LIVRE X
DEPUIS l'ÈPISCOPAT D'ARMANN, EN 903, JUSQUA CELUI DE RAYMOND Ier, EN 1001.
Des monuments authentiques nous apprennent que Bernard-Bernon, qui occupait le siège de Toulouse dans les dernières années du ix* siècle, vivait encore en 890; mais depuis cette époque on ne retrouve plus son nom dans l'histoire, et le premier acte qui nous offre celui de son successeur est la charte de la vente du prieuré de Saramon au comte de Gascogne. Armann porte plusieurs noms dans les divers diplômes auxquels il souscrivit pendant son long pontificat qui dura 21 ans; il est tour à tour appelé Armann, Arimand, Ardemald et Àridemand. Ce fut au commencement de son épiscopat qu'une abbesse nommée Hemma, qui gouvernait le monastère de Saint- Jean-Baptiste, au diocèse d'Aussonne ou de Vie, sollicita de sa bienveillance la confirmation des biens de son monastère. Armann, évêque de Toulouse, consentit à sa demande, et, de concert avec Arnuste, métropolitain de Narbonne, Amelius d'Uzès, Aglard de Nîmes, Riculfe d'Elne, Servusdei de Gironne, Nantigise d'Urgel, Reinard de Béziers, Gontaire de Maguelonne, Autgaire de Lodève, Gimera de Carcassonne et Gérard d'Agde, il souscrivit à la confirmation des biens du monastère de Saint-Jean. Il paraît qu'Hemma avait été troublée ou du moins menacée dans la possession de ses terres, puisqu'elle
envoya des députés au concile de Barcelonne qui s'assembla dans l'église de Sainte-Croix de cette ville, l'an 906. Ces députés présentèrent aux prélats assemblés les actes de confirmation signés par tous les évêques dont nous venons de parler. Le concile ratifia ces actes, et plaça l'abbesse, ses religieuses et les biens du monastère sous la protection canonique des évêques. L'année suivante, ce même concile se réunit au monastère de Saint-Thibéry, au diocèse d'Agde, et c'est à tort que les auteurs de la Gaule chrétienne affirment qu'Armann, évêque de Toulouse, assista à ce dernier concile. Les actes que nous avons sous les yeux ne portent pas la souscription de ce prélat.
Odon, comte de Toulouse, avait un fils nommé Raymond qui possédait quelques comtés particuliers, peut-être même celui d'Albi et de Nîmes, qui étaient certainement dans sa maison avant le milieu du xe siècle. On croit, en effet, que le comte Raymond qui sollicita de Charles-le-Simple une ebarte, en 909, en faveur de Ragembauld, abbé de Psalmodi au diocèse de Nîmes, était le même que le fils d'Odon. Il existait alors à Toulouse un seigneur nommé Benoît qui portait le nom de vicomte de cette ville; il était neveu, par sa mère Avigerne, de saint Geraud, comte d'Aurillac, et avait un frère appelé Rainald. Raymond et Benoît eurent ensemble quelque différend, à la suite duquel le fils d'Odon s'empara par ruse de sa personne et le retint en prison. Rainald, frère du captif, vint aussitôt s'offrir pour tenir la place de Benoît. Cette offre généreuse fut acceptée. Nous laissons ici parler saint Odon de Cluni, et nous raconter dans la vie de saint Geraud l'issue de cet événement :
« Il s'était déjà passé sept mois sans que Géraud eût pu
» procurer la liberté de son neveu. Un jour qu'il s entrete- » nait de cette affaire avec Avigerne, sa sœur, mère de ces » deux jeunes seigneurs : — Pourquoi, ma sœur, lui dit-il,
* ne priez-vous pas Notre-Seigneur pour le succès de cette » affaire? Certainement, ou notre foi est faible, ou nous ne » méritons pas d'être exaucés... et les larmes lui coulèrent » des yeux. On le vit ensuite plus appliqué à la prière et » plus fervent dans ses exercices. Il tenta encore la féro- » cité de Raymond en lui envoyant l'abbé Rodulphe, qui,
• ne gagnant rien sur son esprit, ne pensa plus qu'à s'en » retourner. Mais, la nuit suivante, Raymond crut voir en » songe le comte Geraud se présenter devant son lit et le » pousser avec la main en lui disant : Jusques à quand refu- » serez-vous de m'accorder ce que je demande depuis si » longtemps? Sachez que si vous ne renvoyez au plutôt » l'otage, vous en porterez bientôt la peine. A ces paroles, » Raymond s'éveilla, et considérant cette vision, il fut saisi » de frayeur. Il appela ses gens pour leur raconter ce qui » venait de lui arriver en songe... Raymond envoya au lieu » où était l'abbé Rodulphe pour le faire revenir, et après lui » avoir raconté devant tout le monde de quelle manière » l'homme de Dieu l'avait menacé en songe, il lui fit rendre » l'otage et le pria humblement de le réconcilier avec le » comte Geraud et de lui procurer son amitié. »
Raymond s'étant donc réconcilié avec le comte d'Aurillac, celui-ci passa la rivière d'Aveyron et eut une entrevue avec le fils d'Odon dans une des terres dépendantes de ce sèigneur. Saint Geraud étant mort peu de temps après cet événement (909), et sa sainteté se trouvant attestée par un grand nombre de prodiges, il est probable que la maison
des comtes de Toulouse voulut honorer à son tour ce grand serviteur de Dieu. Il est certain, en effet, qu'on céda au monastère d'Aurillac fondé par saint Geraud un oratoire bâti sur la paroisse de Saint-Etienne de Toulouse, dédié à l'apôtre saint Pierre, et qui devint un prieuré régulier sous l'invocation de saint Geraud (1). Une ancienne transaction passée entre le chapitre de Saint-Etienne et le prieur de Saint-Geraud semble indiquer qu'il existait un chapitre attaché à cet oratoire, ou du moins une collégiale.
Deux années s'étaient écoulées depuis la miraculeuse délivrance de Rainald, neveu du comte d'Auvergne, lorsque Annann, évêque de Toulouse, se rendit a Foncouverte, lieu situé assez près de Narbonne, entre l'Aude et l'Orbieu, et où Arnuste, archevêque de cette ville, avait réuni en concile ses suffragants. L'objet de cette assemblée était de régler un différend entre l'évéque d'Urgel et celui de Palhas. Quoique Armann fût présent au concile, Savaric, abbé de Saint- Paul de Narbonne, signa pour lui. On a conclu de cette circonstance que l'évéque de Toulouse devait être ou aveugle ou malade. Il écrivit ensuite, de concert avec les autres évéques de la province au pape Anastase III pour lui faire part de l'horrible assassinat commis sur la personne d'Arnuste, métropolitain de Narbonne. Ce prélat se rendait vers la Marche d'Espagne, lorsqu'il fut attaqué par des brigands; on lui creva les yeux, on lui arracha la langue ; il fut horriblement mutilé et assommé à coups de bâton. Les évéques de Barcelonne et d'Urgel, qui passèrent un peu plus tard par
(4) L'oratoire de Saint-Geraud, situé au quartier de la Pierre, est aujourd'hui complètement détruit.
le môme chemin, le trouvèrent presque mort, et il expira entre leurs bras. En exposant au pape les circonstances de cet affreux événement, Armann et les évôques lui donnèrent avis de l'élection de son successeur, qui était Agius ou Agio, abbé de Vabres. Il était nécessaire que le pape fût prévenu de cette élection canonique, car le nouvel élu avait un compétiteur nommé Gérard qui, contre toutes les règles, avait été nommé archevêque de Narbonne par Rostaing, archevêque d'Arles, et Amelius d'Uzès, dont il était neveu. Les évêques de la province, indignés de cette intrusion, portèrent leurs plaintes a Jean X qui venait de succéder à Anastase. Le pape envoya aussitôt Erminius dans la Gaule- Narbonnaise, porteur d'une lettre aux prélats. Le pape écrivait :
« Jean, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Régi- » nald, évêque de Béziers, Armann de Toulouse, Riculphe » d'Elne, Gimera de Carcassonne, Gérard d'Agde, Theu- » déric de Lodève, Hubert de Nîmes, Theudéric de Barce- » lonne, George d'Aussonne, Rodolphe d'Urgel, très révé- » rendissimes et très saints prélats de l'Eglise du Christ. » Nous avons reçu les lettres que votre sainteté nous a » adressées au sujet du métropolitain Augius. Nous n'avons » appris qu'avec douleur l'injure et la fraude dont il a été ' » l'objet de la part de Gérard, très méchant homme, injure » que nous regardons comme faite a nous-même. C'est pour- » quoi nous vous faisons savoir que le faussaire Gérard s'est » rendu auprès de la sainte et apostolique Eglise de Rome » que nous occupons, qu'il s'y est efforcé d'obtenir de nous • l'épiscopat que nous n'avons point voulu lui accorder, » quoique son intrusion nous fût inconnue, sans un exa-
» men préalable. Gérard n'a pas craint, ainsi que nous » lavons appris de plusieurs, de produire de fausses lettres » subreptices comme venant de nous, de s'emparer à main » armée de l'archevêché de Narbonne, de jeter Agius dans » les fers pour l'empêcher d'avoir recours à nous. Beau- » coup d'autres faits sur son compte étaient venus à notre » connaissance avant d'avoir reçu vos lettres. Cest pour- » quoi nous vous mandons par l'archevêque Erminius, por- » teur de nos lettres apostoliques, de regarder Gérard comme » intrus et faussaire. Ayant donc découvert ses fraudes, sa
» malice et son iniquité, ordonnons par notre autorité apos- » tolique que, d'après nos lettres et les saints canons, vous » ne le regardiez pas comme évêque, ni reconnu pour tel » par le clergé et le peuple de Narbonne, ni ordonné par » aucun des comprovinciaux. Enfin, nous accordons le pri- » viUgc, le pallium et l'usage du pallium au métropolitain » Agio, d'après votre demande, ne refusant jamais ces cho- » ses à aucune Eglise quand la justice l'exige. »
Cette lettre porte la date de l'an 914; elle nous montre que , quoique la nomination des évêques n'appartînt point au pape, l'élection avait besoin d'être confirmée par le siège apostolique, et c'est ce qu'on doit entendre par le mot privilège (prwilegiumj. Erminius dût rencontrer sur sa route de grands dangers pour sa personne, car les Normands portaient alors la désolation dans l'étendue du royaume, sous la conduite d'un de leurs chefs appelé Rollon. Une partie de ces hardis pirates remonta la Garonne et s'avança jusqu'à Casseneuil, ancien palais des rois en Agenais, et le détruisit entièrement. Odon, comte de Toulouse, vivait encore à l'époque de cette invasion des Normands, et nous
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retrouvons son nom dans un plaid célèbre tenu à Alzonne, diocèse de Carcassonne, en 918, et qui fut présidé par Armann, évêque de Toulouse. Comme cet acte renferme des documents pleins d'intérêt pour notre histoire, il est utile d'en rapporter ici les principales parties.
