LIVRE VIII
DEPUIS LA DISGRACE DU DUC DE SEPT1MANIE, EN 832, JUSQUAU SIEGE DE TOULOUSE PAR CHARLES-LE- CHAUVE, EN 849.
Nous ignorons le lieu que choisit Bernard pour sa retraite, après avoir été dépouillé de tous ses titres et dignités. Le duché de Septimanie et la Marche d'Espagne, dépendant autrefois du duché de Toulouse, passèrent alors sur la tête de Bérenger, comte de cette dernière ville, qui réunit ainsi en sa personne tous ces gouvernements. Ce seigneur fut envoyé, après la diète d'Orléans, dans les états de Bernard en qualité de commissaire extraordinaire, pour y administrer la justice et corriger certains abus que les grandes préoccupations de Bernard avaient laissé introduire. Ce comte tint alors un plaid à Elne, et fit restituer à Babylas, abbé d'Arles en Boussillon, les biens qu'on avait usurpés sur son monastère. Pépin n'avait point exécuté les ordres de son père, et au lieu de se rendre à Trêves, il s'était fait enlever pendant la nuit par ses propres domestiques et était demeuré dans ses états. L'empereur, très irrité, le dépouilla alors du royaume d'Aquitaine qu'il donna àCharles-le-Chauve, son quatrième fils. Celui-ci lui prêta serment de fidélité, ainsi que les principaux seigneurs du pays. Nous pensons que ce grand acte d'autorité royale rat exécuté avant le mois d'octobre 852, puisque nous possédons
une charte portant la date du 4 de ce mois et qui montre que l'empereur exerçait à cette époque une autorité souveraine en Aquitaine. Parmi les seigneurs de ce royaume qui étaient demeurés fidèles à l'empereur au milieu de toutes les révolutions politiques, se trouvait Adalbert, que Louis-le-Débonnaire récompensa en lui cédant en toute propriété un village du diocèse de Toulouse appelé Fontaines, avec son église, ses maisons, édifices, terres, vignes, forêts, prairies, pâturages et cours d'eau, pour qu'il le possédât avec toutes ses dépendances, lui et ses descendants, à perpétuité. L'empereur déclare que cette donation est faite pour reconnaître la fidélité d'Adalbert au milieu des agitations qui ont troublé son règne. La charte est datée du palais de Joac; elle porte le sceau de l'empereur et du diacre Durand. On ignore quel était ce village de Fontaines que Louis céda à Àdalbert, à moins que ce ne soit celui de Fontenilles, dont le nom a quelque ressemblance avec celui dont il est question dans la charte (H. 1., p. 67).
Dépouillé de ses états, Pépin ne pensa plus qu'à se révolter contre son père. 11 entraîna bientôt dans son parti ses doux frères Lothaire et Louis ; ils soulevèrent les peuples, rappelèrent de l'exil tous les factieux, et entr autres Matfred, qui portait au cœur le désir de la vengeance; de toutes parts on prit les armes. L'empereur, de son côté, assembla une armée, et marcha à la rencontre de ses enfants qui s'étaient réunis avec leurs troupes en Alsace, près de Colmar. Lothaire, pour accréditer ses projets auprès des peuples, avait engagé le pape Grégoire IV à l'accompagner avec toute sa cour. On vit donc alors le souverain pontife quitter Rome et se rendre dans le camp des factieux. Plu-
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sieurs évêques de la catholicité virent avec peine cette fausse démarche du pontife, et lui écrivirent pour l'engager à retourner à Rome. La persuasion où était Grégoire que sa présence était nécessaire au rétablissement de la paix, lui fit négliger ces sages conseils. Louis se hâta d'envoyer des députés aux princes ses fils, avec un mémoire qui contenait six articles et dans lequel l'empereur rappelait à ses enfants leurs devoirs et leurs serments et s'efforçait d'atténuer le parti qu'ils pouvaient tirer de la présence du pape. On répondit à Louis que le seul moyen de rétablir la paix dans la famille impériale, était de conserver l'ancien partage. Ainsi, toutes les négociations devinrent inutiles. Les évêques qui avaient écrit au pape Grégoire appartenaient tous au parti de l'empereur et se trouvaient dans son camp. Ayant appris que le pape menaçait de les excommunier, ainsi que Louis, s'il n'acceptait pas sa médiation, ils firent dire au pape qu'ils sauraient bien l'excommunier lui-même et le déposer aussi, puisqu'il était venu sans être appelé. Avec de telles dispositions dans les esprits, il était impossible d'arriver à un résultat heureux. Cependant le pape voulut faire un dernier effort : il se rendit au camp de l'empereur, dont il fut très froidement reçu. Ils ne purent pas s'entendre; et pendant que Grégoire était enfermé dans la tente de Louis, les princes déterminèrent la plupart des seigneurs à abandonner leur père. Ils ne réussirent que trop dans ce projet, et le lendemain de l'entrevue avec le pape, l'empereur se trouva presque seul dans son camp.
Réduit ainsi à l'extrémité, l'empereur se rendit le 30 juin 853, au camp des princes ses fils et leur adressa ces mémorables paroles : « Dans l'indigne état où m'a réduit votre
* perfidie sacrilège, je suis tranquille sur ce qui me regarde; » résigné à tout, je ne crains rien ; mais les promesses que » vous avez tant de fois faites et tant de fois violées en ce » qui concerne l'impératrice et son jeune fils, puis-je enfin » m'y fier? Les voilà, ces deux objets de ma tendresse, qui » doivent l'être de vos égards : je m'en sépare, je vous les » livre. Princes, souvenez-vous de ce que vous devez et à » leur rang et à leur sang. » Ces paroles si grandes et si nobles ne produisirent aucune impression sur ces cœurs dénaturés : l'impératrice fut envoyée en exil à Tortone, en Lombardie, Charles-le-Chauve dans l'abbaye de Prum, au diocèse de Trêves. Lotbaire assembla un conseil, dans lequel on déclara l'empire vacant et où l'on pria Lotbaire de l'accepter. Un nouveau partage fut fait entre les princes; après cela, Pépin revint en Aquitaine et Louis en Bavière; Lotbaire conduisit son père a Soissons et l'enferma dans le monastère de Saint-Médard. Le pape, honteux d'avoir prêté son autorité et son ministère à toutes ces indignités, repassa les monts. Une diète générale fut convoquée à Compiègne pour le 1er octobre; Lotbaire y conduisit son père, qu'il n'avait pu déterminer à embrasser l'état monastique. Il résolut alors de le soumettre à la pénitence publique. Les évêques de son parti furent assez lâches pour en faire la proposition à la diète ; elle fut acceptée, et l'on vit dans l'église de Saint-Médard la plus bizarre cérémonie qui fût jamais : l'empereur se prosterna sur un cilice, tenant un papier où ses crimes étaient écrits. Ce prince fut obligé de s'accuser d'avoir mal usé du gouvernement que Dieu lui avait donné; d'avoir scandalisé l'Eglise par son incrédulité; d'avoir fait marcher ses troupes en carême, et d'être cause
de tous les maux qui désolaient l'empire. Après cela, on lui ôta ses armes, on le dépouilla de ses habits impériaux; il fut revêtu d'un habit de pénitent, fut chassé de l'église et renfermé dans une cellule. Il en sortit peu de jours après pour suivre son fils dénaturé jusqu'à Aix-la-Chapelle, où il arriva le 29 novembre. Mais tout à coup Louis de Bavière et Pépin d'Aquitaine, ayant appris la déposition ignominieuse de leur père, résolurent d'opérer sa délivrance.
