‹ Histoire générale de l'église de ToulouseChapitre 35 sur 71 · DEUR1C EN · texte numérisé non relu

DEUR1C EN

La Gaule Narbonnaise, au commencement du v* siècle, tomba sous la domination des Goths. Ces peuples, originaires du Nord, se rapprochèrent insensiblement des frontières de l'empire. Convertis au christianisme, vers le ine siècle, par quelques prêtres qu'ils avaient faits prisonniers, ils embrassèrent plus tard l'arianisme, pour engager l'empereur Valens, qui était arien, à leur donner des terres dans l'empire : ce qui leur fut accordé. C'est à cette époque que les Goths s'établirent dans la Thrace. Ils occupèrent la rive gauche du Danube, et se divisèrent alors en deux branches; les premiers, placés vers l'orient, s'appelèrent Ostrogoths; les seconds, placés vers l'occident, prirent le nom de Visigoths. Ces derniers avaient à leur tête Alaric, prince issu de la famille des Balthes, l'une des plus illustres de la nation gothique ; ses vertus militaires le rendaient cher à ses compagnons d'armes et terrible à ses ennemis. Il professait l'arianisme. Excité par Rufin, ministre de l'empereur Arcadius, Alaric se mit à la tête des troupes de sa nation, ravagea la Thrace, la Pannonie, la Grèce, et fit irruption dans l'Italie, favorisé dans sa marche par la trahison dont Stilicon se rendit coupable contre Honorius. Ayant ordonné à Ataulphc, son beau-frère, de venir le joindre dans la Pannonie avec tous les Goths et les Huns qu'il pourrait réunir,

il s'avança jusqu'à Rome, réduisit cette ville à l'extrémité, mais en leva bientôt le siège. Peu de temps après, blessé du refus qu'Honorius avait fait de ses offres, il assiégea de nouveau la ville de Rome (410), la prit et l'abandonna au pillage et à toute la fureur des soldats; puis il alla mourir k Reggio, où il avait conduit la princesse Placidie, sœur d'Honorius, qu'il avait faite prisonnière.

Après la mort d'Alaric, les Visigoths élurent pour leur roi son beau-frère Ataulphe. Ce prince fit sa première irruption dans les Gaules en 412. Conduit uniquement par la passion effrénée des conquêtes et du pillage, Ataulphe, après avoir pris Narbonne, capitale de la province, se dirigea vers Toulouse et s'en empara. L'armée des Goths y commit toutes sortes d'excès, et la désolation de cette cité fut si grande que les principaux habitants se virent obligés de chercher ailleurs un asile pour se dérober k la rage de leurs vainqueurs (413). Le poète Rulilius nous parle, dans son voyage ou itinéraire, de Victorin de Toulouse, qui se vit alors obligé de quitter sa patrie : « Après que la ville de » Toulouse, dit-il, eût été prise par les barbares, il alla » fixer son séjour dans la province de Toscane. Sa sagesse, • que la prospérité n'avait point altérée , ne brilla pas » moins dans l'infortune. Les peuples que l'Océan envi- » ronne, les habitants de Thule et les Bretons féroces sont » autant de témoins de ses vertus. Le temps limité de la » magistrature qu'il a exercée dans ces pays lointains » comme vicaire du préfet des Gaules, a suffi pour lui ga- » gner tous les cœurs et rendre son souvenir k jamais pré-

» cieux aux peuples de ces contrées En revoyant ce cher

» compatriote, je me croyais presque de retour dans ma

» patrie. » Ces paroles ont pu faire croire que le poète Rutilius était né à Toulouse comme Victorin. Quelque auteurs le croient originaire de Poitiers, et ce dernier sentiment paraît beaucoup plus probable. Si Rutilius fût né à Toulouse, il n'aurait point été surpris de trouver dans l'île Capraria des moines ou solitaires, contre lesquels il déclame avec toute la rage d'un idolâtre et l'ironie d'un bel esprit ; car l'état monastique était dans ces temps-là très répandu à Toulouse et aux environs. Cette ville se vit bientôt délivrée des Visigotbs, qui résolurent d'abandonner les Gaules pour se retirer en Espagne. Ataulphe étant mort à Barcelone, Sigeric lui succéda, et à celui-ci Wallia. Pendant le séjour des Visigoths en Espagne, la Gaule Narbonnaise fut gouvernée par Constance, général d'Honorius, qui s'efforça de lui faire oublier les maux qu'elle avait soufferts dans cette terrible invasion.

Les Visigoths, après avoir affranchi une partie de l'Espagne du joug des Vandales, des Suèves et des Alains, repassèrent les Pyrénées (418) sous la conduite de Wallia. Par suite d'un traité qu'ils firent avec le patrice Constance, ils obtinrent l'Aquitaine, depuis Toulouse jusqu a l'Océan. Ce fut à cette époque que cette ville devint la capitale du royaume des Visigoths dans les Gaules. C'est sans doute à ce nouvel ordre de choses qu'il faut attribuer la longue viduité de l'Eglise de Toulouse, qui n'eut point de premier pasteur depuis la mort de saint Exupère jusqu'à l'élection d'Heraclius, qui lui succéda bien des années après. Toutefois elle dût réclamer, avec les autres Eglises des Gaules, contre les excessives prétentions de Patrocle, évêque d'Arles, au sujet des prétendues, prérogatives de son siège, prétentions

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qui, d'abord favorisées par le pape Zozime, et plus lard repoussées par Boniface, à la prière d'Hilaire de Narbonne, ne servirent qua troubler la paix de ces Eglises.