« En présence d'Ariraandus. évêque de Toulouse, et du » vénérable Bernard, avocat, envoyé de Raymond comte et » marquis de Toulouse, avec le consentement du comte » Odon son père, de concert avec les abbés, prêtres, juges, » échevins, et officiers tant goths que romains et saliens » (français) chargés de connaître de la cause et de régler par » les lois le différend... » L'auteur rapporte ici le nom de tous les assesseurs ; huit pour les romains, parmi lesquels trois moines, quatre pour les goths, huit pour les saliens; on y compte aussi dix-sept notables ou bons hommes, qui se réunirent dans le mail public, au château d'Aussonne, un samedi. «Adalbetf, mandataire et avocat de Bernard, » viguier du comte, dit : Seigneur évêque, et vous, juges, » écoutez-moi et rendez-moi justice d'Àlfonse, abbé de Saint- » Jean-Baptiste du château de Mallaste situé dans le terri- » toire de Carcassonne. Cet abbé et ses religieux retiennent » un certain lieu appelé Ville-Fédose, qu'on nomme aussi
» Alzau Cet abbé le possède injustement, parce que ce
» lieu est un bénéfice sujet aux services que les Espagnols » devaient rendre pour leurs apmions. Alors les juges dirent » à l'abbé : Qu'avez-vous à répondre? L'abbé se leva et dit: » J'ai mon avocat Soniarius qui répondra pour moi ; et » l'avocat affirma que l'abbé ne retenait pas ce lieu injus- » teraent, mais bien par un droit légitime et des jugements » qui avaient été rendus à Carcassonne par le comte Oliba,
» le vicomte Fredaire, et d'autres bons hommes. La con- » grégation possède une charte royale obtenue par Ugbert » qui gouvernait l'abbaye sous le roi Eudes, et une autre » charte obtenue par l'abbé Rainulfe du roi Charles. Ari- » fonse, dont je suis l'avocat, peut présenter à l'assemblée » tous ces titres, ainsi que les lettres apostoliques de Jean, » pape du siège de saint Pierre qui est le chef de toutes les » Eglises, desquelles il conste qu'on ne peut exiger aucun » service de ce lieu, mais que les revenus doivent être em- » ployés au soulagement des pauvres et à l'entretien des » religieux. » Sur ces preuves, Bernard, viguier et député de Raymond, comte de Toulouse, fut évincé de sa demande par un jugement solennel prononcé par Armann, évêque de Toulouse.
Ce plaid, l'un des plus circonstanciés de cette époque, nous apprend plusieurs choses importantes. Eudes s'était démis du comté de Toulouse en favaur de Raymond, son fils, qui prend ici ce titre. On voit, par les exigences de Raymond, que les seigneurs avaient grandement étendu leur autorité sous le règne de Charles-le-Simple, puisqu'ils revendiquaient comme à eux appartenant les biens qui avaient été de bénéfice royal. On voit ici manifestement que les comtes de Toulouse avaient la suzeraineté sur les comtés de Carcassonne et de Razés ; que les évêques jouissaient à cette époque d'un immense crédit, et qu'ils étaient choisis pour arbitres dans les affaires les plus importantes ; qu'ainsi que nous l'avons déjà observé, la province était habitée par les Romains, les Goths et les Saiiens, puisque ces trois peuples sont représentés au plaid par leurs juges particuliers. On trouve aussi clairement établie dans cette assemblée la dis-
tinction domaniale entre les biens de bénéfice royal qui étaient sujets à quelques services ou redevances, et les biens d 'alleu qui en étaient exempts. La constitution des plaids est également indiquée : ils étaient composés d'un président, d'un certain nombre d'assesseurs ou de juges, des notables ou bons hommes, de secrétaires, d'avocats et d'huissiers appelés sagiens.
Odon, comte de Toulouse, ne survécut pas longtemps à la tenue du plaid d'Alzonne : il mourut dans une vieillesse assez avancée, laissant deux fils, Raymond et Ermengaud, qu'il avait eus de la comtesse Garsinde. Le premier lui succéda dans le comté de Toulouse, et le second dans celui du Rouergue; quant au reste du domaine de leur père, tel que l'Albigeois et le Quercy, ils le possédèrent par indivis. Ce domaine se trouva considérablement augmenté par la mort de Guillaume-le-Pieux, comte d'Auvergne, duc d'Aquitaine et marquis de Gothie, qui eut lieu le 6 juillet 918. Ce dernier marquisat passa alors dans la maison des comtes de Toulouse, sans qu'on puisse déterminer si ce fut par le droit héréditaire ou par concession royale. Guillaume-le- Pieux mourut sans postérité, et sa succession passa à ses deux neveux Guillaume surnommé le Jeune et Acfred fils de sa sœur Adelinde. Le premier prit les titres de duc d'Aquitaine et de comte d'Auvergne.
Ainsi, au commencement du xc siècle, la noble maison des comtes de Toulouse était l'une des plus considérables de la monarchie, et aucun des grands vassaux ne l'emportait sur elle, soit en dignité, soit pour l'étendue des domaines. Le marquisat de Gothie comprenait: 1° les diocèses d'Elne, de Béziers, d'Agde, de Lodève, de Maguelonne et
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de Nîmes; 2° une partie de celui de Narbonne, où Ton trouvait le comté de Narbonne et aussi celui de Fenouillèdes possédé par la maison de Barcelonne ; deux vicomtés, celle aussi de Narbonne et celle de Minervois. Dans le diocèse d'Elne, on trouvait les comtés de Roussillon, de Conflans, de Valespir, et quelques vicomtes, telles que celles de Castelnau, etc. Le diocèse de Maguelonne avait ses comtes qui se qualifiaient du titre de Substancion ou de Melgueil. Quant à Béziers, Agde et Lodève, ils avaient chacun leurs vicomtes particuliers. Enfin les comtes de Toulouse possédaient en Aquitaine l'Albigeois, le Rouergue et le Quercy; l'Albigeois comprenait deux vicomtés, celles d'Albi et de Lautrec. Ces illustres seigneurs dominaient donc alors immédiatement ou médiatement sur tout le Languedoc, k l'exception du Velay, du Gevaudan, du Vivarais et d'Uzès. Il est important d'observer que Raymond et Ermengaud possédèrent le marquisat de Gothie par indivis, ainsi que leurs descendants, jusqu'à la fin du xe siècle, où les deux branches partagèrent entr'elles ce marquisat.
Quoique la maison de Toulouse fût Tune des plus puissantes et des plus indépendantes du royaume, elle n'imita pas la défection des autres vassaux de la couronne. Ces principaux seigneurs résolurent de détrôner Charles ; ils s'assemblèrent à Soissons, et Robert, duc de France et frère du roi Eudes, se fit élire roi par les factieux et couronner par Hervé, archevêque de Reims. Ce fut à la faveur des troubles qu'excita dans le royaume cette conjuration, que les Sarrasins d'Espagne entreprirent une nouvelle irruption vers l'an 920, en deçà des Pyrénées, sous la conduite de leur roi Abdérame IV. Ces brigands, après avoir défait les
rois de Léon et de Navarre, traversèrent ces montagnes, ravagèrent la Gascogne, et s'avancèrent jusqu aux portes de Toulouse, qui fut sans doute vaillamment défendue par le comte Raymond II, car l'histoire ne nous parle pas de cette expédition.
Catel avance dans son Histoire des Comtes (p. 84) qu'il existait dans les archives de Narbonne une lettre adressée par le pape Jean X k Agio, archevêque de Narbonne, à Asterius, archevêque de Lyon, et k leurs suffragants, dans laquelle ce pontife leur annonce que, d'après leur prière, il écrit à Raymond, l'admoneste de rendre et restituer à l'Eglise ce qu'il avait injustement usurpé, le menaçant de l'excommunier avec tous ses semblables. On pense généralement que le seigneur dont il est ici question n'est autre que Raymond II, comte de Toulouse. Cette lettre, citée par Catel, ne se trouve point dans la collection des écrits de ce pape, et il est difficile d'accorder les prétendues usurpations de Raymond avec la lettre d'Agio, archevêque de Narbonne, k deux de ses collègues Agambert et Alfonse. « Nous avons appris, dit le métropolitain, que vous vous » disposiez k partir pour la cour : aussi, nous sommes- » nous transportés vers nos comtes Raymond et Ermengaud » pour les prier de recommander k votre bienveillance les » provisions que nous désirons obtenir du roi telles que » nous les avons formulées. »
Raymond II dont il est parlé dans cette lettre signala bientôt après sa valeur contre les Normands. Ces peuples, peu contents de la province que Charles-le-Simple leur avait cédée, se répandirent, en 923, dans l'Aquitaine et pénétrèrent jusqu'en Auvergne. Guillaume-le-Jeune appela alors
le comte Raymond à son secours. Celui-ci, à la tête de ses braves milices toulousaines, battit les Normands et en laissa douze mille sur le champ de bataille. On croit que Raymond mourut dans l'action même, et fut ainsi enseveli dans son triomphe ; il était âgé de 63 ans. Il avait épousé une dame nommée Gudinilde, qui lui survécut. Raymond III, son fils, surnommé Pons, lui succéda. Il posséda par indivis avec Ermengaud, son oncle, le marquisat de Gothie ; il était à la fleur de son âge lorsqu'il prit possession du comté de Toulouse. Nous pensons qu'Armann, évêque de celte ville, vivait encore à l'époque de l'avènement de Raymond-Pons, car il est fait mention de ce prélat dans un échange qu'il fit avec Arifonse, abbé de Mallaste. l'an 922; mais c'est là le dernier acte où il soit parlé de cet évêque dans notre histoire. Il fut témoin, dans les dernières années de son épiscopat, des malheurs de Charles-le-Simple. Ce prince s'avança contre Robert, son compétiteur, jusqu'à Soissons ; il l'attaqua aussitôt avec intrépidité, mit son armée en déroute, et porta à Robert un coup de lance dont celui-ci mourut sur le champ de bataille. Ce tragique événement excita la vengeance de Hugues, fils de Robert, qui, animant tous ses soldats, força Charles à prendre la fuite. Les partisans de Robert élurent aussitôt un autre roi, et leur choix tomba sur Raoul ou Rodolphe, duc de Bourgogne, qui fut sacré à Saint-Médard de Soissons, le 15 juillet 923. Bientôt après, Charles fut trahi par le comte de Vermandois, qui le livra à son concurrent. Il fut transféré à Péronne et jeté dans les fers.
Les troubles qui agitaient la monarchie n'étaient que trop favorables aux vues ambitieuses des grands vassaux de la
couronne, qui profitaient de ces événements pour étendre et consolider leur autorité. Les comtes de Toulouse demeurèrent toujours fidèles à Charles-le-Simple, et cette fidélité qu'ils gardaient à un roi captif ne servait qu'à favoriser leur indépendance. C'est ainsi qu'en 924 ils unirent à leur domaine le Vivarais et le diocèse d'Uzès, après la mort de Louis l'aveugle, roi de Provence.