Bernard, duc de Septimanie, reparaît ici sur la scène. Il s'était retiré, comme on l'a dit, en Bourgogne. Il s'adjoignit Warin, l'un des plus puissants seigneurs du pays, et, parcourant ensemble les rovinces, ils formèrent un parti puissant en faveur de Louis-le-Débonnaire. Pendant ce temps, Louis de Bavière s'avança jusqu'à Francfort. Pépin quitta Toulouse, sa capitale, et se mit aussi en marche. Lothaire se replia sur Compiègne et Paris, conduisant avec lui l'empereur et Charles, son dernier fils. Au commencement du carême 854, Bernard et Warin députèrent à Lothaire l'abbé Rebald et le comte Gaucelme pour lui déclarer que, s'il ne laissait pas la liberté à son père, ils sauraient bien l'y réduire par la force des armes. Effrayé de cette menace, Lothaire chercha à temporiser; il laissa son père et son frère à Saint- Denis en France, et se retira à Vienne sur le Rhône. Alors les évêques et les seigneurs présents à Saint-Denis conduisirent solennellement Louis-le-Débonnaire à l'église du monastère, le premier jour de mars, et là on lui rendit ses armes et ses ornements royaux.
De Saint-Denis, l'empereur se rendit bientôt après à Kicrsi-sur-Oise, où Pépin et Louis vinrent le joindre. Pépin fut rétabli dans la possession du royaume d'Aquitaine
et Bernard dans le duché de Septimanie. De Kiersi, l'empereur se porta à Aix-la-Chapelle, accompagné de Louis et de Charles. L'impératrice Judith y arriva quelque temps après. Enfin, Louis-le-Débonnaire donna une preuve éclatante de sa clémence en accordant une amnistie générale à tous les peuples qui avaient eu part à la révolte. Des événements aussi extraordinaires ne firent pas rentrer Lothaire en luimême; il poursuivit toujours ses coupables projets. Il décampa de Vienne, et s'avança à la tête de ses troupes jusqu'à Châlons-sur-Saône, qui lui ferma ses portes. Il en fit le siège, l'emporta dans trois jours, et la livra au pillage. 11 y fit couper la tête à Gaucelme, frère du duc de Septimanie; on s'empara de Gerberge sa sœur, qui \ivait alors à Châlons dans les exercices de la vie religieuse, on l'enferma dans un tonneau, et elle fut précipitée dans la Saône, où elle périt. Après la prise deChàlons, Lothaire s'avança jusqu'à Orléans et de là dans le Maine. Ce fut dans cette province qu'il rencontra les armées réunies de l'empereur et de Louis de Bavière. Il repoussa toutes les démarches de son père et demeura inflexible dans sa révolte. Un nouveau négociateur se présenta pour opérer la réconciliation du père avec le fils : ce fut Bérenger, duc ou comte de Toulouse. Il était proche parent de l'empereur, et si renommé par sa probité qu'on lui avait donné le surnom de Sage. Pépin l'avait conduit à l'armée de son père. Il fut envoyé vers Lothaire avec Badarade, évêque de Paderborn, et le duc Gebbehard. Le discours de Bérenger fit une si profonde impression sur l'esprit de Lothaire, qu'il alla se jeter aux pieds de son père et reçut encore une fois le pardon de ses fautes. L'empereur lui ordonna de se rendre dans son royaume d'Italie. Après
cette réconciliation éclatante, les princes se retirèrent dans leurs états.
Le duché de Toulouse fut alors troublé par le différend qui survint entre Bérenger et Bernard. Celui-ci, commeon Fa vu, avait été dépouillé du duché de Septimanie k rassemblée de Joac, en 832, et Bérenger avait été, k sa place, investi de cette dignité. Bernard, ayant été rétabli dans ses droits, réclama son ancienne souveraineté, que Bérenger ne voulait point lui céder. Celui-ci était très aimé des peuples k cause de sa sagesse et des grandes qualités qui le distinguaient; Bernard avait aussi des créatures dans ce pays. Il fut alors résolu que chacun de ces seigneurs enverrait des députés k la diète de Crémieu pour y soutenir leurs intérêts. Bérenger aurait évidemment triomphé, mais il mourut subitement en 835, pendant qu'il se rendait k la diète. Bernard devint, par cet événement, paisible possesseur du duché de Septimanie, province qui, par un nouveau partage fait par l'empereur entre ses enfants, venait de passer sous l'autorité de Charles-le-Chauve.
Le nom du successeur immédiat de Bérenger dans le comté de Toulouse nous est inconnu ; il y a cependant tout lieu de croire que Bernard obtint ce gouvernement et le joignit k celui de Septimanie. Pépin, roi d'Aquitaine, s'occupa alors k restituer k divers monastères de ses états les biens qu'on avait usurpés; ainsi, dans une charte qui porte la date de 835, et qui fut donnée au palais de Doué en Anjou, ce prince rendit au monastère de Mallaste ou Montolieu, au diocèse de Carcassonne, une terre considérable située au diocèse de Toulouse et appelée Magnaniac, sur la petite rivière de Fiscau. Willafred était alors
abbé de ce monastère. La terre de Magnaniac existe encore ; elle est placée non loin de la vicomté de Villemur, près du Tarn, et dans la plaine qui borde ses rives. Peu d'années après ces actes de souveraine justice, Pépin mourut à. Poitiers, le 13 décembre 838, et fut inhumé dans l'église du monastère de Sainte-Radegonde, de la même ville. Il laissa quatre enfants de la reine Engelberge, deux garçons et deux filles. L'aîné porta le nom de son père; le second, appelé Charles, devint archevêque de Mayence. La première fille, appelée Berthe, avait épousé Gérard, comte d'Auvergne ; la seconde, dont on ignore le nom, épousa Ratharius ou Ratier, comte de Limoges. Les mœurs de ce prince étaient réglées. Si on a à lui reprocher d'avoir partagé la révolte de ses frères contre son père, il sut du moins réparer ses torts, et mourut dans les bonnes grâces de l'empereur.
