LIVRE VI
DEPUIS L AMBASSADE DE L ABBÉ DE SAINT-GERMAIN A TOULOUSE, EN 741, JUSQUES A LA PRISE DE BARCELONNE PAR LE ROI D'AQUITAINE, EN 801.
Hunold trouva de nouveaux adversaires dans les enfants de Charles-Martel ; il vit bientôt ces princes ligués contre lui. Ne pouvant soutenir la force de leurs armes, il fut obligé de se retirer en Gascogne, après s'être mis en campagne pour les combattre ; il se ligua ensuite contre eux avec Odilon, duc de Bavière, qui fut battu par Carloman et Pépin. Les vainqueurs résolurent d'attaquer encore une fois le duc d'Aquitaine. Rassemblant leurs forces au printemps de l'an 745, ils passèrent la Loire et marchèrent contre Hunold. Dans la crainte de ne pouvoir résister a ce terrible choc , ce prince résolut de leur demander la paix. Il fit alors partir de Toulouse une ambassade solennelle et de très riches présents. Les ambassadeurs du duc d'Aquitaine furent assez bien accueillis par Carloman et Pépin , qui signèrent le traité de paix à certaines conditions. Hunold se reconnut leur vassal , et leur prêta serment de fidélité. Les fils de Charles-Martel exigèrent des otages pour garant des promesses jurées, et demandèrent la liberté de Lantfred qui, depuis trois ans et demi, languissait dans une prison. L'abbé de Saint-Germain-des-Prés fut donc rendu à la liberté et rentra dans son monastère, heureux de
n'avoir payé qu'au prix de sa captivité l'honneur périlleux d'être ambassadeur auprès d'un prince qui n'avait pas tardé à découvrir le véritable but de sa mission. H mourut aux fêtes de Pâques de l'an 775.
On a vu plus haut que, dans le partage des états de Eudes, Hatton, l'un de ses fils, avait eu sa part dans le duché d'Aquitaine. Mesurant d'un coup d'oeil la puissance des enfants de Charles-Martel, il crut que la prudence demandait qu'il ne partageât pas la querelle de son frère contre ces princes : il avait donc reconnu leur supériorité, après la mort de leur père. La conduite de Hatton prévint Hunold , son frère, contre lui , et ce duc forma le dessein de se venger. Sa vengeance fut horrible. Ayant écrit à Hatton qui faisait sa résidence à Poitiers, il l'engagea à venir à sa cour, lui assurant qu'il le recevrait en bonne et loyale amitié. Cet infortuné se mit en chemin et arriva à Toulouse en 745. A peine fut-il arrivé, qu'Hunold, étouffant dans son cœur tous les sentiments de la nature et abjurant la foi promise, fit crever les yeux a son frère et le jeta dans une sombre prison. Un pareil crime excita contre Hunold l'indignation de ses sujets. Ne pouvant plus supporter le poids de ses remords, il prit une de ces résolutions extrêmes qu'il est difficile de soutenir quand elles ne sont pas inspirées par la grâce. Il abdiqua la couronne ducale, et laissa ses états à Waifre son fils, prince qui avait reçu de la nature une belle taille et une mâle beauté. Ayant quitté Toulouse en véritable pénitent, il se retira dans le monastère de l'île de Ré qu'Eudes son père et Valtrude son épouse avaient fondé en l'honneur de la Vierge, et qu'ils avaient choisi pour le lieu de leur sépulture. Ce fut dans ce
saint asile qu'Hunold embrassa la profession monastique et qu'il passa vingt-trois ans. L'histoire ne parle plus du malheureux Hatton ; on croit qu'il mourut à Toulouse bientôt après, peut-être des suites du supplice que son frère lui avait fait souffrir. Son corps fut porté dans l'abbaye de Saint- Martial de Limoges, et ensuite transféré dans celle d'Alaon, fondée par ses descendants sur les frontières d'Espagne et de Gascogne.
Hatton laissa plusieurs enfants de Vandrade, son épouse. Loup, l'aîné de tous, fut dans la suite nommé duc de Gascogne. Il donna à Waifre sa ûlle unique nommée Adèle. Ce mariage réunit sur une seule tête les deux branches du duché d'Aquitaine. Artalgarius et Ictérius, autres fils d'Hatton, furent nommés par Charlemagne, l'un, comte des Marches de Gascogne, et l'autre d'Auvergne.
Pépin régnait seul alors sous le titre de duc ou prince des Français, par la retraite de son frère Carloman au monastère du Mont-Cassin où, par un généreux mépris des grandeurs de la terre, il embrassa les exercices les plus humiliants de la vie monastique. Dans la crainte que les enfants de Carloman ne vinssent un jour lui réclamer la succession de leur père, Pépin les fit raser et enfermer dans diverses abbayes ; toutefois il laissa le titre de roi à Childéric, héritier de la couronne. Il rencontra dans Waifre, nouveau duc d'Aquitaine, un homme intègre qui ne se laissa pas fléchir par ses demandes et ses menaces. Grippon, frère de Pépin, avait éprouvé de sa part les plus mauvais traitements et avait été , jeté dans la prison de Neufchâtel. Pépin le fit élargir, l'appela auprès de lui, et lui donnna un apanage convenable; mais Grippon, qui prétendait a uqc portion* du royaume,
s'échappa de la cour, passa le Rhin, et se mit à la tète des Saxons. Pépin eut bientôt soumis ces peuples. Son frère fit une nouvelle tentative en Bavière, mais elle ne réussit pas mieux que la précédente. Se trouvant dans l'impossibilité de lutter contre les armes de son frère, il eut recours à sa cléftence. Pépin, en habile politique, le reçut avec bonté, lui donna la ville du Mans et douze comtés dans la Neustrie; mais Grippon, qui n'osait se fier à la clémence de Pépin, se rendit auprès de Waifre à Toulouse et lui demanda l'hospitalité (749). Le duc d'Aquitaine reçut Grippon et se montra généreux à son égard. L'année suivante, Pépin envoya des ambassadeurs à Waifre pour le prier de lui remettre son frère. H était facile de prévoir ce qui attendait Grippon s'il tombait entre les mains de Pépin, et le souvenir de la prison de Neufchâtel était là pour lui inspirer de justes défiances. Waifre répondit avec une certaine hauteur aux députés de Pépin qu'il ne violerait jamais les droits sacrés de l'hospitalité, et refusa de livrer Grippon. Il y avait un grand courage dans ce refus, car Pépin se trouvait alors au plus haut point de sa puissance.