Wallia étant mort vers l'an 419, Théodoric, prince de la nation gothique, lui succéda. Sous ce prince, les Visigoths, désirant étendre leur domination, rompirent la paix avec les Romains, traversèrent la Narbonnaise première, passèrent le Rhône et mirent le siège devant Arles. Aétius, général des Romains, vint au secours de cette place et les battit. Une nouvelle tentative des Visigoths sur la même ville ne fut pas plus heureuse que la première, ce qui obligea Théodoric à conclure la paix avec l'empereur Valentinien. Mais cette paix fut d'assez courte durée; car, profitant de l'éloignementd' Aétius, ils s'emparèrent de quelques villes aux environs de Toulouse. Pendant qu'ils étendaient ainsi leurs conquêtes, les Romains, ayant à leur tête le général Littorius, vinrent les attaquer jusque dans leur capitale, et firent le siège de cette place, l'une des plus importantes des Gaules. On entoura donc Toulouse d'une vaste circonvallation. Les assiégés, se voyant pressés par les Romains et pensant que leurs ennemis auraient pour le caractère épiscopal le même respect qu'ils avaient eux-mêmes, députèrent à Littorius quelques évêques catholiques, parmi lesquels on remarquait Orientius, évèque d'Auch. Cet évêque sortit de la ville assiégée et se rendit au camp de Littorius. Le général le reçut avec beaucoup de hauteur, et lui déclara que son projet était de ne faire de la capitale des Visigoths qu'un monceau de ruines. Orientius rentra à Toulouse, apportant à Théodoric la réponse de Littorius. Les habitants de cette cité virent alors un spectacle vraiment digne de

leur admiration. Théodoric, désespérant d'échapper par des moyens humains à la fureur des assiégeants, eut recours à la prière ; il se prosterna la face contre terre, s'étendit sur la cendre et le cilice, se leva ensuite, fit une sortie à la tête de ses troupes, repoussa les Romains avec force et fit prisonnier leur général.

Cette victoire inespérée fut attribuée aux prières d'Orientius. On assure que, lorsque Littorius s'avançait vers les murs, un nuage épais l'environna tout-à-coup et l'empêcha de reconnaître un piège dans lequel il vint tomber. L'Eglise de Toulouse se montra reconnaissante pour Orientius, qu'elle regarda depuis comme l'un de ses plus illustres défenseurs. On voit que dans cette action mémorable, il n'est nullement question de l'évêque de Toulouse : ce qui prouve qu'on n'avait pas encore donné de successeur a saint Exupère. Les catholiques des Gaules regardèrent la délivrance de Toulouse, à cette occasion, comme l'une des plus éclatantes vengeances du ciel sur les crimes des Romains. Voici comment s'exprime à ce sujet Salvien, le saint et éloquent prêtre de Marseille : « La destinée de ce capitaine (il parle de » Littorius) a été la peine de sa présomption.... En cela a » brillé la juste sagesse de Dieu, qui a fait souffrir à cet » homme superbe ce qu'il se proposait de faire souffrir aux » autres, ne se mettant pas en peine du secours du ciel. Il » ne doutait pas qu'il ne triomphât de ses ennemis, et il » devint leur captif; il a porté les chaînes qu'il prépa- » rait aux autres : juste châtiment de sa témérité î Que » Dieu paraît juste dans cette conjoncture î on y voit celui » qui se promettait un grand butin devenir lui-même la » proie de l'ennemi ; on le voit servir au triomphe de ceux

» qu'il voulait faire servir à la pompe du sien ; on le voit » chargé de chaînes, devenir un spectacle qui est étalé de- » vant les femmes et les enfants des barbares pour essuyer » leurs cris et leurs moqueries ! Cet homme si fier et si » superbe a souffert ces affronts qui semblent n'être réser- » vés que pour les lâches. La mort eût été le terme de sa » honte, mais il a été privé de cette espèce de bonheur. » Son supplice a été long ; on l'a vu enfermé dans une-som- » bre prison, accablé de maux, et réduit à une telle misère » qu'il en toucha de pitié ses ennemis; et cette pitié-là * même ne laisse pas d'être un tourment pour des cœurs » fiers. »

Après la miraculeuse délivrance de Toulouse, Théodoric, roi des Visigoths, perdit la vie en combattant contre Attila, roi des Huns, dans les champs de Meri, près de Troyes. Les catholiques de son royaume donnèrent des larmes à sa mort. Quoique élevé dans le sein de l'arianisme, ce prince avait beaucoup de piété et une très grande modération. Il eut pour successeur Thorismond, son fils, qui fut reçu dans sa capitale au milieu des applaudissements de la multitude. Les commencements de son règne furent assez paisibles. Nous trouvons a cette époque une nouvelle preuve de la vacance du siège de Toulouse, puisqu'on ne voit la souscription d'aucun évèque de cette ville au second concile de Narbonne, qui se tint alors contre les erreurs de Nestorius et d'Eutichès. La mort de Thorismond suivit d'assez près la tenue de ce concile; il périt à Toulouse, lâchement assassiné par ses frères.

Théodoric II lui succéda.

Malgré le crime affreux dont ce prince avait souillé sa

vie, Sidoine Apollinaire nous a retracé dans ses Lettres un admirable portrait de sa personne.... Il porta ses armes en Espagne contre les Suèves, dont il fut vainqueur ; entreprit ensuite la guerre contre l'empereur Majorien, que la mort de Valentinien III, de Maxime et d'Avitus avait rendu maître de l'empire, et, quoiqu'il eut fait la paix avec Majorien, il mit le siège devant Arles; mais il fut repoussé par le comte Gilles qui défendait cette place. Profitant des troubles de l'empire, il s'empara de la Gaule Narbonnaise, et étendit aussi vers la Loire les limites de son royaume. Revenu à Toulouse pour se reposer de ses conquêtes, il y fut lâchement assassiné par les ordres d'Euric, son frère (466). Il était alors dans la quarantième année de son âge et avait régné treize ans accomplis. La sagesse de sa conduite et la douceur de son gouvernement avaient effacé aux yeux de ses sujets le crime auquel il devait l'empire ; ses rares talents le rendirent l'objet des regrets de ses peuples. Sidoine Apollinaire nous a tracé le tableau des qualités de ce prince. «Il était, dit-il, extrêmement actif, il prévenait » l'heure des offices que ses chapelains chantaient avant le » jour ; il y assistait régulièrement avec peu de suite, et » toujours avec beaucoup de respect : quoique, entre nous, » ce fut moins par raison et par principe de piété que par » coutume. Cet exercice de religion était suivi de l'applica- » tion aux affaires de l'Etat, auxquelles Théodoric vaquait » jusqu'à sept heures du matin, accompagné de son grand » écuyer qui se tenait toujours auprès de son trône. Ses » gardes, vêtus de peaux ainsi que les autres Visigoths, » étaient placés entre un rideau qui partageait toute la salle » du consistoire ou d'audience, et une balustrade dont elle

