LIVRE V
DEPUIS EUDES, DUC d' AQUITAINE, EN 688, JUSQU A L AMBASSADE DE LABBÉ DE SAINT-GERMAIN AUPRÈS D HUNOLD, EN 741 .
Une grande révolution s'opéra en Espagne au commencement du vme siècle, et détruisit pour toujours l'empire des Visigoths. Cet événement mémorable ayant quelque rapport a notre histoire, nous devons le retracer rapidement. C'est d'abord en Orient qu'il faut transporter nos lecteurs.
L'Arabie était la terre natale de ces hommes qui devaient plus4ard envahir une grande partie du monde connu. Cette immense presqu'île était bornée par la Syrie, la Perse , l'Abyssinie et les Indes. Les principales divisions de son territoire étaient le Hedjaz, partie aride dont la Mecque et Médine étaient les capitales; X Yémen, partie méridionale baignée par l'Océan d'un côté et la mer Rouge de l'autre : Saba était une de ses villes principales ; le NedjM, partie centrale qui domine la Syrie et la mer; le Désert, confinant avec la Perse et la Palestine. Les Arabes reconnaissent Abraham pour leur père, non par Isaac, fils de la Promesse, mais par Ismaël, enfant de l'Exilée. Il est plusieurs fois question, dans les récits bibliques, des rois de l'Arabie, qui sans doute n'étaient que les chefs de ces tribus nomades. Au temps des rois d'Israël et de Juda, il est parlé des «voleurs» de l'Arabie. La religion de ces peuples
était un mélange confus du judaïsme et de l'idolâtrie ; leur vie n'avait cependant rien d'oisif : ils contemplaient les cieux et la terre. Observateurs des astres comme les Chaldéens, ils furent aussi les inventeurs de la science des calculs. Leur génie vif et subtil, leurs loisirs, leur frugalité, les portaient à faire des recherches, qui leur firent découvrir bien des sciences. Leur imagination orientale , riche comme leur ciel, mobile comme leurs sables, les rendaient sensibles aux charmes de la poésie. Les Arabes attirèrent la colère de Dieu par leurs désordres. Nous connaissons la belle prophétie d'Isaïe contre ces peuples : « Vous dor- » mirez jusqu'au soir, dit-il, au sein de vos forêts dans les » sentiers de Didanim. Vous qui habitez la terre du Midi , » apportez de l'eau à celui qui a soif; donnez du pain a » celui qui prend la fuite. Ils ont fui à la vue du glaive , » du glaive qui les menace, à la vue de l'arc tendu, ji la » vue du danger du combat ; car le Seigneur m'a dit : en- » core un an, temps donné au mercenaire, la gloire de » Cédar lui sera enlevée, et ce qui restera du nombre des » forts et des fils de Cédar qui tenaient la flèche, sera ré- » duit. — Le Seigneur Dieu d'Israël a parlé. » Jérémie me* nace encore les rois de l'Arabie qui vivent au sein du désort. Ezéchiel nous donne une idée de la richesse de ces peuples lorsque, s'adressant à la ville de Tyr, il lui dit : « L'Arabie et tous les princes de Cédar ont été vos négociateurs les plus fidèles : ils venaient à vous avec leurs agneaux, leurs béliers et leurs boucs ; les marchands de Saba et de Réema venaient établir dans vos marchés leurs aromates exquis, leur or, leurs pierres précieuses. » Notre dessein n'est point de suivre ici les diverses pé-
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riodes historiques de ce peuple, soit avant , soit après la venue du Messie. Des prophéties , qui n'étaient que des contrefaçons de celles des juifs, étaient répandues sous les tentes des Arabes; elles annonçaient que dans le sein de l'une de leurs tribus , celle des Coraïtes , maîtres de la Mecque et gardiens du temple d'Abraham, la Kaâba, devait paraître un homme dont la naissance transformerait l'Arabie. — Cet homme est Mahomet. Son histoire est assez connue : il naquit le 1er septembre 570; le 16 juillet 622, il quitta la Mecque où il faisait sa résidence, et se retira à Médine. S'étant fait un grand nombre de disciples qui prirent le nom de musulmans ou vrais croyants, il soumit à ses armes une grande partie de l'Arabie , et les peuples de ces contrées le reconnurent pour leur maître et le chef de leur religion. Ses successeurs prirent le nom de califes. En peu de temps ils s'emparèrent de l'empire des Perses , de la Syrie, de l'Egypte et de la Palestine. L'an 647, les Arabes, qu'on appelle aussi Sarrasins, conduits par leur calife Othman, s'emparèrent d'une grande partie de l'Afrique sur les Maures. Ceux-ci , ayant embrassé la religion de leurs vainqueurs, passèrent avec eux en Espagne. En 661 , les califes transportèrent le siège de leur empire de Médine à Damas, et firent gouverner leurs provinces par les émirs.
Au mois de novembre 711, Muza, lieutenant en Afrique pour Walit, calife des Sarrasins , équipa une flotte sous la conduite de Tarik et d'aufres capitaines et la fit diriger sur les côtes d'Espagne. Rodéric était alors roi des Visigoths. Cette entreprise fut couronnée de succès. Bientôt après , Muza lui-même traversa la mer avec une formidable armée ; ayant abordé vers le détroit, il étendit ses conquê-
tes jusqu'à Tolède, et peu de temps après dans toute l'Espagne. Rodéric, menacé au sein même de ses états, rassembla ses forces pour repousser les infidèles, et le dimanche 17 juillet 712 il rencontra l'armée des Sarrasins auprès de Xérès de la Frontera. Ayant été défait par la trahison d'une partie de son armée , Rodéric resta sur le champ de bataille, et avec lui finit le royaume des Visigoths, après avoir duré près de trois cents ans depuis qu'ils eurent établi le siège de leur empire à Toulouse, en 419. A cette époque, Muza, maître de l'Espagne ultérieure et citérieure jusqu'à Saragosse, établit sa résidence à Cordoue, à cause de sa beauté et de son heureuse situation.
