NOTRE OPINION SUR LE PASSAGE DE SAINT GREGOIRE DE TOURS
Quand on accorderait aux traditionalistes que cet historien a pu tomber dans quelques erreurs historiques sur certains points, on ne doit pas conclure qu'il s'est trompé sur tous les points k la fois. Si un auteur se propose de traiter telle ou telle matière en particulier, il faut admettre qu'il s'est plus spécialement appliqué k étudier cette matière, et, s'il est question d'une histoire, par exemple, qu'il a dû rechercher les sources primitives, étudier les traditions acceptées de son temps, balancer toutes les opinions, et choisir celle qui lui a paru la plus vraisemblable. Or, quelle est l'histoire de Grégoire de Tours? Est-ce une histoire générale de sa nation? Non; mais une histoire ecclè-
stastique des Francs, car elle porte ce titre remarquable : Historia ecclesiastica Francorum. Est-ce que dans une histoire sacrée d'un peuple, la question principale à traiter n'est pas celle de l'origine de ses Eglises ? Cette question n'estelle pas complexe, et ne renferme-t-elle pas et les noms des fondateurs et l'époque de leur mission? On conçoit qu'il ne s'agit point ici d'un fait secondaire et sur lequel l'erreur n'aurait point de graves conséquences, mais bien d'un fait tellement important que, pour convaincre saint Grégoire de Tours d'eVrenr, il faut justifier une accusation aussi grave, non par des probabilités, des conjectures, des autorités suspectes, mais par des manuscrits authentiques, d'une date certaine, et antérieurs a l'époque à laquelle Grégoire a composé son histoire. Or, il s'en faut de beaucoup que les partisans de l'apostolat de ces évêques au premier siècle puissent appuyer leur sentiment sur des arguments inattaquables !
Plus nous étudions le célèbre passage de cet historien, plus nous avons de la peine a croire qu'il s'est trompé d'une manière aussi grave, et qu'il est tombé dans un anachronisme de trois siècles sur une question à laquelle il a dû apporter une attention sérieuse puisqu'elle était pour lui une question capitale. On doit nécessairement admettre qu'il était très fixé sur l'origine de l'Eglise de Clermont, sa patrie, et sur celle de Tours dont il était évêque, qu'il place au nie siècle. On veut donc que, sans une raison qui a dû entraîner son jugement et déterminer ses assertions, il ait placé avec ces deux évêques, dont il connaissait parfaitement l'époque, d'autres évêques qui auraient vécu trois cents ans plus tôt!... La chose paraît impossible. Il faut nécessairement
qu'en étudiant le texte avec soin, nous trouvions une solution complète à cette question si importante.
1° Les Actes originaux de saint Saturnin, et Grégoire de Tours après eux, se contentent de dire que son épiscopat coïncide avec les consulats de Dèce et d'Annius Gratus qui était un consul qu'on appelait substitué; mais comme ils ne fixent pas l'année de l'ère chrétienne à laquelle se rapporte ce consulat, c'est d'après nos historiens modernes qu'on l'a fixé vers l'an 250 de Jésus-Christ. Nous avons fait déjà observer que le premier consulat de Dèce doit être placé aux premières années du règne de Philippe, en 244, et peutêtre même plus tôt : nous gagnons donc ici six années, et nous pouvons déjà, en conservant la parfaite intégrité du texte, placer l'apostolat de saint Saturnin et des autres à cette époque.
Mais les dates sont-elles bien exactes? Ecoutons sur ce point M. Crevier dans son Histoire des Empereurs (Tom. y, p. 401) ; il décrit les fastes du règne de Décius : « La confusion des temps dont j'écris l'histoire est extrême. » Il n'y a pas une date d'événement, pas une époque de » commencement ou de fin de règne, presque pas un fait » qui ne soit sujet à discussion; les écrivains même du siè- » cle d'Auguste nous manquent, et il s'y trouve une lacune » depuis la mort de Gordien III jusqu'au règne de Valé- » rien. » Au milieu do ce dédale, comment oser affirmer que le consulat de Dèce correspond à l'année 244 de notre ère? NVt-il pas pu être consul beaucoup plus tôt? Voilà donc encore une observation importante sur la confusion des dates qui nous donne une certaine latitude, et toujours en laissant intact le texte de notre auteur.
