LIVRE VII
DEPUIS LA PRISE DE BARCELONNE PAR LE ROI D AQUITAINE, EN 801, JUSQU'A LA DISGRACE DU DUC DE SEPTIMANIE, EN .832.
Une grande révolution liturgique s'opéra en France au commencement du ixe siècle. La liturgie romaine fut introduite dans les Gaules par les soins et les ordres des premiers princes de la race carlovingienne ; mais cette innovation n'empêcha pas que le rit ancien gallican ne dominât encore dans bien des Eglises particulières, puisque, trente-cinq ans après la mort de Charlemagne, Walafride Strabon affirmait que les Eglises des Gaules se servaient de leurs prièris. Du reste, depuis cette époque jusqu'au xvi° siècle, ni l'ordre romain ni l'ordre gallican ne furent admis ou conservés dans leur pureté primitive, et une assez grande confusion régna dans cette matière.
Quant à l'Eglise de Toulouse , il n'existe aucun monument qui puisse nous apprendre quelle était la b'turgie suivie par elle dans cette révolution. Nous pencherions à croire quelle adopta la liturgie gallo-romaine, qui n'était qu'un mélange des deux rits.
L'état monastique était devenu très florissant dans le cours du vme siècle, surtout par la réforme d'Aniane, qui jeta un vif éclat sur tout l'Occident. Cet état allait recevoir encore un plus grand développement par la fondation du monastère de Gellone, due aux libéralités de Guillaume duc d'Aquitaine et de sa famille, que Toulouse s'honorait à juste titre
de posséder dans son sein. Ce prince était encore bien plus illustre par sa piété que par ses exploits militaires. Sous son gouvernement, à la fois ferme et paternel, la religion était florissante, les lois respectées, la justice rendue à tous, les pauvres soulagés, les veuves et les orphelins protégés. Il aimait les religieux d'une toute particulière affection, et les inclinations de sa piété le portaient à fonder du à doter des monastères. Tranquille désormais au sein de ses victoires , Guillaume résolut de laisser à la postérité un monument durable de son dévouement à Tordre monastique; et cet homme qui parcourait les Gaules pour repousser l'ennemi, qui protégeait les frontières contre les agressions des Sarrasins, quitta Toulouse avec des ouvriers pour chercher un heu favorable à la construction d'un édifice destiné à la prière. Il se rendit dans les montagnes de Lodève : un vallon assez étroit se présenta à ses yeux ; tout près, une petite plaine coupée par un ruisseau d'eau vive. Quelques arbres épars ça et là donnaient à cette plaine une agréable fraîcheur : on l'appelait Gellone. Guillaume voulut tracer luimême le plan de ce monastère, et fit construire l'église, qu'il orna de marbre et qu'il dédia au Sauveur. Cette célèbre maison prit plus tard le nom de Saint-Guillem-du-Désert. Saint Benoît d'Aniane se chargea de peupler ce monastère de bons religieux, et, dans sa libéralité, le duc le dota de plusieurs domaines. Les chartes que Guillaume octroya à ce monastère nous apprennent toute sa généalogie; nous rapportons ici la première, comme un monument précieux pour notre histoire.