Méditant depuis longtemps le projet de se faire déclarer roi des Français, Pépin envoya à Rome Burchard, évêque de Vùrsbourg, et Fulrad, prêtre et archichapelain du palais, pour consulter le pape Zacharie, auquel Pépin fit adresser la question suivante : — Lequel doit être roi des Francs, celui qui a le titre ou celui qui a la puissance?... Le pape répondit que le titre devait appartenir à qui possédait le pouvoir. Après le retour des ambassadeurs, Pépin fit convoquer une assemblée générale des Francs à Soissons ; il y exposa la réponse du pontife. Aucune opposition ne se mani-
festa; il fut donc proclamé roi, et sacré au commencement de mars de Tan 752, par saint Boniface, archevêque de Mayence. Quant à Childéric III, qui était alors dans la dixième année de son règne, il fut déposé dans cette même assemblée, rasé, et envoyé au monastère de SaintrBertin, où il passa le reste de ses jours sous l'habit dedoine; son fils Théodoric fut envoyé dans celui de Fontenelle. Dans ce dernier prince s'éteignit la première race de nos rois dite des Mérovingiens. Ce qu'il y eut de remarquable dans l'élection de Pépin, c'est que les Aquitains n'y prirent aucune part.
Peu de temps après ce grand acte politique, Waifre quitta sa capitale à la tête de quelques bataillons. Il avait des vues sur la Septimanie ; il espérait, en s'emparant de cette province limitrophe de ses états, en fermer pour toujours l'entrée aux Sarrasins. Les annales du monastère d'Aniane nous apprennent qu'il fit alors une excursion jusqu'à Narbonne, où il exerça quelques ravages. Il remporta une assez éclatante victoire sur les Visigoths, qui cependant s'opposèrent à ses entreprises. Les seigneurs de Septimanie redoutaient beaucoup le gouvernement de Waifre ; ils préférèrent se donner à Pépin qu'au duc d'Aquitaine. A la prière d'Ausemond, l'un de ces seigneurs, le roi des Francs partit et reçut de ses mains les pays de Nîmes, d'Agde, de Béziers et de Maguelonne, qui furent ainsi unis à la couronne de France; puis il alla porter la guerre dans les états du duc d'Aquitaine pour le punir du refus qu'il avait fait de lui livrer son frère Grippon. Le Toulousain fut alors ravagé par les armées françaises; Waifre s'enferma dans ses places fortes, et Grippon se mit en lieu de sûreté. Cependant Pépin se vit forcé de
quitter l'Aquitaine et de repasser le Rhin pour aller soumettre les Saxons.
L'histoire garde le silence sur le succès de l'expédition de Pépin en Aquitaine, qui, du reste, fut d'assez courte durée. Grippon ne revint pas à Toulouse ; profitant du départ de son frère, il abandonna l'Aquitaine et prit la route d'Italie pour se retirer chez les Lombards. Pépin le fit poursuivre par quelques comtes du royaume de Bourgogne qui l'arrêtèrent dans la vallée de Maurienne, au passage des Alpes, et le tuèrent après un combat opiniâtre.
Pépin avait mis le siège devant Narbonne, et l'avait levé pour se rendre en Aquitaine. Avant de quitter cette ville, il laissa des troupes pour la bloquer et harceler la garnison. Ausemond, seigneur goth, fit tous ses efforts pour l'acquérir aux Français, mais il fut tué misérablement devant une des portes de la ville. Les troupes de Pépin désespéraient de la prendre, lorsque les Goths qui l'habitaient ménagèrent avec les assiégeants des intelligences secrètes et leur livrèrent la place, en 759. Depuis la prise de Narbonne, il fut facile aux Français de se rendre maîtres du reste de la Septimanie. Pépin, après la soumission de cette province, protégea ouvertement les chrétiens du pays et leur rendit toute la liberté dont ils avaient été depuis longtemps privés. On croit qu'il rétablit ou fonda plusieurs monastères, entr'autres, celui de Sorèze, situé dans l'ancien diocèse de Toulouse. Il ne restait à ce prince, pour soumettre tout le pays, qu'à s'emparer des états de Waifre. Les historiens favorables à la race carlovingienne donnent pour motif à la guerre que Pépin déclara au duc d'Aquitaine, l'envahissement des biens de plusieurs églises de France de la part de ce prince et quelques excur-
sions sur les frontières de la Septimanie. Ces motifs ne sauraient expliquer la conduite du nouveau roi à l'égard de Waifre. Il est beaucoup plus naturel d'admettre que la véritable cause de cette guerre fut d'abattre la puissance de ce duc, et de le placer, lui ou sa postérité, dans l'impossibilité de lui disputer la couronne.
Pépin ne tarda pas à envoyer des ambassadeurs à Waifre pour lui demander la réparation des dommages qu'il avait causés aux églises, et la remise de plusieurs sujets rebelles qui s'étaient réfugiés en Aquitaine. Waifre reçut ces députés avec beaucoup de fierté; de son côté, il envoya au roi des Français Blandin, comte d'Auvergne, et Bertellanus, évêque de Bourges, son métropolitain, pour expliquer sa conduite. Ces deux personnages remplirent leur mission avec tant de hauteur, que Pépin en fut irrité. La guerre fut aussitôt résolue. Pépin, ayant rassemblé son armée, passa la Loire à Mesve, au diocèse d'Auxerre, entra dans le Berry et l'Auvergne, ravagea une partie de la Touraine, et alla camper à Doué, en Anjou. Waifre voyant que tout cédait aux armes de Pépin, lui députa deux seigneurs de sa cour, Adotbert et Dadin. Le roi consentit à accorder la paix, à condition que le duc satisfairait sur tous les points et que cette satisfaction aurait lieu dans un plaid ou assemblée générale de ses états. Waifre promit tout, et donna pour otages Artalgarius et Ictérius, ses cousins germains. La paix qu'il avait conclue étant évidemment forcée, il se mit peu en peine d'exécuter les conditions du traité ; il assembla les troupes de tous ses états, donna le commandement de son armée à Chunibert comte de Berry, et à Blandin comte d'Auvergne, passa la Loire, pénétra dans la Bour-
gogne, ravagea tout le diocèse d'Autun, brûla les faubourgs de Chalons-sur-Saône ainsi qu'un palais appartenant à Pépin, nommé Melci, et enfin repassa la Loire chargé d'un énorme butin (761).
Pépin ne tarda pas à repousser les attaques de son adversaire. Il alla d'abord assiéger le château de Bourbon, nommé depuis Archambaud ; prit celui de Clermont et la ville d'Auvergne, et défit dans une bataille rangée Blandin, général de Waifre. L'année suivante (762), Pépin, accompagné des princes Charles et Carloman, ses enfants, entra dans le Berry, assiégea Bourges et l'emporta d'assaut, quoique cette ville fut vaillamment défendue par Chunibert. Dans le dessein de dépouiller entièrement Waifre de ses états et de les réunir à sa- couronne, il se mit en marche après la prise de Bourges et s'empara du château de Thouars. En 763, il traversa le Bourbonnais et l'Auvergne, s'avança jusqu'à Cahors, Limoges, et Issoudun en Berry. Il est impossible de se faire une idée exacte des ravages qu'exerçaient sur leur passage les soldats de Pépin. Les églises, les monastères, les palais et châteaux du duc d'Aquitaine étaient réduits en cendres ; toute la campagne présentait le spectacle de la plus affreuse désolation. Waifre, témoin de tant de malheurs, et ranimant son courage, résolut de tenter un dernier effort pour s'opposer à son ennemi : il conduisit ses troupes à Issoudun et présenta la bataille. La victoire ne fut pas longtemps indécise : Waifre fut vaincu, son armée en partie taillée en pièces et en partie dispersée. Blandin, comte d'Auvergne, se trouva au nombre des morts.