2° Il nous semble que le passage des Actes de saint Saturnin qu'a cité Grégoire de Tours est susceptible de deux interprétations. En effet, il y est dit : Sub Decio et Grato consulibus, sicut fideli rewrdatione retinetur, primum ac summum tolosana civitas sanctum Saîurninum habere cœperat sacerdolem — « Sous les consuls Dèce et Gratus, comme il est rapporté par un souvenir fidèle, la cité de Toulouse avait commencé d'avoir saint Saturnin pour évêque. » La première interprétation est celle-ci : Pendant que Dèce et Gratus étaient consuls, saint Saturnin commença son apostolat à Toulouse, et tous les auteurs ont unanimement traduit ainsi ce passage. La seconde dit : Lorsque Dèce et Gratus étaient consuls, Toulouse avait commencé d'avoir saint Saturnin pour évêque. Cette seconde interprétation est beaucoup plus conforme au texte, car il est dit cœperat et non cœpit. Elle paraîtrait indiquer que le commencement de l'apostolat de Saturnin aurait précédé le consulat de Dèce et de Gratus, et que, si l'auteur des Actes place cet apostolat sous ces princes, c'est qu'en réalité Saturnin était évêque à Toulouse pendant qu'ils étaient consuls à Rome. On ne peut donc pas rigoureusement conclure du texte, que Saturnin n'est arrivé à Toulouse qu'à l'époque où ils ont été élevés à la dignité consulaire. Cette seconde interprétation, qui d'abord ne nous avait pas frappé, a été pour nous un véritable trait de lumière, et l'on verra bientôt combien elle apporte d'ordre et de clarté dans la question qui nous occupe.
5° Les paroles de Grégoire de Tours paraissent s'accorder tout d'abord avec la première interprétation, puisqu'il dit : Hujm (Decii) tempore septem viri wdinati ad prœdimn-
dam in GcUlià missi surit — « Du temps de Dèce, sept hommes ordonnés furent envoyés pour prêcher dans les Gaules. » Il semble donc fixer le commencement de cette mission au temps de ces consuls : il est par conséquent en contradiction avec la seconde interprétation que nous avons donnée. Cependant un examen plus sérieux de son texte nous porterait a conclure qu'il n'est pas aussi éloigné de la seconde interprétation qu'on pourrait d'abord le croire. En effet, Grégoire de Tours, comme il le dit lui-même, n'a prétendu composer qu'une histoire assez abrégée ; les siècles chrétiens ne se sont donc présentés sous sa plume qu'avec les principaux événements qui ont eu lieu dans chacune de leurs périodes. Or, pour le ni* siècle, l'événement le plus saillant et qui le domine tout entier, est la persécution de Dèce, qui eut lieu précisément au milieu de ce siècle : il a donc pu désigner par ce seul trait cette période historique. Ainsi ces mots hujus (Decii) tempore ne désignent pas précisément les jours de l'existence de ce prince, mais cette période d'années au milieu desquelles il a paru. C'est ainsi que nous désignons les siècles de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV, non seulement par la durée de la vie de ces grands hommes, mais encore par les temps qui ont immédiatement précédé et suivi leur existence.
Ainsi, d'après cette observation, qui n'est nullement forcée, Grégoire de Tours aurait placé la mission des sept évêques dans le troisième âge de l'Eglise désigné par le temps de Dèce — Decii tempore, — et se trouverait d'accord avec la seconde interprétation que nous offre le texte littéral des Actes de saint Saturnin.