» était fermée. C'est là que ce prince donnait audience aux » ministres étrangers, écoutant beaucoup et parlant peu. » Quant aux affaires qu'on lui proposait, il différait la dé- » cision de celles qui demandaient une mûre délibération, » et expédiait les autres sur-le-champ.

» A la sortie de ses audiences, qui finissaient à sept heu- » resdu matin, il allait voir ou son trésor ou ses chevaux, » ou prendre quelquefois le divertissement de la chasse, i» Comme il ne croyait pas qu'il fût de la majesté royale » d'avoir son arc pendu à son côté, il le faisait porter hors

• de son étui par un page qui se tenait toujours auprès de » lui, et qui avait soin de le lui donner détendu quand il » en avait besoin; car alors il le bandait lui-même, et tirait » avec tant d'adresse et d'habileté qu'il ne manquait jamais » son coup. Après cet exercice, on servait le dîner, qui, » dans les jours ordinaires, ne différait pas de celui d'un » simple particulier. La table était peu chargée d'argenté - » rie; la conversation, dont le sujet était toujours sérieux, » en faisait le principal ornement. Les nappes et les ser-

• viettes étaient tantôt de lin, tantôt d'une étoffe de pour- » pre, et les mets composés de viandes communes, mais

• bien assaisonnées. La vaisselle était propre et légère; » on y buvait moins par délice que par nécessité. On y ad- » mirait la propreté des Grecs, l'abondance des Gaulois, et » le service prompt et exact des Italiens.

» Le dîner de ce prince était ordinairement suivi d'une » courte méridienne; et celle-ci, quand l'envie lui en pre- » nait, du jeu de dés ou d'osselets, auquel il jouait avec « beaucoup d'habileté, de grâce et d'enjouement. Ennemi » de la gêne et de la contrainte, il voulait et exhortait même

• qu'on agît familièrement avec lui. Il prenait également

• plaisir à gagner et à considérer le dépit et le chagrin de

• ceux, qui perdaient ; et lorsqu'on perdait sans se dépiter,

• il se persuadait que c'était par complaisance et par ména-

• gement. Il n'était jamais si gai et si facile à accorder des

• grâces que lorsqu'il gagnait lui-même. Ceux qui voulaient » en obtenir profitaient de ces heureux moments.

» Après le jeu, qui finissait à trois heures, ce prince s'ap- » pliquait aux affaires du gouvernement. On voyait alors » dans son palais une infinité de gens d'affaires, ce qui du- » rait jusqu'au soir; chacun alors se retirait, à la réserve des » courtisans, avec lesquels il s'entretenait jusqu'à l'heure du » coucher. Pendant son souper, on n'entendait jamais ni » symphonie ni musique. Une conversation sérieuse et » utile, mais égayée, faisait tout le plaisir du repas. A la » sortie de table, on plaçait les sentinelles préposées ,pour » sa garde jusqu'à son lever du jour suivant.

» Il avait la taille au-dessus de la médiocre, le teint blanc » cl relevé d'un beau coloris, lequel était toujours l'effet de » la pudeur et dé la modestie, et jamais de la colère et de » l'emportement; ses cheveux étaient frisés, ses sourcils » épais; quand il fermait les yeux, le poil des paupières lui » tombait jusqu'à la moitié des joues. Il avait le nez aqui- » Un, les oreilles couvertes, selon la coutume de sa nation, » par les tresses flottantes de sa chevelure , les lèvres déliées, » la bouche petite, les dents blanches et bien rangées, la » barbe épaisse et qu'on avait soin de lui arracher avec des » pincettes depuis le bas du menton jusqu'aux joues. Enfin » la juste proportion de tous ses membres formait un corps » des mieux formés et des plus robustes. »

180 TEMPS ANCIKNS.

C'est dans sa lettre à son beau-frère Agricole que Sidoine Apollinaire retrace du roi Théodoric II le portrait que nous venons de rapporter.

Lorsque Euric monta sur le trône des Visigoths, celui d'Occident était vacant par la mort de Sévère, assassiné par Ricimer. Désirant conserver les conquêtes que son prédécesseur avaient faites sur les Romains, Euric envoya une célèbre ambassade à Léon, empereur d'Orient, pour lui demander paix et protection. Il régnait sur les vastes contrées qui avaient été cédées aux Visigoths par Constance, au nom de l'empereur Honorius : contrées qui prirent à peu près a cette époque le nom de Septimanie, c'est-à-dire comprenant sept cités ou sept peuples, qui étaient ceux de Toulouse dans la Narbonnaise première et les six de l'Aquitaine seconde. Plus tard, le nom de Septimanie ne désigna plus ces mêmes peuples. Les Visigoths ayant perdu la plus grande partie de leurs états dans ces provinces, ce nom ne fut attaché qu'à la Narbonnaise première, dans laquelle il ne faut plus comprendre Toulouse, que les Visigoths perdirent bientôt par les armes des Français. Ceux-ci setant aussi emparés d'Uzès et de Lodève, il ne resta plus aux Visigoths que les cités de Narbonne, Réziers, Agde, Nîmes, Carcassonne, Maguelonne et Elne ou Perpignan, qui formèrent la nouvelle Septimanie. Celte province porta aussi le nom de Gothie, et lorsque les Visigoths eurent porté le siège de leurs rois au-delà des Pyrénées, elle prit encore celui d'Espagne Citérieure : on la nomma aussi la Gaule Narbonnaise. D'anciens monuments désignent enfin cette province sous le titre de royaume, parce que les rois visigoths résidaient assez longtemps, soit à Narbonne, soit à

Toulouse, qui faisait autrefois partie de la première Narbonnaise.