La première de ces provinces se vit alors inondée d'une multitude de barbares qui en peu de temps y portèrent répouvante et la désolation. Bérenger, roi de Lombardie, les avait appelés à son secours contre Rodolphe II* roi de Bourgogne, qui venait de se faire couronner a sa place dans Pavie. Les anciens historiens nous ont laissé un affreux portrait de ces barbares, originaires de la Scythie. Féroces dans leurs moeurs, difformes de visage, inspirant une juste terreur, ils ne se nourrissaient que de chair crue et du sang des animaux. Ils prirent le nom de Hongrois. Après s'être emparés de la Pannonie et avoir ravagé la Germanie, ils passèrent en Italie vers l'an 900, et s'y établirent. Irrités de la mort de Bérenger, qui fut assassiné au mois de mars 924, ils prirent les armes sous la conduite de Saler, leur roi ou leur chef, assiégèrent Pavie et la livrèrent au pillage ; ensuite ils traversèrent les Alpes et entrèrent dans les Gaules. Rodolphe et Hugues comte de Provence s'opposèrent à leur passage ; alors ils changèrent de direction, et étant descendus dans les plaines de la Provence, ils s'avancèrent vers le Rhône, qu'ils traversèrent, et s'étendirent dans toute la Gothie.
Le Toulousain fut bientôt envahi par ces barbares ; tous les esprits étaient dans la consternation, et l'on pre-
nait la fuite de toutes parts. Raymond-Pons, a leur approche, s était mis en état de défense ; il assembla ses milices, et fut admirablement servi dans son attaque par une maladie épidémique qui exerça de grands ravages dans les rangs des Hongrois. Le comte sut habilement profiter de cette circonstance : il se mit à leur poursuite, fit passer les uns au fil de lepée, et força les autres à sortir de ses états.
L'histoire de cette expédition nous a été conservée dans une lettre que les évôques de la province de Narbonne écrivirent au pape Jean X pour excuser Aimery, archevêque élu de Narbonne, de n'avoir pu se rendre à Rome selon son ancienne coutume. Parmi les évéques désignés dans la lettre, on trouve Hugues de Toulouse, qui venait de succéder sur ce siège à Armann. Ces prélats font une affreuse peinture au pape des maux sans nombre que les Hongrois ont causés dans la province; — elle se trouve, disent -ils, réduite maintenant à une extrême misère, quoique naturellement riche, fertile et abondante en fruits. Les plus grands personnages qu'elle possédait, et surtout dans l'ordre ecclésiastique, font abandonnée; la plupart des habitants sont tombés sousle glaive des barbares ; mais enfin, par la grâce de Dieu et le secours du jeune prince et marquis Pons, ils ont été chassés du pays.
Les mains encore chargées des trophées de sa victoire, le jeune Raymond-Pons souscrivit et confirma une donation faite par Eudes, vicomte de Narbonne, et Richilde, sa femme, a l'abbaye de Montolieu et à Alfonse qui en était abbé, d'un alleu aux environs de Sallèles, au comté de Narbonne. Cet acte porte la date du M décembre 924. Parmi tous les motifs qui ont déterminé le vicomte Eudes a faire, cette dona-
tion au monastère, il déclare que c'est pour le salut et le bien spirituel de son seigneur le comte Pons. Celui-ci demeura constamment fidèle à Charles-le-Simple jusqu'à la mort de ce prince qui arriva le 7 octobre 929, a Péronne, dans la prison où le comte de Vermandois l'avait détenu jusqu'alors. Il laissa un fils nommé Louis, âgé de 9 ans, qu'Odgive, sa mère, avait conduit en Angleterre auprès d'Àldestan, son frère, où elle alla chercher un asile après que Charles eut été détrôné. Deux années après la mort de
ce prince, le roi Raoul vint en Aquitaine en 951, et s'avança dans le pays. Raymond-Pons et Ermengaud son oncle, marquis de Gothie, allèrent à sa rencontre. L'entrevue eut lieu sur les confins du pays toulousain. Loup Asnar, duc de Gascogne, se rendit aussi auprès du roi. Si l'on doit ajouter foi au récit de Fiodoard, il paraît que ce seigneur montait un cheval qui avait plus de cent ans et qui était encore très vigoureux (1). Les comtes de Toulouse et du Rouergue reconnurent l'autorité de Raoul et lui prêtèrent serinent de fidélité. Cette haute déférence ne fut pas entièrement gratuite, car l'on dit que Raoul confirma à l'un et à l'autre la possession du Gévaudan, de l'Auvergne et du Velay.
Depuis l'entrevue dont on vient de parler, Raoul fut généralement reconnu dans le Languedoc et la Gascogne : ce qui n'empêcha pas les comtes de Toulouse d'exercer dans la province une immense autorité, puisque les historiens et les chartes leur donnent à cette époque le titre de princes
(*) On dit que Loup Asnar appelait son cheval CentrDix, parce qu'il avait atteint réellement cet âge, et que de là est venue cette espèce de locution usitée en Gascogne.
très puissants. C'est ainsi qu'au mois de mars 932, Raymond- Pons approuva et signa une donation faite à l'abbaye de Beaulieu en Quercy par Flotard, vicomte de Cahors, et sa femme Adalberge, de quelques terres situées dans cette province, pour le repos de l'âme d'Odalric son père et de Bélétrude sa mère. L'année suivante, le comte Raymond se rendit à Narbonne pour y tenir un plaid avec Aimery, archevêque de cette ville, au mois de mars. Il était encore ici question du monastère de Montolieu. Vibarde, procureur fondé de l'abbé Donadieu, s'y trouva avec dix-huit juges tant goths que romains et saliens, plusieurs bons hommes, et un huissier nommé Blastolque. Vibarde se plaignit de ce que le comte ou ses gens avaient prélevé du blé, du vin et du bétail sur la terre allodiale de Fraciane et quelques autres appartenant au monastère ; il présenta à l'assemblée les diplômes du siège apostolique et les ordonnances des rois qui exemptaient ces terres de toute redevance. Raymond répondit qu'il ignorait l'existence de ces titres et donna caution, d'après la loi salique, en faveur de la pleine franchise de ces alleus. Cet acte montre d'une manière éclatante la droiture et l'équité du comte de Toulouse et son profond respect pour les décisions du siège apostolique.
Il existait dans la famille de Raymond-Pons et d'Ermengaud une sainte fille nommée Ida qui avait embrassé la vie religieuse. Elle fit à cette époque une donation des grands biens qu'elle possédait à l'abbaye de Vabres, tant pour le salut de son âme que pour le comte Ermengaud, Adélaïde sa femme, leurs enfants, et le comte Pons, qui n'est autre que celui de Toulouse. Quant au comte du Rouergue dont il est parlé dans cet acte, il mourut après l'année 955, lais-
sant trois fils : Raymond, qui devint comte du Rouergue et marquis de Gothie, Hugues comte du Quercy, et Etienne comte de Gévaudan.
Le roi Raoul mourut le U janvier 936. Louis, fds de Charles-le-Simple, fut alors rappelé d'Angleterre, où il était réfugié avec la reine sa mère, ce qui lui fit donner le surnom tfOutremer. On le couronna a Laonle 19 juin.
Cette année devait montrer la haute piété de Raymond- Pons : le 28 août, il se rendit à Brioude, et dans l'église de Saint-Julien, devant l'autel de saint Etienne, il signa la fondation du monastère de Chanteuge. Un seigneur nommé Claude avait légué ce lieu à Cunibert, son petit-fils, ' prévôt de l'église de Brioude ; c'est ce qui détermina les chanoines de cette église à appeler des religieux à Chanteuge, du consentement de Raymond, prince des Aquitains, qui, par la grâce de Dieu, portait aussi le nom de Pons. Ce puissant seigneur s'intéressa aussi beaucoup au rétablissement de l'abbaye de Saint- Alcire dans la ville de Clermont; et Arnaud, qui en était évôque, déclare que c'est principalement aux prières et par le secours du comte de Toulouse que ce monastère a pu être reconstitué.
Le monument le plus remarquable de la religion de ce prince fut la fondation de la célèbre abbaye de Saint-Pons. Il possédait dans ses vastes domaines un lieu nommé Thomièrcs, situé dans le diocèse de Narbonne, et dans lequel se trouvait une église dédiée à saint Martin. Il avait une dévotion singulière à son patron, martyr de Nice ; c'est ce qui le détermina à bâtir en ce lieu un monastère en son honneur. Les fondements en furent jetés dans un vallon, près de la rivière de Jaur. Il pria Arnoul, abbé de Saint-Geraud
d'Aurillac, de lui donner quelques-uns de ses religieux pour y établir la règle de saint Benoît. Oger, moine d'Aurillac, fut créé premier abbé de Thomières et béni par les évôques présents à sa fondation. Cette abbaye fut dédiée à la Sainte-Vierge, aux saints apôtres Pierre et Paul, et au glorieux martyr saint Pons. Raymond et Garsinde son épouse dotèrent alors très richement ce monastère. On compte jusqu'à vingt-six terres ou églises situées dans le diocèse de Narbonne que les fondateurs cédèrent à la nouvelle abbaye. La paroisse de Saint-Saturnin de Bison y est particulièrement désignée ; on pense qu'elle était sous l'invocation du premier évêque de Toulouse. On ajouta encore d'autres terres situées en Albigeois, près de Vielmur. L'année suivante, et le quinzième jour d'août, la nouvelle église du monastère fut consacrée par Aimery, métropolitain de Narbonne, Wisande de Carcassonne, Rodoald de Béziers et Théodoric de Lodève. Raymond soumit alors à l'Eglise romaine ce nouveau monastère par ces mémorables paroles: « Pour vous, Léon VII, évêque universel de tous lesévêques, » je place sous votre protection la fondation que je viens de » faire. En vertu de cette autorité apostolique qui vous » donne le pouvoir de lier et de délier, répandez vos faveurs » sur les religieux de cette maison et sur tous ceux qui lés » servent. » Après la cérémonie de la consécration, les évêques déclarèrent excommuniés ceux qui oseraient attenter quelque chose contre cette abbaye ; le noble fondateur la déclara libre et exempte : en sorte que ni roi, ni aucun prince, ni aucun évêque, ni aucun de sa parenté, ne pût exercer aucune domination tant sur elle que sur ses dépendances.
