel est le passage de Grégoire de Tours sur la mission des évêques dans les Gaules. Plaçons maintenant quelques observations importantes.
Première Observation*
Avant d'aller plus loin, nous devons consigner ici les événements de l'histoire profane qui ont rapport au consulat de Dèce et de Gratus. Philippe fut proclamé empereur Tan 244 de l'ère chrétienne. Nous ne rappelons qu'un seul fait de son règne : Jotapien, gouverneur de Syrie, et Macrinus de Mœsie, s'étant révoltés contre lui, se firent proclamer empereurs dans chacune de ces provinces. Laissons maintenant parler M. Crevier dans son Histoire des Empereurs romains : «Dèce, natif de Budalie, bourgade de la » Pannonie près de Sirmium, et qui, d'une obscure origine, * à ce qu'il paraît, s'était élevé par son mérite et par ses ta- » lents au consulat et au rang des premières têtes du sénat, » fut envoyé par Philippe dans la Mœsie pour châtier ceux » qui avaient favorisé r entreprise de Macrinus. » Il est donc certain que, sous le règne de Philippe, Dèce, homme de mérite, était déjà cowsm/. M. Crevier, en exposant les fastes de son règne après qu'il eut succédé à Philippe (événement qui suivit de très près l'arrivée de ce consul dans la Mœsie, puisque cet empereur fut tué à Vérone par les armées de Dèce) et plaçant son consulat et celui de Gratus en l'année 250 de Jésus-Christ, affirme qu'il était alors consul pour la seconde fois. On lit en effet ces mots dans les Fastes de
Rome : Ann. reip. iOOi, de Mus-Christ 250; C. Memutu Quinlus Trajanus, Decius Augustus IL... Gratus. L'auteur • ajoute que ce second consulat de Dèce en suppose un premier dont on ignore la date. Si à l'époque de son envoi dans la Mxjesic par Philippe, Dèce eût été consul pour la première fois, M. Crevier n'aurait pas affirmé que la date de ce premier consulat était ignorée; il faut donc qu'a cette époque il fût consul pour la seconde fois. Donc le premier consulat peut remonter au moins aux premières années du règne de Philippe, c'est-à-dire à l'an 244 ou 245 de l'ère chrétienne, peut-être même beaucoup plus tôt. Ainsi la mort de Dèce ayant eu lieu en 251 , on voit qu'il s'est écoulé six à sept années au moins depuis son premier consulat jusqu'à sa mort. Cette durée est certainement assez longue pour qu'on puisse y placer, soit simultanément, soit d'une manière successive, la mission de quelques évêques.
Deuxième Observation.
C'est sans aucun fondement que l'on avance que Grégoire de Tours a trouvé et pris les noms des sept évêques dans les Actes de saint Ursin de Bourges, qui affirment que ce saint fut envoyé de Rome par saint Pierre et saint Paul, avec les sept autres évêques identiquement désignés par l'évêque de Tours. Pour admettre cette supposition, il faudrait prouver que les actes de saint Ursin existaient indubitablement au temps de l'historien des Francs : ce qu'on ne prouvera jamais. De plus, si on admet que saint Grégoire les a connus, voici la position dans laquelle il s'est trouvé placé : il a eu, d'un côté, les Actes de saint Saturnin, desquels il était en
droit de conclure que les évêques étaient venus au mc siècle; et de l'autre, ceux de saint Ursin, qui les placent au premier. Qu'on explique maintenant pourquoi saint Grégoire s'est attaché aux Actes de Toulouse plutôt qu'à ceux de Bourges, si réellement il n'a pas eu la conviction intime qu'il y avait erreur de date dans ces derniers, et que celle des premiers était incontestablement pius exacte? Puisqu'il a rejeté le sentiment des Actes de saint Ursin qui placent la mission des évêques au premier siècle, c'est qu'en dehors de ces Actes il connaissait positivement l'époque de cette célèbre mission.
Troisième Observation.
Jamais Grégoire de Tours na prétendu que les évoques envoyés au 111e siècle aient été les premiers apôtres des Gaules. Les Actes de saint Saturnin ne le prétendent pas non plus. Ainsi l'opinion qui place leur apostolat à cette époque n'est point opposée à celle qui affirme que l'Evangile a été annoncé dans les Gaules au premier siècle. Eston de bonne foi ou ignore-t-on l'histoire lorsqu'on accuse cet auteur d'être en contradiction avec les écrivains antérieurs sur la première prédication de l'Evangile dans nos provinces avant les temps de Dèce? Ne parle- t-il pas expressément de saint Pothin, de saint Irénée et de leurs prédications? N'affirme-t-il pas que, du temps des Apôtres, le nom de Jésus-Christ se répandait de plus en plus au milieu des peuples — ciim nomen Christi per populos mail i$ ac magis dilalaretur ?
Ni Grégoire de Tours ni les Actes de saint Saturnin n'ont
jamais prétendu qu'avant la mission tics sept évèques il n'y avait point eu de martyrs dans les Gaules, puisque Grégoire affirme, au chapitre XXVI de son ouvrage, que sous Antonin, ou plutôt sous Aurèle son fils, beaucoup de chrétiens furent couronnés de la gloire du martyre dans ces provinces — m Galliis multi pro Christi nomine sunt per martyrium gemmis cœlestibus coronati : témoignage frappant qui met obstacle à la mission de saint Denis et de saint Saturnin au premier siècle, car on ne trouve point dans les Gaules des martyrs juridiquement immolés par l'autorité publique, ainsi que le furent ces deux saints, avant la persécution d'Aurèle , fils d'Antonin, au 11e siècle. Ainsi le déclare Sulpice Sévère au IIe livre de son Histoire : «C'est en ce temps, dit-il, .qu'on vit pour la première fois des martyrs dans les Gaules» — titm primiim in Galliis martyria visa.