Réduit à l'extrémité, Waifre, désespérant de reconquérir
par les armes les places que Pépin lui avaient enlevées, eut recours à la négociation : il envoya une ambassade à ce prince pour lui demander la paix, la restitution de Bourges et des autres villes de ses états, promettant d'accomplir avec la plus scrupuleuse fidélité toutes les conditions qui lui seraient imposées. Le vainqueur répondit qu'il consulterait les principaux de sa nation. Ceux-ci entrèrent facilement dans ses vues. Les ambassadeurs furent donc renvoyés avec mépris et les demandes rejetées. Tassillon était alors duc de Bavière. Ce seigneur avait servi en Aquitaine dans l'armée de Pépin, son oncle. Sur la fin de la campagne, il se retira sous prétexte de maladie, et déclara qu'il ne reparaîtrait plus à la cour de France. Waifre avait fait agir secrètement auprès du duc de Bavière, pour l'engager à secouer l'autorité de Pépin et à s'unir à lui contre ce prince. Le roi crut prudent de ne rien entreprendre contre la Bavière ou l'Aquitaine. Les années 763 et 764 furent marquées par un froid excessif qui fit périr tous les arbres et les fruits de la terre. Au milieu de ces calamités, il était assez difficile de continuer la guerre. Waifre ne fut cependant pas arrêté par ce fléau qui causa une grande famine : il pénétra dans la Septimanie, et donna le commandement de ses soldats à Mancion, son proche parent. Ce général s'avança vers Narbonne et rencontra les troupes françaises. Le combat fut opiniâtre, mais enfin les troupes du duc d'Aquitaine furent vaincues et Mancion tué dans le combat.
Dans l'ordre politique, Waifre commit de grandes fautes qui précipitèrent sa ruine. Il tenta, en 765, une nouvelle expédition, confiée au comte Chilping. du côté de la Bourgogne et du Lyonnais. Ce comte fut vaincu. Amanugue,
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comte de Poitou, qu'il avait envoyé pour ravager la Touraine, éprouva le même sort. Remistan, son oncle paternel, abandonna son parti pour embrasser celui de Pépin. Par une imprudence inexplicable, il faisait démanteler toutes ses places et les livrait ainsi à la merci de son ennemi. A cette nouvelle, Pépin entra de nouveau en Aquitaine à la tête d une formidable armée, s'avança jusqu'à Limoges, et de là jusqu'à Agen. Ce fut dans cette dernière ville que les principaux seigneurs d'Aquitaine vinrent faire leur soumission entre ses mains, puis il rentra en France par le Périgord et l'Angoumois. En 767, il commença une nouvelle campagne, se rendit à Narbonne et puis à Toulouse, capitale des états de Waifre. Ce duc se tenait renfermé dans quelques châteaux d'Auvergne. Toulouse se rendit au vainqueur ainsi que l'Albigeois, le Rouergue et le Gévaudan ; elle fut ainsi unie pour la seconde fois à la couronne de France.
Pépin tenait fort à cœur de s'emparer de la personne de Waifre. Celui-ci , dans sa détresse , avait senti son courage se ranimer encore par le retour de Remistan, son oncle, qui abandonna Pépin pour venir au secours de son neveu. Remistan se mit à la tête de toutes les milices qu'il put réunir en Aquitaine et harcela les garnisons que le roi de France avait mises dans ce duché. Ayant attaqué les Français, il les défit. Il jetait une si grande terreur dans les esprits, que les paysans n'osaient plus cultiver leurs terres. Waifre sut se dérober aux recherches de son puissant ennemi, et prit de nouvelles précautions dans sa retraite. Mais Pépin avait juré sa perte; pour atteindre ce but, il
employa des moyens indignes d'une âme honnête et loyale ;
il gagna par des présents sans doute et des promesses quelques domestiques du duc, qui s'engagèrent à le faire périr. En effet, ces brigands l'assassinèrent dans le Périgord, le 2 juin de l'an 768. L'on croit que ce crime fut commis pendant que le duc était profondément endormi. S'il faut ajouter foi a une ancienne chronique, Waifre périt par la trahison d'un nommé Waratton, qui fut son principal meurtrier. Pépin fit enlever au duc deux superbes bracelets d'or enrichis de pierreries qu'il avait coutume de porter dans les grandes solennités, et les donna à l'abbaye de Saint- Denis. On nommait ces bracelets les poires de Waifre. On les suspendit, en signe de trophée, devant l'autel principal, et ils furent plus tard attachés à un crucifix d'or. On attribue à Waifre la fondation du monastère de Saint-Sauveur ou de Saint-Martial de Limoges, où furent inhumés quelques membres de sa famille. Le corps du duc d'Aquitaine fut transporté plus tard à Bordeaux, et inhumé dans un lieu marécageux où, depuis, a été bâtie la Chartreuse de cette ville.
Pépin se vit donc, par la mort violente de Waifre, maître de toute la France, ayant réuni à sa couronne l'Aquitaine et la Gascogne. Quoique le caractère de Waifre présentât quelques défauts, on est obligé de convenir qu'il ne manqua ni de capacité ni de bravoure. 11 fut le dernier duc héréditaire d'Aquitaine de la famille d'Eudes, qui descendait de la première race de nos rois. Le lâche assassinat de ce prince, exécuté par les ordres de Pépin, ternira a jamais la mémoire du premier roi de la seconde race. Waifre laissa un fils nommé Loup que lui avait donné la duchesse Adèle, sa femme. Dès que Pépin eut appris la mort de Waifre, il alla
joindre la reine son épouse à Saintes. A peine y fut-il arrivé, qu'il se trouva atteint d'une maladie qui présenta des caractères alarmants. En vain se fit-il transporter au tombeau de saint Martin et à celui de saint Denis pour obtenir sa guérison par leur intercession, il mourut dans cette abbaye le 24 septembre 768, cent jours seulement après la mort du duc d'Aquitaine.
Cette dernière province échut en partage à Charles. Le commencement de son règne fut marqué par un événement assez singulier. Hunold , que nous avons vu abdiquer en 745 la couronne ducale de Toulouse et se retirer dans le monastère de l'île de Ré, frappé de l'état de désolation de sa maison et indigné du massacre de Waifre, son fils, quitta tout-à-coup l'habit monastique, et, malgré son grand âge, endossa la cuirasse. Ayant rassemblé des troupes de tous côtés, il se fit reconnaître pour légitime souverain d'Aquitaine. De secrètes intelligences qu'il avait entretenues dans le pays lui avaient appris que les Aquitains conservaient encore un vif attachement pour sa famille, et qu'ils désiraient s'affranchir du joug des Français. A peine Charles eut-il été informé des projets d'Hunold, qu'il alla à sa rencontre (769), le poursuivit jusqu'à la Garonne, et le força, ainsi que sa femme qu'il avait reprise, de chercher un asile chez Loup, duc de Gascogne. Il envoya de suite des ambassadeurs à ce prince pour le sommer de lui remettre Hunold, accompagnant sa sommation de terribles menaces. Loup, désespérant de pouvoir résister aux armes de Charles, accompagna lui-même les ambassadeurs et remit Hunold et son épouse entre leurs mains.
