DES VERS DE FORT UN AT SUR SAINT MARTIAL
L'histoire de tous ces faits a été faussement attribuée à Aurélien, disciple de saint Martial et son successeur. Jusqu'ici, la plupart des auteurs avaient cru que ces Actes avaient été composés au xc siècle; mais on annonce aujourd'hui comme une importante découverte la composition de ces Actes au vic. Ce sont des vers de Fortunat, évêque de Poitiers, en l'honneur de saint Martial, qui ont mis sur la trace de cette date jusqu'ici si incertaine, et maintenant, grâce à ce poète, heureusement fixée. Nous allons suivre tous les filons de cette mine si féconde.
Trois manuscrits différents renferment les vers de Fortunat, évêque de Poitiers, sur saint Martial : 1° un premier manuscrit de la bibliothèque de Laurent de Médicis à Florence : ce manuscrit est du xnc siècle ; 2° un second manuscrit de la bibliothèque de Saint-Jean de Latran, très ancien, mais sans date; 3° enfin un troisième manuscrit de la bibliothèque de la Minerve, que l'on croit être du ixe siècle. Ces vers ont été publiés en dernier lieu par le sa vant cardinal Michel-Ange Luchi, dans la belle édition qu'il a donnée des œuvres de Fortunat en 1786, et dont nous possédons un exemplaire.
Quoique ces vers ne se trouvent point dans les premières éditions de Fortunat, imprimées à Mayence en 1605 et 1656 par le jésuite Bovver, d'après les manuscrits du Vatican,
nous ne doutons pas de leur authenticité. Nous acceptons le texte du cardinal Luchi d'après le manuscrit de Florence, sans nous arrêter à quelques légères variantes que présentent les autres copies. Ils occupent dans l'édition Luchi le Chapitre xxi du Livre H de la première partie; ils sont au nombre de dix-sept.
Christe principium, finis, lux est via Christus. Nomine cujus in almifico semperque beato Martiali résonant hic sanclissima gesta.
Quis hominum dignè valeat doctissimus unqnàm Quanti sit merili preeclarus apostolus iste, Dicere vel prosâ vel dulci carminé melri Quo saltem modicis decorelur pagina verbis? • Tullius atque Maro veniant : sit lingua facunda Versibus aut currcns, aut prosae vellera texcns : Non tua, sancte paler, poterit depromere gesta. Tellus te romana, quibus te gallica tellus Post Petrum recolunt juniorem, parte secunda Cum Petro recolunt sequalem sorte priori. Benjamita tribus te gessit sanguine claro, Urbs te sic retinet Lemovica corpore sancto. Hinc tibi sit, rex magne Deus, laus, gloria Christe. Christe caput, finisque cluens, pax, lux, via Christe.
Ces vers sont détestables, et saint Martial n'a pas très heureusement inspiré le poète. Nous défions tout lecteur impartial d'y voir autre chose que les assertions suivantes : 1° Saint Martial était de la tribu de Benjamin, ce qui le rendrait plutôt parent de saint Paul que de saint Pierre. 2° Il vint de Rome dans les Gaules. 5° Fortunat l'appelle apôtre; nous verrons bientôt en quel sens. 4° En premier lieu, il est légal de Pierre pour le ministère, et en second
lieu il vient après Pierre pour l'âge. 5° Limoges possède son corps. — Nous accordons tous ces points. Est-ce que cela prouve qu'il est venu au premier siècle? Il nous semble qu'on pourrait tirer des conséquences contraires de ces paroles post Petrum juniorem — il est venu après Pierre pour l'âge.... nous allions dire pour l'époque.
Le savant éditeur des œuvres de Fortunat paraît avoir adopté ce dernier sentiment, car, dans les annotations qu'il a faites sur cette pièce de vers, il cite le passage de Grégoire de Tours sur l'apostolat de saint Martial, et consigne l'opinion de Ruinart qui avance que les Actes de cet évêque et les Lettres qu'on trouve sous son nom n'ont aucune autorité : Jpsius acta quœ circmnferuntur et epistolœ ab eo scriptœ nullius auctoritatis à Cl. Ruinart habentur.
Avançons dans nos explorations.... nous touchons à la grande découverte.
On a donc découvert : 1° que dans le manuscrit de Florence les vers de Fortunat se trouvent k la fin de la légende de saint Martial, par Aurélien; 2° que dans le manuscrit de Saint-Jean de Latran ils se trouvent au contraire en tête de la légende ; 3° qu'ils se trouvent aussi en tête de cette légende dans le manuscrit de la Minerve. Que pouvait-on conclure de l'insertion de ces vers dans tous ces manuscrits? C'est que ceux qui les ont peints, soit au ixe siècley soit au xhc, connaissaient les vers de Fortunat, et que, désirant réunir en un même faisceau tout ce qu'ils pouvaient recueillir sur saint Martial, ils ont inséré les vers de Fortunat dans un même volume avec la légende. Ils ont eu , en outre, un motif beaucoup plus sérieux : c'est qu'ils ont voulu appuyer leur légende sur l'autorité de Fortunat; nous
croyons donc que cette légende a été composée après Fortunat, et nous défions qui que ce soit de prouver le contraire d'après l'existence seule de ces manuscrits. En effet, lorsqu'on vient nous dire que dans ce vers du poëte
Martialis résonant aie sanctissima gesta,
ou si l'on veut veracissima, l'adverbe me doit s'entendre de la légende et non du poëme même que Fortunat compose, c'est vouloir se moquer de ses lecteurs. Au lieu de tirer toutes ces conséquences si simples, si naturelles, on arrive avec ces raisonnements qui ne sont appuyés que sur une appréciation gratuite : Les vers de Fortunat se trouvent, avec la légende, en tête ou à la fin de cette légende : donc Fortunat a composé ces vers sur la légende; donc elle lui est antérieure d'un demi-siècle; donc ce poète la croyait réellement l'œuvre de saint Aurélien ; donc cette légende remonte au moins au premier tiers du vie siècle, c'est-à-dire à plus de cinquante ans avant que Grégoire de Tours eût
placé l'apostolat de saint Martial au 111e siècle En voilà
des preuves et des conséquences bien déduites! Eh bien! tous ces raisonnements à perte de vue se détruisent par cette seule remarque : Si, d'après ces manuscrits, vous vous croyez en droit de prétendre que la légende est antérieure à Fortunat, nous croyons avoir aussi celui de prétendre à notre tour que Fortunat est antérieur à la légende : nous sommes égaux en prétentions , et ces manuscrits ne peuvent point servir à votre thèse.
Si le lecteur n'était pas encore parfaitement convaincu que cette légende n'est point du vie siècle, il n'aurait en quelque sorte qu'à la flairer, car elle sent son sixième siècle à
ne pas s'y méprendre. En effet, dans cette légende vous trouvez les noms usités dans ce siècle-là, le duc d'Aquitaine, le comte de Bordeaux, celui de Poitiers, et le duc Etienne, et les Goths, et les Gascons. Mais on oublie que, d un côté, cette même légende fait vivre saint Martial au premier siècle, et que, de l'autre, on le fait contemporain de personnages qui ont vécu au sixième! Quand il serait vrai que cette légende eût été composée à cette époque, quelle confiance peut mériter un auteur qui tombe dans de pareils anachronismes?