DE GRÉGOIRE DE TOURS
1° Il esta remarquer que les Actes de saint Saturnin, au moins les copies qui sont venues jusqu'à nous, non seulement ne donnent pas les noms des sept évêques, mais ne font même aucune mention de la célèbre mission ; cependant Grégoire de Tours déclare formellement que ces Actes la rapportent : Sicut historia passionis sancti Saturnini denarrat : donc saint Grégoire a fait, ajoute-t-on, une citation inexacte ; donc l'autorité de ce texte est ruinée par la base. Il est facile de détruire cette objection. 1° Peut-on affirmer que le manuscrit des Actes de saint Saturnin, que Grégoire
MISSION DANS LES GAULES. 7.:i
consultait quand il a composé son Histoire, ne renfermait pas et le fait de la mission et le nom des sept évêques ? 2° Cet historien a pu fixer au temps de Dèce la mission des évêques d'après ces Actes, quoiqu'ils n'en fissent pas une mention expresse. En effet, Grégoire a pu faire ce raisonnement si simple : « Je sais, et toute la tradition est una- » nime sur ce point, que saint Saturnin est venu dans les • Gaules avec les six autres évêques; or, les Actes du saint » m'apprennent qu'il est venu sous le consulat de Dèce et » de Gratus : je dois donc conclure que les six autres sont » venus à cette époque. » Ainsi ce célèbre historien a pu dire, dans la réalité des choses, que les Actes de saint Saturnin fixaient l'époque de cet événement historique, quoique d'une manière indirecte.
2° On prétend trouver dans le passage de Grégoire de Tours des faits particuliers dont la fausseté est historiquement démontrée. Ainsi il serait matériellement faux que saint Trophime ait été envoyé en Gaule au mc siècle : en voici la raison. Saint Cyprien, écrivant au pape Etienne, parle de Marcien, évêque d'Arles, qui depuis longtemps se vantait d'être du parti de Novatien. Or, il écrivit celte lettre sous l'empire de Dèce ; donc Marcien était évêque à cette époque; donc saint Trophime ne pouvait pas l'être à ce même temps : conséquemment, saint Grégoire de Tours s'est grossièrement trompé.
Nous répondons : 1° le nom de Marcien ne se trouve pas dans les diptyques de l'Eglise d'Arles, comme l'observent les auteurs de la Gaule chrétienne : Ab his quoque abest Marrianus (Tom. I, 521). A la vérité, ils croient que c'est à cause de son hérésie que son nom a été effacé, et qu'il faut,
malgré cela, le compter au nombre des évêques de cette ville. C'est leur sentiment : libre à nous de l'adopter ou de le rejeter. 2° Comme il n'est guère possible, d'après le témoignage de saint Cyprien, de ne pas compter Marcien parmi les évêques d'Arles, ce personnage devait occuper ce siège avant l'année 252, époque à laquelle Baluze fixe la date de la lettre de Févêque de Carthage au pape Etienne. Il ne faudrait pas cependant conclure que Marcien était depuis longtemps évêque de cette ville lorsque saint Cyprien parle de lui ; car, en donnant à Marcien deux ou trois années d'épiscopat à cette époque, cette durée est certainement assez longue pour que saint Cyprien puisse dire avec raison que depuis longtemps, jampridem, il a suivi les erreurs de Novatien. Nous disons de même pour l'expression annis istis superioribus — ces années précédentes, dans lesquelles il prétend que plusieurs de ceux qui étaient tombés sont morts sans avoir reçu la paix de l'Eglise. H est clair que par ce mot istis il désigne les quelques années qui ont immédiatement précédé celle où il écrit à Etienne (252). Ainsi, nous*pouvons accorder a Marcien quatre années d'épiscopat a Arles, et conséquemment en fixer le commencement en 248.