Maintenant tout se déroule à nos yeux et tout s'explique, le 111e siècle s'ouvre devant nous.... L'empereur Sévère excite une cruelle persécution contre l'Eglise (202); il meurt à Yorck l!an 209 de Jésus-Christ. Caracalla lui succède ; celui-ci vient dans les Gaules vers l'an 213. La conduite qu'il y tint ne pouvait qu'être très favorable à la religion chrétienne, en excitant au milieu des Gaulois la haine du nom romain. Ecoutons M. Crevier : « Il vint dans la Gaule » Narbonnaise, et en arrivant il fit mettre à mort le pro- » consul. Il commit toute sorte de violences, soit contre les » magistrats et officiers, soit contre les peuples des Gaules ; » et malgré quelques vaines affectations de clémence dont » on découvrait aisément le faux, il y parut tel qu'il était » — cruel et tyran — et il se fit universellement détester » (Tom.V, p. 164). - Caracalla meurt, lâchement assassiné. Après lui, Macrin, Héliogabale, Alexandre Sévère, Maximin, les deux Gordiens, Maxime et Balbin , Gordien troisième du nom et Philippe occupèrent successivement le trône des Césars. Sous ces princes, depuis la mort de Sévère, l'Eglise jouit pendant trente-huit ans d'une longue paix. Il est certain que le voyage de Caracalla dans la Gaule Narbonnaise contribua puissamment à préparer les voies à l'Evangile dans cette contrée et dans les contrées voisines, par la haine qu'inspira la cruauté de l'empereur. Il est à remarquer aussi que les évêques dont Grégoire de Tours parle dans le passage tant de fois cité, furent tous destinés aux provinces méridionales des Gaules, ces mêmes provinces que l'empereur avait parcourues dans ce voyage dont l'histoire nous a conservé les détails.
4° Nous produisons ici un fait qui vient confirmer notre
opinion et qui rattache la mission des évêques aux cruautés inouïes qu'exerça Caracalla sur les peuples de la Gaule Narbonnaise et sur Narbonne en particulier. D'après les Actes de saint Paul, premier évêque de cette ville, il avait quitté Rome par suite de la persécution de Sévère, dans les premières années du me siècle.' Il se rendit d'abord k Béziers, où il demeura quelques années uniquement occupé k la prédication de l'Evangile. Fatigués des déplorables excès de la tyrannie des empereurs de Rome, les habitants de Narbonne lui envoyèrent une célèbre ambassade pour le conjurer de se rendre au milieu d'eux. 11 laisse Aphrodise évêque à Béziers, arrive k Narbonne , ville très florissante, y annonce le nom de Jésus-Christ et y bâtit deux oratoires. D'après ces Actes, que Bosquet a donnés au public (HisL Gall., 2e p., 106), saint Saturnin était k cette époque évêque de Toulouse, puisqu'il assista k une réunion d'évêques et d'anciens qui eut lieu k Narbonne pour justifier Paul d'une action dirigée contre lui par deux de ses diacres. Bosquet affirme qu'il a publié ces Actes d'après les manuscrits de l'Eglise de Narbonne, et qu'ils sont très fidèles — Acta puriora ex codicibiis ipsius Narbonensis Eccksiœ.
Voici donc un monument incontestable qui vient confirmer d'une manière éclatante nos appréciations. Saint Saturnin et les autres évêques (car il est impossible de les séparer) sont ainsi venus dans les Gaules méridionales après la persécution de Sévère et le voyage de Caracalla (213). Leur épiscopat a donc duré un grand nombre d'années, près de trente-huit ans. Saint Saturnin se trouvait donc déjà depuis bien des années k Toulouse k l'époque du premier consulat de Dèce. Ainsi se trouve justifiée la
seconde interprétation que nous avons donnée du texte de ses Actes, et les paroles de Grégoire de Tours ne sont point en contradiction avec elle, car on peut parfaitement attribuer au troisième siècle l'âge de Dèce, puisque la persécution qu'il excita contre l'Eglise est le trait le plus saillant de cette période.
5° C'est donc dans le long espace de trente-huit ans qu'a eu lieu la célèbre mission des sept évêques. Quoiqu'on puisse admettre qu'elle n'a point été simultanée, mais successive, puisque Martial de Limoges et Trophime d'Arles ont été les plus anciens, néanmoins il est très difficile de fixer la date précise de leur arrivée dans les Gaules, dans la première moitié du me siècle, à cause de l'étrange confusion qui règne dans l'histoire. Ce qui prouve, du reste, que les ' évêques des Gaules étaient peu nombreux à la fin du 11e siècle, c'est que dans le second concile de Lyon tenu par saint Irénée au nom de toutes ces provinces, on ne compta que douze évêques, et il n'est pas même très sûr que ce nombre n'ait pas été exagéré.