Rodoald, évêque de Béziers, qui assistait à la fondation de Thomières, reçut des marques de la munificence du comte de Toulouse pour son Eglise. Le 16 des calendes de février 937, ce seigneur accorda à l'église de Saint-Nazaire et à ses chanoines un alleu situé dans le territoire de Béziers, avec tout ce qui en dépendait, pour la rémission de ses péchés et le salut des âmes de son père et de sa mère, et de tous ses parents et serviteurs. S'il faut ajouter foi à la chronologie des abbés et des évêques de Saint- Pons, le comte Raymond, peu après la fondation de l'abbaye, y lit apporter une partie considérable des ossements du saint martyr de Nice, qui ont été conservés dans la nouvelle cathédrale jusqu'à 1 époque où elle fut pillée par les calvinistes, en 1517 (1). Dans le dessein de faire confirmer par une assemblée d'évèques la fondation et les privilèges ou exemptions qu'il avait accordés à la nouvelle abbaye, le prince engagea les prélats à se réunir en concile. Il fut convoqué à Ausède, lieu voisin de Saint-Pons. Là se trouvèrent, k peu d'exceptions près, tous les évêques de la province ; on voit figurer la souscription de Hugues qui occupait alors le siège de Toulouse. Il fut rendu un décret par lequel la fondation et les privilèges étaient confirmés, et tous les anathèmes lancés y étaient aussi renouvelés.
Non content d'appeler sur l'abbaye de Saint-Pons la protection des évêques de la province, Raymond envoya des ambassadeurs et quelques religieux du monastère à Louis-
(<) L'abbaye de Saint-Pons fut érigée en évôché au commencement du xivc siècle, par Jean XXII ; le chapitre de la cathédrale, d'abord régulier, fut sécularisé au dix-septième.
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d'Outremer pour le prier de confirmer tous ces privilèges. Dans la charte royale qui porte la date de 939, et qui fut octroyée à Lyon, le roi donne au comte le titre d'illustre et de bien-aimè; il cède au monastère une terre du domaine royal appelé Jarra, située dans le comté de Béziers. À l'exemple du roi, Aimery, archevêque de Narbonne et son chapitre cédèrent plusieurs terres, églises et chapelles à l'abbaye de Saint-Pons par un acte portant la date de 940. On trouve encore ici la souscription de Hugues, évêque de Toulouse, avec celle de Raymond-Pons.
On a déjà vu, dans le huitième livre de cette histoire, la fondation des abbayes de Lézat et du Mas-Garnier, deux célèbres monastères du pays toulousain. Quoique nous regardions l'établissement de ces deux maisons comme certain au neuvième siècle, on peut cependant supposer qu'elles furent détruites et rétablies, au dixième, dans leur primitive splendeur; celle de Lézat, par Benoit Atton, vicomte de Toulouse, et celle du Mas-Garnier, par sa femme Amélie. Ainsi se trouveraient conciliées les deux opinions relatives à l'institution de ces monastères : Antoine, vicomte de Béziers, et Adoïre, sa femme, les auraient fondées au neuvième siècle, et Benoit Alton ou Atton, vicomte de Toulouse, et sa femme Amélie, les auraient rétablies, ou restaurées ei agrandies, au dixième, vers l'an 940.
On priait à Lézat pour les uns et les autres de ces seigneurs. Tous les religieux se rendaient processionnelle ment à la chapelle de Saint-Benoit, et y récitaient, à genoux, une oraison composée exprès pour le repos de leurs âmes. Cette cérémonie avait lieu le 2 novembre et le premier lundi du carême.
Raymond-Pons se trouvait mêlé à toutes les fondations des monastères ou à tous les échanges de biens des diverses églises de ses domaines : ainsi, en 942, il échangea le lieu de Saint-Sauveur de Brousse au diocèse d'Albi et la viguerie de Lautrec contre divers biens qu'Àtton, vicomte d'Albi, possédait sur la paroisse de Saint-Maurice en Rouergue et dans la viguerie de Camarès. Atton donna l'alleu de Saint-Sauveur à Saint-Pons de Thomières, et le comte de Toulouse céda aussi à la même abbaye la paroisse de Saint- Maurice. Il importe d'observer que c'est de ce même Atton que descendent les vicomtes héréditaires d'Albi qui prenaient aussi la qualité de vicomtes d'Ambialet, château situé
sur le Tarn. Ainsi, au xe siècle, il y avait dans l'Albigeois deux vicomtes, celle d'Albi et celle de Lautrec. Atton, dont il est question dans cet échange, était fils de Bernard ; il eut un frère nommé Sicard qui fut vicomte de Lautrec.
Le comté de Comminges était alors occupé par Arnaud et Roger fils d'Asnarius. Ils possédaient presque par égale portion l'héritage de leur père; mais Arnaud augmenta beaucoup son domaine par les comtés de Carcassonne et de Razès qui lui échurent par son mariage avec Arsinde, héritière d'Acfred II. Il posséda aussi toute la partie méridionale du Toulousain vers les Pyrénées, sous l'autorité des comtes de Toulouse, que lui et ses successeurs reconnurent pour leurs suzerains.
Non seulement on fondait alors un grand nombre de monastères, mais, pour conserver une plus grande régularité, on soumettait les uns aux autres; ainsi, en 945, l'abbaye de Camon fut soumise à celle de Sainte-Marie de Lagrasse. Camon avait été fondé au commencement du dixième siècle,
puisquen 922 on trouve un seigneur nommé Teutart et sa femme Béliarde qui lui donnent quelques terres. Ce monastère était passé en propriété à un prêtre nommé Sulpice qui, au mois de juillet, le céda à Soniaire, abbé de Lagrasse. Cette cession se fit avec une grande solennité ; elle fut approuvée par une grande partie des évêques de la province. Parmi ces approbations, on distingue «elle de Hugues, évêque de Toulouse, qui est conçue en ces termes :
« Par l'autorité du pontife éternel qui a accordé aux évê- » ques de son Eglise le pouvoir de lier et de délier, Hugues, » évêque de Toulouse, confirme cette cession. Si quelqu'un » est tellement aveuglé et assez téméraire pour s'élever contre » elle ou l'enfreindre en quelque manière, qu'il soit excom- » munié par le Père, le Fils et le Saint-Esprit, Marie mère » deNotre-Seigneur et tous les saints ; qu'il demeure abîmé » sous la malédiction divine, lui et tous ceux qui se mon- » treraient opposants a cet acte ; qu'il soit torturé par la » pauvreté et toute sorte de maux ; qu'il soit placé pen- » dant sa vie sous l'anathème de Maran Atha, et qu'après » sa mort il soit le compagnon du diable ! Quant à ceux » qui favoriseront ladite cession, que toutes les bénédictions » tombent sur eux, et qu'ils voient les biens de Jérusalem » dans les siècles des siècles. » Les approbations données par les autres évêques sont à peu près dans le même style. L'abbaye de Camon fut fondée dans l'ancien diocèse de Toulouse, et plus tard elle fit partie de celui de Mirepoix. A l'époque de l'érection de cet évêché, ce n'était plus qu'un prieuré simple, et Jean XXII y fit arriver douze religieux de Lagrasse pour y maintenir la discipline régulière.
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On était alors dans la persuasion intime que le monde allait finir, et c'est ce qui explique le grand nombre de donations faites aux divers monastères. Arnaud, comte de Comminges, et Arsinde, sa femme, donnèrent à l'abbaye de Lézat un alleu situé auprès de l'église de Saint-Eparche ou de Saint- Ybars, dans le comté de Foix ; ils déclarent que c'est à cause de la fin prochaine du monde qu'ils font cette donation, qui fut octroyée en 944, Adasius étant abbé de Lézat. Les femmes se montraient aussi généreuses que les hommes dans les témoignages de leur munificence envers l'Eglise : Garsinde, épouse de Raymond-Pons, comtesse de Toulouse, céda aussi à l'abbaye de Lézat, en 945, une église sous l'invocation de saint Etienne avec son alleu. Cette terre allodiale était située au pays toulousain, près de Bouconne, en un lieu appelé Fustignac. Trois ans après cet acte de la généreuse piété de la comtesse, un seigneur nommé Radveu donna à la même abbaye l'église de Saint-Germier de Muret avec son alleu, pour le repos de son âme, celle de ses parents, et celle d'Atton de qui il tenait cette église et ses dépendances. Cet Atton n'est autre que le vicomte de Toulouse qui, sans doute, était mort a cette époque, et qui avait eu pour successeur dans la vicomté Adbémar. Radveu fait cette donation a l'abbé Adasius. On croit que ce fut à cette époque que l'on fonda le prieuré de Saint-Germier, sous la dépendance de l'abbaye de Lézat.
Hugues, évêque de Toulouse, fit, en l'an 948, une cession d'une partie de ses biens à un clerc de son Eglise. La charte de cession ou de vente nous révèle un fait assez important. « Au nom de Dieu, moi, Hugues, pontife de la cité » de Toulouse et du saint siège de saint Etienne, premier
» martyr, et par la grâce de Dieu évêque du peuple tou- » lousain, je désire donner une partie de mes domaines à » l'un de mes clercs nommé Lupon, ainsi qu'il suit : je cède
• donc, en forme de vente, l'église de Sainte -Marie (où est » enseveli le corps de la bienheureuse Gabelle ou Gabellie) » avec ses dépendances, ainsi que l'église de Saint-Pierre, » et l'église de Saint-Hilaire de Gaudentius. Quant à l'église » de Saint-Pierre de Castillon et celle de Sainte-Marie de » Gardiac et leurs dépendances, il est convenu qu elles ser- » viront de prix ou de compensation aux droits que je lui » laisse sur le château de Sainte-Gabelle; il peut donc exer- » cer sur ce château, d'après un accord réciproque, les droits
• de propriété, puisque je lui cède toutes les églises sus- » mentionnées situées ou dans le pays toulousain ou au lieu » de Sainte-Gabelle. Cette cession cependant est faite à cette » condition qu'il les possédera seulement pendant sa vie, et » qu'après sa mort ces églises reviendront au domaine de » l'évêché de Toulouse. » Lupon, dont il est question dans cette charte, était alors archidiacre, et devint plus tard le troisième prévôt du chapitre de Saint-Etienne de Toulouse. Au moment où l'évêque Hugues fit la cession de Sainte- Gabelle, le chapitre avait à sa tête Samuel qui en était primicier, et qui céda à l'église de Saint-Etienne, à Hugues évêque, à Aufred doyen, et à Lupon archidiacre, tout ce qu'il possédait sur le territoire de Sainte-Marie. Samuel avait été précédé dans cette dignité parGairaud, que l'on regarde comme le premier prévôt de l'insigne chapitre de Saint-Etienne. Il est fait mention de ce primicier dans un échange qui fut fait, entre Hugues évêque de Toulouse et un abbé nommé Gautfred, des églises de Sainte-Marie et de
Saint-Saturnin pour les églises de Saint-Alain et de Saint- Martin, la quatorzième année du roi Louis-d'Outremer. D'après cet acte, la prévôté de Saint-Etienne a pris naissance sous l'épiscopat de Hugues. Nous ignorons quel était cet abbé Gautfred, qui avait sous sa dépendance les églises de Sainte-Marie et de Saint-Saturnin qui ne sauraient être celles situées à Toulouse. Quant aux églises de Saint-Alain et de Saint-Martin, on pourrait admettre que l'on a désigné celles qui existaient sous ce nom k Lavaur et à Montauban, devenues, par cet échange, la propriété de févèque de Toulouse.