Deux ans après être tombé au pouvoir du npuveau roi,
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Hunoltî fit un voyage à Rome. On ignore si Charles favorisa son évasion, ou si Hunold trompa la vigilance de ses gardiens. De Rome, l'ancien duc d'Aquitaine se rendit à l'a cour de Didier, roi des Lombards, qu'il excita contre Charlemagne. Celui-ci vint aussitôt assiéger Didier dans Pavie. Ce siège dura six mois. Hunold, qui se tenait enfermé dans cette ville, y périt misérablement : il fut accablé par le peuple sous une grêle de pierres. Obligée de capituler, Pavie fut prise, et Didier tomba prisonnier entre les mains de son vainqueur (774).
Toulouse vit passer à cette époque non loin de ses murailles une partie de l'armée de Charles qui partait pour l'expédition d'Espagne. Pendant que ce prince était occupé à Paderbom (en Westphalie) à recevoir le serment de fidélité des Saxons nouvellement soumis, Ibiu Acarabi, gouverneur de Saragosse pour les Sarrasins, suivi de quelques seigneurs de sa cour, arriva auprès de Charles pour solliciter sa protection contre l'émir Abdérame, en le priant de passer au-delà des Pyrénées pour les aider à secouer le joug du roi de Cordoue. Charles accepta cette proposition. Ayant rassemblé une nombreuse armée, il se rendit au château deCasseneuil. Ce palais, bâti sur la rive droite du Lot et situé entre la ville appelée depuis Villcneuved'Agen et le lieu où fut élevée plus tard l'abbaye de Sainte- Livrade, appartenait aux ducs d'Aquitaine. 11 laissa à Casscneuil la reine Hildegarde, son épouse, et après avoir célébré la fête de Pâques, il partit pour l'Espagne, en 778. Il ne suivit pas, pour se rendre aux Pyrénées, la route du Toulousain, mais celle de la Gascogne et de la Navarre. Il assiégea et prit Pampclune, et reçut la soumission d'IIuosca,
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de Jaca, et de quelques autres places de lAragon. Les infidèles, bloqués dans Saragosse, ne purent soutenir longtemps l'attaque de Charlemagne; il prit cette importante cité, d'où il enleva d'immenses richesses, reprit la route de France en suivant le même chemin qu'il avait parcouru, et fit démanteler la place de Pampelune.
Le cœur déchiré par le désir de la vengeance, le iils du dernier duc d'Aquitaine exécuta contre Charlemagne un audacieux projet. A la tête de quelques Gascons montagnards, il s'empara des défilés des montagnes et se mit en embuscade sur les hauteurs qui dominent la vallée de Roncevaux. Il laissa passer l'avant-garde, conduite par le roi, et, la nuit étant venue, il se jeta à l'improviste sur l'arièregarde et les bagages. Les Français, malgré leur résistance, furent défaits et perdirent les généraux Eghart, grandmaître d'hôtel du roi, Anselme, comte du palais, et Rolland, gouverneur de la côte de Bretagne. Les bagages furent pillés; Loup et les Gascons prirent ensuite la fuite. Charlemagne, irrité de cette défaite et de la perfidie du fils de Waifre, auquel il avait cédé le duché de Gascogne, le fit chercher dans les lieux de sa retraite. Loup tomba entre les mains des soldats du roi, fut conduit à Charlemagne et pendu. Adalaric, son fils, étant trop jeune pour avoir partagé la trahison de son père, reçut du vainqueur, à titre de fiefs, la Bigorre, le Béarn et la basse Navarre.
Tel fut le désastre de Roncevaux, sur lequel se sont exercés les romanciers du moyen-âge. Il existe, en effet, un roman portant ce nom, composé de huit mille vers, écrit en langue vulgaire, et que l'on suppose avoir été fait vers le xic siècle. C'est dans ce roman, qui n'est qu'une longue
chanson, que l'on trouve les noms du duc Nayme, d'Olivier, l'archevêque Turpin, Ganelon, et Rolland avec son cor d'ivoire et Durandart son épée, la mort de Turpin et de Rolland, et le supplice de Ganelon. C'est sur ce vieux roman de Roncevaux qu'ont été composées toutes les chansons guerrières et chevaleresques que nous avons souvent entendues dans notre enfance quand nous étions bercés sur les genoux de nos mères. Charles fut consolé de cette défaite par la naissance de deux enfants que lui donna Hildegarde, au château de Casseneuil ; il les nomma Louis et Lothaire. Celui-ci mourut deux ans après ; celui-là fut créé par son père roi d'Aquitaine. Toulouse devint alors, pour la troisième fois, capitale d'un grand royaume.
En attendant que le jeune roi fut en âge de gouverner par lui-même , son père institua des ducs ou comtes pour gouverner les villes de sa nouvelle domination. Chorson fut choisi par Charlemagne pour le premier comte de Toulouse. Ce seigneur et ceux qui lui succédèrent prirent aussi le nom de ducs.
Le premier apôtre de Toulouse abrita alors à l'ombre de son culte l'une des plus belles institutions monastiques du vine siècle : nous voulons parler de celle de Saint-Benoîtd'Aniane. Ce saint homme était fils du comte de Maguelonne. Après avoir vécu pendant sa jeunesse à la cour du roi Pépin en qualité de page de la reine et d'échanson, ensuite à celle de Charlemagne , après avoir servi aussi dans les armées de ce prince, il quitta le monde par suite d'un accident terrible arrivé à son frère, et se rendit au monastère de Saint- Seine, à cinq lieues de Dijon, où il embrassa la vie monastique. L'abbé de cette maison étant mort, les
religieux élurent Benoît pour lui succéder. Alarmé de cette élection, Benoît prit la fuite, se retira dans sa patrie, et fixa sa demeure dans une étroite vallée du diocèse de Maguelonne, traversée par le ruisseau d'Aniane ; là se trouvait une église bâtie en l'honneur de saint Saturnin, martyr et premier évêque de Toulouse. Benoît se plaça sous la protection de ce saint, et éleva un premier monastère à côté de cette église. Cette maison devint la source de la célèbre abbaye d'Aniane, l'une des plus belles du Languedoc/Saint Saturnin devint aussi, à ce que nous croyons, le patron d'un autre monastère situé dans le diocèse de Carcassonne et qui prit ensuite le nom de saint Hilaire, évêque de cette ville qui y avait été inhumé. Nampius était abbé de cette maison au temps de Charlemagne (1).