Quelque temps avant la mort de Pépin, Involat avait succédé à Abraham sur le siège de Comminges. Il assista à la dédicace de l'église du monastère d'Alaon faite par Sisebot, évêque d'Urgcl , l'an 835 environ. 11 gouverna cette Eglise l'espace de vingt-cinq ans puisqu'on trouve son nom dans la souscription d'une lettre écrite, en 879, par le pape Jean VIII à l'archevêque d'Auch et à ses suffragants.
Un an après la mort du roi d'Aquitaine, et le 30 mai, Louisle-Débonnaire assembla une diète à Worms, dans laquelle il fit un nouveau partage de ses immenses états. Dans ce partage, Charles eut les deux royaumes de Neustrie et d'Aquitaine, sept comtés du royaume de Bourgogne, la Provence et la Septimanie. On voit par là que la province qui porta plus tard le nom de Languedoc devint le domaine de ce prince, à l'exclusion des enfants de Pépin. Cette exclusion
déplut beaucoup à quelques seigneurs aquitains, qui proclamèrent roi le fils de ce dernier prince. Louis s'empressa de se rendre en Aquitaine pour apaiser cette sédition, et les prises successives'des châteaux de Cariât et de Turennc remirent les choses en état. Peu de temps après ces hauts faits d'armes, Louis repassa le Rhin et entra dans la Thuringe ; mais, pressé par son âge et ses infirmités, il se vit obligé de s'arrêter dans une île du Rhin située au-dessous de Mayence, vis-k-vis du palais d'Ingelheim. R y mourut le 20 juin 840, à l'âge de soixante- quatre ans.
Louis avait reçu une éducation brillante ; il parlait avec une merveilleuse facilité les langues grecque et latine. La nature lui avait prodigué toutes les grâces du corps ; il était libéral, brave, sincèrement religieux, exemplaire dans ses mœurs, et probe jusqu'à une extrême délicatesse. On lui reproche une grande indécision et une certaine faiblesse de caractère. A la vérité, quand il prit, après la mort de Charlemagne, les rênes de l'empire, les longs démêlés du clergé et de la noblesse, puissances à peu près égales, rendirent l'action du prince assez difficile. On est étonné de la fermeté qu'il déploya contre le pape Pascal Ier qui, ayant voulu se faire sacrer sans avoir obtenu l'agrément de l'empereur, selon l'usage alors établi, encourut sa disgrâce : ce qui fit que Grégoire IV ne voulut jamais être installé avant que l'empereur eût confirmé son élection. 11 y a loin de cet âge-là à celui du fameux Hildebrand! Un de ses panégyristes a dit qu'il fit les délices de son peuple par sa bonté et son amour pour la justice. Jl serait peut-être mieux de dire qu'il ne sut se concilier ni la crainte ni l'amour. Les évêques, dont il voulut, par des lois somptuaires, arrêter le luxe effréné,
se tournèrent quelquefois contre lui. Il ne fut pas plus heureux du côté des seigneurs ; et s'il eut de grandes qualités, il eut aussi quelques défauts qui jetèrent des ombres sur sa gloire.
À peine Louis eut-il quitté la vie, que son fils Lothaire, devenu empereur, tourna ses armes contre Charles-le- Chauve, dans le dessein d'envahir ses états. Bernard, duc de Septimanie, avait épousé les intérêts du jeune Pépin. Réunissant sur sa tête ce duché et celui d'Aquitaine, il se trouvait dans la nécessité de ménager Charles-le-Chauve. Il voulut se placer comme intermédiaire entre ces deux princes, et ménager entr'eux un rapprochement. Mais Charles se défia de la sincérité de ses sentiments à son égard, et nomma, de son côté, au duché d'Aquitaine ou de Toulouse, Warin, seigneur bourguignon. Bernard avait reçu l'ordre de Charles de venir le joindre à Orléans avec les troupes de son gouvernement; mais il différa de l'exécuter, promettant au prince qu'il engagerait Pépin a faire avec lui une paix durable. Sur cette promesse, Charles s'avança jusqu'à Bourges, au commencement de l'année 841. Bernard vint l'y joindre, mais sans y conduire Pépin et ses partisans, et refusa de reconnaître Charles pour son seigneur. Ce refus fut suivi d'une disgrâce éclatante, qui cependant n'eut pas lieu de suite, la réconciliation entre Bernard et Charles s'étant plus tard opérée, quoiqu'elle ne dût pas être de très longue durée.
On vit alors tous les princes de la famille impériale divisés entr'eux et se préparer à une guerre acharnée : d'un côté, Lothaire et Pépin ; de l'autre, Charles et Louis de Bavière. Ceux-ci s'avancèrent contre l'empereur, qui lui-même mar-
TEMPS A.NCIENS.
chait sur Fontenai, près d'Auxerre, pour s'en emparer. Toutes les propositions de paix furent rejetées par ce prince, depuis surtout qu il avait opéré sa jonction avec Pépin. Le 25 juin 841, les armées en vinrent aux mains a Fontenai; la victoire, longtemps balancée, se décida en faveur de Charles et de Louis, et ces princes dûrent particulièrement le succès de cette mémorable journée à Warin, duc de Toulouse, qui, à la tête des Aquitains, força Lothaire à reculer devant l'ennemi. Ce fut dans cette journée que périt la plus grande partie de la noblesse française. Gérard, comte d'Auvergne, et Ratier de Limoges restèrent parmi les morts.
Bernard de Septimanie ne prit point parti dans cette guerre, et demeura avec ses troupes spectateur du combat. Sa conduite était toujours la même, attaché dans le fond au jeune Pépin, mais voulant ménager Charles-le-Chauve : marche évidemment équivoque et qui devait amener contre lui les plus terribles événements. Après la bataille de Fontenai, beaucoup de temps fut employé pour négocier la paix entre les princes. Cette paix donna à Charles toute l'Aquitaine, à l'exclusion de Pépin, qui lui disputa vainement la possession de ce royaume. Ce prince avait cependant un grand nombre de partisans qui, ayant pris les armes, dressèrent une embuscade à Egfrid, comte de Toulouse, qui commandait un corps de troupes pour le roi Charles. Cette circonstance nous révèle ici le nom de ce seigneur auquel Nitbard, auteur contemporain, donne ce titre : ce qui pourrait signifier qu'il était le lieutenant de Warin, qu'on est forcé de reconnaître à cette époque en qualité de duc de Toulouse et d'Aquitaine. Egfrid ne se laissa point prendre aux embûches des partisans de Pépin; il les surprit au contraire, en tua
une partie, et fit les autres prisonniers. Ce revers ne découragea pas les amis de Pépin, qui ne cessaient de disputer à Charles, son oncle, la possession de l'Aquitaine, et de Toulouse en particulier qui en était la capitale et où ce prince était très aimé.