Il a été impossible de découvrir quelle était cette sainte Gabelle dont le corps reposait dans l'église de Sainte-Marie, qui depuis a pris son nom ; tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'elle jouissait k cette époque d'un culte public, puisque dans la charte de Hugues elle est qualifiée du titre de bienheureuse. Les habitants de ce lieu, qui ont pris pour armoiries une gerbe ou gabelle de blé liée ou ceinte, n'ont pas eu sans doute connaissance de cette charte authentique qui leur découvre une tout autre origine. Il existe cependant a Sainte-Gabelle une tradition, conservée jusqu'à nos jours, qui affirme que le corps de cette bienheureuse repose dans l'église actuelle au pied de la chaire, k l'angle de la chapelle de saint Pierre. Des fouilles habilement dirigées pourraient peut-être amener la découverte de ce tombeau.
L'église de Saint-Pierre dont il est parlé dans la charte de Hugues, existait autrefois sur une colline voisine du Bourg : on la nommait Saint-Pierre des Gars. Quant a celle de Saint-Hilaire de Gaudentius, il nous a été impossible d'en suivre la trace, k moins qu'elle fût située dans le comté de
Comminges, auprès du tombeau du jeune martyr Gaudens, qui, d'après une antique tradition, avait eu la tête tranchée par les ordres d'un préfet nommé Malet ; église qui aurait été construite sur les ruines d'un oratoire bâti en c« même lieu par saint Saturnin en l'honneur de l'apôtre saint Pierre,
et que Malet aurait détruit. Nous laissons toutes ces conjectures à l'appréciation de l'histoire.
Peu de temps après la cession faite par 1 evêque de Toulouse du château de Sainte-Gabelle et de son église à l'archidiacre Lupon, Arnaud comte de Comminges, Arsinde sa femme, Roger et Odon leurs enfants, donnèrent à l'abbaye de Montolieu, et à Tresmire qui en était abbé, l'église et l'alleu de Sainte-Eulalie, au diocèse de Carcassonne. Hugues signa la charte de cette donation en qualité d'évéque de Toulouse. Ce prélat céda aussi dans la même année (949) quelques-uns de ces biens à l'abbaye de Saint-Michelde-Cuxa en Roussillon. Cet acte de sa piété précéda de peu de mois la mort de Raymond-Pons, comte de Toulouse , duc d'Aquitaine et marquis de Gothie, qui eut lieu, selon l'opinion la plus probable, vers 950. Ce fut un prince recommandable par sa piété et sa valeur. Ses domaines étaient immenses, et s'étendaient depuis la Loire jusqu'aux Pyrénées, la mer Méditerranée et le Rhône ; il possédait le comté de Toulouse, qui était d'une immense étendue, et le marquisat de cette ville qui lui donnait la suzeraineté sur les comtes de Carcassonne et de Razès. De concert avec Raymond Ier, comte de Rouergue, son cousin, il possédait le marquisat de Gothie, les comtés de Narbonne, de Nîmes, de Lodève, de Béziers, d'Agde, de l'Albigeois, du Quercy, du Vivarais et de l Uzège. Sa femme Garsinde lui survécut.
Il eut trois enfants de cette princesse, 1° Guillaume, qui lui succéda et qui porta le nom de Taillefer ; 2° Pons, qui eut l'Albigeois en partage ; 3° Raymond. On croit qu'il eut une fille nommée Régimonde, qui épousa Atton, vicomte de Soûle en Gascogne. Raymond-Pons fut inhumé dans l'abbaye de Thomières, qu'il avait fondée et enrichie de ses largesses. Il importe d'observer qu'il règne une certaine obscurité dans les actes de cette époque, et que les historiens ont commis beaucoup d'erreurs pour avoir confondu les comtes du Rouergue Raymond Ier et Raymond II avec celui de Toulouse qui était leur cousin, erreur d'autant plus facile a commettre, que ces trois seigneurs possédèrent par indivis plusieurs domaines.
A cette époque de notre histoire et vers l'an 954 s'ouvre la série des abbés de Saint-Martin ou de Saint-Théodard. On sait que cette abbaye avait été fondée anciennement par les ancêtres de ce saint. Villard en fut élu le premier abbé. On en compte six jusqu'à la lin du xe siècle : Hugues Ier, à qui le comte Eudes céda le domaine de Soûles dans le territoire de Toulouse; Basile, Hugues II, Théodgart, à qui on céda quelques terres dans le territoire de Cahors; Gausbert, qui reçut d'un seigneur nommé Theossende la terre iïel Croset, et Géraud, à qui un seigneur nommé Aymon et un autre nommé Rotger donnèrent le lieu de Primarède et celui du Puy.
Arnaud mourut vers Fan 956. Il était, comme on l'a vu, souverain de quatre comtés, Carcassonne, Comminges, Razés et Couserans. Il laissa trois fils d'Arsinde sa femme: 1° Roger, qui lui succéda dans les comtés de Carcassonne et de Couserans, et dans une partie du Comminges et du
Razés ; 2° Odon, qui devint comte de Razés, et o° Raymond, qui le fut de Comminges. C'est à cette époque que furent réunies les vicomtes d'Albi et de Nîmes. Bernard avait succédé à Atton son père dans la première vicomte. Il avait épousé Gauciane, qui devint héritière de celle de Nîmes ; par là ces deux vicomtés passèrent dans la même famille, et de Bernard et de Gauciane à leurs descendants, qui prirent le nom de Trincavel. Cette maison devint plus tard l'une des plus considérables de la province, après celle des comtes de Toulouse.
L'évêque de cette ville, Hugues, accorda vers ce même temps quelques biens au monastère de Cuxa, et vendit un alleu à Amelius. Cet Amelius était abbé de Lagrasse ; c'est le môme qui, d'après un acte écrit en latin assez barbare , fit une transaction solennelle avec Sulpice, prieur de Camon dans le Toulousain. 11 est question, dans cette transaction, d'un très grand nombre d'alleus situés dans le Toulousain ou le ministériat de Foix et autres lieux. D'après tout ce que nous avons dit plus haut, on peut conclure que l'évêque de Toulouse possédait d'immenses domaines et était d'une naissance très distinguée. M voulut, dans la prévision de sa mort prochaine, faire son testament, dont on place la date à l'année 960. Nous trouvons dans cet acte des documents précieux pour notre histoire ; en voici la teneur : « C'est par l'autorité de la loi divine qu'il est permis à » l'homme de faire une entière disposition de ses biens et » d'assurer l'exécution de ses volontés. En conséquence, » au nom de Dieu, moi Hugues, quoique indigne, évêque » de Toulouse par la grâce de Dieu, rappelant à mon sou- » venir le jour du grand jugement, reconnaissant Ténor-
» mité de mes péchés, pour le rachat de mes fautes, je fais » ici le partage de mes biens tant des alleus que des cho- » ses mobilières, nommant pour exécuteurs, de mes volon- » tés le comte Raymond, Hugues son fils, Arnaud, Udalric, » Bernard et son frère Gausbert, Gérauld primicier, Miron » doyen, Rotialg et Helien chanoines ; je leur donne le droit » de distribuer tous mes biens aux églises, aux clercs, aux » pauvres, et à tous ceux que je leur désignerai. Je donne » une mitre d'or, deux missels et un lectionnaire à Saint- » Etienne. » Le prélat désigne ici les diverses terres allodiales qu'il cède à l'église de Saint-Etienne et à celle de Saint-Saturnin, parmi lesquelles on distingue les églises de Saint-Quentin, de Saint-Amateur et des Saintes-Puelles, de Saint-Martin d'Aspirac, l'alleu xle Mouillanes avec l'église de Saint-André ; il cède ensuite à Sainte-Marie de la Daurade l'alleu et l'église de Saint-Marcel, ainsi que celui de Gudrom et son église. Il donne plusieurs alleus aux abbayes de Lézat et de Saint-Pierre de Venerque ; à Saint-Etienne de Toulouse l'alleu de Sainte-Gabelle, de Castillon, de Marens, de Quadra aqueuse, de Sainte-Camille ; au comte Raymond, et après sa mort à Saint-Etienne, l'alleu de Saint-Marcel et de Mazères, avec son église ainsi que le monastère. Telles sont les dispositions de Hugues, évôque de Toulouse. Il avait tenu sur les fonts du baptême deux jeunes seigneurs, Hugues et Aymar, auxquels il cède la jouissance de quelques terres. Nous connaissons par cet acte les principales dignités du chapitre, — celles de primicier ou prévôt, et de doyen.
Ce fut principalement aux immenses largesses de cet opulent prélat que l'église de Saint-Etienne et de Saint- Saturnin dûrent toutes leurs richesses. Il est à remarquer qu'à cette
époque l'église cathédrale ne portait plus le nom de Saint- Jacques, mais celui seulement du premier des martyrs. Le comte Raymond dont il est question dans le testament de Hugues, était le comte de Rouergue, premier du nom.
Catel, et après lui les historiens modernes de Toulouse, se sont trompés quand ils ont affirmé que ce fut devant Raymond, comte de cette ville, qu'eut heu un plaid dans lequel comparurent deux seigneurs, Bernard et Gerbert, et qui fut tenu dans l'église de Saint-Sernin. Ces deux seigneurs ne pouvant s'accorder sur la possession d'une église, Raymond permit qu'ils vidassent leur querelle par un combat singulier, afin que Dieu fît connaître de quel côté était le bon droit. Les deux champions entrèrent en lice a sept heures du matin et combattirent jusqu'au coucher du soleil, sans que le sort des armes décidât m faveur de l'un ou de l'autre. Le comte adjugea alors le domaine contesté a l'abbaye de Beaulieu en Limousin. Ce n'est point, comme on l'a cru, à Toulouse et dans l'église de Saint-Saturnin que ce plaid singulier fut tenu, mais dans l'église de Saint-Sernin en Quercy, et devant Raymond, marquis de Gothie. On ne sait sur quel fondement Catel donne pour successeur à Raymond-Pons un autre Raymond qu'il appelle le troisième de ce nom. Tous les titrés qu'il produit à l'appui de son opinion peuvent s'appliquer à Raymond Ier, comte du Rouergue. H est vrai que Pons eut un fils du nom de Raymond, mais nous ne pensons pas qu'il ait jamais occupé le comté de Toulouse.