Cet empereur ayant conduit à Rome, en 781, son fils Louis, âgé de 5 ans, le fit couronner par le pape Adrien Ier, après les fêtes de Pâques, en qualité de roi d'Aquitaine. Il étendit beaucoup, en faveur de Louis, l'ancien duché de ce nom, et forma le nouveau royaume de tout le pays compris entre la Loire, l'Ebre, le Rhône et les deux mers. Toulouse fut désignée pour la capitale de ce nouvel état; Charlemagne envoya le jeune prince son fils en prendre possession. Louis fut porté de Rome a Orléans dans un berceau ; là il fut habillé et armé d'une manière convenable à son âge, et on lui fit faire à cheval le reste de la route. Son père plaça auprès de sa personne des hommes dévoués et des ministres
(1) On voit encore dans ce monastère le tombeau de saint Hilaire, sur lequel est gravé en relief l'histoire du martyre du saint évoque de Toulouse.
habiles, parmi lesquels on distinguait Arnold, qui avait toute la confiance du prince. Toulouse offrit au jeune roi un superbe palais, qui sans doute était le même que celui des ducs d'Aquitaine et des princes visigoths, leurs prédécesseurs. Ce palais, qui porta depuis le nom de Château Narbonnais, était d une immense étendue. On croit qu'il prit ce nom parce qu'il était situé à l'une des extrémités de la ville et sur la voie qui conduisait de Toulouse à Narbonne. Ce palais était formé de deux énormes tours, Tune au midi, l'autre au nord, ayant de larges plate-formes. De grands bâtiments unissaient ces tours l'une à l'autre et étaient destinés à la garnison et au logement des princes. La chapelle du palais était située à l'une des extrémités. Quatre portes donnaient entrée au château, deux au midi et deux au nord, l'historien Noguié nous a donné la description et le dessin de l'une de ces portes qui annonçaient une assez grande magnificence dans le monument. On montre encore aujourd'hui quelques restes des bâtiments et de la chapelle des ducs d'Aquitaine. C'est dans ce palais que Louis tenait ordinairement la diète ou assemblée générale de ses états.
L'histoire garde le silence sur ce qui se passa en Aquitaine, et à Toulouse en particulier, pendant les premières années du règne de Louis ; elle dit seulement qu'en 785, Charlemagne, occupé à la guerre contre les Saxons, fit venir son fils à sa cour pour y passer l'hiver. Avant son départ, le conseil du prince donna ordre aux gouverneurs qui commandaient la frontière, de veiller à la garde du pays pour prévenir les surprises des Sarrasins. Louis partit a cheval, et arriva à Paderborn où se trouvait son père. Il parut devant l'empereur habillé h la manière d'Aquitaine, portant un
pourpoint rond sur une camisole à larges manches, de grandes brayes, des bottines à éperons, et un javelot à la main. Il n'avait alors que sept ans. Il était accompagné d'une foule de jeunes seigneurs revêtus du même costume. Charle- , magne fut ravi de la bonne grâce du jeune prince ; mais ayant appris les mouvements qui se faisaient sur la frontière d'Espagne, il renvoya Louis dans ses états, sur la fin de l'automne.
A cette époque, l'Eglise de Toulouse était gouvernée par Aricius ou Ericius : c'est le seul évêque que nous rencontrions dans cette longue période depuis la mort de saint Erembert, en 678, jusqu'au voyage de Louis et son retour en 785. Voilà donc un siècle entier d'interpontificat pour la capitale du duché d'Aquitaine. Il ne faut cependant pas conclure rigoureusement que cette Eglise soit restée dans une aussi longue viduité, par cela seul qu'aucun nom d'évêque ne se trouve dans les tables chronologiques ; ces tables peuvent être incomplètes, et le nom de quelque évêque a bien pu échapper aux recherches des premiers chroniqueurs, parce qu'il ne s'est rencontre dans la vie, ou sur le passage de ces évêques, aucun monument, aucun fait qui ait pu laisser des traces suffisantes de leur existence.
Ericius, dont nous allons parler, était intimement lié avec un seigneur du nom de Rotger ou Rothaire, que Charlemagne avait préposé au gouvernement du Limousin. Ce seigneur avait épousé une femme nommée Euphrasie; ils étaient l'un et l'autre distingués par leur piété. Un ami du comte Rotger nommé Frédéland avait entrepris le pèlerinage de Jérusalem et en avait rapporté une parcelle assez considérable de la vraie croix; il en fit hommage à Rotger, qui,
de concert avec sa femme, résolut de bâtir un monastère pour renfermer cette précieuse relique. Ils firent part de leur projet à Charlemagne, qui l'approuva et voulut être, lui aussi, l'un des fondateurs de ce monastère. Par un testament ou acte public portant la date du 14 des calendes de juin de Tan 785, ils donnèrent la terre de Charroux et ses dépendances pour y construire cette maison. Ce monastère fut donc fondé sous le titre de Sainte-Croix; on y plaça douze moines de saint Benoît ; il était situé sur la Charente, au lieu appelé Briou. Charlemagne approuva cette fondation, et enrichit cette abbaye d'un grand nombre de reliques apportées d'Orient et d'une belle bibliothèque. Aricius, évêque de Toulouse, signa l'acte de fondation, c'est-à-dire le testament de Rotger et d'Euphrasie; son sceau se trouve même le premier après celui des fondateurs. Benjamin, évêque de Saintes, et Adalbert d'Auvergne le signèrent après lui, ainsi que quelques autres clercs et seigneurs.
Il paraît qu'Aricius, que l'on nommait encore Arricho. était un personnage très recommandable par sa piété et sa science théologique, puisqu'il fut l'un des évêques auxquels Charlemagne adressa sa Lettre sur la Grâce de l'Esprit saint, que Mabillon a insérée au tome ive de ses Analectes. Cet évêque se trouvait à Toulouse avec Chorson lorsque ce duc prit les armes pour repousser les attaques d'Adalaric, fils de Loup, qui, à la tête de ses Gascons, commit alors diverses hostilités. Chorson fut pris par le duc de Gascogne , mais il racheta sa liberté à des conditions peu honorables pour lui. Adalaric fut cité à une diète que Louis tint exprès en un lieu de la Septimanie appelé la Mort des Goihs. Dans cette assemblée, il chercha h justifier sa conduite et fut
assez heureux pour recevoir l'absolution de sa félonie. Mais Charlemagne en jugea diversement : en 789, il fit venir Louis en Germanie et cita Adalaric et Chorson à la diète de Worms. Cette diète condamna les deux coupables à un exil perpétuel.