Pendant l'invasion des Sarrasins en Espagne, Eudes gou-
vernait toujours à Toulouse, constamment attentif à la marche des armées infidèles. Childebert III, roi de France, étant mort en 711, Pépin d'Héristal sut se maintenir dans toute son autorité ; il fit reconnaître pour roi Dagobert, fils de ce prince , épousa en premières noces Plutrude, dont il eut deux fils, Drogon et Grimoald , et la répudia ensuite pour épouser en secondes noces Aspaïde, dont il eut Charles- Martel. Au mois de décembre 714, Pépin d'Héristal mourut. — Les divisions qui sans cesse renaissaient entre les Neustriens et les Austrasiens contribuèrent puissamment à affermir l'autorité du duc d'Aquitaine. S'étant ligué contre Charles -Martel avec Chilpéric, qui avait succédé à Dagobert en qualité de roi de Neustrie , il rassembla ses forces, passa la Loire, alla. rejoindre Chilpéric et le maire du palais Rainfroi, puis marcha avec eux contre Charles. Celui-ci les attaqua vivement entre Reims et Soissons et les força de prendre la fuite (718).
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A cette époque mourait de la mort des justes, près du monastère d'Auchy, saint Silvin qui jeta sur l'Eglise de Tou- * louse un vif éclat par la grandeur de sa sainteté. Un cer- . tain évêque nommé Anténor , homme très religieux , mais peu versé dans la littérature, s'efforça de recueillir les mémoires sur la vie de Silvin, désirant l'honorer après sa mort comme il l'avait fait pendant sa vie ; il voulut conserver à la postérité tout ce qu'il avait appris de la sainteté de ce personnage. Cet ouvrage demeura dans l'oubli jusqu'au temps de Leutwithe, abbesse d'Auchy. Cette femme retrouva aunmlieu des archives la vie de saint Silvin; après l'avoir parcourue, elle s'aperçut de beaucoup de fautes et d'incorrections de langage. Pleine de dévotion pour saint Silvin , elle fit corriger le style d' Anténor , tout en conservant le sens des détails. Cet auteur primitif était contemporain et disciple du saint évêque. Nous allons donner ici la traduction de cette vie composée par Anténor et corrigée par un auteur anonyme du ixc siècle.
« De notre temps s'est élevé par la permission divine, aux » contrées du Midi, un exemple de justice et d'admirable » sainteté dans la personne d'un nommé Silvinus , évêque » et confesseur de Jésus-Christ. Il a été placé entre un âge » qui n'est plus et un âge qui n'est point encore, pour réu- » nir en lui les mérites des saints qui l'ont précédé et de- » venir le modèle de ceux qui devaient le suivre.
» La noble terre de Toulouse donna le jour à Silvin ; le » pays de Thérouenne le posséda. Il fut illustre par sa nais- » sance, plus illustre par sa foi et sa sainteté selon Tordre » de Dieu. Ayant paru au temps du premier roi Charles » (Martel) et de Chilpéric, il vécut jusqu'à la bataille de Vincy
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» entre Charles et Rainfroi, maire du palais, dans laquelle se » fit un horrible carnage et où Rainfroi prit la fuite.
• Dans sa jeunesse, il épousa une jeune fille ; mais re- » venu à lui-même et dirigé par les conseils de la suprême
• sagesse, il renonça à cette alliance, pour imiter dans une » chasteté parfaite le Fils de la Vierge, à qui plaît tout ce qui » est pur. Il céda au souvenir de cette parole de l'Evangile : » Celui qui quittera sa maison , ses frères , ses sœurs , son » père, sa mère ou son épouse pour mon nom, recevra le » centuple ici-bas et la vie éternelle ensuite.
» Conduit par la main divine, pour augmenter le mérite
• de sa sainteté et sauver un grand nombre dames, il se » rendit dans la partie de l'Occident, au pays de Thérouenne , » où il gagna à Dieu beaucoup de peuple. Le culte de Dieu » était ignoré dans ces contrées, et Silvin l'étendit par sa » prédication et ses exemples, annonçant partout le Dieu
• vivant, parfait en majesté, et la trinité des personnes di- » vines. La foi de ces peuples augmentant de jour en jour, » Silvin était aimé de tous comme un père, respecté comme -> un maître. Honoré k juste titre, puisqu'il surpassait alors » tous les autres par l'excellence de ses œuvres et de son » humilité, il aimait tous les fidèles comme ses frères, les » embrassait comme ses enfants, n'ayant point égard à la » condition sociale, mais à la pratique de la religion, de la
• douceur, de la dévotion. Il se montra accessible à tous , » particulièrement aux sectateurs de la foi chrétienne. Plein » de suavité dans son entretien, prudent en sa doctrine , » modeste en ses manières , saint en ses exemples, agréa-
• ble en son extérieur, joyeux en son maintien , pauvre » dans sa vie, riche devant Dieu, il s'appliqua à se perfec-
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» tionner lui-môme avant de corriger les autres , toujours » prêchant et exhortant jusqu'au terme de sa course, cher- » chant à rendre ses œuvres agréables à Dieu, et à réunir » au troupeau du souverain pasteur Jésus-Christ le plus
» grand nombre dames possible.
» Il recevait assidûment dans sa maison les étrangers et » les pèlerins comme Jésus lui-même , lavant leurs pieds, » les nourrissant, les habillant selon ses facultés ; car il dé- » sirait être du nombre de ceux auxquels Dieu dira au » dernier jour : J'étais sans asile et vous m'avez donné l'hos- » pitalité ; j'étais nu et vous m'avez couvert ; ce que vous • avez fait à l'un de ces petits, c'est a moi que vous l'avez » donné. Venez, les bénis de mon père; recevez le royaume » qui vous a été préparé dès le commencement du monde. » Il avait toujours à sa bouche les louanges de Dieu ou la » prédication de la Parole , craignant de commettre une » faute s'il s'abstenait de ces devoirs et d'aller contre les » paroles du Prophète : J'ai dit : je garderai ma voix, pour » ne pas pécher dans ma langue.