« Au nom de Dieu, moi Guillaume, comte par la grâce » de Dieu, reconnaissant la fragilité de l'humaine nature,
» pour l'expiation de mes péchés et de ceux de mes parents » qui sont morts, pour mon père Theudéric, ma mère » Aldane, mes frères Theudoin et Adalelme, mes sœurs Al- » bane et Bertane, mes filles et mes fils Bernard, Vitcher, » Gotcelme et Helimbruge , mes femmes Cunégonde et » Guitburge, et mon neveu Bertran ; pour tous ceux que je » viens de nommer, je donne au monastère de Gellone, » situé au pays de Lodève, sur le fleuve Araou, et qui est » bâti en l'honneur du Seigneur Jésus notre Sauveur, de » sainte Marie toujours vierge, de saint Michel archange, » des saints Apôtres Pierre, Paul et André, et de tous les au- » très, et que j'ai construit au nom de mon souverain Char- » les : d'après la règle du vénérable père Benoît, j'y ai placé » des religieux et un abbé pour que Dieu y soit toujours » servi, et je veux que la donation soit perpétuelle. Je livre » donc, pour être possédé en propre et à toujours, tout ce » que je possède au pays de Lodève : 1° le fief de Litène » avec les églises de Saint-Jean et de Saint-Genez, leurs » bourgs, fermes, vignes et champs cultivés ou en friche, » arbres fruitiers et sauvages, pâturages, prairies, moulins, » viviers, lacs et cours d'eau, et généralement tout ce qu » appartient à ce fief et à son exploitation. » La suite de cette charte présente les diverses donations faites à Gellone par le prince. Elle porte la date du 19 des calendes de janvier (804), la quatrième année de l'empire de Charles.
Les deux sœurs de Guillaume, Albane et Bertane, prièrent leur frère de leur choisir un heu assez voisin du monastère où elles pussent se consacrer à Dieu. Il construisit une maison à quelques pas de Gellone, et ces princesses y embrassèrent la vie religieuse. Elles moururent en ce lieu>
après avoir formé une communauté de filles, et laissèrent après elles une grande réputation de sainteté. Elles furent ensevelies dans l'église de l'abbaye, où leur tombeau se voyait, longtemps après leur mort, dans la chapelle de la Vierge; il était supporté par quatre colonnes. Les soins que se donna Guillaume pendant sa vie pour propager le goût de la vie monastique , nous a fait supposer qu'il avait contribué, avec l'évêque Aricius, à la fondation de l'abbaye de Saint-Saturnin à Toulouse. Il possédait dans ses vas- . tes domaines une église dédiée à ce saint martyr, qu'il céda au monastère d'Aniane, d'après la charte que nous avons citée. Il aimait à se retirer de temps en temps auprès de saint Benoît, et l'on pense que c'est à ce duc que fait allusion Théodulfe dans un poëme qu'il adressa à ce saint, et où il parle d'un seigneur qui avait embrassé une nouvelle milice, et qui habitait dans l'appartement des hôtes de l'abbaye (Thé., car. 2.).
L'Eglise de Toulouse, sous la domination du roi d'Aquitaine, se faisait remarquer par la piété de ses membres. Louis s'appliqua particulièrement à corriger les désordres qui s'y étaient introduits avant le commencement de son règne. L'historien de sa vie nous rapporte que les exemples de ce prince exerçaient la plus heureuse influence sur les peuples : sa modestie égalait celle d'un religieux; ses discours étaient réglés par la prudence; il affectait une grande simplicité dans ses habits; il aimait avec une sainte passion l'état monastique, et il l'aurait probablement embrassé comme Carloman son oncle, si l'empereur ne l'eût empêché. Il fonda vingt-six monastères dans ses états, entr'autres, celui de Moissac en Aquitaine. On trouve dans
le catalogue de ces abbayes les noms de Ver a, d'Utera et de Valade dans le Toulousain. Il est difficile de déterminer la situation de ces abbayes. Quant à la dernière, nous pensons qu'elle était située assez près de Toulouse et bors des murs, du côté du couchant. Il existe encore un quartier qui porte ce nom, et il est très possible qu'il lui soit venu de cet antique monastère. Ce qui confirme cette opinion, c'est que dans les temps postérieurs, au xie siècle, nous verrons un comte de Toulouse et sa femme établir en ce même lieu un prieuré appelé Saint-Pierre, qui fut cédé à l'abbaye de Moissac dont ce saint était le patron titulaire : en sorte qu'on pourrait regarder l'érection de ce prieuré comme un souvenir de la primitive abbaye de Valade. Quant à celle de Vera, il paraît qu'il y a eu ici un changement de nom, et que c'est Vora ou Vaura qu'il faut lire. On indiquerait, selon nous, le monastère de Lavaur que Louis-le-Débonnaire aurait reconstruit après sa destruction par les Sarrasins. Cette maison de Vaur avait été fondée par saint Élan, au temps du roi Sigebôrt.