Il importait beaucoup à Charles de ne pas donner à son neveu le temps de se fortifier; aussi, vers la mi-janvier 845, il partit de France avec la reine Ermentrude, sa femme, qu'il avait depuis peu épousée, et s'avança jusqu'à Castel-Ferrus, maison royale située sur la rive gauche de la Garonne, près de Castelsarrasin. C'est dans cette résidence qu'il apprjt la mort de l'impératrice Judith, sa mère, décédée à Tours au mois d'avril, et qui fut inhumée dans l'église de Saint-Martin. De Castel-Ferrus, Charles s'avança jusqu'à Toulouse, et arriva sous les murs de cette ville le 13 mai. Il prit ses logements dans le monastère de Saint-Saturnin, qui était alors situé hors les murailles. Ce fut dans cette célèbre maison que Charles donna plusieurs diplômes, le premier en faveur d'Elie, abbé de Notre-Dame de la Grâce, sur la rivière d'Orbieu, au diocèse de Carcassonne ; le deuxième, en faveur d'Eléazar, abbé de Saint-Pierre de Cubières dans le Razés, diocèse de Narbonne; le troisième, en faveur de l'église de Narbonne, sous le titre des saints Juste et Pasteur, à laquelle il donne le village de Cesseras et ses dépendances ; le quatrième, en faveur encore de l'église de Narbonne, et sur la demande de Berthaire, archevêque de cette ville. Tous ces diplômes portent la date de 843 et des mois de mai et juin ; ils sont signés de la main du roi et contresignés par le diacre Jonas, qui remplissait sans doute auprès du prince les fonctions de secrétaire. D'après le sen-
liment le plus probable, c'est à cette même année, et non à la suivante, qu'il faut rapporter le capitulaire de Toulouse qui fut rendu par Charles-le-Chauve au monastère de Saint- Saturnin en faveur des prêtres de la Gothie ou de Septimanie qui se plaignaient des vexations des évèques. H est à croire que ces ecclésiastiques avaient envoyé à Charles des députés chargés d'exprimer leurs doléances. Ce capitulaire fut dressé dans une diète tenue exprès à Toulouse. Il est divisé en neuf chapitres; en voici les titres :
1° Les évêques ne doivent point voir avec peine que les prêtres réclament auprès du roi.
2° De la prestation annuelle que les prêtres doivent aux évêques.
5° Comment cette prestation doit être imposée ou bien exigée.
i° Quel mode doivent adopter les évêques pour la visite des paroisses, et comment doit être réglée la dépense que les prêtres sont obligés de faire pour eux. Ce quatrième article mérite d'être ici rapporté.
■ Que les évêques, en visitant les paroisses et s'arrêtant à » chaque petite église fecclesiolasj, ne soient pas à charge, » comme par le passé, à chacun des prêtres : car il est écrit • qu'ils ne doivent point évangéliser par l'amour du lucre, » dans la crainte que leur ministère soit déshonoré ; mais » qu'ils choisissent des lieux où les prêtres puissent se rcu- » nir et réunir aussi les peuples le plus commodément pos- » sible, et que là, ils évangélisent, confirment et corrigent » les abus. D'un autre côté, le Seigneur ayant dit que celui » qui évangélise doit vivre de l'Evangile, quoique l'apôtre » saint Paul ait agi autrement, il faut que les prêtres dispo-
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» sent les choses de manière à ce que levêque soit traité » convenablement et que le prêtre ne soit pas ruiné par sa » visite. Il nous paraît que les choses peuvent être réglées de » la sorte : quatre prêtres pourront se rendre avec leurs pa- » roissiens dans le lieu où se trouve l*évêque, et le cin- » quième qui le reçoit. Chacun des prêtres arrivants portera » dix pains, un demi-muid de vin, une frischingam de qua- » tre deniers, deux poulets, dix œufs, et un muid d'avoine » pour les chevaux. Le prêtre chez lequel réside l'évê- » que en fera de même; et qu'on n'exige plus rien de • lui, si ce n'est le bois et les ustensiles nécessaires pour le » service ; l'évêque doit surtout veiller à ce que ses valets ne » dégradent ni sa maison, ni ses enclos. »
5° Que les évêques n'exigent la prestation des prêtres qu'une fois par an, quoiqu'ils visitent plusieurs fois leurs paroisses.
6° Si les évêques ne visitent point la paroisse, ils n'ont le droit de rien exiger des prêtres, évitant de leur être à charge par des dépenses onéreuses.
7° Les évêques ne doivent point diviser les paroisses sans nécessité; toutefois, les dépenses doivent se diviser avec elles.
8° Les évêques sont priés de ne point négliger le présent article.
9° Les évêques ne doivent pas imposer aux prêtres plus de deux synodes par an.
Tel est le capitulaire que Charles-le-Chauve rendit a Toulouse. Il paraît, d'après cet acte authentique, qu'il existait de grands abus dans les rétributions qu'exigeaient les évêques des prêtre qui leur étaient soumis. Ces prélats, dont
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le luxe était porté jusqu'au plus haut point, imposaient d'énormes dépenses à ces ecclésiastiques, tant à cause de leurs nombreux domestiques que des chevaux destinés à porter leurs bagages. Il fallait que ces abus fussent devenus intolérables, puisque le roi fut obligé d'intervenir pour en arrêter le cours.