» Il ne posséda ni or, ni argent, ni coffres remplis. Au- » cune large ceinture n'était suspendue à ses reins. Il savait » que ce vain ornement n'appartenait pas aux serviteurs de » Dieu, qui doivent être toujours revêtus de Jésus-Christ, » devenu pauvre pour nous, de riche qu'il était. Silvin pa- » rut ainsi chéri de Dieu et des hommes, marchant sur les » traces du Sauveur, n'abandonnant jamais la discrétion , •» qui est la mère de toutes les vertus. Il se plaisait à répan- » dre son bien dans le sein du pauvre. Sans s'embarrasser » du lendemain, docile au précepte de l'Evangile qui dit » « qu'à chaque jour suffit sa malice » , il méprisa le monde
» et vécut en s élevant au-dessus de toutes les choses pé- » rissables de la terre, aimant Dieu de toutes ses forces et
* n'aspirant qu'à l'immortalité. Il usait seulement d'un che- » val dans ses voyages, non pour se délasser, mais à cause » de la faiblesse de son corps, qui parvint à une extrême » vieillesse.
» 11 entreprit plusieurs pèlerinages pour l'amour du Tout- » Puissant, visitant les tombeaux des saints, y répandant des » prières, ne voulant laisser aucun juste sans l'intéresser au » terme de son voyage ici-bas, sans chercher un soutien dans » ses prières : persuadé qu'il faut s'entourer du secours des » autres pour parvenir à l'éternelle gloire, puisqu'il est écrit » qu'il est diflicile à l'homme seul de se sauver.
» Non seulement il visita dans ses pèlerinages les pro- » vinces qui sont bornées par l'Océan, mais encore il tra- » versa les mers et se rendit dans cette terre où notre » Sauveur Jésus-Christ prit la forme humaine et passa sa
* vie. Après avoir parcouru divers lieux , il parvint à cette » montagne du Golgotha appelée Calvaire , où le Seigneur » fut crucifié par les juifs infidèles et les soldats romains. » Accoutumé à voir Dieu des yeux de l'esprit et ne pouvant » le contempler de ceux du corps, il voulut du moins vi- » siter le lieu où le Sauveur racheta de son sang le genre » humain tout entier en l'enlevant a l'empire du démon et » s'emparant de ses dépouilles par sa victoire. Il n'entreprit » ce pèlerinage que pour fortitier son esprit, et après une » ardente prière, revenir avec plus de sécurité dans sa pa- » trie. Il vint ensuite sur les bords du Jourdain où le Sei- » gneur fut baptisé, sanctifiant notre baptême ; il se lava » dans les eaux du fleuve, joyeux et reprenant une nou-
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» velle vie, heureux d'avoir pu accomplir un désir qui était » le plus ardent de son cœur !
» Il honorait avec une grande vénération les temples des » saints, faisant brûler des flambeaux dans leur enceinte, y » célébrant les sacrés mystères et y offrant le sacrifice de la » prière. Il aimait les prêtres, respectait les moines, veillait » sur les vierges pour leur apprendre à conserver jusqu'à » la fin le trésor de la chasteté de l'esprit et du cœur ; il » prêchait tous les jours en présence du clergé et du peu- » pie de la manière la plus parfaite, exhortant tous les pé- » cheurs a la pénitence, et implorant sans cesse pour leurs » péchés la miséricorde divine. En qualité de ministre de » Jésus-Christ, il écoutait la confession des peuples, leur » donnait des conseils, les instruisait dans les voies du sa- » lut, les exhortait à n'abandonner jamais les sentiers de la » justice, disant à tous que le joug du Seigneur était doux » et léger, qu'il n'y avait rien de plus utile que de le servir, » lui qui donnait un éternel royaume à ceux qui l'aiment de » tout leur esprit, de tout leur cœur et de toutes leurs for- » ces; que c'était une véritable folie d'obéir a Satan, qui ne » peut promettre à ses serviteurs qu'une peine éternelle et » des feux qui ne s'éteindront jamais.
» Cet homme bienheureux posséda les quatre vertus qui » font la principale force du chrétien ici-bas : la prudence, » la justice, la force et la tempérance. Couvert de ce bou- » clier, revêtu de la cuirasse de la foi, couronné du casque » du salut, il repoussa les traits de l'ennemi, s'avança pour » combattre, et défit cet implacable ennemi sous les coups » duquel tomba autrefois notre premier père dans le para- » dis, nous entraînant ainsi dans la ruine du péché et de la
• mort. Protégé par des armes qui défendent de la mort, » Silvin ne craignit aucun péril sur terre, aucun naufrage » sur mer; il eut toujours en toutes ses œuvres lange de » Dieu pour protecteur et pour appui jusqu'au terme de sa » carrière.
» Silvin fut le père des orphelins, le défenseur des veuves, » le soutien des vierges, l'ornement de la vie monastique. Homme pacifique, prudent dans ses paroles, saint dans ses œuvres, ce qu'il prêchait, il le montrait par ses exemples, dans la crainte, comme le dit l'Apôtre, d'être réprouvé lui-même en enseignant les autres. Il consacra à » Dieu tout ce qu'il posséda, et jamais il n'attribua à son » mérite le bien qu'il opéra, mais à la bonté divine. A la » place des biens périssables de la vie, il s'attacha à ceux de » l'éternité. Il construisit sur ses domaines, à la gloire de » Dieu tout-puissant et du saint dont il portait le nom, » deux églises, l'une en un lieu appelé Maunice, l'autre à » Saint-Rémy-Campaigne, afin que les louanges de Dieu y » fussent perpétuellement célébrées.