L'an 467, l'empereur Léon, sur la demande de Riciraer, du sénat et du peuple de Rome, donna un successeur à Sévère dans la personne du patrice Anthemius, Grec d'origine. Les Vandales infestaient alors les côtes d'Italie, et c'est ce qui détermina le peuple romain à se donner un maître. L'élévation d' Anthemius donna de l'ombrage à Euric : il crut que c'était moins contre les Vandales que contre lui-môme, qu'étaient dirigées l'alliance des deux empereurs et les armes romaines. Dans cette pensée, il envoya deux ambassades, l'une à Genséric, roi des Vandales, et l'autre au roi des Suèves, pour s'assurer de leurs secours. Anthemius avait désigné pour préfet des Gaules Arvande, qui, dans cette occasion, trahit et sa patrie et les intérêts de son maître. Ecoutons Sidoine Apollinaire déplorant les malheurs de ce préfet, et nous indiquant les causes de sa condamnation dans sa belle lettre à Vincent. (Sin., lib. I, p. 7.)

« Le malheur d' Arvande m'afflige, et je ne dissimule » pas ma douleur. Ce qui met le comble a la louange de » l'empereur, c'est qu'on peut aimer ceux qu'il a condara- » nés. J'ai été l'ami de cet homme au-delà même de ce » qu'exigeaient et la facilité et l'inconstance de son carac- » tère; pour lui, je suis devenu la victime de l'envie; dans » l'excès de ma confiance, j'ai été dévoré par ses flammes. • Mais je me devais à moi-même d'être fidèle a mon ami- » tié. Ce qui lui a manqué, c'est le désir de la persévé- » rance : c'est ici une plainte que je forme, et non une in- » suite que je lui fais. Il a méprisé les conseils de ses » vrais amis, et il est devenu en tout le jouet de la for-

» tune. Je suis nioins étonné de lavoir vu tomber que de » Tavoir vu rester si longtemps debout. Oh ! combien de » fois il se glorifiait d'avoir supporté l'adversité ! Pour nous, » un sentiment plus vif nous faisait porter en pitié une té- » mérité qui devait être sa ruine, pensant que celui-là n'est » point heureux qui préfère être fréquemment ce qu'il doit » être toujours. Vous désirez que je vous expose avec or- » dre toute son administration : je le ferai brièvement, » avec le respect que l'on doit à un ami disgracié.— Il s'ac- » quitta de sa première charge avec une grande popularité ; » de la seconde, avec d'extrêmes vexations. Pressé par le » poids de ses dettes, la crainte de ses créanciers lui faisait » jalouser les grands qui devaient lui succéder. Insulter » aux discours d'autrui, déjouer les conseils, mépriser les » services, soupçonner ceux qui s'approchaient rarement de » sa personne, se fatiguer de ceux qui étaient trop assidus, » telle fut la voie qui jeta sur lui le poids de la haine pu- » blique. Surveillé plutôt que protégé par sa puissance, il » fut pris et mandé à Rome. Exalté par la joie d'une navi- » gation heureuse, il crut que les éléments eux-mêmes par- » laient en sa faveur. Il fut gardé dans le Capitole. par Flu- » vius Asellus, préfet des sacrées largesses, qui semblait » respecter en lui l'éphémère dignité d'une charge perdue. » Sur ces entrefaites, les préfets des Gaules Tonance Fer- » réol, Thaumaste et Pétrone, hommes aussi grands dans » leurs actions qu'éloquents dans leurs discours, et l'un des » plus beaux ornements de la patrie, résolurent de pour- » suivre Arvande par une action publique; ils produisirent » des lettres que le scribe d'Arvande avouait avoir été dic- » tées par son maître ; elles étaient adressées au roi des

» Goths (Euric). Arvande le dissuadait de faire la paix avec » l'empereur grec (Anthemius), l'engageait à attaquer les » Bretons qui s'étaient retirés sur les bords de la Loire, et à » s'entendre avec les Bourguignons pour partager le reste » des Gaules : projets insensés qui auraient pu animer un » prince ami de la paix et qui ne pouvaient qu'exciter la fu- » reur d'un roi barbare ! »

Telle fut la trahison d'Arvande contre l'empereur Anthemius, fidèlement racontée par Sidoine Apollinaire. Euric, voyant cette trahison découverte, résolut, par les conseils de Genséric, roi des Vandales, de déclarer le premier la guerre à l'empereur d'Occident.

Pendant qu'il préparait à Toulouse son expédition , cette ville fut témoin (468) de certains phénomènes que le peuple, toujours porté au merveilleux, regarda comme des prodiges et des présages d'une guerre sanglante. ïdacius, évêque d'Espagne, et Isidore de Séville, dans leurs Chroniques, rapportent qu'on vit du sang suinter de la terre pendant une journée entière ; qu'on aperçut deux soleils briller en même temps pendant que le roi des Goths passait devant le front de ses troupes, et que le fer de toutes les lances prit diverses couleurs entre les mains des soldats. Ces accidents n'étaient point imaginaires, comme l'a cru l'historien du Languedoc, mais des phénomènes réels que la science a, depuis , complètement expliqués. Le suintement de sang n'était autre chose que ce qu'on nomme pluie rouge, La poussière fécondante des fleurs de quelques plantes, mousses, arbres, lichens et champignons, se trouve quelquefois suspendue en l'air en assez grande quantité ; les pluies, en traversant les couches atmosphériques, entraînent dans

leur chute cette poussière rougeàtre : ce qui paraît donner à l'eau une couleur de sang sur le sol. On sait que les vents, en balayant la surface de la terre, emportent quelquefois à de grandes hauteurs des masses de substances diverses de petits végétaux qui retombent ensuite avec les eaux du ciel. Quant à l'apparition des deux soleils, elle s'explique par les phénomènes auxquels les astronomes ont donné le nom de halo, de parhélie, ou mieux encore peut-être par celui de mirage, si habilement développé par le célèbre Monge. — Le fait des lances multicolores s'explique très simplement par la réflexion de la lumière sur le poli de l'acier.