Nous allons maintenant démontrer que saint Trophime, prédécesseur immédiat de Marcien sur le siège d'Arles (car, pour ce qui regarde Régulus, disciple de saint Denis, et que l'on place entre les deux, il n'a fait que passer à ;i Arles quelques mois peut-être, puisqu'il fonda ensuite l'Eglise de Sentis), nous allons, dis-je, démontrer que saint Trophime a pu être évêque d'Arles sous le consulat de Dèce, sans forcer la vérité de l'histoire. En effet, nous avons
dit plus haut que Dèce était déjà coosul sous l'empereur Philippe, qui régnait en 244; c'était là son premier consulat. Or, comme d'un côté il était déjà consul à 1 époque de son expédition de Mœsie, et que, d'un autre, nous ne trouvons point dans les fastes de l'empire de Philippe l'époque de son élévation à la dignité consulaire, on pourrait conclure qu'il était consul avant même le règne de Philippe. Ainsi Dèce a joui de cette haute dignité au moins depuis l'an 244 jusques en l'année 248, époque de l'épiscopat de Marcien : donc Trophime, dans l'espace de quatre années au moins (nous prenons ici le terme le plus court), a bien pu venir dans les Gaules et gouverner l'Eglise d'Arles, et cela sous le consulat de Dèce, comme le dit Grégoire de Tours. Nous donnerons plus bas une explication générale du célèbre passage de saint Grégoire, qui nous offrira une plus grande latitudapour placer l'épiscopat de Trophime avant celui de Marcien, quoique toujours au me siècle.
5° On objecte encore contre Grégoire de Tours deux faits antérieurs à l'époque où il a vécu.
Le premier est une lettre du pape Zozime aux évêques des Gaules, dans laquelle il dit que la Foi est venue dans ces provinces par saint Trophime. François Bosquet, le savant évêque de Montpellier, s'exprime ainsi sur cette lettre : « La » lettre du pape Zozime produite par le martyrologe romain » est bien loin de favoriser l'apostolat de saint Trophime au » premier siècle. Tant s'en faut qu'elle affirme l'envoi de » Trophime à Arles par saint Paul, qu'au contraire elle le » détruit : car le pape y déclare que cet évêque a été en- » voyé par le siège de Rome, à sede romand, et non par » saint Pierre et saint Paul. Comment le pape aurait- il
» manqué Oc taire mention d une origine aussi iHustre, » puisqu'il voulait exalter ll^lise d'Arles?... » (Bosq. Hist. , Mv. I, 17.)
Les paroles de Zozime. par lesquelles il déclare que la Foi a été portée dans les Gaules par Trophime, ne peuvent point s'entendre de l'immense étendue de ces provinces, puisque, dans le système opposé à celui de saint Grégoire, saint Lazare, saint Maximin, saint Crescent et quelques autres auraient précédé Trophime dans les Gaules; mais le pape veut dire que Trophime a pu apporter la lumière de l'Evangile à l'extrémité des provinces où Arles est située : ce que nous sommes bien éloignés de contredire.
Le deuxième fait est la lettre des évêques de la Gaule Narbonnaise à saint Léon , dans laquelle ils affirment que Trophime a été envoyé par l'apôtre saint Pierre.
Fxoutons ici encore Bosquet : « Pour ce qui regarde la » lettre des évêques de la Narbonnaise à saint Léon, quoi- » qu'ils y déclarent que Trophime a été envoyé à Arles par » saint Pierre, saint Léon dans sa réponse ne dit rien de » cette insigne origine, et ne reconnaît point saint Pierre » pour fondateur par Trophime de l'Eglise d'Arles. Je pense » donc qu'ils se sont servis d'une expression figurée, et » qu'ils ont pris la personne de Pierre pour son siège — » Petrum pro cathedra Pétri accipiunt. Ainsi les évêques de » la Narbonnaise sont d'accord ici avec Zozime. »
Nous allons confirmer par un témoignage irrécusable le sentiment de ce savant évêque : c'est celui de saint Léon luimême. On trouve, en effet, dans les écrits de ce grand pape une preuve évidente que de son temps on prenait le nom de Pierre pour celui de la chaire apostolique. Saint Léon
MISSION DANS LES (JAll-KS. 79
écrivant aux évèques de la province viennoise au sujet d'IIilairc .d'Arles, leur dit : « Il a cherché à troubler l'état » de l'Eglise et l'accord qui règne entre les prêtres par de » nouvelles présomptions; il n'a désiré vous soumettre à » son autorité qu'afin de ne pas se soumettre lui-même » au bienheureux apôtre Pierre — ut se beato apostolo Petro » non patiatur esse subjectum. Par ses paroles arrogantes, • • il a diminué le respect que l'on doit avoir pour le bien- » heureux Pierre— beatissimi Pétri reverentiam minuendo. »
Ajoutons a ces preuves si claires un passage du P. Quesnel dans son excellente dissertation sur la Vie et les Gestes de saint Léon le Grand : « Je sais, dit-il, que cette lettre est » regardée comme apocryphe par quelques critiques. Baro-
» nius est le premier qui l'ait insérée dans ses Annales, » d'après un manuscrit de l'Eglise d'Arles. J'ai trouvé un - manuscrit à peu près semblable dans la bibliothèque de » M. de Thou. » Ainsi, d'après cet auteur, cette lettre n'est pas universellement regardée comme authentique ; elle ne peut donc servir de preuve pour fixer une opinion.