» Après avoir racheté plusieurs chrétiens captifs dans les » contrées lointaines, il donna la liberté à plusieurs esclaves, après les avoir instruits des principes de la foi et marqués du signe de la croix. Silvin avait pour habitude, quand les malades allaient à lui, de prier Dieu pour eux au fond de son cœur et de guérir leurs âmes; puis il leur offrait des bains et d'autres remèdes bénits, tels que l'huile sanctifiée ; et après leur avoir donné la sainte communion , il les renvoyait dans leur demeure dans un état plus satisfaisant que si jamais ils n'eussent été atteints par la maladie. 11 n'est pas étonnant que le sauveur Jésus ait opéré
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» tant de prodiges par l'intercession d'un aussi saint homme, » lui, qui permet à de mauvais chrétiens d'en opérer quel- ■» quefois, car, au dernier jour , ne diront-ils pas. à Dieu : » Seigneur, Seigneur, n'avons-nous point prophétisé en » votre nom, chassé les démons, opéré plusieurs miracles? » Et le Seigneur ne dira-t-il pas : « Je vous le dis en vérité , » je ne vous connais pas. » Il dira, au contraire, à ceux » qui auront fait valoir leurs talents : « Courage, bon et fi- » dèle serviteur! je vous établirai sur de grands biens; en- » trez dans la joie de votre maître. »
» Il pratiqua de grandes austérités. Pendant quarante ans » il ne prit d'autre pain que le pain eucharistique, se con- » tentant de quelques herbes et de quelques fruits. N'ayant » jamais porté de vêtements somptueux, il n'en usa quel- » quefois de précieux que dans l'oblation du saint sacrifice. » H était vêtu d'habits simples et grossiers, observant cet » oracle de l'Esprit saint : Ne vous habillez pas magnifique- » ment ; et cet autre : Ceux qui sont mollement vêtus ha- » bitent le palais des rois. Il combattit pour son prince avec » le cilice et la cendre, et non avec des ornements mêlés » d'or et de pierreries. Il ne prenait jamais son sommeil sur » un lit préparé, mais sur du bois ou sur la terre nue. Pour » pouvoir asservir son corps, il le traitait comme un esclave » inutile : il entourait pendant plusieurs jours ses membres » de cercles de fer, macérant sa chair par ces instruments » dévorés par la rouille ; il agissait ainsi au souvenir de » Jésus-Christ qui expira sur sa croix, attaché par des clous » de fer sur le bois de son sacrifice. On le vit porter à Rome » d'énormes pierres et les déposer comme un trophée de- » vant les portes de la basilique de Saint-Pierre.
• Il désira souvent, pour rendre à Dieu ce qu'il en avait » reçu, remporter la couronne du martyre; mais les per- » séditions ayant cessé, il ne trouva personne, au milieu » des triomphes de la foi dans l'Eglise, qui pût lui donner » la mort. 11 aspira aussi à la vie solitaire et k la contem- » plation de Dieu par l'abandon des choses humaines. Ses » continuelles infirmités mirent des bornes à ses désirs ; il » devint 1 égal des martyrs par les tourments auxquels il » soumit ses membres, et son étonnante abstinence le plaça » au rang des héros du désert.
» Il opéra un grand nombre de prodiges et guérit par la » puissance divine beaucoup d'infirmités ; il chassa les dé- » mons du corps des possédés par la prière et la sacrée » communion ; il guérit les lépreux , les paralytiques, les • boiteux, les aveugles, et tous les infirmes qui se présen- » taient à lui, quelles que fussent leurs maladies. Si je vou- » lais raconter ici ses vertus, je ne pourrais, ni de vive » voix, ni par écrit, exécuter ce projet, car nous ignorons » non-seulement ce qu'il a pratiqué dans des contrées éloi- » gnées, mais encore ce qu'il a opéré au milieu de nous, et » tdon sa conscience seule a été le témoin. Le Seigneur n'a » produit tant de merveilles par son serviteur qu'afin de » manifester la sainteté de celui qui a été l'auteur de tant » de miracles. Nous devons rendre grâces à Dieu qui glori- » fie ainsi ceux qui mettent en lui leur espérance ; aussi » David disait-il : Dieu est admirable dans ses saints. Le « Dieu d'Israël a donné la force et la puissance à son peuple, » qu'il soit à jamais béni!
» Nous devons Maintenant raconter comment cette âme » bienheureuse quitta la prison de son corps pour entrer
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» dans le séjour de la gloire. Vers la fin de sa vie , il se » sentit saisi par la maladie et consumé par la fièvre. Plus » son corps était accablé, plus il exaltait son créateur, sou- » tenu par ces paroles de l'Apôtre : Lorsque je suis infirme, » alors je suis puissant. Quand il sentit sa fin approcher, il » fit célébrer devant lui les saints mystères et chanter les » psaumes, recevant le corps du Seigneur en se marquant » du signe de la croix.
» Il avertit ceux qui l'entouraient d'avoir toujours dans » leur pensée le jour de leur mort , de fuir le péché et » d'avancer dans les sentiers de la vie. Habitué a louer son » rédempteur dans les jours de son existence, il persévéra » dans ces sentiments jusqu'à sa mort. Le soir du samedi, » il vit une troupe d'anges courir au-devant de lui. Fortifié » par cette céleste vision, il dit à haute voix a tous les as- » sistants : Les anges viennent à nous! les anges viennent à » nous!... et il rendit aussitôt l'esprit. Personne ne forma » le plus léger doute sur son entrée dans les cieux par les » mains des anges qui étaient venus le prendre. Le jour du » sabbat ou du repos auquel il mourut, marqua le repos » éternel dont il jouit dans la gloire.
» Un grand nombre de prêtres, de clercs et de saintes » femmes assistèrent à ses funérailles. Le chant des hym- » nés sacrées était interrompu par les pleurs qu'on répan- » dait sur la mort d'un aussi saint pontife. Ses serviteurs et » ses familiers pleuraient encore plus que les autres, disant » que jamais ils ne trouveraient un aussi fidèle protecteur. » Les peuples versaient des larmes sur la terre, et les anges » se réjouissaient dans le ciel ; les premiers croyaient avoir » perdu un père, et ils retrouvaient un protecteur.
» On députa un courrier au monastère de Centulle assez » peu éloigné d'Auchy, où repose le corps de saint Riquier, » pour inviter les moines a assister à ses obsèques. Les re- » ligieux de Centulle répondirent à cette invitation. Ainsi le » saint évêque Silvin descendit au tombeau accompagné de » tous les ordres auxquels il avait donné pendant sa vie de » si touchants exemples. Le saint pontife fut enseveli dans » le monastère d'Auchy au chant des hymnes, à l'odeur des » aromates, et avec la plus grande vénération.