Après avoir publié ce capitulaire, Charles-le-Chauve quitta Toulouse, et se rendit en France à l'assemblée de Verdun pour y régler le partage du royaume entre lui et ses frères. À son retour, il passa par l'Albigeois, et arriva à Aveins, maison royale située sur les bords du Tarn. Il était dans cette résidence lorsque Samuel, évêque de Toulouse, vint le solliciter en faveur de son Eglise. Nous retrouvons ici la suite de nos pontifes : Samuel succédait à Mancion. On est à peu près certain que celui-ci gouvernait l'Eglise de Toulouse en 813, et l'existence de Samuel nous est révélée dans l'année 843. En supposant, ce qui est très possible, que Mancion ait prolongé son épiscopat après la première de ces dates et que Samuel ait commencé le sien avant la seconde, on voit que ces deux pontifes ont occupé successivement le siège de Toulouse, sans qu'on ait besoin de placer entr'eux aucun autre évêque. Quoique l'histoire ne révèle, pendant les trente années écoulées entre les deux dates indiquées, aucun fait qui se rattache aux évêques de Toulouse, quelques historiens ont pensé que Samuel se trouvait à la suite de Charles-le-Chauve, et qu'il profita du séjour de ce prince en Albigeois pour lui demander sa royale protection sur son Eglise. Toulouse était encore à cette époque sous l'autorité des partisans de Pépin le jeune; ses églises, situées hors des murs de la ville, devaient naturellement
se trouver placées sous la dépendance de Charles-le-Chauvc: c'est ce qui explique comment Samuel demanda la confirmation des biens des églises de Sainte-Marie et de Saint- Saturnin à ce prince. Charles accéda à la demande de l'évêque et dressa la charte suivante :
«« Au nom de la sainte et indivisible Trinité, Charles, » roi par la grâce de Dieu, à tous les évêques, abbés, ducs, » comtes, viguiers, centeniers, agents et envoyés. Personne » n'ignore que c'est agir d'après les coutumes des rois et » donner de la stabilité à notre règne que d'accéder aux dé- » sirs des évêques serviteurs de Dieu, selon le besoin des » lieux qui sont consacrés à sa gloire. Qu'il soit donc notoire » à tous nos fidèles sujets, présents et avenir, que le véné- » rable Samuel, évêque de l'église de Toulouse qui est sous » l'invocation de saint Etienne et de saint Jacques, nous a » exposé les immunités dont le roi Louis, notre père, de » glorieuse mémoire, et les rois nos prédécesseurs, avaient » favorisé cette église, ainsi que le monastère de Sainte- ' » Marie situé au-dessous des murs (infrà murosj avec tou- » tes ses dépendances, et le monastère de saint Saturnin, » martyr, bâti non loin de la cité, où repose son corps, avec » tous ses domaines et les hommes qui le desservent. Pour » assurer davantage ces immunités, le susdit évêque nous a » prié de confirmer selon notre bon plaisir ces privilèges, et » de prendre sous notre perpétuelle protection ces églises » et ces monastères (claustra). Nous avons, pour l'amour de » Dieu, acquiescé à cette demande, et voulons qu'à tout » jamais nos fidèles sujets reconnaissent la force de ces » immunités. Accordons encore, à la demande de Samuel, » qu'aucun juge public ou autre personnage revêtu de la
» puissance judiciaire, ou qui que ce soit de nos sujets, ne » puisse établir des impôts ou exercer aucune juridiction » sur ces lieux saints, pour écrire des procès, exiger des » amendes, établir des mansions pour les envoyés, citer ceux » qui ont donné leur garantie, occuper à divers emplois les » hommes tant de condition libre que les serfs qui vivent » sur les terres de ces monastères ; qu'il soit permis audit » évêque et à ses successeurs de posséder en paix ces égli- » ses, sous la garantie de l'immunité, afin que, demeurant » fidèles à notre autorité, ils puissent, en union du clergé et » du peuple qui leur est soumis, implorer la divine misé- » ricorde. Et afin que cet acte de notre puissance soit sta- » ble avec l'aide de Dieu, nous l'avons signé de notre propre » main et scellé du sceau de notre anneau royal. » Cette charte célèbre, l'une des plus anciennes que nous possédions sur l'Eglise de Toulouse, est datée du château d'Àveins sur le Tarn. L'original a été perdu, mais on en conserve encore une copie très exacte dans les archives de la basilique de Saint-Saturnin. Cet acte vient jeter un grand jour sur l'existence des trois principales églises de la ville de Toulouse, les seules à cette époque dont les noms soient parvenus jusqu'à nous : Saint-Etienne ou Saint-Jacques, Saint-Saturnin et Sainte-Marie de la Daurade. La charte ne désigne que la position de ces deux dernières : Saint-Saturnin était placé non loin de la cité (haud procul ab urbej et hors des murs; Sainte-Marie était plus rapprochée de la ville et était bâtie au-dessous des murs Çinfrà muros); mais il n'est pas dit si cette église était construite au dedans ou au dehors de l'enceinte. Il nous paraît beaucoup plus probable qu'elle devait être située encore en dehors de len-
ceinte, et sur la rive droite du fleuve. L'église de Saint- Etienne et Saint- Jacques était alors regardée comme la principale et comme le siège de l'évêque; elle était située non loin de la métropole actuelle. On éleva plus tard sur les ruines de ce premier édifice un oratoire sous l'invocation du saint apôtre. Cest en vain qu'on chercherait aujourd'hui les traces et les restes de ces trois églises primitives : le développement successif de la cité, les révolutions qui agitèrent Toulouse, les sièges que soutint cette place, et le temps qui emporte tout avec lui, détruisirent les précieux monuments de la piété de nos ancêtres. La charte de Charles-le- Chauve nous révèle des faits de la plus haute importance. A côté de ces églises, il existait des monastères ou des cloîtres (claustra). Ces monastères avaient de vastes domaines et un grand nombre de serfs (servos). Puisque ces trois églises sont attribuées à l'évêque et à ses successeurs, il faut conclure que les monastères étaient placés sous leur dépendance immédiate, et conséquemment qu'ils étaient habités par des clercs réguliers, et non par des moines. Quels étaient ces clercs? Tout porte à croire que c'étaient des chanoines qui vivaient en commun sous l'autorité d'une règle imposée ou choisie, et dans la dépendance de l'évêque, qui exerçait une pleine et entière juridiction sur eux par le moyen d'un représentant, préposé ou prieur ; car tous les auteurs s'accordent a dire que l'institution des clercs réguliers ou chanoines remonte au huitième siècle de l'ère chrétienne.
Après avoir octroyé cette charte au château d'Aveins, Charles arriva à Attigny le 5 juillet 843, et en partit au mois d'août pour se rendre à Verdun. Ce fut dans cette ville que, de concert avec ses deux frères, il partagea Ja monarchie, a
l'exclusion du jeune Pépin. Parce partage, Charles devint le maître de la Neustrie, de l'Aquitaine, d'une partie de la Bourgogne, de la Septiraanie et de la Marche d'Espagne. De Verdun, Charles passa dans le Maine et tint une diète à Coulaines, dans laquelle on dressa un capitulaire pour la réforme de l'état. On trouve dans cet acte la signature de Warin, comte ou duc de Toulouse , ce qui montre que ce seigneur se trouvait à la suite du prince. Il n'est plus fait mention de lui dans l'histoire depuis la diète de Coulaines, ce qui fait conjecturer qu'il mourut peu de temps après.
L'Aquitaine se trouvant comprise dans la partie du royaume échue en partagea Charles-le-Chauve, il se vit forcé d'entreprendre le siège de Toulouse qui était la capitale de cette province. Le 1 1 mai 844, ce prince établit de nouveau son quartier général au monastère de Saint-Saturnin. Il s'occupa d'abord a donner plusieurs chartes en faveur de diverses églises; le jour mémo de son arrivée, il en accorda une en faveur de Domnule, abbé de Saint-Pierre de Basalu, au diocèse de Gironne. Quelques jours après, il reçut à Saint-Saturnin une députation de plusieurs Espagnols réfugiés dans la Septimanie ; Rammire, le prêtre Hansemond, Aurifeueille, Elie, le prêtre Mirable et Cicila sont désignés dans l'édit comme faisant partie de cette grande députation. Charles leur donna audience, ayant auprès de lui Nothon, archevêque d'Arles, Elmerad, comte du palais, le marquis Sunifred et le comte Suniarius, qu'il chargea d'examiner les plaintes des députés. Elles avaient pour objet les injustes vexations par lesquelles on leur disputait la possession et la succession héréditaire des lieux d'Aspiran et d'Alignan, au diocèse de Béziers, que leurs devanciers avaient possé-
dés sous le règne de Charlemagne. Le prince, après avoir recueilli l'avis des commissaires, maintint les Espagnols dans tous leurs droits. Cet édit porte qu'il a été rendu quand Toulouse était assiégée, dUm obsideretur Tolosa. Le 5 juin, il accorda un pareil diplôme à un seigneur nommé Théofrid au sujet d'un lieu appelé Fon Joncouse, au diocèse de Narbonne. Le même jour, il octroya une charte en faveur du monastère de Sainte-Grate au diocèse d'Urgel. Dans la chronique des abbés de Castres, publiée par dom d'Àcheri, il est parlé d'une autre charte que Charles donna k Adalbert, abbé de ce monastère, pendant le siège de Toulouse.