Vers la fin de l'an 805, Louis fut appelé par Charlemagne à Thionville avec Pépin, son frère, roi d'Italie. Ce grand empereur y tint une assemblée pour partager ses vastes domaines entre ses trois enfants. Charles, l'aîné de tous, devait avoir la Neustrie, l'Austrasie et une partie de la Bourgogne et de la Germanie. L'autre partie de la Germanie et l'Italie devaient écheoir a Pépin. Charlemagne réserva pour Louis le reste de la monarchie, et conséquemment l'Aquitaine. Après ce partage, Louis revint dans ses états et y reçut la soumission des peuples de Pampelune et de la Navarre, qui étaient passés sous celle des Sarrasins.
À peine le roi d'Aquitaine était-il rentré à Toulouse, que le duc Guillaume quitta cette ville pour se rendre auprès de Charlemagne k Nimègue, l'empereur l'ayant appelé pour lui communiquer une affaire importante. Il fut reçu du prince avec beaucoup de faveur. Un jour que Guillaume était seul avec le monarque, il lui dit qu'il se sentait depuis longtemps pressé de quitter le monde et de se retirer a Gellone pour y finir ses jours. Charlemagne, qui estimait beaucoup les qualités de ce seigneur, s'opposa d'abord k l'exécution de ce projet; mais, pressé par les instances du duc, il consentit k son départ, le combla de riches présents, et lui donna plusieurs reliques pour Gellone, entr'autres, une portion considérable de la vraie croix que le patriarche de Jérusalem avait depuis peu envoyée. La famille tout entière de Guillaume s'opposa avec force k sa retraite dès que le projet lui en fut connu. Aucune considération humaine ne put le retenir ; il lit d'abondantes aumônes, donna la liberté k plusieurs serfs, et se dirigea vers Lodève, en passant par l'Auvergne. Arrivé k Brioude, il se rendit dans l'église de saint Julien, se prosterna devant son tombeau, déposa sa cuirasse et son bouclier, qu'il offrit k l'église avec plusieurs autres présents; et en sortant du temple, il suspendit son arc, son carquois et ses flèches au vestibule, comme un trophée de la victoire qu'il remportait sur le monde. Dès ce moment, il se dépouilla de tout le train du grand seigneur, et ne marcha plus qu'en simple pèlerin. Arrivé sur les confins du pays de Lodève, il ôta sa chaussure et marcha nu-pieds, se revêtit d'un cilice, et se présenta k Gellone portant dans ses mains la précieuse relique de la vraie croix. Tous les religieux du monastère, l'abbé en
tête, tinrent le recevoir processionnellement. 11 prit l'habit le jour de saint Pierre, 29 juin 806.
Guillaume devint à Gellone le modèle de toutes les vertus. Son humilité, sa pénitence, son exactitude à l'observation des règles, le rendirent l'admiration de tous. 11 entreprit l'achèvement du monastère, auquel ses deux fils Bernard et Gaucelme voulurent contribuer. Les travaux d'assainissement qu'il fit exécuter changèrent la face de ces lieux presque sauvages. Guillaume vécut six ou sept années à Gellone dans le plus parfait détachement de tous les biens de la terre et dans un continuel désir de la céleste patrie. Le roi d'Aquitaine fut tellement touché des exemples d'abnégation que donnait Guillaume, qu'il s'empressa de confirmer par une charte particulière toutes les donations que ce seigneur et les autres avaient faites au monastère... Il loue Guillaume d'avoir préféré l'humilité et la pauvreté de Jésus-Christ à toutes les richesses du monde et à toutes les charges de la cour des rois; il exalte aussi l'inviolable fidélité de ce seigneur et son attachement à sa personne. — Cette charte fut donnée à Toulouse le 28 décembre 807.