L'Eglise de cette ville vit s'accroître encore ses richesses par les libéralités du comte de Rouergue. Dans son testament qui porte la date de 961, ce riche seigneur laissa plusieurs
terres aux églises de Saint-Etienne de Toulouse, de Saint- Saturnin, de Sainte-Marie de la Daurade, de Saint-Vol usien de Foix, de Saint-Antonin de Frédelac, de Saint-Pierre de Lézat. Un passage de ce testament vient jeter quelque jour sur l'histoire d'une époque remplie d'incertitudes. « Je laisse, » dit le testateur, les alleus que j'ai acquis du comte Guil- » laume, mon cousin, par tiers à la cathédrale de Rodez, à » Saint-Amans et à Saint-Saturnin. » Quel est ce comte Guillaume? Ce ne peut être Guillaume II duc d'Aquitaine, fils de Guillaume-le-Pieux, puisqu'il mourut en 926, et qu'à cette époque le testateur était très jeune ; d'ailleurs le duc d'Aquitaine ne possédait auonn bien dans le Rouergue. Il ne peut être ici question que de Guillaume Taillefer, comte de Toulouse, fils de Raymond-Pons, qui possédait quelques terres en Rouergue, ancien patrimoine de sa famille, et qui était connu du marquis de Gothie. Ce testament nous apprend qu'Adhémar était alors vicomte de Toulouse. Le testateur lui laisse quatre alleus situés dans le Quercy, ce qui montre qu'il avait là ses principaux domaines : voila pourquoi ses successeurs prirent dans la suite le titre de comtes de Bruniquel. Le marquis de Gothie mourut peu après avoir fait ses immenses donations aux diverses églises, et Raymond II, son fils, occupa le comté du Rouergue au mois de septembre 961.
Un prêtre nommé Asnarius céda, en 965, à l'abbaye de Saint-Pierre de Lézat un alleu situé dans le Toulousain, au ministériat de Dauraazan. Guarin était alors abbé de ce monastère. Cet acte fut produit sous l'impression de la crainte générale qui agitait tous les esprits, môme lés hommes les plus éclairés, — la fin prochaine du monde. «Le terme de
■ l'univers approchant, dit le donateur, et les signes pré- » curseurs se manifestant par les ruines qui nous environ- » nent; ayant l'entière confiance que si nous donnons » quelques-uns de nos biens aux monastères où les saints • habitent, Dieu nous récompensera au jugement.... je » donne, etc. » Telle était donc alors la croyance universelle, que le plus sûr moyen de se rendre favorable le souverain Juge, c'était de faire des largesses en faveur des églises et des abbayes : en sorte que la crainte des justices de Dieu devint la source de presque toute la richesse des maisons religieuses. On aurait dû naturellement se demander de quelle utilité pouvait être, pour les monastères, ces immenses donations, si le monde allait finir mais on ne
raisonne jamais avec la peur. Il est certain cependant qu'un sentiment religieux inspirait toutes ces libéralités; et le dépouillement des biens de la terre, quoique un peu forcé peut être, ne laissait pas d'avoir quelque mérite.
Lupon, archidiacre et primicier du chapitre de Saint- Etienne de Toulouse, se montra généreux à son tour : il donna au monastère de Cuxa en Roussillon l'alleu de Tremesaigues dans le Toulousain, sur les bords de l'Ariége, avec l'église de Sainte-Marie ; l'alleu d'Ampoullac; celui de la Texouirre avec l'église de Saint-Martin qu'il tient de Bolbonne, et quelques autres. Il les cède pour le repos de son âme et de celles de Hugues, son seigneur et évêque, de son père, de sa mère, de ses parents, et de tous les chrétiens. Il déclare que si on venait à usurper ces biens, révoque de Toulouse pourra les revendiquer pour l'église de Saint-Etienne de Toulouse, à la charge de payer cent sous toulousains au monastère de Saint-Michel de Cuxa ; il donne
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enfin à ce même monastère un jardin qu'il tient de sa famille. Tous les alleus dont il est parlé dans cette donation étaient situés près de Mazères où, comme on l'a vu plus haut, se trouvait un monastère. C'est ici l'acte le plus ancien dans lequel il soit parlé de Bolbonne. La contexture de la phrase semblerait indiquer que c'était une femme qui possédait quelque terre qu'elle céda à Lupon, ce qui n'empêcherait pas que cette terre eût retenu plus tard le nom de celle qui l'avait primitivement possédée. Cette charte nous apprend les noms de quelques dignitaires du chapitre de Saint-Etienne : Odon était le doyen, Elie le parofoniste, et Rodai l'archiclaviste. L'église de Tremesaigues (inler ambas aquasj était dédiée à Sainte-Marie.
A l'époque des donations dont nous venons de parler, Garsinde, veuve de Raymond-Pons, gouvernait le comté de Toulouse pour Guillaume Taillefer, son lils : c'est ce qui résulte manifestement d'un accord passé entre les religieux de Saint-Pons de Thomières et Aimery, archevêque de Narbonne, en 969, au sujet de quelques propriétés. Gaufred, abbé de ce monastère, y déclare qu'il a fait cet accord de l'avis de la comtesse Garsinde et de la vicomtesse Adélaïde. Il affirme que la terre qu'il cède avait été donnée à l'abbaye par Pons, autrefois comte : ce qui montre qu'il était mort à cette époque. On doit aussi conclure de cet acte que Garsinde étendait sa domination sur le comté de Narbonne et le marquisat de Gothie, qui était aussi possédé par Raymond II, comte de Rouergue, sous l'autorité de la comtesse Berthe, sa mère.
Il existait alors dans le pays toulousain un alleu dépendant des possessions de Roger, comte de Carcassonne. Cette
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terre était située vers les frontières d'Espagne, dans le ministériat de Lordat, qui devint plus tard le chef-lieu d'une chàtellenie au comté de Foix. Dans le mois d'avril 970, le comte Roger et sa femme Adélaïde échangèrent cet alleu de Lordat, ainsi que l'église qui y était dédiée à saint Pierre, avec celui de Saurat et l'église de Saint-Saturnin. Cet échange fut passé entre le comte Roger et Adélaïde d'une part, et Sancius, sa femme Goidlane, et leur fds Bernard qui était clerc, d'autre part.
Nous avons vu plus haut que Lupon, archidiacre de Saint- Etienne, avait donné à l'abbaye de Cuxa l'alleu et l'église de Sainte-Marie de Tremesaigues. Au mois de janvier 972, Bernard, évéque de Couserans, a la prière de Hugues, évèque de Toulouse, consacra la nouvelle église qui venait d'être bâtie en ce lieu. Guarin, abbé de Cuxa, assista a la cérémonie. On fonda a Tremesaigues un prieuré ou monastère sous la dépendance de celui de Roussillon. Peut-être y transféra-t-on celui qui existait déjà à Mazères. Hugues était très-avancé en âge à l'époque de la consécration de l'église de Tremesaigues. L'on croit qu'il mourut cette même année, laissant après lui la réputation d'un homme éminemment religieux, également recommandable et par l'illustration de son origine et par le noble usage qu'il fit de ses immenses richesses. Peu de jours avant d'expirer, il confirma la cession que son archidiacre venait de faire au monastère de Cuxa. On lui donne quarante années d'épiscopat. Il eut pour successeur sur le siège de Toulouse, AUon qui était également d'une famille très distinguée. Le seul monument qui nous reste et où il soit fait mention de ce prélat, est une confirmation faite a l'abbaye d'Alaon au diocèse
d'Urgel, en 975, par Atlon comte de Ribagorça, neveu du prélat, des biens cédés par ses prédécesseurs. Atton ne jouit pas longtemps de sa dignité : il mourut dans la première année de son épiscopat.
Ce fut sous son rapide pontificat que l'illustre comtesse de Toulouse Garsinde céda à l'abbaye de Saint-Pons de Thomières plusieurs terres, églises et alleus situés en grande partie dans le diocèse de Narbonne. Cet acte important fixe d'une manière certaine la mort de Raymond-Pons. La comtesse, parlant d'elle-même, dit qu'elle a été autrefois épouse de ce seigneur. Or, cette donation porte la date de 975; il faut donc conclure que son époux était déjà mort depuis quelques années : conséquemraent, ce n'est pas de lui dont il est question dans le procès-verbal de la consécration d'un autel faite, l'année précédente, dans l'église de Saint-Michel de Gaillac, par Frotaire, évêque d'Albi. Le comte dont il est parlé à cette occasion, est Raymond H, comte de Rouergue et marquis de Gothie. Ainsi se trouve détruite l'opinion de quelques auteurs modernes qui, croyant voir dans ce comte de Rouergue celui de Toulouse, prolongent l'existence de ce dernier jusqu'à cette époque.
Issolus succéda à Atton dans l'évêché de Toulouse. Nous trouvons sa souscription dans l'acte de consécration de la nouvelle église de l'abbaye de Cuxa, qui eut lieu vers la fin de septembre 974. Il assista à cette cérémonie avec Suniarius d'Elne, Froïa d'Aussonne, Widade d'Urgel, Bernard de Couserans, et Francon de Carcassonne. Il possédait donc cet évêché lorsque la comtesse de Toulouse Garsinde fit son testament, dans lequel elle donne au comte Hugues, son neveu, l'église de Saint-Simpboricn et l'alleu de Cabannes,
à cette condition qu'après sa mort, ces biens reviendront à Sainte-Marie de Rodez, à Saint-Amans et à Saint-Saturnin du Rouergue. Elle cède l'alleu de Cenisson à la vicomtesse Adélaïde et à ses enfants Ermengaud et Raymond, et après leur mort à Sainte-Marie et à Saint-Pons de Thomières. — Les alleus de Porcil, de Palazol, de Savignac et de Tésan doivent revenir au monastère de Saint-Anian ou Saint-Chinian, après la mort d'Adélaïs et de ses enfants. Elle cède d'autres biens au monastère de Saint-Vincent de Castres, aux églises de Sainte-Cécile et de Saint-Salvi d'Albi, au couvent de Saint-Geraud d'Aurillac; elle donne les mensesde Plein-Selve à Saint-Eugène, à Saint-Amarand et à Sainte- Rarissime. Les monastères de Saint-Michel de Gaillac, de Villemagne , les églises de Saint-Just et Saint-Pasteur de Narbonne ainsi que de Saint-Paul, celle de Saint-Nazaire de Béziers, de Saint-Sauveur de Fîgeac, de Saint-Etienne de Cahors, de Sainte-Affrique, y sont aussi nommés. Garsinde déclare qu'elle donne la liberté, après sa mort, à tous ses serfs.
On peut apprécier par ce testament les immenses richesses de cette comtesse ; et encore n'est-il question ici que des biens qu'elle possédait dans le Rouergue, l'Albigeois et le Quercy. C'est a tort qu'on a donné à cet acte le nom de testament : il ne porte que celui de codicille. Sans cela on aurait de la peine à expliquer comment il n'y est point question de Guillaume-Taillefer, ni des biens que la comtesse possédait dans le Toulousain.
Ce seigneur était né vers l'an 945. Lorsqu'il succéda à Raymond-Pons son père, vers l'an 961, il était âgé de seize ans, et en avait vingt-neuf a l'époque où sa mère dressa le
côtlicille que nous venons de citer. En 975, il épousa en premières noces Arsinde d'Anjou, sœur de Foulques Nera, comte de cette dernière province. Cette dame ne lui donna point d'enfants dans les premières années de son mariage; c'est ce qui détermina Guillaume, contre toutes les lois de la nature et de la religion, a la quitter pour en prendre une autre qui était en ce moment mariée. Saint Fulcrand, évèque de Lodève, dont la sainteté brillait alors du plus vif éclat, connaissait particulièrement le comte de Toulouse; il n'eut pas plutôt appris sa conduite, qu'il en fut profondément affligé. Un jour, Guillaume, ayant rencontré le saint évêque, s'empressa d'aller l'embrasser. Fulcrand le repoussa et lui reprocha même publiquement sa vie scandaleuse. Quant à la comtesse Arsinde ou Arsens, elle eut dans son malheur recours à la prière, et se rendit en pèlerinage au monastère de Conques en Rouergue, où reposaient les reliques de sainte Foi d'Agen. Un auteur anonyme nous- a conservé l'histoire de ce pèlerinage écrite en vers gascons.