Guillaume surnommé Court-Nez, personnage célèbre par sa sainteté et ses hauts faits, fut désigné à la diète de Worms pour succéder à Chorson. Ce seigneur naquit sous le règne de Pépin ; il était fils de Théodoric et d'Aldane. Théodoric était un proche parent de ce prince ; Aldane était aussi de race royale. Théodoric et Aldane étaient plus recommandables par leur piété que par l'illustration de leur origine. Guillaume fut élevé avec le plus grand soin dans tous les exercices de la religion. Charlemagne le prit à sa cour et le fit successivement comte du palais et capitaine de la première cohorte de sa garde. Ce jeune seigneur était brave, adroit, d'une taille avantageuse, plein de grâce et d'aménité, et d'une conduite irréprochable. L'histoire de son expédition devant Orange, contre les Sarrasins, a été regardée comme entièrement fabuleuse par les plus habiles critiques. Cet événement, qui se réduit à des proportions assez étroites, c'est-à-dire à un simple combat livré par ce seigneur contre les infidèles du côté du Rhône, a fourni une ample matière au roman de Guillaume au court nez. Ce nom lui fut donné par les romanciers, par allusion aux armes qu'ils prêtent à ce duc, et qui étaient un cornet (cort-nez) de chasse. La première expédition que Guillaume entreprit, fut la guerre qu'il déclara aux Gascons révoltés. L'exil d'Adalaric prononcé dans la diète de Worms avait irrité ces peuples; ils reprirent les armes, mais ils furent bientôt repoussés par les
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troupes que le nouveau duc avait réunies. La victoire qu'il remporta le rendit maître des conditions de la paix qu'il proposa aux vaincus, et qui furent acceptées. A peine l'expédition contre les Gascons était-elle terminée, que Guillaume se rendit à Toulouse où se trouvait le jeune roi. Celui-ci avait convoqué dans cette ville la diète ou assemblée générale de ses états. L'évêque Aricius faisait partie de cette diète, qui se tint au palais des anciens ducs d'Aquitaine. On y vit arriver les députés de divers gouverneurs sarrasins de la frontière d'Espagne, et nommément ceux d'Abitaurus, gouverneur d'Huesca; ils offrirent au prince de magnifiques présents et lui firent serment de fidélité (790).
Immédiatement après avoir tenu cette assemblée, Louis quitta Toulouse et se rendit auprès de Charlemagne, au palais d'Ingelheim en Germanie , et de là il l'accompagna jusqu'à Ratisbonne. Ce fut dans cette ville que le jeune prince reçut des mains de son père la ceinture militaire; il avait alors treize ans. S'étant rendu à l'armée qui allait combattre les Avares, il reçut l'ordre, peu de jours après, d'aller attendre son père auprès de la reine Fastrade.
Pendant l'absence du jeune roi d'Aquitaine, un concile fut tenu à Narbonne contre Félix d'Urgel. Une dispute s'était élevée depuis quelques années entre deux prêtres de Cordoue, sur la filiation de Jésus-Christ : il était question de savoir si Jésus-Christ, en tant qu'homme, devait être regardé comme fils adoptif ou comme fils naturel de Dieu. Elipand, archevêque de Tolède, ayant pris connaissance de cette dispute, en écrivit à Félix, évêque d'Urgel, qu'il estimait d'une manière toute particulière. Félix répondit que Jésus-Christ, en tant qu'homme , n'était que le fils adoptif
de Dieu. Cette décision renouvelait les erreurs dcNestorius qui admettait deux personnes en Jésus-Christ. Elipand de Tolède crut cette décision orthodoxe et la répandit en Espagne ; Félix , de son côté , l'enseigna dans la Marçhe d'Espagne et la Septimanie. Cette erreur se répandit avec un grand éclat ; mais le pape Adrien Ier écrivit aux évêques d'Espagne pour les prémunir contre les deux prélats. — L'Eglise d'Urgel était alors soumise au métropolitain de Narbonne avec les autres parties de la Tarragonnaise, dont les Français avaient fait la conquête. Daniel , évêque de Narbonne, pour étouffer cette erreur dans son berceau, convoqua un concile, qui s'assembla dans l'église des SS. Juste et Pasteur, au mois de juin 791, la vingt- troisième année du règne de Charlemagne ; on y compta vingt-six évêques de diverses provinces. Les actes de ce concile, où il est question des erreurs de Félix d'Urgel, ne sont point arrivés jusqu'à nous ; on n'en possède qu'un simple fragment relatif aux limites du diocèse de Narbonne. Ce fragment porte la date de 788, qui sans doute y aura été ajoutée après coup.
Abraham, évêque de Comminges, souscrivit au concile de Narbonne. Il est, dans la chronologie des évêques de ce siège, le successeur immédiat de Rufin, qui, à la fin du vi' siècle, fut le témoin de la complète destruction de Lyon de Comminges. D'après cette chronologie, cette Eglise aurait été pendant plus de deux siècles veuve de ses pasteurs : ce qui ne paraît pas croyable. Il faut conclure que les monuments historiques indiquant et le nom et le nombre des évêques de cette longue période, manquent complètement.
Parmi les prélats qui vinrent assister au concile de Narbonne, on voit figurer Àricius, évêque de Toulouse, qui
y prend le nom d'Arrieho. Son Eglise avait-elle été, à cette époque, détachée de la métropole de Bourges, et était-elle rentrée sous la juridiction du métropolitain de Narbonne ? Cest ce qu'on ignore. La présence d'Aricius au concile semblerait indiquer que Toulouse dépendait alors de cette dernière ville. Il est toujours certain, que, vers la fin du neuvième siècle ou au commencement du dixième , la capitale du royaume d'Aquitaine était comprise dans l'étendue de la province ecclésiastique de Narbonne. Aricius gouvernait l'Eglise de Toulouse depuis six ans au moins à l'époque du concile auquel il souscrivit, puisque nous avons vu qu'en 785 il signa l'acte de fondation de l'abbaye de Charroux. Il se lia naturellement d'amitié avec le nouveau duc ou comte de Toulouse, Guillaume Cort-Nez, qui était un trèssaint personnage ; et quoiqu'on ne connaisse pas d'une manière certaine l'année de la mort d'Aricius, cependant , comme on ne trouve Mancion , son successeur, qu'en 798, il est à présumer qu'il a dû gouverner quelque temps encore son Eglise après la tenue du concile de Narbonne , et 4 conséquemment que Guillaume et Aricius ont vécu assez de temps ensemble pour former et exécuter quelque pieux projet. Ces dernières paroles s'appliquent à la fondation de la célèbre abbaye de Saint-Saturnin. Le plus ancien monument authentique que nous possédions de l'existence de cette abbaye, ne se rencontre qu'au ixe siècle. Ce monument historique suppose la fondation antérieure de ce monastère. Il paraît difficile de l'attribuer à Pépin le-Bref , à Charlemagne, ou à Louis-le-Débonnairc ; mais nous croyons qu'on peut la placer du moins sous le règne des premiers princes de la race carlovingienne.