» Après l'office des morts, le seigneur Adalscar et Assiglia » son épouse, issue de la noble race des Francs, donnèrent » un grand festin à ceux qui avaient assisté aux obsèques » afin de réparer les forces des voyageurs. Ils construisi- » rent dans le monastère d'Auchy une basilique en l'honneur • de la Mère de Dieu. Avant l'arrivée de saint Silvin , ce » monastère avait été élevé par eux pour leur fille Sicherde, » qui y prit le saint habit religieux. Après la mort de Sil- » vin, Sicherde orna cette église de couronnes et dé lam- » pes; elle enrichit le tombeau du saint d'or et de pierres » précieuses, fit enchâsser dans l'or et l'argent le bâton re- » courbé qui soutenait ses pas chancelants dans sa vieil - » lesse, et le plaça dans cette sainte demeure.
» Un grand nombre de miracles furent opérés par Tin- » tercession de saint Silvin au pays de Thérouenne, et par- » ticulièrement à Auchy où repose son corps. Les possédés » du démon y trouvaient une guérison inespérée. Nous avons » vu plusieurs perclus recouvrer à son sépulcre l'usage de » leurs membres ; dernièrement, une femme entièrement » paralysée, après avoir fait une longue prière au tombeau » du saint, y fut guérie et prit dans le monastère l'habit re-
» ligieux. Attiré par la voix de tous ces prodiges, un enfant » perclus aussi se traîna jusqu'au pied du sépulcre, et se » releva délivré de son infirmité. En Bourgogne, une femme » aveugle fut avertie en songe de se rendre au pays de Thé- » rouexine, qu'elle serait guérie là par les mérites du bien- » heureux Silvin. S'étant éveillée, elle prit un guide, et sans » redouter la longueur du chemin, elle arriva à Auchy ; là, » elle frotta son visage et ses yeux avec une liqueur renfer- » mée dans un vase que saint Silvin y avait apporté, et cette » femme qui pendant vingt-six ans avait été privée de la » vue, fut guérie. Le Sauveur Jésus, qui guérit l'aveugle-né, » voulut, par les mérites de son serviteur, communiquer » à cette liqueur la vertu qu'il communiqua autrefois à » l'eau dans la piscine de Siloë.
» Prions donc avec ferveur, afin que celui qui brille de » l'éclat de tant de prodiges intercède pour nous auprès de » Dieu, et qu'aidés par son intercession, nous soyons dignes » des promesses de Jésus-Christ qui vit et règne avec le » Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Amen. »
Telle est la Vie authentique de saint Silvin composée, comme nous l'avons déjà dit, par Anténor, son disciple, et retouchée, au ixe siècle, par les soins de Leuthwithe, abbesse d' Auchy. Il n'est point question dans cette Vie de la promotion de Silvin à l'épiscopat. Il faut supposer que, puisque l'auteur lui donne la qualité d'évêque, il fut élevé à cette dignité à Rome, après son retour de la Terre-Sainte. Les auteurs ont beaucoup varié sur ce qui regarde cet évêque. Molanus le fait naître à Thérouenne; une ancienne Vie manuscrite lui donne l'Ecosse pour patrie;' les uns l'ont fait descendre de Pépin et de Plutrude ; les autres l'ont
fait évêque de Thérouenne, et aussi de Toulouse. D'après le sentiment généralement reçu, Silvin naquit dans le territoire de Toulouse ; sa famille était noble, mais l'histoire ne nous a pas conservé son nom. Il fut évêque régionnaire , c'est-a-dire n'ayant aucun siège particulier, mais destiné par le siège apostolique à prêcher l'Evangile en divers lieux. On fixe sa mort au 15 février 748. À l'époque de 1 insurrection des Normands, au ixe siècle, le corps de saint Silvin fut transporté au château d'Héristal , près de Liège , de là au château de Dijon en Bourgogne , puis dans l'abbaye de Bèze, où ses reliques demeurèrent en partie. En 951 , Arnould, premier comte de Flandre, fit transporter le corps de saint Silvin du monastère de Bèze à Saint-Omer, dans l'abbaye de Sithim ou de Saint-Bertin. L'histoire assez curieuse de cette dernière translation nous a été rapportée par Jean Ipérius. abbé de Saint-Bertin. « En ce temps, dit- » il, Arnould l'Ancien apporta en ce lieu le corps du bien- » heureux Silvin d'Auchy; il le reçut à titre de gage, et a » cette condition que, si au jour marqué, et avant que les » cloches du monastère n'indiquassent l'heure de prime, il » n'était point racheté, le corps du saint demeurerait à Saint- • Bertin. Au jour fixé, les moines d'Auchy vinrent avec, le » prix convenu pour racheter le sacré dépôt ; mais ils sar- » rôtèrent le soir à Thérouenne, et le lendemain ne partirent » qu'un peu tard. Comme ils s'approchaient de Sithim , ils » entendirent sonner pour prime les cloches de Saint- » Bertin ; ils pressèrent aussitôt leurs chevaux, arrivèrent au » couvent , et offrant le prix convenu, ils réclamèrent le » corps du saint évêque, tout en prétendant qu'on avait de- » vancé l'heure de la sonnerie pour prime. L abbé répondit
» qu'il était déjà tard, que personne ne s'était rendu coupa- » ble d'une pareille fraude. Après avoir demandé quel était » celui qui avait sonné les coups de prime, on se rendit au » clocher, et Ton vit les cloches s'agiter d'elles-mêmes par » miracle, Dieu faisant connaître ainsi que le bienheureux » Silvin avait choisi cette maison pour le lieu de son perpé- » tuel repos. Témoins de ce prodige, les moines d'Auchy » revinrent à leur monastère. » Telles sont les paroles d'ïpérius. D'après une autre version, les moines de Saint-Bertin se levèrent ce jour-là plus lard qu'à l'ordinaire, et malgré que les cloches eussent sonné prime , il fut reconnu que personne ne les avait agitées. Quoi qu'il en soit de ce miracle , le monastère d'Auchy ne put recouvrer le corps de saint Silvin.