Raymond Raffinel fut nommé duc d'Aquitaine à la place de Guillaume. Il paraît qu'il jouissait de cette dignité en 810, puisque, sous cette date, nous trouvons une charte donnée à Béziers, le 21 mars, par laquelle ce seigneur cède à l'abbaye de Saint-Thibéry le lieu de Lombez situé dans le Toulousain. Un monastère fut bâti en ce lieu par les religieux de Saint-Thibéry, à côté d'un oratoire où reposaient les reliques de saint Majan, confesseur. L'abbaye de Lombez passa, au xne siècle, des bénédictins aux cha-
noines réguliers; elle a donné naissance à la ville de Lombez située sur la rivière de Save ; au xive siècle, elle fut érigée en évêché par Jean XXII. Quant aux reliques de saint Majan, elles furent transférées de l'oratoire de Lombez au monastère de Villemagne, au diocèse de Béziers.
Trois années après la retraite de Guillaume à Gellone, Louis-le-Débonnaire recommença la guerre avec les Sarrasins, et se rendit à Barcelonne au commencement du printemps de 809. Il entra sur les terres des infidèles, marcha vers Tarragone, fit prisonniers tous les Arabes qui se trouvaient en cette ville, réduisit en cendres plusieurs châteaux et s'avança vers Tortose. Arrivé au village de Sainte-Colombe, près de cette ville, Louis partagea son armée en deux corps; a la tête du premier, il vint assiéger la ville; le second, sous les ordres d'Isembard, d'Adémar, de Béra. comte de Barcelonne, et de Borrel, comte d'Aussonne, passa l'Ebre vers sa source, surprit les Maures, fit un butin considérable, et repoussa tous les Sarrasins qui cherchaient à se rallier, après en avoir tué un grand nombre. Ce second corps d'armée revint, après ses victoires, joindre le roi d'Aquitaine devant la place. Malgré ce renfort, Louis jugea convenable de lever le siège, et rentra dans l'Aquitaine, après être demeuré devant Tortose un mois entier.
Louis avait résolu de reprendre le siège l'année suivante (810); mais Charlcmagne eut besoin des armées de son fils pour repousser de nouveaux ennemis : c'étaient les Normands, peuples du Nord, qui commençaient d'infester les côtes de France. Charlemagne, pour les repousser, fit armer plusieurs vaisseaux sur toutes *Ies rivières, et
chargea le roi d'Aquitaine d'exécuter ses ordres sur la Ga-
ronne, le Rhône et les autres fleuves de ses états. Il paraît que les Normands, effrayés de ces préparatifs, ne poussèrent pas plus loin alors leur expédition. Tortose vit encore l'armée française entourer ses murailles. Cette armée était commandée par le comte Ingobert, que Charle- . magne avait envoyé k son fils à cause de sa bravoure. Ce général, fatigué de la longueur du siège, l'abandonna k son tour pour se retirer en Aquitaine ; mais Louis, qui avait résolu d'aller de nouveau attaquer cette ville, se remit en marche accompagné d'Herbert, fils de Guillaume de Gellone, de Liutard, comte de Fézensac, et d'Isembard. Tortose fut prise, et Louis en apporta les clefs k l'empereur son père.