Quant aux solitaires de Toulouse que saint Exupère envoya à saint Jérôme , ou qui se rendirent eux-mêmes en Orient , rien n'indique qu'ils appartinssent à cette abbaye. Ne serait-il pas plus exact d'admettre que sous Louisle-Débonnaire et sous Charlemagne, Guillaume Cor t- Nez et 1 evêque Aricius ont fondé cette abbaye? Un rapprochement assez frappant existe entre l'abbaye de Charroux que ce prélat vit établir, et celle de saint Saturnin. Nous avons vu, en effet, qu'un grand nombre de reliques apportées d'Orient furent données par Charlemagne à Charroux , et une tradition que nous croyons devoir respecter affirme qu'au temps de ce prince, plusieurs reliques furent apportées aussi à Toulouse des mêmes contrées. N'est-on pas conduit à conclure que, puisque le monastère de Charroux fut fondé en présence de l'évêque de Toulouse pour renfermer des reliques, Aricius dût construire à son tour un monastère pour y recevoir les précieux gages de la libéralité de Charlemagne? et que la basilique exupérienne, qui fut au moins mutilée par les Sarrasins l'an 721, reçut à cette époque une restauration digne des sacrés dépôts qu'elle devait posséder?... L'archéologie montre encore dans l'intérieur de la basilique actuelle des bas-reliefs incrustés dans les murs de l'abside, qu'elle croit appartenir au style carlovingien , et qu'elle regarde comme des restes précieux de l'église restaurée sous Louis-le-Débonnaire. Nous laissons à l'archéologie ses appréciations, sans les adopter ni les rejeter. Si l'on admet nos conjectures sur l'abbaye de Saint- Saturnin, il faut placer sa fondation et la restauration de sa basilique en l'an 791.
Nous avons laissé Louis-le-Débonnaire auprès de la reine
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Fastrade. Il reçut l'ordre du roi son père de retourner en Aquitaine, d'y lever des troupes, et d'aller secourir Pépin son frère, roi d'Italie, contre les habitants de Bénévent qui s'étaient révoltés. Louis exécuta ce commandement, et, le jour de Noël 792 , il rejoignit Pépin à Ravenne. L'année suivante, il alla retrouver son père en Bavière, et resta auprès de lui pendant l'été, l'automne et l'hiver.
Abdérame, roi des Sarrasins en Espagne, était mort depuis quelques années et avait laissé plusieurs enfants. Issem, l'un d'entr'eux, éloigna tous ses frères et s'empara de la couronne; il déclara la guerre à Zada, gouverneur de Barcelonne, qui appela les Français à son secours. Ayant appris le départ de Louis pour l'Italie , il résolut de ravager le royaume d'Aquitaine , et donna le commandement de ses armées à Abdelmélec. Ce général traversa les Pyrénées, marcha vers Narbonne dont il brûla les faubourgs, et emmena une foule de prisonniers. Il se dirigeait vers Carcassonne lorsqu'il rencontra, au passage de la rivière d'Orbieu, le vaillant duc Guillaume à la tête de ses soldats. Le duc donna aussitôt le signal du combat: les Français furent repoussés; Guillaume tint seul ferme au milieu de la déroute générale , et abattit à ses pieds un des chefs de l'armée d'Abdelmélec. Après avoir fait des prodiges de valeur, accablé par le nombre, il sut faire une honorable retraite. Cette bataille se donna dans la vallée de Villedaigne qui est traversée par l'Orbieu, l'an 793. Les Sarrasins emportèrent des Gaules un assez riche butin, et conduisirent au-delà des monts un grand nombre de prisonniers que l'émir Issem employa à la construction de la superbe mosquée qu'Abdérame son père avait fait commencer à Cordoue.
Les action$ de valeur que le duc Guillaume fit à la bataille d'Orbieu ont produit toutes les fables que les romanciers ont inventées sur ce vaillant guerrier, qui devint ainsi le héros de toutes ces histoires romanesques, comme Rolland l'avait été à Roncevaux.
L'année qui suivit la fameuse bataille d'Orbieu, Charlemagne convoqua à Francfort un célèbre concile composé de presque tous les évôques de l'église latine, c'est-a-dire du royaume des Francs, de l'Italie, de la Gaule et de la Germanie. Le concile fut présidé par les légats du pape Adrien, Théophilacte et Etienne. L'hérésie de Félix d'Urgel y fut condamnée pour la troisième fois, et les canons portés au second concile de Nicée dans la cause des saintes images y furent renouvelés. Nous ignorons si l'évêque de Toulouse Aricius assista à ce concile, parce que les souscriptions des pères ne sont pas venues jusqu'à nous. S'il vivait à cette époque, il ne dût prolonger sa carrière que de peu d'années, puisque nous trouverons bientôt le nom de son successeur. En 795, Louis quitta Francfort, où il se trouvait pour le concile, et revint à Toulouse vers la saison du printemps. Le ministre Arnold était mort, et Charlemagne l'avait remplacé auprès de son fils par Méginaire, homme plein de sagesse et de prudence qui fut depuis archevêque de Rouen. Guidé par les conseils de son ministre, Louis établit l'ordre le plus parfait dans ses finances ; ses économies lui permirent d'abolir plusieurs impôts, ce qui fit bénir son gouvernement. Après une courte excursion sur les frontières d'Espagne pour user de représailles contre les Sarrasins, le roi d'Aquitaine, accompagné de Charles son frère ,
se rendit à Aix-la-Chapelle auprès de son père, et y passa
l'hiver. De retour dans ses états, Louis tint k Toulouse la seconde diète d'Aquitaine; il y reçut les ambassadeurs d'Alfonse, roi de Galice et des Asturies. Ce prince venait solliciter la continuation de l'amitié de Louis contre les Sarrasins. Il lui fit offrir de très riches présents. Louis reçut aussi les députés du duc Bahaluc qui commandait pour les Sarrasins du côté d'Huesca, et qui vinrent avec de riches offrandes lui demander la paix. Immédiatement après avoir tenu cette diète, Louis s'occupa d'une affaire tout aussi sérieuse : de l'avis de son conseil , il consulta Charlemagne sur un mariage qu'il avait projeté. Il avait jeté les yeux sur Ermengarde, princesse d'un rare mérite. Elle était fille du duc Ingeramne, issu de l'une des plus nobles familles du royaume, et neveu du célèbre Crodegand, évêque de Metz. Charlemagne ayant approuvé cette alliance , Ermengarde, accompagnée de sa famille, fut conduite k Toulouse, et les noces du roi d'Aquitaine, qui était alors âgé de vingt ans, se célébrèrent dans cette ville, en 798, avec une grande magnificence.