Le 5 août 151 6, le père Antoine de Berges, célèbre abbé de Saint-Bertin, fit la visite solennelle du corps de saint Silvin. On éleva le même jour, dans une procession solennelle, le corps de saint Tron et de saint Libert; la messe fut chantée, au son des orgues et des cloches, en l'honneur de saint Silvin de Toulouse. Après la messe, les portes du chœur ayant été fermées à cause du concours immense de peuple, l'abbé montra les saintes reliques. Sur les instances d'Olivier, abbé d'Auchy , on ouvrit la châsse de saint Silvin ; une suave odeur s'exhala aussitôt. On vit alors le saint corps en son entier, et l'abbé ayant détaché l'os maxillaire inférieur pour en faire hommage aux religieux d'Auchy, l'abbé Olivier se prosterna, revêtu de ses ornements sacrés, et ayant reçu ce précieux trésor au milieu des larmes de toute l'assemblée, le porta comme un riche trophée à Auchy, où saint Silvin était mort.
Après que Charles-Martel eut mis en fuite Chilpéric et Eudes , ceux-ci se rendirent à Paris. Chilpéric ayant rassemblé tous ses trésors, repassa la Seine, et, sous la conduite du duc d'Aquitaine, se réfugia à Toulouse. Cette fuite • donna à Charles les royaumes de Neustrie et de Bourgogne, en sorte qu'avec l'Austrasie, ce prince se mit en possession de presque tout le royaume. Il envoya une ambassade à Eudes pour l'engager à lui remettre Chilpéric et ses terres; de terribles menaces accompagnèrent même cette pressante invitation. La crainte et la faiblesse triomphèrent dans le cœur de Eudes des promesses et de la foi jurée : il livra à Charles-Martel son hôte illustre et ses trésors. Les conquêtes des Sarrasins, qui menaçaient d'envahir la partie de la Gaule voisine de ses états durent probablement déterminer le duc d'Aquitaine à céder aux instances de Charles- Martel.
Nous avons dit plus haut que le général Muza, après avoir fait la conquête de l'Espagne, avait établi le siège de son gouvernement à Cordoue. Ayant été rappelé en 712 à Damas par le calife Walit , Muza laissa a sa place Abdelazis , son fils , qui mourut assassiné par le général Ajub. Le calife mourut en 715, et Zuleiman son frère lui succéda. Celui-ci avait nommé, pour gouverner l'Espagne, Alahor, qui arriva dans ce pays vers l'an 716. Ce général fit restituer aux chrétiens les biens que les Arabes avaient usurpés, et forma le projet de soumettre à sa domination la Septimanie. Ses efforts furent inutiles, et pendant trois ans il vit ses armes repoussées par la valeur des habitants de la Gaule Narbonnaise.
Zama, qui lui succéda, fut plus heureux : il entreprit et
exécuta cette conquête sous le calife Omar II , successeur de Zuleiman. Narbonne fut pris, livré au pillage, et ses habitants passés au fil de l'épée ou traînés en captivité. Zama porta ensuite ses armes victorieuses dans les états du duc d'Aquitaine, et vint mettre le siège devant Toulouse, Tan 721. Le saint pape Grégoire II gouvernait alors l'Eglise universelle.
Anastase le bibliothécaire nous a conservé l'histoire du siège de Toulouse dans la Vie de ce pontife qu'il a composée. Dès la première nouvelle de cette terrible invasion, le pape prit le plus vif intérêt à la cause du duc d'Aquitaine. Ce n'était pas sans une douleur profonde qu'il voyait les progrès du mahométisme dans les pays conquis par les Sarrasins. Il envoya à Eudes trois éponges qui avaient servi à sa table et qu'il avaient bénites. — Il paraît que c'était alors un usage établi d'envoyer aux princes chrétiens les grandes éponges qui servaient à essuyer les tables papales. Ces éponges recevaient une bénédiction particulière, et étaient distribuées comme un signe de communion avec l'Eglise romaine. — Au mois de mai 721 , les Sarrasins formèrent une vaste circonvallation autour de Toulouse, et s'approchèrent assez près des remparts pour les battre par les diverses machines de guerre alors en usage. Du haut de ses murailles, Eudes et ses vaillants soldats défendaient vigoureusement leur capitale. Une grêle de pierres étaient lancées avec force sur les remparts par les Sarrasins, pour en éloigner les défenseurs. Avant d'opérer la sortie de ses troupes, le duc d'Aquitaine harangua son armée, bien inférieure à celle des musulmans pour le nombre, mais animée d'un invincible courage qu'inspiraient tour à tour l'enthou-
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siasme religieux et le désir de protéger la commune patrie contre une redoutable invasion. Excité par la foi chrétienne, Eudes fit apporter au milieu de ses troupes les éponges bénites que Grégoire II lui avait naguère envoyées, et avant le combat il en lit distribuer de petites parcelles à ses soldats, puis il donna le signal de l'attaque.
L'armée chrétienne sortit aussitôt des murs de Toulouse, et avec une impétuosité qui tenait du prodige, elle renversa tous les obstacles, força tous les retranchements, répandit la terreur dans le camp ennemi, tailla en pièces les Sarrasins et en fit un horrible carnage. Zama demeura sur le champ de bataille, et le reste de ses soldats fut dispersé et mis en fuite. Les historiens n ont pas marqué la durée de ce siège si fameux dans nos annales ; les grands travaux qu'exécutèrent les infidèles autour de la ville montre qu'il dura longtemps, Toulouse ayant été aussi vaillamment attaquée que vigoureusement défendue. Le premier soin du duc d'Aquitaine, après la victoire, fut d'envoyer des ambassadeurs au pape avec une relation en forme de lettre de la bataille livrée sous les murs de Toulouse. Le prince déclarait dans cette lettre qu'il n'avait perdu que quinze cents hommes de ses troupes , que tous ceux qui avaient pu obtenir une parcelle des éponges bénites n'avaient été ni blessés, ni tués, et que les Sarrasins avaient perdu trois cent soixante quinze mille hommes. Ce nombre a paru a plusieurs auteurs considérablement exagéré; on pourrait cependant l'admettre, en supposant qu'il désignât ceux qui furent tués, blessés, faits prisonniers, ou mis en fuite. Eudes, en effet, s'étant misa la poursuite des fuyards, reprit sur les Sarrasins quelques places de la Septimanie que ceux-ci avaient usurpées.