Ce prince, après son retour en Aquitaine, convoqua k Toulouse la diète de ses états. L'objet de cette assemblée était de délibérer sur les moyens k prendre pour soumettre les Gascons qui projetaient une nouvelle révolte (812). Après la diète, il se mit en marche k la tête de son armée, et arriva a Dax sur les frontières du pays de ces peuples. Il employa d'abord les voies de la douceur et de la persuasion pour les faire rentrer dans le devoir; mais rencontrant une résistance k laquelle il était bien loin de s'attendre, il ravagea tout le pays et détruisit leurs villes. Les vaincus implorèrent alors la clémence de Louis, qui les pardonna. Adalaric, duc des Gascons, vint attaquer l'armée du roi d'Aquitaine dans les défilés des montagnes; mais il trouva la mort dans le combat, ainsi que Centulle, son second fils. Cette défaite força ces peuples k rendre obéissance au monarque, qui exigea des otages jusqu'à ce qu'il fût rentré dans ses états. Ne voulant point mettre des bornes k sa gé-
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nérosité, le prince accorda la succession d'Adalaric à Scîmin, son fils aîné, et à Loup Centulle, fils du seigneur de ce nom qui venait d'être tué dans la dernière bataille.
La joie que devait naturellement lui donner le succès de ses armes fut troublée par la mort du duc Guillaume, qui termina sa carrière à Gellone le 28 mai 812. Il fut d'abord inhumé à la droite du grand autel de l'église qu'il avait construite ; il devint, peu de temps après sa mort, l'objet d'un culte public, et l'on éleva un autel sur son tombeau. Cet autel fut consacré dans le xie siècle, et les reliques du prince furent renfermées dans un cercueil de plomb. Les religieux de Gellone, craignant que ses ossements ne fussent profanés par les calvinistes, qui en 1568 se rendirent maîtres de leur abbaye, cachèrent avec soin sous le grand autel le corps du saint fondateur. Ce corps fut retrouvé en 1679. L'inspection de ces ossements indique que Guillaume était d'une taille extraordinaire. La basilique de Saint-Saturnin a Toulouse possède une précieuse relique de ce saint, et sa fête est fixée dans cette église au vingt-huitième jour de mai.
Il existait autrefois à Gellone un manuscrit en vers français contenant la vie de saint Guillaume. Ce livre, très ancien, était divisé en quatre Traités : le premier est appelé les Enfances de Guillaume; le second, le Couronnement de Louis; le troisième, le Çharroy de Nismes; le quatrième, le Moinage de Guillaume. Ce manuscrit n'est qu'un roman où quelques vérités se trouvent mêlées à beaucoup de fables. Ordéric Vital, auteur d'une histoire ecclésiastique, a eu connaissance de ce roman, car, dans la Vie qu'il a composée de notre saint, il affirme que ce roman lui avait été ap-
porté par un certain moine du nom d'Antoine, qui lui disait que les jongleurs aimaient à représenter la vie de saint Guillaume d'après le roman dont nous parlons. Il existait aussi à Gellone un livre renfermant les relations de plusieurs miracles opérés par l'intercession de saint Guillaume.
Charlcmagne donna des larmes à la mo;*t de ce seigneur qu'il avait honoré de son amitié et de sa confiance. Désirant prévenir les désordres qui suivent ordinairement la mort des souverains, et ayant déjà perdu deux de ses fils Charles et Pépin, il jeta les yeux sur Louis pour disposer de l'empire en sa faveur. Charlemagne, sentant ses forces diminuer de jour en jour, ordonna à son fils de se rendre auprès de lui à Aix-la-Chapelle. Le roi d'Aquitaine, après avoir réglé les affaires de ses états, se rendit auprès de son père. Ce fut dans la diète générale que l'empereur tint au mois de septembre 813, qu'il remit la couronne à son fils. Après cette cérémonie, le nouvel empereur revint dans ses états, au mois de novembre, dans le dessein d'y passer l'hiver. L'évêque de Toulouse ne se trouvait point en cette ville au retour du roi d'Aquitaine. Nous croyons, en effet, que Mancius, ou Mancion, est le même que Nascius qui signa à cette époque une charte de Charlemagne en faveur de l'abbaye de Saint-Denis. Nascius prend dans cet acte le titre d'archevêque de Toulouse. On trouve encore son nom dans une autre charte du même empereur par laquelle il ordonne que les biens dont on avait dépouillé l'abbaye de Saint-Denis lui soient restitués; et enfin dans une relation authentique conservée dans ce monastère, et dans laquelle est racontée la manière dont Charlemagne apporta de Cons-
tanlinople plusieurs reliques qu'il fit placer dans l'église
d'Aix-la-Chapelle. L'autorité de ces trois actes, qui tous portent la souscription de Nascius de Toulouse, ne nous permettent pas de douter de l'existence en ce temps-là d'un évêque de ce nom qui gouvernait cette Eglise, et comme il règne une certaine analogie entre le nom de Mancius et celui de Nascius, on est porté à croire que l'évêque de Toulouse dont parle Théodulfe, celui qui assista au combat des oiseaux, est le même que celui qui est nommé dans les actes que nous venons d'indiquer. Le titre d'archevêque qui lui est donné ne peut offrir une difficulté sérieuse, car ces actes ont pu être transcrits après l'érection de Toulouse en archevêché, et on aura donné à cette ville le titre de métropole qu'elle possédait à l'époque où ces chartes ont été copiées.
