‹ Histoire générale de l'église de ToulouseChapitre 26 sur 71 · SOURCES D OU SONT VENUS TOUS LES FAUX ACTES · texte numérisé non relu

SOURCES D OU SONT VENUS TOUS LES FAUX ACTES

Avant de passer k l'époque marquée par Grégoire de Tours et les traditions sur la célèbre mission des Gaules au 111e siècle, il est essentiel d'expliquer d'où sont venus tous ces Actes que l'on doit regarder comme faux, au moins dans la plus grande partie de leurs assertions. Le savant François Bosquet, dans la première édition de son célèbre ouvrage sur les Eglises des Gaules, avait dévoilé la source de tous ces Actes ; mais ce passage parut si violent, qu'on crut devoir le retrancher dans l'édition de 1636. Nous reproduisons ici ce passage si frappant et où l'illustre évêque découvre, avec sa sagacité ordinaire, la cause de l'altération des Actes primitifs ou plutôt de la composition des nouveaux Actes.

« Si nous aimons, dit-il, la vérité, il faut avouer que c'est » dans les Gaules que se sont trouvés les premiers falsifica- » leurs dans la personne de moines trop zélés. Poussés par

» une religion simple et ardente, mais mal entendue et in- » considérée , afin de corriger les mœurs des hommes et » les porter au culte des Saints à la faveur d un nom » plus auguste, ils se sont persuadé à eux-mêmes et ils » ont persuadé au peuple trop crédule tous ces titres illus- » très. C'est de cette officine que sont sorties les histoires » de l'apostolat de saint Martial de Limoges, du discipulat » d'Ursin de Bourges, l'aréopagitisme de saint Denis de Pa- » ris, la dignité proconsulaire de Paul de Narbonne, avec » leur qualité de disciples de saint Paul et les origines de. » beaucoup d'autres Eglises. Les premiers évêques des Gau- » les, guidés par un jugement sain, avaient constamment

rejeté toutes ces fables. Mais quand on eut persuadé aux » pasteurs de l'Eglise gallicane, défenseurs naturels de la » Foi, qu'en laissant de côté toutes ces chimères, on pou- » vait porter atteinte à l'ingénuité et à la probité de cer- » tains esprits, insensiblement l'erreur prévalut d'un com- » mun accord, et tout en la laissant vieillir elle finit par » prescrire contre la vérité. » En publiant ce passage , le P. Nicéron ajoute dans les Mémoires pour servir à l'Histoire des Hommes illustres (15, 172), « qu'on le retrancha dans » la seconde édition de Bosquet, parce qu'il avait déplu de » son temps où Ton n'était pas encore revenu des fables » dont les moines avaient tâché de relever les origines de » leurs Eglises, en relevant par de faux titres les saints qui » en avaient été les premiers apôtres, mais dont on ne tient « plus aucun compte à présent. »

Quel fond, en effet, peut-on faire sur des Actes anonymes, sans date, remplis de contradictions, où le vrai a été comme étouffé par le faux, où les traditions sûres ont élé

défigurées' par des fables ridicules?... Mais le grand évèque de Montpellier n'aurait-il pas été un peu trop loin en accusant ces bons moines de mauvaise foi et de falsifications volontaires? La chose est possible. Nous croyons que cette altération des faits primitifs qui a eu lieu principalement après le vie siècle et dans les siècles suivants, doit être attribuée à une simple homonymie. Ainsi il était constant que l'Eglise de Paris avait été fondée par un Denis : donc, c'est l'Aréopagite; celle de Narbonne, par un Paul : donc, c'est le proconsul Sergius Paulus; celle d'Arles, par un Trophime : donc, c'est le disciple de saint Paul; celle de Vienne, par un Crescent : donc, c'est encore un disciple du grand Apôtre, et ainsi des autres. Or, comme chacun de ces missionnaires avait un certain nombre de disciples qui sont devenus fondateurs d'autres Eglises, on ne pouvait pas séparer les compagnons de leurs maîtres, et alors on a donné k toutes ces Eglises une même date d'existence, en plaçant leur berceau à l'époque où ont vécu les hommes qui, les premiers dans le christianisme, ont porté ces noms illustres, c'est-k-dire aux temps apostoliques.