Les projets d'Euric étaient bien arrêtés : il voulait étendre son empire dans les Gaules et continuer la conquête des provinces d'Espagne commencée par son frère. Dans ce dessein, il envoya un corps d'armée au-delà des Pyrénées ; ses soldats se répandirent dans le Portugal et l'Espagne, et s'emparèrent de Lisbonne, de Mérida et d'autres places. Pendant que ses troupes triomphaient au-delà des monts, il attaqua lui-même les Bretons, livra bataille à leur roi Riothime (470) près du bourg de Déols, non loin de Châteauroux, et le défit entièrement. Cette victoire n'empêcha pas Paul, comte romain, aidé des Bourguignons et des Français, d'entrer dans les pays soumis aux Visigoths et d'y exercer de grands ravages. Ce fut alors que l'empereur Anthemius fit alliance avec les Bourguignons, cédant à Chilpéric leur roi, Lyon, Vienne et le Vivarais. Ces peupies devinrent ainsi les fidèles alliés des Romains, résolurent de défendre l'empire contre les entreprises d'Euric, et surtout la province d'Auvergne qu'il menaçait d'attaquer.

Les provinces romaines dans les Gaules avaient alors

pour préfet Seronat, dont Sidoine nous trace ainsi le portrait dans sa lettre à Ecdicius : « Le Catilina de notre siècle » est revenu. Il est insolent dans sa jalousie, rampant dans » sa dissimulation, et bas dans son orgueil ; il commande » en maître, il exige en tyran, il somme en juge, il injurie » en barbare. Tous les jours il est armé de sa crainte ; dé- » voré par l'avarice, terrible par cupidité, cruel par vanité, » il ne cesse de commettre des vols ou de les punir dans » les conseils; tour à tour il se tait où il commande ; dans ■ l'Eglise, il insulte; dans les festins il pérore; sur sa cou- » che, il condamne; à la question, il dort. Tous les jours il » remplit les forêts de fugitifs, les bourgades d'étrangers, les » autels de condamnés, les prisons de clercs. Il applaudit » aux Goths, il insulte aux Romains. » Cet indigne préfet se rendit à Toulouse auprès du roi Euric, et lui offrit de lui livrer les provinces romaines voisines des ses Etats; mais sa trahison ayant été découverte, et quelques seigneurs d'Auvergne s'étant assurés de sa personne, Anthemius le condamna au dernier supplice.

La mort de Seronat n'empêcha pas Euric d'étendre ses conquêtes. Dans la sixième année de son règne (472), il s'était déjà emparé du Velay> du Gévaudan, de l'Albigeois, du Rouergue, du Quercy, du Limousin : en sorte que, de la première Aquitaine, il ne resta aux Romains que le Berry et l'Auvergne. Nimes et tout le reste de la Narbonnaise première tombèrent sous ses armes ; il sut habilement profiter de la mort d' Anthemius et des troubles qui la suivirent pour s'emparer du Berry et de la Touraine : aussi sa domination dans les Gaules s'étendait-elle, d'un côté, jusqu'à la Loire, et de l'autre, jusqu'au Rhône. L'Auvergne

seule résistait. Euric résolut de l'attaquer et vint mettre le siège devant Clermont, qui fut vaillamment défendue par le courage de ses habitants et par l'éloquence et le dévouement de Sidoine Apollinaire qui en était évêque, ainsi que par le secours que le général Ecdicius y fit entrer. Le roi barbare fut obligé de lever le siège, après avoir convenu avec les Romains d'une trêve qui ne devait pas être de longue durée (474). Les hostilités recommencèrent; mais l'empereur Nepos , désirant sauver l'Auvergne de l'occupation romaine, envoya vers Euric le questeur Licinien, homme d'une grande probité , qui ne fut pas cependant heureux dans sa négociation.

L'empereur résolut alors de députer vers le roi des Goths les principaux évêques de sa domination , Léonce d'Arles, Bazile d'Aix, Fauste de Riez, et Grec de Marseille. L'histoire ne dit pas si ce prince se trouvait a Toulouse quand ces prélats se rendirent auprès de lui. Ils étaient chargés de faire de nouvelles propositions, et Sidoine Apollinaire insistait beaucoup sur la nécessité de stipuler dans les traités qu'il serait permis aux villes de la domination des Visigoths de professer librement la foi catholique , et au clergé et au peuple de choisir les évêques. Cette observation du saint évêque de Clermont nous dévoile la grande plaie dont étaient alors affligées les Eglises catholiques soumises au roi Euric. Elles gémissaient sous le joug oppresseur d'un prince arien jusqu'au fanatisme, et qui attribuait le succès de ses armes à son dévouement à l'hérésie. Euric, ne voulant pas consentir a la nomination des évêques, fit jeter dans les fers plusieurs prêtres et murer les portes des temples, cherchant ainsi 'a lasser la patience des fidèles. Au

sein de cette persécution, les catholiques de Toulouse demeurèrent fermes dans la foi; ils furent grandement consolés par la présence de saint Epiphane, évêque de Pavie, qui se rendit dans cette ville auprès d'Euric pour obtenir ce que les prélats négociateurs avaient en vain sollicité.