Louis tenait l'assemblée générale d'Aquitaine dans sa maison royale de Doué en Anjou lorsqu'il apprit la nouvelle de la mort de Charlemagne. Sentant arriver le terme de ses jours, l'empereur régla ses affaires domestiques. Il avait déjà fait une espèce de testament dans lequel il laissait ses meubles, son argent monnayé et ses bijoux aux églises deses vastes états. Il mourut le 28 janvier 814. Aucun monument historique n'indique que ce prince, au milieu de ses expéditions guerrières dans le midi de la France et sur les frontières d'Espagne, $oit venu à Toulouse. On possédait autrefois en cette ville un précieux manuscrit appelé Evangélistaire, et que la tradition affirmait avoir été donné par ce prince. On trouve une description détaillée de ce manuscrit dans Catel et dans plusieurs ouvrages d'archéologie. Ce livre précieux dont s'est enrichie la bibliothèque royale pourrait bien venir de l'héritage de Charlemagne après sa
mort, plutôt que de sa libéralité pendant sa vie. A la nouvelle de la mort de son père, Louis se rendit en toute hâte à Aix-la-Chapelle, où il fut reconnu pour empereur et successeur de Charlemagne. Ce prince abandonna alors le royaume d'Aquitaine, qu'il laissa à Pépin, son second fils.
Les auteurs contemporains nous ont tracé le portrait de Louis; il était d'une taille assez médiocre ; il avait les yeux grands et vifs, le visage riant et gracieux, le nez long et droit, les lèvres ni trop épaisses ni trop déliées. Il fit le bonheur des peuples d'Aquitaine par la sagesse qui présida à ses conseils et par la douceur de son gouvernement. Trois fois la semaine, il rendait la justice à ses sujets, et les peuples d'Aquitaine ne se consolèrent de l'avoir perdu que dans la pensée qu'il pourrait les gouverner encore sous le nom de son fils.
C'est dans la longue période des règnes de Charlemagne et de son fils Louis-le-Débonnaire en qualité de roi d'Aquitaine, qu'il faut placer la mort de quelques saints personnages tués dans le Toulousain par les Sarrasins d'Espagne, en haine de la foi catholique. Le premier et le plus célèbre est saint Vidian, de Martres. Cette dernière ville avait pris la place d'Àngonia, cité célèbre par ses temples, ses portiques, ses amphithéâtres, ses statues de Jupiter et de Pallas, ses autels votifs consacrés aux dieux mânes (diis manibus), Angonia perdit tout son éclat au temps des invasions des Sarrasins; elle fut plus tard- complètement détruite au milieu des guerres qu'excitèrent entre eux les comtes de Foix, de Comminges et d'Armagnac.