L'Eglise de Toulouse perdit a cette époque son évêque Aricius. Il eut pour successeur Mancius ou Mancio. Ce dernier prélat est connu dans notre histoire par un fait assez bizarre et bien extraordinaire , quoiqu'il soit rapporté par un écrivain grave et sérieux, Théodulfe, évêque d'Orléans. Ce fait se rattache au voyage que cet évêque fit, de concert avec Leydrade, archevêque de Lyon, dans la Septimanie et sur les frontières de l'Aquitaine, par ordre de Charlemagne. Ils avaient été chargés par ce prince de veiller avec soin a ce que les juges remplissent leur charge avec la plus grande fidélité. Théodulfe nous a conservé dans l'un de ses poèmes
l'histoire de son voyage et de la mission qu'il eut à remplir. Parlant dans cette relation de la ville de Toulouse, à laquelle il donne le norn de Belle, il raconte ainsi le fait singulier qui nous occupe : « A l'extrémité du pays toulousain et sur » les frontières du Quercy, un nombre presque infini d'oi- » seaux de toute espèce, dont les uns venaient du midi et » les autres du nord, se rendirent en même temps autour » d'un champ environné d'arbres; là, après s'être rangés
• en bataille ainsi que deux armées ennemies, ils s'envoyè- » rent de part et d'autre plusieurs messages comme s'ils » eussent voulu entrer en négociation et tenter quelque traité » avant que d'en venir au combat. Enfin, après divers mou- » vements, ces deux troupes en vinrent à une action géné- » raie. Le signal n'en fut pas plutôt donné, qu'ils fondirent » les uns sur les autres avec une rapidité, une fureur et un » acharnement si grand, que le récit en paraît incroyable. » Le combat, où chacun se servit des ailes, du bec et des » griffes comme d'autant d'armes offensives et défensives , » fut également long, cruel et sanglant; il dura six jours en- » tiers, et ne cessa que faute de combattants, qui demeu- » rèrent presque tous sur le champ de bataille. Quelques- » uns seulement d'entre ceux qui étaient venus du nord se » sauvèrent par la même route qu'ils étaient venus. Le désir » de voir un spectacle aussi extraordinaire attira une infinité » de personnes sur le lieu. Mancius, évêque de Toulouse, » vint exprès de cette ville. Interrogé pour savoir si l'on » pouvait manger de ces oiseaux, il répondit qu'il y en avait » quelques-uns dont on pouvait se nourrir; alors on en
* chargea des chariots, et chacun se retira. »
Tel est le récit de Théodulfc. 11 nous est impossible d'ad-
mettre que l'histoire de cette bataille ait été inventée à. plaisir, et puisqu'un auteur aussi savant et aussi éclairé que l'évêque d'Orléans l'a consignée dans un ouvrage sérieux , il faut reconnaître qu'avant de la décrire, il en acquit la certitude. Il affirme d'ailleurs qu'il tient ce récit de Guérard, qui lui-même le tenait d'un témoin oculaire appelé Pascaide. Etait-ce des oiseaux dressés exprès à ce genre de combats? Doit-on voir dans cet événement quelque chose de merveilleux et qui tienne du prodige? Cette bataille en plein air annonçait-elle quelque événement extraordinaire? C'est ce que nous ne pouvons déterminer. On est seulement surpris que Mancius ait établi une distinction entre les oiseaux qu'on pouvait manger et ceux dont il n'était pas permis de se nourrir.
En 799, Louis assista à la diète générale du royaume tenue à Fremesheim sur le Rhin , et accompagna ensuite Charlemagne dans son expédition contre les Saxons. Ce fut au mois de novembre de cette année qu'il retourna en Aquitaine, et alla habiter le château de Casseneuil en Agenais. Il avait fait de grands préparatifs dans ce palais pour recevoir son père; mais celui-ci, n'ayant pu accepter son invitation, fit mander son fils à Tours. Ce fut dans cette ville qu'eut lieu l'entrevue. Charles reçut Louis avec toute la distinction et la tendresse que celui-ci en pouvait attendre; puis ils se séparèrent, l'un pour se rendre à Rome où il reçut la couronne impériale, le jour de Noël de l'an 800 , et l'autre pour rentrer dans ses états. A peine arrivé à Toulouse, il se mit à la tète de son armée pour continuer la guerre contre les Sarrasins. Barcelonne, dont Zada était gouverneur, refusa de lui ouvrir ses portes. Il assiégea
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Lérida, la prit et la détruisit ; Huesca en Aragon eut le même sort. Après cette double victoire, Louis rentra en Aquitaine et publia le dessein qu'il avait formé d'aller assiéger Barcelonne et de venger l'affront qu'il y avait reçu. A cette nouvelle, Zada sortit de la place et courut se jeter aux pieds du roi ; mais il fut arrêté à Narbonne et conduit à Louis. Celui-ci l'envoya à Charleraagne, qui le condamna à un exil perpétuel. Le roi d'Aquitaine convoqua alors à Toulouse sa troisième diète (801); on y traita de la révolte des Gascons.
On a vu plus haut qu'après la bataille de Roncevaux, Charlemagne avait laissé à Adalaric, fils de Louis, une partie du duché de Gascogne à titre de fief héréditaire; il avait confié les autres parties de ce duché à des comtes particuliers et amovibles, et avait donné, entr'autres, le comté de Fézensac à un seigneur gascon nommé Burgundion. Celui-ci étant mort , le roi d'Aquitaine nomma Liutard à sa place. Il paraît que cette dernière nomination déplut aux Gascons. Leur mécontentement fut excité par Adalaric qui, après avoir été exilé à la diète de Worms, en 790, et être rentré en possession de son duché, désirait avec ardeur réunir à son domaine le comté de Fézensac. Les Gascons se jetèrent sur Liutard, le tuèrent avec une partie de ses gens, et brûlèrent les autres tout vivants. Louis, indigné de cette atrocité, cita les Gascons a sa diète. Ils arrivèrent à Toulouse, parurent devant le souverain, et n'ayant pu se justifier, furent tous condamnés à mort et punis du supplice du feu.
Après l'exécution des coupables, Louis partit de Toulouse à la tête d'une puissante armée composée d'Aquitains.
de Gascons, de Goths, de Bourguignons, de Provençaux et de Bretons. Cette armée fut divisée en trois corps. Rostaing, comte de Gironne , fut placé à la tête du premier corps qui devait assiéger Barcelonne ; Guillaume , duc de Toulouse , prit la conduite du second ; il devait se rendre au-delà de la ville pour empêcher les assiégés de recevoir du secours du côté d'Espagne. Le duc avait sous ses ordres le comte Adhémar et plusieurs autres seigneurs de distinction ; il portait le titre de premier porte-enseigne de la couronne. Louis alla camper dans le Roussillon avec le troisième corps d'armée. Rostaing investit Barcelonne, qui ne put recevoir de secours. Guillaume se hâta de le rejoindre. Ces deux corps réunis gardèrent si bien les lignes de circonvallation, que les assiégés éprouvèrent bientôt toutes les horreurs de la famine ; plusieurs se précipitèrent du haut des murs. Quand les assiégeants comprirent que Bar- , celonne ne pouvait tenir longtemps, ils en donnèrent avis à Louis, qui arriva aussitôt avec son armée. La ville ne tarda pas à ouvrir ses portes, et le roi d'Aquitaine y entra professionnellement, précédé du clergé qf«i faisait retentir les airs d'hymnes et de chants sacrés. Louis se rendit à l'église de Sainte-Croix, où il fit célébrer un office d'actions de grâces pour la prospérité de ses armes. Après avoir donné le gouvernement de Barcelonne au comte Béra, Louis revint à Toulouse pour se reposer de ses fatigues et joujr du fruit de sa victoire.