6° Bosquet observe avec juste raison que les temps où ont vécu les disciples de ces évêques prouve évidemment que leur mission a eu lieu dans cet intervalle de trentehuit ans — per varia horum triginta octo annorum intervalla ab episcopis romanis in Gallias înissi fuerunt, quod discipulorum tempora manifestissimè demonstrant. En effet, Ausone évêque d'Angoulême, que Von fait disciple de saint Martial, souffrit sous l'empire de Gallien pendant que les Vandales dévastaient les Gaules. Honest et Firmin disciples de saint Sernin, Regulus et Quintin disciples de saint Denis, et beaucoup d'autres de ses compagnons, parvinrent
jusqu'à la persécution de Rictius Varus, sous Dioctétien et Maximien.
7° Le temps de la mort des sept évêques n'est point marqué, au moins pour tous, dans l'histoire. Saint Saturnin et saint Denis sont les seuls qui aient été martyrisés, et nous plaçons le martyre de notre premier évêque à la fin du règne de Dèce, vers l'an 253 de l'ère chrétienne. Le voyage que fit Eugène de Tolède à Toulouse après la mort de Saturnin, et la nouvelle qu'il reçut en cette ville du martyre de saint Denis, prouvent que l'évéque de Paris suivit d'assez près saint Saturnin dans la gloire (1). Saint Gatien de Tours fut envoyé le dernier ; son épiscopat dura très-longtemps. Martial de Limoges, Austremoine d'Auvergne, Paul de Narbonne, parvinrent à une vieillesse avancée, mais nous ignorons s'ils moururent avant ou après la persécution de Dèce.
Nous venons d'exposer notre opinion sur le passage de Grégoire de Tours et la mission des sept évêques. Nous sommes bien éloignés d'accuser ceux qui ne l'adopteraient pas de n'avoir ni érudition ni critique. Il nous semble que la vérité historique a été découverte sur ces points depuis si longtemps controversés; nous sommes très disposés cependant à abandonner notre opinion, si on nous offre des arguments qu'il soit impossible de réfuter. Nous repoussons d'avance tous les manuscrits qui pourraient être découverts et qui ne seraient point d'une date antérieure au sixième siècle.
(1) Si ce voyage est vrai, il faut supposer que cet Eugène est différent d'un évêque du même nom qui florissait au vue siècle.
LA PREDICATION DE L EVANGILE DANS LES GAULES PRESENTAIT AUTANT ET PLUS MEME DE DIFFICULTÉS AU PREMIER SIECLE QU AU TROISIÈME.
La raison la plus forte qu'allègue un auteur moderne pour accuser Grégoire de Tours de setre trompé au sujet de la mission des sept évêques, est prise des circonstances, des temps et des lieux. « Il paraîtra, dit-il, souverainement » invraisemblable que, sous l'empire de Dèce, le pontife » romain ait envoyé dans les Gaules une troupe si considé- » rable de prédicateurs. On tient que ces évêques ont eu » un ou plusieurs compagnons de leur apostolat... Si saint » Denis avait avec lui treize compagnons, et qu'on en » donnât autant aux autres, ils auraient formé en tout une » troupe de près de cent personnes. Mais quand on n'en » supposerait que la moitié et même le quart, on ne com- » prendrait guère que le temps de Dèce eût été favorable » pour une pareille mission. » Ainsi parle l'auteur déjà cité. Il est maintenant facile de rétorquer cet argument et de s'en servir pour attaquer son opinion. Vous admettez, dironsnous, qu'au premier siècle tous les évêques qui sont venus dans les Gaules ont eu un ou plusieurs compagnons chacun ; or, pense-t-on que les temps de Claude et de Néron aient été plus favorables a une semblable mission que ceux de Dèce, alors que la religion dans son berceau était constamment persécutée et d'une manière horrible? Pour donner ici une idée de la difficulté de l'entreprise, nous n'avons qu'à produire le nombre d'ouvriers évangéliques qui, d'après ce système, seraient entrés dans les Gaules au premier siècle.