Vidian était issu, par son père, de la maison d'Alençon. Sa mère s'appelait Stacia. Le père de Vidian prit les armes
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contre les Sarrasins et fut fait prisonnier à Lucerna en Galice. Le roi de ces contrées ayant consulté les oracles, ceux-ci répondirent que ce captif français avait un enfant qui deviendrait un jour la terreur des Sarrasins, et qu'il fallait le faire mourir. On offrit aussitôt la liberté au prisonnier, à condition qu'il donnerait son fils en otage. Cette proposition fut acceptée, et l'enfant vint à Lucerna prendre la place de son père.
Une marchande de Lactora, au pays des Vascons, ayant abordé à Lucerna, délivra le jeune prisonnier, qui s'employa au négoce avec sa libératrice. Poussé par le désir de la vengeance contre les Sarrasins, il. rassembla une armée, marcha droit à Lucerna, tua le roi et brûla la ville. Après cette glorieuse expédition, il revint en France à la cour de Charlemagne et fut comblé d'honneurs par ce prince. Ayant appris que les Sarrasins avaient fait une nouvelle irruption en Gascogne, il se rendit avec son armée sur les bords du fleuve de Garonne, près d'Angonia, et les défit entièrement dans un champ appelé le Campestrés.
Pendant cette expédition, saint Vidian allait quelquefois se reposer dans une forêt où les malades ont souvent éprouvé la puissance de son intercession. On appelait l'éminence sur laquelle la forêt était située le Ncwut de san Vidian. Ce jeune seigneur, ayant été blessé mortellement par les Sarrasins, se traîna jusqu'au bord d'une fontaine pour y laver Ses blessures ; mais les infidèles l'ayant atteint, lui tranchèrent la tête. Le saint communiqua à cette fontaine une vertu miraculeuse.
Son martyre fut partagé par un grand nombre de compagnons, entr'autres, par saint Cysi, qui fut aussi blessé dans
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cette expédition et martyrisé auprès d'une fontaine nommée Anagasius. On bâtit plus tard sur le tombeau de saint Cysi un oratoire pour y renfermer ses ossements, qui demeurèrent en ce lieu jusqu'à une époque assez reculée; ils furent ensuite transportés dans la cathédrale de Rieux (de rivis).
Stacia, mère de saint Vidian, ayant appris son martyre, vint a Angonia, qui prit alors le nom de Martres (de martyribus), et fit élever en son honneur un superbe tombeau. Cette ville a gardé un touchant souvenir de la victoire remportée par les chrétiens sur les infidèles, et tous les ans (le jour de la Sainte-Trinité), elle offre une représentation exacte et fidèle du triomphe et de la défaite, en partageant sa brillante jeunesse en deux camps, avec les costumes et les armes de l'époque.
D'éclatants miracles se sont opérés au tombeau de saint Vidian. Les chroniques font mention d'une jeune fille qui, s'étant tuée en se jetant dans un précipice, fut ressuscitée par son intercession. — Un gentilhomme qui, en punition de ses blasphèmes, avait perdu l'usage de sa main droite, le recouvra au tombeau du saint. — Une femme déroba un jour une relique de saint Vidian; revenant au lieu où elle habitait, elle se vit tout-à-coup arrêtée dans sa marche, sans qu'il lui fût possible de continuer sa route. Ce miracle eut lieu sous un noyer qui, depuis, porta le nom de Noyer de saint Vidian. Ayant avoué sa fauté, elle revint à Martres faire amende honorable au saint. Plusieurs possédés furent délivrés par son intercession. L'église de Martres possède encore aujourd'hui la plus grande partie des reliques de saint Vidian, qui sont exposées dans une belle chapelle qui lui est consacrée; une autre par-
tie de ses ossements repose dans l'église collégiale de Saint- Ybars. La fontaine sur les bords de laquelle il lava ses blessures, est devenue le but d'un pieux pèlerinage. On conservait aussi à Martres la coupe dans laquelle, d après la tradition, saint Vidian recevait la sainte eucharistie (1).