Il raconte qu'un soir la comtesse étant dans son lit, sainte Foi lui apparut en songe et lui dit : « Je veux que vous me » consacriez sur l'autel de Saint-Sauveur, à mon monastère » de Conques, les riches manches que vous portez. — Je » le ferai, dit la comtesse, mais obtenez-moi un fils. — Je » prierai le Seigneur, dit la sainte martyre ; mais vous, » accomplissez votre promesse. Sainte Foi disparut et la » comtesse s'endormit. Le lendemain, après avoir entendu » la messe, elle se mit en route. Sainte Foi lui enseigna » les chemins, car les voies qui conduisaient alors à Con- » ques étaient difficiles à parcourir. Elle fit ce voyage avec » grand honneur et nombreuse compagnie; les seigneurs
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>» du pays et tous les notables du lieu la reçurent avec une » extrême joie. A peine fut-elle entrée dans le monastère » qu elle demanda d'être conduite à l'autel de Saint Sauveur. » Conduite par le seigneur du lieu, elle se présenta à cet » autel et y déposa les manches quelle avait promises. Ces » manches ou bracelets étaient tissues d'or, artistementtra- • vaillées, et enrichies de pierreries; elles furent attachées » à la table de l'autel. Ensuite elle fut conduite devant la » châsse de la sainte ; là Arsinde raconta le songe qu'elle » avait eu.
■ Elle demeura à Conques le jour de Pâques, et repartit » ensuite pour Toulouse. Peu de temps après, elle mit au » monde un fils qui fut nommé Raymond au baptême, et » puis un second qui fut appelé Henri. » — Telle est la naïve légende du pélorinage de la comtesse Arsinde à Conques. Ces deux princes moururent assez jeunes et sans enfants. Il faut supposer que Guillaume-Taillcfer, touché des remontrances de Fulcrand et de la désolation de son épouse, mu aussi par son ardente piété, répudia la femme qu'il avait prise, et fit rentrer Arsinde d'Anjou dans tous ses droits.
Nous touchons a l'époque où Guillaume-Taillefer prit luimême en main le gouvernement du comté de Toulouse après la mort de Garsinde, qui dût ariver peu de temps après le codicille cité plus haut. Ce comte est- il véritablement le successeur immédiat de Raymond-Pons, ou bien a-t-il existé pour Toulouse des comtes intermédiaires entre ces deux seigneurs? Catel en met deux, l'un auquel il donne le nom de Raymond III, et l'autre celui de Pons II. Il ne dit pas à quel titre Raymond III succéda à Raymond-Pons ; il prétend prouver son existence par un « plaid tenu à Saint-
Sernin de Tolose en %3. » Nous avons déjà fait voir que ce plaid ne s'est pas tenu à Toulouse, mais à Saint-Saturnin de Quercy, et que ce Raymond n'est autre que le comte de Rouergue et marquis de Gothie. D'autres auteurs ont cru voir dans Raymond dont il est question dans ce plaid le comte Raymond-Pons, et se sont servis de cet acte pour montrer qu'il vivait encore. Ces auteurs sont aussi peu fondés que CateL Celui-ci produit en faveur de Raymond III, qui est tout entier de sa création, une donation faite par Frotaire, évêque d'Albi, en 972. Le prélat dit expressément qu'il a fait cette donation en présence du comte Raymond son seigneur et de la comtesse Girfèude sa dame. Les partisans de la longévité de Raymond-Pons avancent qu'il est encore question de lui dans cet acte; Catel, au contraire, dit que l'évêque d'Albi a désigné le successeur de Raymond- Pons. Les savants bénédictins croient, avec fondement, qu'il y est question de Raymond Ier, comte de Rouergue, qui possédait alors l'Albigeois. Quant à la comtesse Girfèude ou Garsinde, il est beaucoup plus probable que c'était réellement la veuve de Raymond-Pons. Si son Ûls Guillaume- Taillefer n'est point nommé dans cet acte, c'est sans doute parce qu'en qualité de comtesse de Toulouse, elle exerçait un droit de suzeraineté sur l'Albigeois et gouvernait encore, quoique son fils fût capable de gouverner par lui-même. D'après cela, l'existence du prétendu Raymond III, comte de Toulouse, est une chimère. En est-il de même de Pons H? Catel ne dit point à quel titre Pons succéda a Raymond III; il prétend établir l'existence de ce seigneur sur des lettres de sauvegarde accordées par le comte Pons (Ponthis cornes) à l'abbé de Vians, sur les instances de l'évêque et des cha-
noines d'Albi. Dans ces lettres, le comte n'est nullement désigné comme ayant occupé le comté de Toulouse. Il est vrai que les comtes de cette dernière ville exerçaient leur domination sur l'Albigeois ; mais il ne faut pas oublier que dans cette famille plusieurs membres avaient déjà possédé ce comté. Il est donc très possible que ce comte Pons fût un de ses membres ; on est, de plus, obligé de convenir que la teneur de ces lettres rend ce sentiment très probable.
L'auteur anonyme de l'Histoire du Pèlerinage de la comtesse Arsinde à Conques, atteste que Guillaume, comte de Toulouse, avait un frère nommé Pons, qu'Artaud son beaufils avait tué par surprise. Nous croyons donc que ce seigneur est le même que celui dont il est question dans les lettres déjà citées; qu'il était frère du comte de Toulouse ; qu'il n'a jamais possédé ce dernier comté, mais celui d'Albi. On ne saurait douter un seul instant de l'existence de Pons en qualité de comte de cette ville, puisque nous possédons une charte dans laquelle on trouve ces mots ; * Moi Pons, » comte d'Albi, je cède à Amelius, évêque de cette ville, » aux chanoines et à Sainte-Cécile, l'alleu de Vioux. » Cette charte porte la date de 987. D'un autre côté, on rencontre un fait qui nous révèle l'existence incontestable de Guillaume en qualité de comte de Toulouse. — Aimoin composa, en 1005, la Vie de saint Abbon, abbé de Fleuri. Il raconte qu'Abbon écrivit à Bernard, abbé de Beaulieu, pour le détourner d'accepter l'évêché de Cahors, que Guillaume comte de Toulouse lui avait offert. Aimoin ajoute que Bernard refusa d'abord l'évêché et qu'il entreprit plusieurs pèlerinages; qu'il l'accepta plus tard, et qu'il était évêque de Cahors
T r. M l»S ANC1E1SS.
au moment où il écrivait son histoire (1005). Or, il est constant que Gaubert fut promu à cet évêché en 990, et que Bernard lui succéda. Ce fut donc en 990 que Guillaume,
comte de Toulouse, offrit l'évêché à Bernard, et ce n'est que sur son refus que Gausbert fut immédiatement nommé. Après la mort de ce dernier, Bernard accepta l'évêché. Il est donc manifeste qu'il a existé simultanément deux seigneurs, l'un appelé Pons, comte d'Àlbi, et l'autre Guillaume, comte de Toulouse, puisque les chartes où ils sont mentionnés avec ces titres ne sont séparées que par trois années d'intervalle (de 987 à 990). Les comtés d'Albi et de Toulouse étant possédés alors par la même famille, il faut conclure que Pons et Guillaume étaient proches parents, et probablement frères. Il est facile de montrer qu'ils étaient iils de Raymond-Pons. En effet, dans une charte donnée en 1080 par Guillaume IV, comte de Toulouse, ce seigneur déclare que Raymond-Pons est son bisaïeul, à proavo Pontio. Dans une autre charte donnée en 1085 par Raymond de Saint-Gilles, frère de Guillaume IV, ce seigneur déclare absolument la même chose, à proavo mdelicet Pontio... et ailleurs, ob arnorem proavi mei Pontii; et enfin liberalitatem quœ à proavo jam nominato. Il résulte de ces deux chartes que ces deux seigneurs étaient les arrière-petits-fils de Raymond-Pons. Or, Guillaume IV et Raymond de Saint- Gilles étaient fils de Pons, comte de Toulouse, et d'Almodis de la Marche ; et Pons, époux d'Almodis, était fils de Guillaume-Taillefer et d'Emma de Provence. Ainsi, Guillaume- Taillefer était fils de Raymond-Pons; sans cela, ce dernier n'aurait jamais été bisaïeul de Raymond de Saint-Gilles et de son frère. Il ne peut donc y avoir eu entre Raymond-
Pons et Raymond de Saint-Gilles que deux générations, qui sont représentées par Guillaume-Taillefer et Pons son fils. Quant a Pons comte d'Albi, on s'accorde généralement à le regarder comme le frère de Guillaume-Taillefer. Ainsi se trouve détruite l'existence de Raymond III et de Pons II présentés par Catel comme comtes de Toulouse.
Le premier soin de Guillaume-Taillefer, 'en prenant la direction de sa souveraineté, fut de partager les divers domaines qu'il possédait par indivis avec Raymond II, comte de Rouergue, son cousin. D'après ce partage, qui eut lieu en 975, Guillaume-Taillefer eut: 1° le comté de Toulouse; 2° ceux d'Albigeois et du Quercy; 3° la partie inférieure du comté de Nîmes, sous le titre de comté de Saint-Gilles, qui en était la capitale. Raymond II eut pour sa part : 1° le marquisat de Gothie avec les comtés particuliers de Narbonne, Béziers, Agde, Uzès et le Vivarais; 2° la partie supérieure du comté de Nîmes, dont cette ville était la capitale. Après ce partage, Guillaume-Taillefer donna l'Albigeois en apanage à Pons, son frère, et après la mort de ce dernier, qui mourut sans postérité, il le réunit à son domaine.
Une ancienne prose composée en l'honneur de saint Hilajre, évêque de Carcassonne, nous révèle un fait dont les historiens du temps n'ont point parlé. L'auteur de cette hymne prétend que Roger, premier comte de Carcassonne, livra un combat au comte de Toulouse, qu'il défit et mit en fuite par l'intercession de saint Hilaire. On ignore la cause et l'époque précise de cet événement. Quant à la cause, il est possible que le comte de Toulouse eût prêté secours à OlibaCabrcta, comte de Barcelonne, qui alors était en guerre avec celui de Carcassonne. On sait que Roger, se voyant
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sur le point d'être vaincu, implora la protection du saint évêque, et qu' ayant reconduit les siens sur le champ de bataille, il mit en déroute son terrible ennemi. Après la bataille il ne trouva aucun de ses soldats au nombre des morts, et plusieurs témoins attestèrent que pendant le combat ils avaient vu saint Hilaire marcher à la tête des troupes. Si le fait rapporté par l'hymnographe est exact, Guillaume-Taillefer dût éprouver quelque échec dans cette action, qui eut
lieu en 981. Oliba Cabreta prit l'habit monastique au mont Cassin, et son fils, du même nom que lui, le prit plus tard dans l'abbaye de Riupoll. On vénérait dans ce monastère un très grand nombre de reliques, entr'autres, le corps de saint Audalde, martyr, qui y avait été transporté du diocèse de Toulouse. Il nous a été impossible de découvrir l'histoire de ce saint ni le lieu du Toulousain où ses reliques avaient été primitivement placées.