Que devint dans cette fameuse bataille la basilique exupérienne de Saint-Saturnin? Située hors des murs de Toulouse, elle se trouva nécessairement placée au milieu du camp des Arabes, comme autrefois l'arche sainte dans celui des Philistins. D'après le sentiment des savants auteurs de la Gaule chrétienne, cette église fut presque entièrement détruite par les Sarrasins; d'autres auteurs croient, au contraire, qu'elle fut conservée et transformée en mosquée ; ils vont même jusqu'à dire que les imans qui accompagnaient El Samah y prêchèrent la guerre sainte. Pour prouver leur opinion, ils prétendent que les Arabes garantissaient le libre exercice de la religion dans l'intérieur des temples, et que toute église existant à l'époque de la conquête, devait être conservée. Cette assertion est manifestement détruite par les faits de l'histoire : ainsi, quelques années après le siège de Toulouse, les Arabes détruisirent l'église et le monastère de Psalmodi, situés a quelques lieues de Nîmes ; l'abbaye de Bèze en Bourgogne , où ils portèrent la désolation et la mort; l'église de Saint-Hilaire a Poitiers, située comme celle de Saint-Saturnin hors les murs de la ville, et qu'Abdérame livra tout entière aux flammes. Ces faits donnent une certaine autorité à l'opinion des auteurs du Gallia. Cependant, comme, d'un côté, on ne retrouve dans les temps postérieurs la destruction certaine de la basilique que vers le onzième siècle, et que, de l'autre, aucun monument authentique et qui ait quelque valeur historique ne vient indiquer la reconstruction de l'édifice sous les premiers princes de la race carlovingienne, il paraît que la basilique exupérienne ne fut pas entièrement détruite par les Sarrasins, et qu'elle fut seulement attaquée,
spoliée et profanée : ce qu'il faut attribuer, non à la générosité ou au respect des Arabes pour les choses saintes, mais plutôt au peu de durée du siège de Toulouse.
Le pape fit rendre à Dieu de solennelles actions de grâces pour l'éclatante victoire remportée par Eudes sur les musulmans. L'année de ce brillant fait d'armes fut marquée par la mort de Chilpéric, roi de Neustrie. Charles-Martel fit monter sur le trône le fils de Dagobert III, auquel il fit prendre le nom de Thierry de Chelles, parce qu'il avait été élevé dans ce monastère. Au mois de juillet, Ambiza, élu par le calife Izid , vint en Espagne pour gouverner le pays conquis. Etant entré dans les Gaules, il assiégea Carcassonne, la prit, et poussa ses conquêtes jusqu'à Nimes. Il reprit ensuite la route d'Espagne, et mourut vers la fin de l'année 725. Les Sarrasins firent une nouvelle irruption dans les Gaules trois ans plus tard. 11 parait qu'ils menacèrent de nouveau les états du duc d'Aquitaine : ce qui obligea Eudes, pour se soustraire à des combats dont l'issue lui paraissait incertaine, de faire alliance avec les infidèles. D'après le récit des historiens contemporains, il fit un traité avec Munuza, chef des Arabes. L'une des conditions du traité fut qu'il lui donnerait en mariage sa fille Lampagie, princesse d'une rare beauté. Certes, il fallait bien qu'Eudes se trouvât réduit à une grande extrémité pour consentir h unir ainsi sa fille chrétienne avec un sectateur de Mahomet! Le mariage de Lampagie et de Munuza a pu donner lieu à la légende fabuleuse que l'on trouve dans la Vie de saint Théodard , évêque 4e Narbonne, dans laquelle il est rapporté que Toulouse tomba au pouvoir des Sarrasins par la trahison des juifs.
Toutefois, Eudes ne tarda pas a être puni de la faute qu'il avait commise en sacrifiant la religion à la politique : en effet , Charles-Martel , après avoir vaincu Rainfroi , ancien maire du palais, dompté les Saxons, les Allemands, les Suabes, les Bavarois, ne tarda pas à déclarer la guerre au duc d'Aquitaine. Les historiens favorables à la cause de Charles accusent Eudes d'avoir, le premier, rompu le traité d'alliance, et affirment qu'ayant été défait par ce prince, il appela les Sarrasins dans les Gaules pour sa défense. Cette dernière assertion est manifestement détruite par les monuments de l'histoire. Charles marcha le premier m contre Eudes, passa la Loire, mit en fuite son armée, et ravagea l'Aquitaine , d'où il se retira chargé de riches dépouilles. Eudes aurait peut-être pris sa revanche sur Charles, si un nouveau malheur n'était venu s'opposer à ses desseins : on découvrit à la cour de Cordoue une conspiration ourdie par Munuza. Cet africain , homme de cœur et d'un courage à toute épreuve, avait appris les maux sans nombre dont les Maures ses compatriotes étaient accablés par les Arabes en Afrique : aussi avait-il résolu de les rendre à la liberté. On assure même qu'il avait formé le projet d'embrasser le christianisme, sollicité sans doute par les prières et les conseils de la princesse Lampagie, qui, à tous les charmes de la beauté, joignait une âme vraiment chrétienne.
Les desseins de Munuza furent découverts par Abdéramc qui gouvernait à Cordoue. Celui-ci ayant rassemblé une puissante armée, Munuza, à son appproche, se jeta dans une ville de Cerdagne appelée Julia Levia, auprès des ruines de laquelle on bâtit plus tard la forteresse de Puy-
cerda. Abdérame pressa vivement son ennemi, qui cependant parvint à se sauver. Munuza, accompagné de sa femme Lampagie , erra pendant plusieurs jours dans les montagnes, mais il se vit bientôt enveloppé par les troupes d'Abdérame. Se voyant pris, il se précipita du haut d'un rocher dans un abîme, et périt sous les yeux mêmes de son épouse désespérée. Son corps ayant été retrouvé, sa tête fut coupée et portée à Àbdérame. L'infortunée Lampagie, que Toulouse avait vu naître et dont cette ville avait admiré les brillantes qualités, fut conduite, par ordre du vainqueur, à Damas, pour être enfermée dans le sérail du calife.