Ennodius nous raconte, dans le plus grand détail, l'histoire de cette célèbre ambassade. « Le saint évêque, dit- » il, était dans la huitième année de son épiscopat lorsque le » désir de la paix pressant toujours l'esprit de Nepos, cet em- » pereur convoqua dans laLigurie une assemblée d'hommes » les plus éminents, dans le but de préserver ses Etats du » péril qui les menaçait. Il fut question d'envoyer une nou- • velle ambassade, et tous les yeux se tournèrent vers Epi- » phane. Le vaillant soldat de Jésus-Christ ne refusa pas de » combattre. Il quitta Pavie. Je n'essayerai pas de raconter » tout ce qu'il eut à souffrir de la longueur de la route. » La récitation des psaumes et une prière continuelle rem- » plissaient tous ses instants. Il se retirait souvent seul au » milieu des forêts, et là, se plaçant au sein d'une nuit pro- » duite par les branches entrelacées, il arrosait la terre de » ses larmes. Il arriva enfin à Toulouse ; sa réputation l'y » avait précédé. Les prêtres du pays surtout, désireux de » connaître les étrangers, lui firent un favorable accueil. Il » y avait alors auprès d'Euric un homme nommé Léon, son » principal conseiller, également recommandable et par sa » sagesse et par son érudition, qui déjà avait annoncé l'ar- » rivée du saint évêque. Epiphane fut bientôt présenté à » Euric. Après l'avoir salué profondément, il lui parla en ces » termes :

« Quoique la réputation de votre courage , prince du

» du monde le plus redoutable, vous rende la terreur d'un » grand nombre de nations, et que le glaive avec lequel » vous portez la désolation chez vos voisins soit tous les » jours trempé dans le sang de vos ennemis, le désir insa-

• tiable que vous avez de combattre vous attirera infaillible-

• ment l'abandon de Dieu, et ce glaive ne défendra pas vos » frontières, si le Seigneur en est offensé. Souvenez-vous,

• prince, que vous avez un roi à qui vous devez plaire, et » qui, en montant aux cieux, a recommandé la paix à ses » disciples. Il en a fait un précepte pour chacun de nous, » et vous n'ignorez pas d'ailleurs que tout homme qui s'aban-

• donne à la colère ne mérite pas le nom de brave. Vous » devez encore considérer que personne ne défend mieux » ses droits et ses biens que celui qui n'envahit pas ceux » d'autrui. C'est pourquoi l'empereur mon maître, à qui la » Providence a confié le gouvernement de l'Italie, m'a » chargé de rétablir la paix entre vous et lui, afin que les » sujets des deux empires vivent en bonne intelligence et » bon accord. L'empereur ne craint point la guerre ; il - souhaite, je l'assure, sincèrement la paix. Vous connaissez » tous les deux les anciennes bornes de vos Etats ; vous » n'ignorez point en particulier jusqu'il quel point vos offi- » ciers ont exercé la patience des peuples des provinces que » vous avez soumises : acceptez donc les offres d'un prince » qui, étant auparavant votre maître, se contente aujour- » d'hui du titre d'ami. — Après ce discours, Euric laissa » échapper un murmure approbateur, et donna à connai- » tre par la sérénité de son visage, qu'il était touché des pa- » rôles de l'évôque. Quanta Léon, il était si frappé de l'élo- » quence d'Epiphane, qu'il disait qu'en plaidant même,

» s'il était possible, contre la justice, il eût ébranlé les » cœurs. »

Euric répondit par son interprète : « Quoique je sois » toujours armé de mon bouclier, de ma cuirasse et de » mon épée, vous avez pourtant trouvé le secret de me dé- » sarmer par la force de votre discours. Ceux-là se trom- » pent qui disent que la langue des Romains n'est pas aussi » forte qu'un bouclier et aussi pénétrante qu'un javelot ; » ils savent se mettre en garde contre nos discours et porter » les leurs jusqu'au fond des cœurs. Je ferai donc, vénéra- » ble prélat, ce que vous souhaitez de moi, parce que je » considère beaucoup plus la dignité de la personne en- » voyée, que la puissance du prince qui l'envoie. Recevez » donc mon serment. Je me contente que vous promettiez » pour l'empereur votre maître qu'il observera une paix » inviolable, car je compte autant sur votre parole que sur » le serment le plus solennel. — On traita ensuite des con- » ditions de la paix, et le pontife salua le roi. Celui-ci lui » envoya bientôt après ses courtisans pour le prier de venir » s'asseoir le lendemain à la table royale; mais Epiphane, » ayant appris que les prêtres ariens assistaient à ces fes- » tins, s'excusa auprès du prince sur ce qu'il ne mangeait » jamais hors de chez lui, déclarant du reste qu'il devait » partir le jour même. Il quitta en effet Toulouse, et fut » accompagné d'une si grande multitude de peuple, que la » ville parut un instant déserte. Epiphane avait si bien ga- » gné l'affection de tous les habitants, qu'après son départ, • leur patrie leur parut un lieu d'exil. »

Tel est le récit fidèle d'Ennodius, successeur d'Epiphane sur le siège de Pavie, et qui a composé la Vie de cet illustre

pontife. Les circonstances de ce départ nous montrent combien était vive la foi des Toulousains, qui apprécièrent d'autant plus la présence de l'évêque de Pavie, que leur Eglise était encore privée d'un premier pasteur.

