MISSION DE SAINT DENIS
L'an de Jésus-Christ 95, la dixième année du règne de Domitien, saint Clément succède à saint Clet ou Anaclet. Sous son pontificat , une affreuse persécution est suscitée contre l'Eglise : ce qui ne l'empêche pas d'envoyer dans les Gaules Denis a Paris, Eutrope à Saintes, Lucien à Beauvais, Nicaise à Rouen, et les prêtres Maximin, Julien, Quirinus, le diacre Subicule, Caraunus, quelques autres encore, et, d'après certains auteurs, Saturnin à Toulouse.
Parmi les missionnaires de saint Clément, saint Denis lient certainement le premier rang : aussi ses disciples passent-ils pour les évêques les plus anciens des Gaules, au témoignage de certains auteurs. Parmi eux on distingue Regulus, évêque d'Arles et de Senlis, Saintin de Meaux, Julien du Mans, Lucien de Beauvais. On voit déjà que plusieurs évêques, que l'on dit n'avoir été envoyés en cette seconde mission que sous saint Clément, ont fait partie de la première, sous Pierre ou Paul : ce qui montre l'étrange confusion qui règne dans tous ces Actes.
11 est dit aux Actes des Apôtres (17, 34) que, parmi les Athéniens qui crurent à la parole de saint Paul, il faut distinguer Denis l'Aréopagite. De ce passage est née l'opinion qui affirme que ce même Aréopagite estlelui qui fonda l'Eglise de Paris. Ses Actes assurent qu'il vint dans les Gaules sous le pape Clément, avec Rustique et Eleuthère, et qu'il eut la tête tranchée sous Domitien, par ordre du préfet Fescenninus Sisinius. Hincmar de Reims avance que les Actes de l'apostolat de saint Denis furent écrits d'après
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son ordre par Saintin et Antonin ses disciples, offerts ensuite au pape Anaclet, édités en grec par Methodius, et traduits en latin par Anastase le bibliothécaire. — Mais, si saint Denis a été envoyé par saint Clément, comment ses Actes ont-ils pu être présentés k Anaclet, prédécesseur de ce pape?
Un très grand nombre d'écrivains ne partagent pas l'aréopagitisme de saint Denis des Gaules. En effet, Aristide, auteur de la célèbre apologie sous Adrien, afïirme que Denis d'Athènes souffrit le martyre dans cette même ville. Les plus anciens martyrologes les distinguent, puisqu'ils marquent k des jours différents leur fête. Jean Scot, qui a donné, le premier, l'édition latine des œuvres de saint Denis d'Athènes, s'élève contre l'aréopagitisme de celui des Gaules dans une lettre qu'il écrivit k l'empereur Charlemagne; il dit que celui-ci fut envoyé par saint Clément, et martyrisé avec Rustique et Eleuthère. Il est certain qu'avant l'époque de Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire, il n'était nullement question de l'aréopagitisme de saint Denis de Paris; il ne l'est pas moins que, depuis cette époque, il a été universellement reçu en France.
Nous produisons ici un monument àssez curieux qui a un rapport direct avec notre histoire. Au concile de Limoges (dont nous avons parlé plus haut), qui eut lieu en 1031, et dans lequel fut soutenu Yapostolat de saint Martial, un clerc de l'élise d'Angoulême, qui jusqu'alors avait suivi l'aréopagitisme de saint Denis de France, déclare qu'il a changé de sentiment en lisant les Actes de saint Marcellin, t qui s'expriment ainsi : « Un jeune homme nommé Mar- » cellin était élevé par saint Sixte ; ayant été témoin du » supplice de ce pape, il fut saisi de frayeur. Alors saint
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» Laurent le fortifia, lui disant : Marcel, ton père Egée n'a » pas voulu croire en Jésus-Christ. Pour ta mère Marcelline » et tes frères Denis et Saturnin, ils ont été envoyés dans les
• Gaules par le pape Clément pour y annoncer l'Evangile : » va les joindre pour ne pas tomber entre les mains de » Dèce. Marcellin partit avec son compagnon Anastase, chré- » tien comme lui, pour aller joindre l'évêque Saturnin son » frère. Arrivé à un lieu appelé Ârgentomagum , il est pris » par le préfet, qui lui demande d'où il est. Marcel répond : « Je suis chrétien, je viens de Rome, et je vais à Tou- » louse où demeurent mes frères Saturnin et Denis. Hera- » clius lui dit : Comment s'appellent ton père et ta mère? » L'enfant répondit : Egée et Marcelline. » Le clerc d'Angoulême ajouta : « S'il plaît aux évêques, je puis produire » les Actes. Du reste, continua-t-il, ce récit s'accorde par- » faitement avec un ancien manuscrit que nous avons à » Angouiême sur les gestes de saint Denis. On y lit : Clé-
• ment ordonna évêque un certain Philippe et le destina à » l'Espagne. Il envoya Denis dans les Gaules, et lui donna » pour compagnons Saturnin, Marcellin, Lucien, Rustique » et Eleuthère. Etant tous arrivés au port d'Arles, Mar- » cellin se rendit en Espagne, Saturnin a Toulouse, Denis, » Rustique et Eleuthère à Paris, Lucien k Beauvais, Julien » au Mans. Quant a Saturnin, il souffrit le martyre au temps » de Dioclétien et de Maximien, sous le consulat de Decius
• Germanicus et de Gratus. » Ainsi parla le clerc d' Angouiême au concile de Limoges. On voit par cette citation qu'il existe un certain accord entre le manuscrit d' Angouiême cité au concile et les Actes de saint Saturnin rapportés et acceptés par Grégoire de Tours.
Les Actes de saint Denis sont trop connus pour qu il soit nécessaire de les rapporter ici dans leur étendue. Ces Actes ont été produits par le savant François Bosquet, en 1636. Dom Felibien les a reproduits en 1706, dans son Histoire de saint Denis. Les uns croient qu'ils sont du vie siècle, les autres du vn% et même du vme. M. de Marca pense qu'ils ont été composés par Fortunat, évêque de Poitiers. Gérard du Bois, dans son Histoire de l'Eglise de Paris, insinue qu'ils ont été composés par Saint-Ceran, évêque de cette ville, qui gouvernait cette Eglise de l'an 601 à 625. M. de Launoy pense qu'ils sont postérieurs à Charlemagne, et les attribue à des auteurs assez obscurs. Quoi qu'il en soit de ces divers sentiments, il est certain que l'auteur affirme que saint Denis a été envoyé par les successeurs des Apôtres, et que saint Saturnin de Toulouse et saint Paul de Narbonne étaient du nombre des missionnaires dont il faisait partie.
Tels sont les noms des prédicateurs de l'Evangile envoyés, dit-on, dans les Gaules par les apôtres Pierre et Paul. D'après ce que nous venons de rapporter de leurs Actes, il est facile de voir que cette mission a été très nombreuse : conséquemment elle présente absolument les mêmes difficultés, et de bien plus grandes encore au premier siècle (et surtout du vivant des Apôtres) qu'au troisième. Si on ajoute à cette première mission celle qui fut faite au
même siècle par saint Clément, il faudra conclure qu'à cette époque primitive les Eglises des Gaules étaient beaucoup plus florissantes que celles de Jérusalem, d'Antioche, de Corinthe, d'Ephèse, de Thessalonique, d'Alexandrie, de toute l'Asie mineure et de Rome : ce qui n'est guère admissible.