4° On reproche ensuite à Grégoire de Tours d'être tombé en contradiction avec lui-même. Ainsi, par exemple, dans l'Histoire des Francs, il dit que saint Saturnin est venu sous le consulat de Dèce, et dans le livre de la Gloire des Martyrs il affirme qu'il a été ordonné par les disciples des Apôtres— ab Apostolorum discipulis ordinalum . Une explication bien simple suffira pour rendre compte de ces contradictions apparentes. IT. Ruinart, dans l'excellente préface qu'il a placée en tête des oeuvres de saint Grégoire, observe que pendant les premiers siècles on appelait disciples des Apôtres ceux, qui professaient la même foi que les Apôtres
avaient enseignée à Rome. Ainsi, dans tous ces temps primitifs, de même qu'on donnait aux simples fidèles le nom de chrétiens, on donnait aussi aux évoques ou pasteurs le nom de disciples des Apôtres, c'est-à-dire qui enseignaient la môme doctrine et exerçaient le même ministère que les Apôtres. Ces mots ne doivent donc pas être pris en un sens qui désigne les collaborateurs et les contemporains des Apôtres, mais ils ont une acception beaucoup plus étendue, telle qu'on l'entendait des disciples de plusieurs philosophes dans l'antiquité, c'est-à-dire de ceux qui professaient leur doctrine, quoique ayant vécu longtemps après leurs maîtres.
Ce qui prouve évidemment que saint Grégoire prenait en ce sens cette expression , c'est qu'au livre de la Gloire des Confesseurs, parlant de saint Ursin, premier évêque de Bourges, il déclare qu'il a été ordonné par les disciples des Apôtres; et au chapitre XXIX de son Histoire des Francs, il affirme que le premier qui a occupé le siège de Bourges a été ordonné par les disciples des sept évêques qu'il a nommés au chapitre précédent de son Histoire. Donc, pour lui, les disciples des sept évêques sont disciples des Apôtres, et il n'y a là aucune contradiction.
De ce que, dans son livre de la Gloire des Martyrs, saint Grégoire, parlant de saint Eutrope, évêque de Saintes, le fait ordonner par saint Clément à la fin du premier siècle, on ne peut pas conclure qu'il y ait contradiction avec le célèbre passage des sept évêques ; car, nous le répétons encore, et cet exemple en est ici une nouvelle preuve, jamais cet auteur n'a prétendu que les sept évêques aient été les premiers et les plus anciens évangélistes des Gaules. Quant
MISSION DANS MiS GALLES. * 81
aux difficultés géographiques qu'on oppose à l'apostolat de saint Eutrope vers la lin du premier siècle, nous répondrons, et tout le monde avec nous, que nous n'avons pas suivi saint Eutrope pour savoir quelle est la route qu'il a prise de Rome à Saintes. On dirait vraiment, k entendre certains auteurs, qu'il n'y avait point d'autres voies pour se rendre d'un lieu k un autre que ce qu'ils appellent solennellement la voie romaine, voie que, du reste, ils tracent à plaisir selon les exigences de leurs systèmes.
Est-ce sérieusement qu'on avance que Grégoire de Tours s'est contredit parce qu'il affirme d'abord que saint Martial est venu au temps de Dèce et qu'il déclare ensuite qu'il a été envoyé par les évêques de Rome ? Est-ce que par hasard Sixte ou Fabien n'étaient pas évêques de cette ville au uie siècle?