Par suite des conditions de paix convenues entre Népos et Euric, l'Aquitaine et la Narbonnaise première passèrent tout entières sous la domination de ce dertiier prince. L'éclat de ses conquêtes n'apaisait pas la haine qu'il portait à la religion catholique, et l'Eglise de la capitale aurait eu a souffrir beaucoup de son génie persécuteur, si la Providence n'avait placé auprès de lui en cette ville un puissant protecteur pour elle dans la personne de Léon, dont nous avons déjà parlé. Cet homme illustre, né à Narbonne, était petitfils du célèbre orateur Fronton. Jurisconsulte, orateur et poète, il s'occupait de l'étude des belles-lettres dans sa patrie quand cette cité tomba sous la domination d'Euric. Ce prince fut assez heureux pour l'appeler auprès de sa personne, et lui confier la direction des principales affaires ; il s'en servit surtout très utilement dans la rédaction du code qui renfermait les lois des Visigoths. Léon protégeait ouvertement les catholiques ; il fit en particulier sentir l'effet de cette protection au saint évêque de Clermont Sidoine, qu'Euric, après la conquête de l'Auvergne, avait fait enfermer dans le château de Leviannc situé entre Narbonne et Carcassonnc. Après lui avoir fait rendre la liberté, ils entretinrent un commerce de lettres , et ce fut sans doute le désir de voir son libérateur qui attira à Toulouse le captif délivré.

Sidoine arriva dans cette ville Tan 476. Il raconte à Turnus, l'un de ses amis, une circonstance assez singulière de

son voyage. « Turpien votre père, lui dit-il, avait emprunté » une somme d'argent à Maxime, l'un des officiers du pa- » lais.... Se voyant sur le point de mourir et sachant que » je me rendais à Toulouse, il me pria d'intercéder auprès » de Maxime, son créancier. Non seulement je le connais- » sais, mais je lui avais autrefois offert une gracieuse hospi- » talité. Je me détournai de ma route pour aller le voir » dans une maison de campagne qu'il habitait près de Tou- » louse. Dès qu'il apprit mon arrivée, il vint au devant de » moi ; mais je ne trouvai plus en lui ce corps droit, cette » démarche dégagée, cette voix sonore, ce visage riant qu'il

• avait autrefois. Tout présentait en lui la figure d'un reli- » gieux : sa chevelure était rasée et sa barbe longue ; il

• avait pour sièges des bancs ; une étoffe grossière cou- » vraitles murs de sa maison; son lit n'avait pas de plume; » aucune nappe de pourpre n'était étendue sur sa table. » Sa vie était si commune, qu'il ne mangeait que des légu- » mes, réservant pour les étrangers les mets les plus déli- » cats. Lorsque nous nous levâmes, je demandai secrètc- » ment à ses familiers quel était le genre de vie qu'il avait » embrassée, s'il était moine, clerc ou pénitent. On me ré- » pondit qu'il était prêtre depuis peu, et que l'amour de ses » concitoyens lui avait fait violence pour accepter ce titre. » Le lendemain... je lui demandai une entrevue : il me l'ac- » corda. Je le félicitai d'abord de sa dignité, et lui adressai » ma prière. » Sidoine raconte ensuite l'heureux succès de sa demande au sujet de la dette de Turpien.

Une grande controverse s'est établie entre les historiens sur le caractère particulier dont Maxime était revêtu. Baronius dans ses Annales, Tillemont et les historiens du Lan-

guedoc croient et avancent qu'il était évêque, et évêque de Toulouse. Il est difficile de résoudre l'un et l'autre de ces deux points, d'après le récit de Sidoine Apollinaire. Il dit seulement que Maxime était prêtre, qu'il avait été forcé d'accepter le sacerdoce par amour pour ses concitoyens ; mais il n'est nullement question de l'épiscopat. Sidoine ne désigne aucune ville dont il ait été le prétendu évêque. H connaît le lieu où habite son ami , puisqu'il se détourne exprès de sa route pour lui rendre visite; cette maison de campagne n'est pas très éloignée de Toulouse, et personne n'apprend à Sidoine que son ami est devenu évêque de cette ville! Quand il l'aperçoit, il voit si peu en lui les marques de l'épiscopat, qu'il est obligé de demander s'il est clerc, ou moine, ou pénitent. Comment, si Maxime est évêque, Sidoine écrivant à Turnus n'a-t-il pas clairement désigné un fait aussi remarquable? Il faut convenir que le sentiment des Messieurs de Sainte-Marthe, dans la Gaule chrétienne, est beaucoup plus probable, et nous pensons avec eux que Maxime n'était point évêque, moins encore de Toulouse que d'ailleurs.

Euric touchait au terme de sa course. Après avoir conquis l'Espagne, il se rendit maître de la Provence, et étendit sa domination dans tout le pays situé entre la Durance, la mer et les Alpes maritimes. Il se trouvait à Arles, vers la fin de l'année 48 i, quand il sentit arriver sa fin prochaine. Le ciel ne parut l'avoir élevé au comble de la gloire que pour rendre sa chute plus terrible. Il mourut à lage de trente-six ans, redouté de tous ses sujets. Il eut sans doute le génie militaire, mais il manqua de ces vertus qui font les bons rois. Grégoire de Tours et Sidoine Apollinaire nous

TEMPS ANCIBNS. 193

le représentent comme un persécuteur de la foi catholique et ne cherchant à soumettre les peuples à son empire que pour les placer sous le joug de Tarianisme. Ennodius nous dit qu'il fit peser sur les nations un sceptre de fer. Euric aurait pu trouver dans Léon, son ministre, un guide fidèle ; mais il n'écouta pas ses conseils. N'aspirant qu'au titre de législateur des peuples et dédaignant celui de protecteur et de père, il crut avoir beaucoup lait pour le bien de ses sujets que de leur laisser un code de lois dont il dut la rédaction à cet homme habile.

La nation gothique avait des lois avant Euric, qui n'eut d'autre mérite que celui de les réunir. On appela cette compilation le Code Théodoricien, par une espèce de rapprochement avec le Code Théodosien. Les lois d'Euric furent perfectionnées par ses successeurs.