On croit communément que Bernard, duc de Septimanie, mourut k cette même époque. L'annaliste de Saint-Bertin rapporte que ce seigneur, qui depuis longtemps méditait le dessein de se rendre complètement indépendant dans son gouvernement, fut jugé dans une diète convoquée par Charles-le-Chauve, et qu'il fut condamné au dernier supplice comme coupable du crime de lèse-majesté. D'après l'annaliste de Metz, Charles aurait tué Bernard de sa propre main dans le moment où ce duc s'y, attendait le moins. Le témoignage de cet annaliste se trouve confirmé par une chronique qui a pour auteur Odon d'Aribcrti, et qui a été publiée par Borrel, dans ses Antiquités castraises. Voici comment il s'exprime :
« La paix ayant été faite de part et d'autre entre le roi et » le comte, et signée avec le sang eucharistique, Bernard » comte de Toulouse et de Barcelonne, vint dans la première » ville, et s'empressa d'aller se jeter aux pieds de Charles, » qui se trouvait alors au monastère de Saint-Saturnin près » Toulouse. Pendant que le roi cherchait k soulever le
» comte de la main gauche, de l'autre il le perça d'un coup » de poignard et le tua, violant ainsi le serment de la foi » jurée, et attirant sur sa tête l'odieux soupçon de parricide, » car il passait communément pour le fils de ce seigneur, » tant la ressemblance était grande, la nature dévoilant ainsi » l'adultère maternel. Après ce meurtre détestable, le roi » quitta le trône couvert du sang de la victime, et frappant » le cadavre de son pied, il s écria : Malheur à toi qui as » souillé le lit de mon père et de mon roi ! 0 Seigneur, » que vos jugements sont admirables! — Le roi, en voulant ? venger l'attentat commis contre le lit paternel, tomba dans » le parricide; l'excès de la piété filiale le rend impie. Ainsi » l'adultère est puni par le parricide.
» Le corps du comte demeura pendant deux jours sans » sépulture devant les portes du monastère ; le troisième, » Samuel, évêque de Toulouse, le plaça dans un tombeau; » il grava dessus une épitaphe en langue romane (1).
» Les funérailles du comte se firent au milieu d'un im- » mense concours de peuple, pendant que le roi était à la » chasse dans la forêt de Baziége. Charles, ayant appris ce » qui s'était passé, entra dans une grande colère ; il cita » jusqu'à trois fois l'évêque Samuel devant le viguier. L evê- » que refusa de comparaître, voulant en appeler au juge- » ment de ses collègues dans lepiscopat. Mais le roi reje- » tant cet appel, Samuel parut devant le juge. Après avoir » avoué par trois fois qu'il avait donné la sépulture et loué » un homme condamné par la bouche et la main du roi, il
(1) Assi jay le comté Bernad.
» futmulcté d'une amende de cinq cents sols toulousains. » On détruisit aussitôt, en sa présence et malgré ses plain- » tes, le monument qu'il avait élevé à Bernard. Samuel et » les évêques de France se montrèrent très indignés d'un » pareil procédé; aussi, peu de mois après, ils supplièrent » le roi, dans l'assemblée de Chavignon, d'annuler la sen- » tence portée contre l'évêque de Toulouse par le viguier, » comme attentatoire aux droits de l'épiscopat et portant une » grave atteinte a la discipline de l'Eglise. Le roi rejeta cette » supplique, et répondit avec fermeté qu'il ne souffrirait ja- » mais que les évêques fussent exempts de la juridiction » royale et des lois du royaume en ce qui concerne les droits » royaux et la puissance laïque, et que c'était uno antique » loi de ne pas inhumer avec les prières publiques et les » honneurs d'une inscription tumulaire, ceux qui avaient été » condamnés pour quelque crime. »
Tel est le récit d'Odon d'Ariberti. On a soupçonné la véracité, ou du moins l'exactitude de cet auteur. On croit qu'il n'était point contemporain de l'événement, et que ce nom ne convient point au siècle de Charles-le-Chauve ni au suivant. Les mots de cinq cents sols toulousains appartiennent à un auteur postérieur au ixe siècle. Il faut en dire autant de l'épitaphe. On se demande d'où est sorti ce peuple immense, magno populi concursu, qui assista aux funérailles du comte, puisque, d'un côté, le monastère de Saint-Saturnin était situé dans un lieu désert, et que, de l'autre, Toulouse était assiégée? Ce qùi paraît certain, c'est que Bernard fut condamné juridiquement pour crime de félonie, et qu'il eut la tête tranchée dans le camp de Charles-le-Chauve; ce qui le prouve, c'est que, si le roi l'eût tué de sa propre main et sans
procédure préalable, Charles n'aurait point opposé la légitime condamnation de ce seigneur aux évêques dans l'assemblée de Chavignon. Il est vrai que l'annaliste de Metz affirme que Charles tua Bernard, occidit; mais ce mot prête assez à l'équivoque, et n'indique pas d'une manière positive que cette mort fût occasionée par un coup de poignard porté parle roi. Quoi qu'il en soit, Bernard eut une fin tragique. Ce seigneur était, comme on l'a vu, également distingué par sa naissance et par les dignités qu'il occupait dans l'empire. Comblé d'honneurs par Louis-le-Débonnaire, il eut beaucoup d'envieux qui noircirent sa réputation auprès du prince. Les historiens de Charles-le-Cbauve l'ont fort maltraité dans leurs écrits. Cédant à une malheureuse ambition, il n'eut point assez de fixité dans sa politique, embrassant tour à tour les divers partis qui pouvaient le favoriser : conséquemment, il attira sur sa tête le reproche d'une dissimulation qui déshonore sa mémoire. Quant k ses relations criminelles avec l'impératrice Judith, rien n'est moins prouvé dans son histoire, et il paraît que cette accusation n'était que le triste effet de la calomnie de ses nombreux ennemis.
Bernard laissa, à sa mort, deux enfants mâles de Dodane son épouse, Guillaume et Bernard. Cette princesse était de la plus haute piété. Elle composa k Uzès, en 841 , un Manuel divisé en soixante-trois chapitres, et qui est un monument de sa religion et de sa tendresse pour ses enfants. Elle donne dans cet ouvrage d'excellents conseils k Guillaume, son fils aîné, qui était âgé de dix-neuf ans k l'époque de la mort de son père, et garde un profond silence sur la conduite de son époux.