Il nous semble qu'il y a une règle assez sûre pour distinguer les Actes sincères des Actes faux, sans avoir égard ou k leurs auteurs ou k la date qu'ils portent. En général, les Actes sincères sont assez sobres de détails ; ils ne suivent pas ordinairement un saint ou un apôtre de l'Evangile dans toutes les phases de son existence ; ils rapportent peu de prodiges et peu de discours ; le style en est simple et naturel. Au contraire, les Actes apocryphes offrent de leur héros une histoire tellement complète quelle ne laisse rien k désirer; vous y trouvez la patrie du saint, les noms de ses

père et mère, et souvent môme de l'aïeul, les plus petites circonstances de leur enfance : ainsi, par exemple, on sait, ii non pas douter, que saint Martial était cet enfant qui vendit les pains et les poissons à l'époque du miracle de la multiplication des pains, et que Saturnin de Toulouse gardait la robe de Notre-Seigneur pendant que saint Jean baptisait Jésus dans le Jourdain. Ces Actes font ensuite le portrait de la personne ; on décrit son teint, sa taille, la couleur de ses cheveux, la qualité de ses vêtements et la forme de son costume.

En suivant cette règle qui, du reste, a été indiquée par M. de Tillemont, on peut approcher de la vérité au milieu de toutes les fables qui quelquefois la défigurent.

LA VÉRITÉ RECHERCHÉE DANS LE FAIT DE LA PREDICATION DE h ÉVANGILE DANS LES GAI' LES.

Jetons maintenant un coup d'œil rapide sur ce qui nous paraît le plus certain dans l'histoire touchant la prédication de l'Evangile dans les Gaules, depuis les temps primitifs jusqu'à l'apostolat de Saturnin.

1° 11 n'existe aucun passage dans les Actes des Apôtres qui prouve invinciblement que l'Evangile ait été prêché dans les Gaules par des disciples envoyés directement par les Apôtres et qui aient été leurs contemporains.

2° Le plus ancien monument qui existe sur l'arrivée de Lazare, de Maximin, de sainte Madeleine, de sainte Marthe, et de quelques autres à Marseille, l'an 55 depuis la naisnance de Jésus-Christ, c'est-à-dire après la persécution d'Etienne, ne remonte qu'au vc siècle. On y lit que saint

Maximin gouverna l'Eglise d'Aix; que sainte Madeleine étant morte, elle fut ensevelie dans un sépulcre dont Fauteur donne la description; que saint Maximin éleva une basilique sur ce tombeau ; que cette basilique était située dans le comté d'Aix. On croit que cette ancienne Vie de sainte Madeleine est extraite des Actes de saint Maximin, dont il ne reste aucune trace. Il est fâcheux pour ceux qui font, arriver sainte Madeleine en Provence, que du premier siècle au cinquième, parmi tant d'écrivains célèbres en tous les genres qui ont fleuri dans l'Eglise, on n'en rencontre aucun qui ait parlé clairement du voyage de ces saints personnages, de leur arrivée, de leur apostolat en Provence, de leur mort en ce pays et de leur sépulture. Quant à la Vie de sainte Madeleine par Raban, elle a bien moins d'autorité que la première, puisqu'elle a été composée près de quatre cents ans après. D. Cellier, qui parle de cette Vie dans son Histoire des Auteurs ecclésiastiques (Tom. XVIII, p. 780), c[it qu'on la trouvait dans les bibliothèques d'Angleterre et qu'on Y attribuait à Raban Maur. Quant aux tombeaux de sainte Madeleine et de saint Maximin, comme ils ne portent point d'inscription, on peut voir dans leurs basreliefs à peu près tout ce que l'on voudra.

5° Le voyage de saint Paul en' Espagne, en passant par les Gaules, est plus que problématique, et conséquemment la mission de ses trois disciples Trophime, Crescent et Paul.

4° Il est certain que l'Evangile a été connu dans les Gaules dès le premier siècle, et qu'il y aura été apporté par quelques disciples des Apôtres plutôt peut-être en qualité île simples- chrétiens que d'évêques.