Ce prince eut pour épouse la princesse Ragnahilde, arienne comme lui. C'est à tort que quelques auteurs ont cru qu'elle était femme de Théodoric II, prédécesseur d'Euric. Nous trouvons dans les Lettres de Sidoine Apollinaire une circonstance assez singulière relative à Ragnahilde, et qui a donné lieu à une opinion très accréditée parmi les anciens habitants de Toulouse. Un certain Evodius avait reçu sans doute quelque bienfait de cette reine et voulait lui en témoigner sa reconnaissance : il écrivit a Sidoine, dont il était particulièrement connu, pour le prier de lui composer douze vers qu'il voulait faire graver sur une coupe qu'il destinait à Ja princesse. Sidoine nous donne la description de cette coupe : elle était d'argent, assez grande, en forme de conque marine, ayant des anses, et divisée dans sa hauteur depuis le bord supérieur jusqu'au

bas par six rainures ou cavités. Il lui conseille d'inscrire les vers plutôt sur les parties saillantes du vase que sur la partie concave.

Nous reproduisons ici cette inscription : « Que la conque » où Triton porte Cythère n'ose pas se comparer à celle-ci ! » Abaissez vos regards sur elle, ô grande reine, et daignez » accepter ce faible présent. Ne méprisez pas Evodius votre » client; en l'élevant, vous serez plus grande encore. 0 » vous dont le père, le beau-père et l'époux portent le dia- » dème, puissiez-vous voir votre fils roi avec son père, et » aussi après lui ! Heureuses les eaux qui, renfermées dans » ce brillant métal, favoriseront L'éclat de vos traits! Lors- » que la reine daignera y laver son visage , sa blancheur » augmentera celle de l'argent lui-même. » Il est difficile de porter plus loin l'adulation envers une reine, et surtout une reine arienne. L'histoire de cette coupe a donné lieu à des conjectures et à des suppositions que rapportent les vieilles chroniques. Elles prétendent que la reine Ragnahilde aimait passionnément a se baigner ; qu'elle avait fait venir à grands frais, et par des canaux et aqueducs, les eaux du plateau des Ardennes dans la maison de campagne qu'elle habitait au lieu où, depuis, fut bâti le monastère des Dames de Malte, et où l'on aperçoit encore quelques restes de constructions romaines; que ce fait est attesté par le riche présent que lui fit Evodius de cette coupe d'argent décrite par Sidoine; et qu'elle fut désignée par le vulgaire sous le nom de la reine au pied d'oie ou Pédauqw.

Rien n'empêche d'admettre que la femme d'Euric eût une maison de campagne où se trouvaient des bains pour elle et les gens de la maison royale; mais il est difficile de croire que

TKMPS ANCIENS. 495

la coupe cTEvodius fût assez grande pour servir à cet usage. La matière précieuse dont elle était composée et la richesse de la ciselure paraissent détruire cette supposition. Sidoine ne parle que d un vase destiné à recevoir l'eau nécessaire à laver le visage , vase qui devait être une grande et belle aiguière portant des anses. Un passage assez remarquable du voyage littéraire de deux religieux bénédictins pourrait jeter quelque jour sur la reine au pied d'oie : « Le portail » de Saint-Pierre a Nevers , disent-ils , a quelque chose de » singulier, car on y remarque une reine avec un pied d'oie. » Le P. Mabillon, dans ses Annales, dit qu'on voit la même » chose au portail de Neelle dans le diocèse de Troyes, et » sur celui de Saint-Bénigne de Dijon; l'on croit, d'après » lui, que cette reine est sainte Clotilde. Je suis bien » trompé, si je ne l'ai vue aussi dans le portique de l'église » de Bourges représentée de la même manière » (p. 50, 1er par.). Après la conquête de Toulouse par Clovis, ne serait-il pas probable qu'on eût placé aux environs de la maison de campagne de Ragnahilde quelque statue ou image de la reine Clotilde, épouse de Clovis (1), et qu'on l'eût re-

(<) Bullet, dans un ouvrage intitulé: Dissertations sur la Mythologie française, a inséré une Dissertation sur la reine Pédauqw. Il y rapporte le sentiment de M. l'abbé Lebeuf, qui croit que cette reine n'est autre que la reine de Saba qu'on appela Austris, parce que dans l'Evangile elle est nommée regina Austri; qu'on l'a représentée avec un pied d'oie, parce qu'elle avait un grand attrait pour le bain ; qu'elle avait les pieds contournés, et qu'elle montra cette défectuosité en relevant un peu le bas de sa robe en présence de Salomon , qui la reçut dans un appartement de cristal : ce qui fit croire à la reine qu'il était dans l'eau.

présentée à Toulouse avec un pied d'oie comme elle l'était à Nevers, à Neelle, à Dijon et à Bourges? J'avoue que l'origine du mot de Pédauque me paraît beaucoup plus naturellement expliquée par cette opinion que par toute Vhydrophilie de la femme d'Euric.

Ballet attribue une autre origine a la reine Pédauque; il raconte, d'après certaines chroniques, que la reine Bertbe, première femme du roi Robert, donna le jour à un prince qui avait la tète et le cou d'une oie, et que c'est pour cela qu'on donna à Berthe le nom de la reine Pédauque. Berthe fut répudiée, et Robert épousa Constance. Celle-ci vint à Toulouse et fut logée au palais de Peyrolade, vis-à-vis duquel se trouvait un pont si étroit, qu'une seule personne pouvait à peine y passer, et que pour cela on appela le pont de l'Oie. Constance détestait la reine Berthe, et les Toulousains, pour lui faire la cour, appelèrent ce pont « le pont de la reine Berthe au pied d'oie » à cause de l'événement dont nous avons parlé. Toutes ces conjectures ne sont guère fondées, et nous croyons beaucoup plus probable le sentiment de D. Mabillon qui avance que , par cette reine, on a voulu désigner Qotilde, qui conduisit Clovis dans les eaux du baptême.

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