Au temps du martyre de saint Vidian et de ses compagnons, fut aussi martyrisé un religieux de l'ordre de saint Benoît, nommé Aventin. Ce saint homme prêchait l'Evangile dans la vallée de Larboust; il fut pris par les infidèles et eut la tête tranchée. Son corps repose dans la belle église qui, plus tard, fut élevée en son honneur au lieu même de son martyre, et qui, depuis, a pris son nom. Son corps est
(4) Dans les temps les plus reculés, Martres était devenue une terre seigneuriale. Bernard, comte de Comminges, acquit la seigneurie de celte Tille par suite d'un attentat commis en sa présence sur un consul par le seigneur dudit Heu. Ce comte donna une portion du territoire de Martres au couvent de Bonnefont qui avait été fondé sous son gouvernement par la famille de Montpezat, vers l'an 4436. En 4478, une dame nommée Silvie, de Martres, donna plusieurs biens à l'abbaye de Bonnefont. — Il existait dans ce L'eu un prieuré, puisqu'on 4200 l'abbé de Saint-Sernin et le vicaire-général de Toulouse, le siège épiscopal étant vacant, furent choisis pour arbitres dans un différend qui eut lieu entre le prieur de cette ville, le syndic et les consuls. La voûte de l'église s'était affaissée. Le prieur fut accusé d'avoir fait ouvrir deux beaux sépulcres de marbre qui, d'après la tradition, renfermaient les ossements des martyrs; d'avoir fait placer ces ossements au cimetière, et enfin d'avoir fait transporter les deux tombeaux, l'un au presbytère de Martres, et l'autre à Toulouse. La légende assure que ce prieur fut frappé de paralysie, et que, pendant le transport du sépulcre à Toulouse, un orage terrible porta la désolation dans la contrée. Le prieur fut condamné à faire relever la voûte qui était ornée de belles peintures et à restituer les tombeaux. — On prétend que les Anglais habitèrent Martres pendant leurs expéditions, et qu'ils construisirent la tour du clocher.
placé derrière l'autel, dans un tombeau de marbre. La tradition populaire affirme qu'il laissa empreinte sur un rocher la trace de ses pas. On éleva un oratoire en mémoire de ce prodige.
Saint Gaudens, jeune berger, fut aussi martyrisé à la même époque, car l'opinion qui place sa mort sous le règne d'Euric n'est appuyée sur aucune preuve. Un ancien martyrologe de la métropole d'Auch dit que Charlemagne fit élever une église en son honneur ainsi qu'en celui de saint Saturnin et de saint Béat. Les détails du martyre du jeune Gaudens nous ont été donnés par un martyrologe des dominicains, qui, sans doute, exprimait la tradition ancienne (1). D'après ce témoignage, Gaudens avait pour mère une femme nommée Quitterie; l'un et l'autre eurent la tête tranchée par l'ordre de Maletius, roi impie. Ils furent ensevelis dans une église dédiée à saint Pierre, et dont la construction était attribuée à saint Saturnin. Le martyrologe gallican donne à ce jeune berger douze ans à l'époque de sa mort. Il nous a été impossible de découvrir à quelle nation appartenait Maletius, qui est appelé rot très impie; tout ce qu'on peut affirmer, c'est que dans l'histoire d'Eu-
(4) « Die 30 augusti, passio sancti Gaudentii et Quitteriae suae matris qui tempore Maleti régis impiissimi, persecutoris christianorum, jussu ejusdem, capitibus truncati martyrium consummarunt, et ibidem corpus dicti sancti surgens pedibus, sacrum capot sumens usque ad quamdam ecdesiam qua in honore beati Pétri apostoli a sancto Saturnino, tolosano episcopo, constructa fuerat, propriis manibus deposuit ». On trouva sur un tombeau d'airain, à Saint-Gaudens, les inscriptions suivantes :