Àbdérame résolut, après cette expédition, de ravager les états du duc d'Aquitaine. Ayant pris sa route du côté de Pampelune, il passa les Pyrénées, s'avança jusqu'à Bordeaux, mit le siège devant cette ville et la livra au pillage, traversa la Dordogne et rencontra Eudes au-delà de cette rivière. Les efforts de ce prince furent inutiles pour repousser les infidèles : il fut battu complètement et perdit presque toute son armée. Le carnage fut horrible. Isidore de Beja, auteur contemporain, affirme que Dieu seul pût connaître le nombre de chrétiens tués dans cette bataille. Eudes, se voyant sur le point de perdre le reste de ses états, se détermina à implorer le secours de Charles-Martel. Un intérêt puissant devait unir ces deux princes contre de si redoutables adversaires.
Charles leva aussitôt une nombreuse armée dans les royaumes de Neustrie, d'Austrasie et de Bourgogne, et rencontra Abdérame et ses soldats aux environs de Poitiers. Pendant sept jours, les deux armées demeurèrent en présence; enfin, un samedi d'octobre 732, la bataille s'engagea.
Les Français firent des prodiges de valeur ; le choc violent des Arabes ne put entamer leurs bataillons pressés entre eux comme une épaisse muraille. Abdérame fut tué, et son armée mise en déroute. Les Sarrasins ayant pris la fuite pendant la nuit, Charles pénétra dans le camp des vaincus, en partagea les dépouilles entre ses soldats, et repassa la Loire. Eudes ne se trouva pas a la bataille de Poitiers; il avait repris la route de sa capitale, où il passa les trois dernières années de sa vie sans que rien vînt altérer la paix qu'il avait faite avec Charles-Martel, et heureux de voir les Sarrasins repasser les Pyrénées pour rentrer en Espagne. Le duc d'Aquitaine mourut en 735, et selon toutes les apparences, à Toulouse. Une charte de Charles-le-Chauve, du ixe siècle, nous révèle le lieu où son corps fut enseveli.
Parmi le grand nombre de monastères qu'Eudes avait fondés, on distinguait celui qu'il avait bâti en l'honneur de la Mère de Dieu dans l'île de Ré. Valtrude sa femme, princesse d'une grande vertu, et qui était fille du duc Valchisige, de la race royale, avait puissamment contribué à l'érection de ce monastère. C'est là que le duc d'Aquitaine avait choisi sa sépulture et que son corps fut transporté. Il est à présumer que les Normands s'étant emparés de ce monastère et l'ayant détruit, le tombeau d'Eudes fût violé et ses cendres dispersées.
Eudes, comme nous l'avons montré, était d'extraction Toyale ; il pouvaii donc prétendre à une portion de la monarchie française. Les historiens du royaume d'Austrasie, tous dévoués a la cause de la race carlovingienne, ne l'ont point traité avec la justice qu'il méritait. Il fut un très grand prince, plein de valeur et de courage. Ses relations avec
le pape Grégoire II, de sainte mémoire, prouvent son amour pour la religion. Il délivra Toulouse du plus grand des dangers auxquels cette ville ait été exposée, en repoussant l'armée des Sarrasins qui assiégeait ses murailles. Sa femme et sa fille étaient deux princesses recommandantes par leur piété. Il dota et fonda un grand nombre de monastères. Il eut sans doute la faiblesse de faire alliance avec les Maures; mais la constance avec laquelle il supporta ses revers effacent cette faute. Eudes laissa trois enfants mâles, Hunold, Hatton et Remistan. Hunold succéda à son père dans le duché de Toulouse, l'Albigeois, le Gévaudan, le Velay et le pays d'Uzès, la Gascogne et une partie de la Provence. — Hatton eut le Poitou en partage, et peut-être aussi le Limousin, puisqu'il fut inhumé à Saint-Martial de Limoges. Il épousa Vandrade, héritière de Sadregisile, duc d'Aquitaine. On ignore quelle fut la part de Remistan. Charles déclara bientôt la guerre aux enfants d'Eudes, marcha sur la Garonne, assiégea Bordeaux, qu'il prit ainsi que le château de Blaye, et revint victorieux en France. Hunold se montra le digne héritier de son père : il se mit à la tête de ses troupes pour repousser Charles-Martel ; mais il paraît que la victoire fut assez incertaine du côté de ce dernier pour le déterminer à faire un traité d'alliance avec le duc de Toulouse. Par ce traité , Hunold était confirmé dans la possession du duché d'Aquitaine. C'était beaucoup obtenir de Charles-Martel ! et on n'est point étonné de la condition insérée dans ce traité — « qu'Hunold tiendrait ses états à foi et hommage de lui (Charles), de Carloman et de Pépin, ses enfants. »
Les nouvelles irruptions des Sarrasins dans les Gaules
et les succès de Charles-Martel 'sur ces barbares n'appartiennent pas à notre histoire. Après tant de victoires, il ne voulut plus entreprendre aucune guerre, et s'appliqua à contenir ses peuples sous le devoir de l'obéissance. Hunold lui inspirait toujours quelques inquiétudes. Il savait que ce duc n'avait consenti qu'avec beaucoup de peine à se déclarer son inférieur et à lui prêter serment de fidélité. Cherchant le moyen de faire observer ce prince, il crut le trouver en la personne d'un abbé de Saint-Germain-des- Prés, homme dévoué auquel il confia ses projets : cet homme était Lantfred. I) arriva à Toulouse vers l'an 745, et se présenta au duc d'Aquitaine avec le titre honorable d'ambassadeur de Charles-Martel. Hunold le reçut d'abord avec une apparente courtoisie ; mais justement étonné du choix que Charles avait fait d'un pareil personnage, et ne comprenant pas trop le but de la mission politique que Lantfred venait remplir, il s'aperçut bientôt que c'était bien moins un ambassadeur qu'un espion de toutes ses démarches que le prince français avait envoyé auprès de lui. Tant que Charles vécut, Hunold garda quelques ménagements envers ce député ; mais ce prince étant mort le 22 octobre de la même année, Hunold fit arrêter l'abbé de Saint-Germain et le jeta dans une étroite prison. Lantfred était le quinzième abbé de Saint-Germain-des-Prés ; il commença à gouverner cette abbaye en 739. Il s'occupait de la translation du corps de saint Germain, de l'oratoire de Saint-Symphorien dans la basilique intérieure du monastère, lorsqu'il fut envoyé en ambassade à Toulouse.