Charles fut obligé une seconde fois de lever le siège de Toulouse; les troupes qui venaient de France à son secours furent attaquées le 7 juin, dans l'Angoumois, par Pépin le jeune, qui les défit entièrement ; il lit prisonniers un grand nombre de seigneurs et d'évêques du parti de Charles, parmi lesquels se trouvaient Ebroïn, évêque de Poitiers, Ragenarius, évêque d'Amiens, Loup, abbé de Ferrières, et Ricboth, abbé de Saint-Riquier.
Ce ne fut pas le seul échec qu éprouva Charles durant le siège de Toulouse. Odon d'Ariberti rapporte dans sa Chronique « qu'il envoya dans la forêt de Lavaùr et dans le pays » d'Albigeois qui l'avoisine, quinze cents cavaliers et quinze » mille fantassins. Ces troupes dévastèrent jardins, maisons, » villes et villages, détruisant tout de fond en comble, mas- » sacrèrent les hommes et les femmes et pendirent plusieurs » prisonniers. Ces troupes, qui étaient sous la conduite d'un » seigneur nommé Hugues, rencontrèrent Gardoïn, évêque » d'Albi, Alfonse de Vabres, seigneur mandeburgique des » montagnes de Castres. Elles furent, par leurs soldats, tail- » lées en pièces au gué de l'Agout appelé Gué Morin, et qui, » à cause de la défaite des troupes carlovingiennes, prit le » nom de Gui-Talion (Guitalens). » Ce passage d'Odon a paru suspect à beaucoup d'auteurs, au moins dans plusieurs circonstances du récit. La défaite de Hugues paraît cependant certaine, puisque la Chronique des abbés de Castres publiée par D. d'Achéri en fait mention (1).
(4) In silvam Vauri stipatus milite multo Hostiles Hugo provocat ense acics ; Victor orat, transitque vadum populosque ruinis . Implens, quas dederat cogitur ipse pati. (Sp. 7, p. 340).
Après l'expédition de Toulouse, Charles se rendit, au mois d'octobre, à Thionville, où se trouvaient ses deux frères Lothaire et Louis. On envoya des ambassadeurs à Pépin II pour lui proposer la paix, négociation qui fut accompagnée de menaces. Ce prince avait appelé les Normands k son secours; ces peuples s'avancèrent jusqua Toulouse.
Pendant que les princes s'agitaient entr'eux pour le partage des royaumes, deux célèbres abbayes étaient fondées à cette époque dans le pays toulousain : nous voulons parler de celle de Lézat et de celle de Saint-Pierre de la Cour ou Mas-Garnier. D'après le savant Mabillon, ces deux maisons • auraient été établies au dixième siècle, et les bénédictins auteurs de la Gaule chrétienne ont adopté ce sentiment. Les graves historiens du Languedoc placent cette fondation au ixe siècle, et nous croyons cette opinion beaucoup plus probable. En effet, il est certain que l'abbaye de Lézat reconnaît pour son fondateur un Antoine, comte de Béziers, puisque les religieux récitaient tous les jours l'oraison suivante : « Seigneur qu'on n'invoque jamais en vain sans espoir de » miséricorde, ayez pitié de l'âme d'Antoine, vicomte de Bé- » ziers, votre serviteur et notre fondateur, afin que ceux » qui ont quitté la vie dans la confession de votre nom soient » placés au rang de vos saints. » Catel, qui cite cette oraison dans ses Mémoires, prétend qu'on ne peut déterminer l'époque de l'existence d'Antoine, et conséquemment celle de la fondation de l'abbaye. Cet historien n'a pas poussé assez loin ses recherches, car il existe une charte de Charles-le-Chauve, portant la date de 845, dans laquelle il est clairement fait mention d'Antoine, vicomte de Béziers, et fils de Wandrille, comte des Marches de Gascogne. Il est dit
dans cet acte que l'abbaye d'Alaon, au diocèse dlJrgel, a été bâtie par Wandrille et du conseutement de ses enfants. Parmi ces enfants, la charte désigne Antoine actuellement vicomte de Béziers, Antonii vicecomilis bitterensis, qui avait une épouse nommée Adoïre, cum uxore sua Adoïra. Cet Antoine avait un frère nommé Asnaire, vicomte de Souvigny et de Soûle, qui est aussi nommé dans la charte avec Gerberge, son épouse. Or, l'abbaye de Peyrissas fut fondée par un vicomte Asnaire, qui la soumit à celle de Lézat, et' qui prit l'habit religieux dans cette dernière maison, dont il fut un des premiers abbés. Ce rapprochement historique porte à conclure que ce vicomte était frère d'Antoine, fondateur de Lézat.
Si, d'un côté, il paraît certain par les traditions mêmes de ce monastère que le vicomte Antoine en a été le fondateur, d'un autre côté aussi, il Test que l'abbaye de Saint-Pierre de la Cour a été fondée simultanément avec la première : car une chronique admise par D. Mabillon affirme que les deux époux, n'ayant point d'enfants, résolurent, pour obtenir cette faveur, et aussi pour la rémission de leurs péchés et ceux de leurs parents, de bâtir chacun un monastère dont l'un fût sous la dépendance de l'autre, sous l'invocation de saint Pierre : ce, qui fut exécuté. L'époux bâtit celui de Lézat, et l'épouse celui de Saint-Pierre de la Cour. Il est clair, d'après ce monument, que ces deux monastères ont eu une commune origine. Mabillon attribue cette double fondation à un vicomte de Béziers qu'il nomme Alton, et à une vicomtesse nommée Amélie qu'il place au xc siècle. Les faits que nous avons cités plus haut combattent cette opinion, et tout porte a croire que les riches seigneurs qui établirent ces deux ab-
bayes sont : Antoine, au lieu d'Alton, et Adoïre, au lieu d'Amélie. Nous ne connaissons qu'un Alton, vicomte de Béziers, qui vivait en 1129, comme il conste d'après son testament rapporté par Catel; il ne pouvait donc, au xe siècle, avoir fondé l'abbaye de Saint-Pierre de la Cour. Ces deux monastères furent donnés aux religieux de Saint- Benoît. Celui où devait fleurir avec le plus d'éclat la discipline monastique, devait gouverner l'autre. Il paraît que l'abbaye de Lézat soumit à sa juridiction celle de Saint-Pierre de la Cour. Cette dernière était située à la gauche de la Garonne, à cinq lieues de Toulouse, et dans la judicature de Verdun. Nous suivrons son histoire à travers les siècles.