î>° Adrien, successeur de Trajan, monta sur le trône la 119e année de Jésus-Christ. Pendant la seconde année de son règne, il parcourut les Gaules ; l'idolâtrie y régnait encore en souveraine. L'empereur éleva à Nîmes un temple magnilique en l'honneur de Plotine.

6° Sous cet empereur, Sixte succéda au pape Alexandre, l'an 131 de Jésus-Christ. On place sous son pontificat la mission de Péregrin à Autun.

7° Antonin le Pieux ayant succédé a Adrien, ce fut sous son règne que les disciples de saint Polycarpe arrivèrent d'Asie dans les Gaules. Leurs noms sont connus. Ils abordèrent à Marseille, et se dirigèrent vers Lyon, d'où quelquesuns se répandirent dans les provinces voisines.

8° L'an 163 de Jésus-Christ, le philosophe Marc- Aurèle succéda à Antonin le Pieux. Sous cet empereur, fut excitée une terrible persécution dans les Gaules, à laquelle Sulpice Sévère rattache les premiers martyrs de ces provinces. Celles de Lyon et de Vienne furent particulièrement vexées. Ce qui prouve que les chrétiens n'étaient pas encore très nombreux dans les Gaules, c'est que l'on ne compte que cinquante a cinquante-cinq martyrs, quoique la persécution fût générale.

9° L'an 190 de Jésus-Christ, saint Irénée succède à saint Pothin, Commode à Marc-Aurèle, et Sévère à Commode. Une nouvelle persécution est excitée dans les Gaules. Saint Irénée meurt ; avant sa mort, il envoie quelques disciples dans les contrées voisines. Nous sommes au nie siècle de l'Eglise, époque de l'apostolat de saint Saturnin. Sévère meurt, et laisse l'empire à Antonin et à Geta. Ici commence cette longue paix de trente-huit ans pour les Gaules.

10° Les Actes de saint Paul de Narbonne affirment qu'il fut obligé de quitter Rome à cause de la persécution de Sévère. Il arrive dans les Gaules, se rend à Béziers, et ac- ^ cepte le soin de gouverner ' l'Eglise de Narbonne, après avoir laissé Aprhodise en cette première ville. Il paraît qu'il vint à Toulouse. Accusé d'incontinence par deux évêques, il convoque une espèce de concile à Narbonne où se trouve Saturnin de Toulouse, Aphrodise de Béziers, et quelques autres. Un éclatant miracle démontre son innocence.

11° Deux faits viennent confirmer l'opinion de ceux qui reculent la mission de saint Martial et de saint Denis au ine siècle : on donne à saint Martial Ausonne, évêque d'Angoulême, pour compagnon... et Ausonne souffrit le martyre sous l'empire de Gatien, pendant que les Gaules étaient dévastées par les Vandales ! Saint Honest et saint Firmin sont reconnus pour les disciples de saint Saturnin , Regulus et Qui ntinus pour ceux de saint Denis, et il est certain qu'ils sont parvenus jusqu'à Riclius Varus au temps de la persécution de Dioclétien et de Maximien.

12° L'an de Jésus-Christ 244, nous rencontrons le règne des deux Philippes, et en 250 celui de Dèce. Gatien arrive à Tours. Il est le dernier des Apôtres qui furent successivement envoyés pendant la longue paix de trentehuit ans. \

15° En 251, année marquée par le second consulat de Tempereur Dèce et d'Ànnius Gratus, commence la persécution. Plusieurs ouvriers évangéliques sont immolés dans les Gaules, parmi lesquels Denis et Saturnin. Il paraît que les autres évêques étaient déjà avancés en âge quand ils quittèrent Rome, et qu'ils moururent avant la persécution.

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On croit que saint Denis mourut le dernier, linéique temps après saint Saturnin. Il est dit, en effet, qu'Eugène de Tolède vint à Toulouse après la mort de ce premier évêque, et que c'est là qu'il apprit la mort de saint Denis. On ajoute même qu'il succéda à saint Saturnin sur le siège de cette ville, qu'il y composa une hymne en l'honneur de saint Denis, et qu'il partit de Toulouse pour se rendre à Paris, où il fut mis à mort.

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