La fondation de ces abbayes remonte environ à la paix qui fut conclue entre Charles et Pépin. Ces deux princes se réunirent, le 5 juin 845, dans le voisinage de Saint-Benoîtsur-Loire, et ils convinrent d'un traité par lequel Charles céda à Pépin tout le royaume d'Aquitaine, excepté le Poitou, la Saintonge et l'Angoumois, qu'il se réserva. Pépin promit à son oncle de l'honorer comme son seigneur, lui prêta serment de fidélité, et prit en fief la partie du royaume d'Aquitaine qui venait de lui être cédée. D'après ce traité, l'Albigeois, le pays castrais, le Velay, le Gévaudan, la ville et tout l'ancien diocèse de Toulouse, celui de Carcassonne et celui de Razés dans la Narbonnaise première, passèrent sous la domination de Pépin. La paix qui venait d'être conclue n'était pas bien sincère, au moins du côté de Charles, et ne devait pas avoir une longue durée. Il, était facile de comprendre que ce prince avait été forcé de la négocier à cause des ennemis puissants qu'il avait à combattre : les Sarrasins avaient repris tes hostilités sur les frontières de la
Septimanie ; les Bretons cherchaient a se soustraire à son autorité ; enfin les Normands dévastaient depuis quelque temps les côtes d'Aquitaine. On a vu que l'année précédente, ils avaient remonté la Garonne jusqu'à Toulouse , exerçant de grands ravages aux environs de celte ville. Après s'être embarqués dans le dessein de faire des courses sur les côtes de Galice, ils étaient revenus en France, d'où Charles n'avait pu les éloigner qu'à force d'argent. Ainsi le traité qu'il fit avec Pépin devenait un acte d'une haute politique ; par ce moyen, il réprima les courses des Normands, assura les frontières d'Espagne en faisant la paix avec les Sarrasins, et soumit les Bretons à ses lois.
Par le traité de Saint-Benoît-sur-Loire. l'Aquitaine se trouva définitivement partagée en deux duchés ou gouvernements distincts. Charles fit gouverner la partie qu'il s'était réservée par un duc indépendant ; il en donna le commandement à Rainulfe Ier, comte de Poitiers. Tout porte à croire que Pépin donna le duché de Toulouse à Guillaume, fils de Bernard, qui lui était entièrement dévoué. Ce partage n'empêcha pas les comtes de Toulouse successeurs de Guillaume de porterie titre de duc d'Aquitaine jusqu'au xe siècle. Tout en cédant à Pépin une portion de ce royaume, Charles s'était réservé un droit de souveraineté. Prétendant que son neveu ne reconnaissait pas ses droits, il chercha par tous les moyens qui étaient en son pouvoir à soustraire les peuples à l'obéissance de Pépin. La paix fut donc rompue, et les machinations «de Charles auraient eu un plein succès, si le roi d'Aquitaine n'avait été assez heureux pour détourner les coups qu'on voulait porter à son autorité naissante. Cette autorité était cependant mal assurée, car dans la diète qui
TEMPS A><;tlWS. 1
eut lieu au mois de février 847, à Mersen sur la Meuse, au pays de Liège, et où se trouvèrent Charles, Lothaire et Louis, il fut décidé qu'on enverrait des ambassadeurs à Pépin pour rengager à borner ses prétentions à quelques comtés dans l'Aquitaine.
Au milieu des incertitudes de la politique humaine, on fondait toujours de nouveaux monastères. Il existait alors dans le pays toulousain un riche seigneur nommé Astanova qui céda à l'abbaye de Moissac, pour y fonder une maison religieuse, un château qu'il possédait sur la Garonne et qu'il tenait des libéralités dé Pépin.
La charte de fondation nous offre quelques détails historiques.
« Afin que le divin Rédempteur m'accorde la rémission » de mes péchés, moi, Astanova, je cède à Vuitard, abbé, » et aux moines de Moissac qui y vivent sous la règle de » saint Benoît, le château appelé Carrucium, qui est situé » au pays toulousain, sur le fleuve de Garonne et dans la » viguerie de ce nom, qui occupe la partie australe, et où » nous avons construit un monastère auquel nous désirons » donner le nom de Bonneval en l'honneur de Dieu, des » saints Pierre et Paul et de saint Avit, et que nous cédons » aussi pour que ledit abbé et ses religieux puissent y ser- » vir Dieu et y prier le Seigneur pour la rémission de mes » fautes. Cette Cession a été faite au mois de mars 847. » Il paraît, d'après cet acte, qu' Astanova avait construit un monastère auprès, du château, et que la donation comprend ces deux objets. Ce château, qui est nommé Carrucium, est
celui de Castelsarrasin. Une ville se forma plus tard autour du monastère, qui deviat un prieuré soumis à l'abbaye de
Moissac. Ainsi cet acte nous révèle la véritable fondation de ce lieu, fondation faussement attribuée aux Sarrasins.
Pépin ne répondit point à l'ambassade de ses oncles, et attendit l'issue des événements. Son inaction lui devint funeste. Les Normands, que Charles avait pour un instant repoussés, se répandirent dans le Poitou, la Saintonge et l'Angoumois, ravagèrent ces provinces , pénétrèrent ensuite dans les états de Pépin qu'ils livrèrent au pillage, sans que ce prince fît aucun mouvement pour arrêter leurs brigandages. Charles, au contraire, marcha contr'eux et les défit sur les bords de la Dordogne. Cette victoire n'empêcha pas ces hardis pirates de s'emparer de Bordeaux par la trahison des juifs. Tranquille et indifférent au milieu de cette guerre, Pépin perdit l'affection et l'estime de ses sujets; on attaqua aussi la faiblesse de son gouvernement dans le relâchement de la discipline ecclésiastique et militaire : en sorte que la plupart des seigneurs ecclésiastiques et séculiers du pays se rendirent auprès de Charles à Orléans, et lui offrirent la couronne d'Aquitaine, qu'il accepta sans peine. En leur présence , il se fit sacrer sous ce titre dans la même ville, en 848.
A celte nouvelle, Pépin s'efforça de ressaisir son autorité; dans ce dessein, il envoya Guillaume, duc de Toulouse, en Espagne pour engager les Sarrasins à rompre la paix avec Charles et à attaquer la Septimanie, lui recommandant de faire, de son côté, tous ses efforts pour faire soulever cette province. Il ordonna à Sanche, duc de Gascogne, de venir le joindre avec ses troupes, envoya des émissaires secrets à Charles son frère, retenu à la cour de Lothaire, et s'efforça de faire révolter les Bretons contre Charles. La victoire s at-
tacha aux pas du duc Guillaume, qui traversa les Pyrénées, obtint du roi Abdérame le secours qu'il attendait, entra dans la Marche d'Espagne, et surprit Barcelonne et Ampurias au printemps de l'année 849. Il commit dans cette province d'affreux désordres. Pendant que Guillaume poursuivait le cours de son expédition, Charles pénétrait dans l'Aquitaine. Ayant passé la Loire, il s'avança vers le Limousin et soumit tout le pays des environs; il prit ensuite la route de Toulouse, et détacha une partie de ses troupes pour en former le siège.