Le comte Guillaume, après sa défaite par Roger de Carcassonne, s'empara de l'abbaye de Saint-Pierre de Beaulieu en Limousin. Les actes du second concile de Limoges, tenu dans le siècle suivant, exposent que le comte de Toulouse s'empara de ce monastère à main armée, le donna en bénéfice au comte de Périgord ; qu'ensuite il fut remis à Hugues vicomte de Comborn, neveu de Raymond, premier comte de Rouergue. On voit ici un exemple frappant d'un abus qui régnait dans le xe siècle : les grands vassaux se rendaient maîtres des nominations aux évêchés et aux abbayes, qu'ils assimilaient à des fiefs mouvants de leur domaine; ils exerçaient ainsi, en qualité d'abbés laïques, une autorité presque despotique sur tous ces établissements.
Issolus, évêque de Toulouse, sut conserver toute son in-
dépendance. L'an 985, de concert avec Gairaud, second du nom, prévôt de Gameville et de Saint- Etienne, il céda en fief aux frères Pierre et Benoît, l'un et l'autre clercs, la Sauvetat et les dîmes de Saint-Etienne de Toulouse; de plus, le prévôt leur donna tous les droits honorifiques qu'il prélevait sur le territoire dépendant de sa prévôté et de la cathédrale de Saint-Etienne, ainsi que la Sauvetat et les produits du travail des serfs. En échange, Pierre et Benoît donnèrent au prévôt cinq sous d'or en hommage et arrièreaccapte ; ils s'engagèrent à fournir six hommes d'armes et a lui donner tous les ans un repas succulent (optimum prandium). En leur cédant le fief, le prévôt leur donna tout le seigle et millet ; de plus, le tribut prélevé sur le blé, la dîme des fruits produits sur les sétérées, la ferme des bœufs, l'arrière-dîme et l'arrière-levée, toutes les escoussures, la sénéchaussée et la boulangerie de l'église de Saint-Etienne, le cellier, la cuisine qui donnait un grand nombre de peaux équarrissées, et, le jour de saint Etienne, tout le blé offert. La sénéchaussée donnait un fief d'arrière-mesures. — Cette charte, écrite en style presque inintelligible, fut signée par l'évêque Issolus et le prévôt Gairaud. On y trouve aussi la souscription de Bonlill sacristain, de Brantalon, d'Etienne Hugues grand chantre, et d'un grand nombre de personnages tant ecclésiastiques que séculiers.
On voit par cet acte que la prévôté de Saint-Etienne possédait un territoire autour de Toulouse (in terminio civitar tis) assez étendu ; que le chapitre vivait en commun, et qu'il devait être assez nombreux puisqu'il est fait mention des peaux de bêtes mortes pour le service culinaire comme donnant un revenu assez considérable. On suppose que
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Gameville, dont le prévôt portait le titre, était une seigneurie dépendante du chapitre.
L'année suivante (986), un seigneur nommé Raymond et sa femme Godile vendirent k l'évêque Issolus un alleu situé au pays toulousain, en un lieu appelé Campbeau où se trouvait une église dédiée à saint Jean-Baptiste. Cette cession ou vente fut conclue au prix de quarante sous d'or, somme assez modique relativement à la valeur de Falleu, que les vendeurs déclarent céder pour le repos de leur âme et celle de leurs parents. Cette terre fut achetée par Issolus pour être donnée à l'église de Saint-Etienne. Cet acte porte la date du mois de juin, la première année du règne du roi
Louis.
Ce prince venait de monter sur le trône, après la mort de Lothaire, son père, arrivée le 2 mars de la même année. Ce dernier roi ne manquait ni de valeur ni de prudence. Il avait formé le projet de réunir à la couronne toutes les parties de la monarchie qui en avaient été séparées ; mais l'ambition des grands vassaux et la multitude des factions , l'empêchèrent de le réaliser. Louis , son fils, était associé à l'empire depuis sept ans k l'époque de la mort de son père. Injustement surnommé Fainéant par les historiens, il montra par la prise de Reims qu'il ne méritait pas ce nom. Son règne fut de courte durée : il mourut le 21 mai 987, k l'âge de vingt ans, empoisonné, dit-on, par la reine Blanche, son épouse. Cette mort imprévue causa une grande révolution en France. La couronne appartenait naturellement k Charles, duc de la basse Lorraine, son oncle paternel ; mais Hugues Capet, petit neveu du roi Eudes, la lui disputa. Il gagna k son parti la plupart des seigneurs des
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provinces situées à la droite de la Loire; par eux il fut élu roi ii Noyon et couronné à Reims, le 3 juillet de la même année. Cette élection ne fut pas d'abord approuvée par les grands vassaux des provinces méridionales ; ils se montrèrent favorables à Charles, ou gardèrent la neutralité.
La famille des comtes de Toulouse ne se montra pas empressée à reconnaître Hugues Capet. Guillaume-Taillefer se déclara même, à ce qu'il paraît, en faveur de Charles, rival du nouveau roi; et Pons, comte d'Albi, imita la conduite de Guillaume son frère. Quant à Raymond II, comte de Rouergue, leur cousin, il se rangea aussi du côté de Charles. Une charte de Roger Ier, comte de Carcassonne, donnée en 987 en faveur de l'abbaye de Lézat, nous montre que le roi Hugues Capet n'était pas encore reconnu par ce seigneur. Roger et Adélaïde son épouse donnèrent a ce monastère des terres et des vignes situées au lieu de Podagène. L'acte est du mois de décembre, régnant Notre-Seigneur Jésus-Christ.
La résistance des seigneurs méridionaux parut se prolonger quelque temps encore, puisque Hugues Capet ayant associé au trône son fils Robert , et l'ayant fait couronner à Orléans le 1er janvier 988, il n'y eut que les seigneurs de France et de Bourgogne qui parurent à la cérémonie; ceux d'Aquitaine et des autres provinces n'y assistèrent pas.
Il existait à cette époque dans le pays de Comminges un évèque nommé Bernard (que l'on a compté peut-être à tort au nombre des évêques de cette contrée) qui accorda un privilège au prieur et aux clercs de l'église de Saint-Gaudcns; il s'exprime en ces termes : « Moi, Bernard, pécheur » et autrefois malheureux pontife, me reconnaissant indigne
» d'un si grand honneur et connaissant les obligations qu'il » m'impose.,., j'ai résolu de donner k des clercs destinés k » servir Dieu l'église que j'ai commencée en ce lieu et que » j'ai dédiée a saint Pierre et à saint Gaudens, pour le repos » de mon àme, de celle de mon père, de ma mère et de » tous mes parents. Moi, Bernard, je donne aussi l'alleu que » je possède au-dessous des vignes ; les dîmes de Didanos, » le jardin de Linos, etc. Je donne, après ma mort, tous les » biens que je possède aux clercs qui doivent servir Dieu.. » Afin que mes volontés soient exécutées, je mets k mon lieu » et place l'abbé Fort pour qu'il veille sur les biens que j'ai » cédés et qu'il gouverne les chanoines qui lui sont soumis, • afin qu'ils récitent avec ferveur les heures canoniales. » On voit par cet acte la fondation de l'église collégiale de Saint-Gaudens clairement établie. Les termes de cette fondation semblent indiquer que Bernard s'était démis de son siège, si toutefois il en a occupé quelqu'un, et qu'il avait renoncé k ses dignités. Il est k supposer que ce prélat possédait une assez grande fortune, qu'il consacra k l'établissement de cette collégiale, et qu'il se mit k la tête du chapitre qu'il avait fondé. L'histoire nous offre, k la vérité, un évêque de Comminges nommé Bernard qui a vécu vers le milieu du xie siècle; mais dans tout ce qui nous reste de ce pontife, il n'est fait aucune mention de la fondation de l'église de Saint-Gaudens. Peut-être ce Bernard était-il évêque de quelque diocèse d'Espagne, voisin de celui de Comminges.
Nous avons parlé plus haut, et par anticipation, de la conduite que tint Guillaume-Taillefer au sujet de levêchê de Cahors. Ce fait se trouve maintenant dans Tordre naturel de cette histoire. Par un désolant abus, les grands vassaux
disposaient non-seulement des évêchés et des abbayes, mais encore en trafiquaient publiquement. Frotaire, évèque de Cahors, mourut en 990 ; il était de la maison de Lautrec. Cet évèché se trouvant sous la domination du comte Guillaume, il l'offrit, d'accord avec le métropolitain de Bourges, à Bernard, abbé de Solignac et de Beaulieu. Cet abbé, en qualité de fils de Hugues, vicomte de Comborn, était parent du comte de Toulouse. Il avait été élevé dans l'abbaye de Fleury-sur-Loire , sous la direction de saint Abbon. La somme qu'on exigeait était considérable. Dans une affaire aussi grave, il crut devoir consulter saint Abbon. Celui-ci répondit à Bernard de ne jamais oublier la sainteté de sa profession, l'exhortant à ne jamais accepter les dignités de l'Eglise contre sa conscience. Sans doute il avait en vue Guillaume-Taillefer quand il écrivait : « Ces sortes de per- » sonnes cherchent à excuser leur conduite sur ce qu'ils » n'achètent pas la consécration, mais seulement les biens » temporels des églises. Mais à qui les biens ecclésiastiques » appartiennent-ils qu'à Dieu seul ? et l'Eglise reconnaît- » elle d'autre seigneur que lui? » Bernard n'accepta donc point alors l'évêché de Cahors. Toutefois, Guillaume poursuivit ses projets, et l'évêché fut rendu à Gausbert: de sorte que le comte et l'archevêque de Bourges ne perdirent rien à ce choix.
Guillaume-Taillefer était alors marié en secondes noces avec Emma, fille de Rotbold, comte d'une partie de la Provence, et d'Ermengarde, sa femme ; cette alliance porta par la suite dans sa maison ce marquisat. Par une contradiction qui ne se rencontre que trop souvent dans les hommes, pendant que le comte de Toulouse vendait les évêchés de
ses domaines au dernier et plus offrant enchérisseur, il assistait a Arles à un acte de solennelle réparation. L'an 992, Guillaume Ier, prince et marquis de Provence, Adelaïs son épouse, et leur fils du même nom que le père, se rendirent au monastère des religieuses de Saint-Césaire, accompagnés du comte de Toulouse et d'Emma son épouse. Par un acte authentique ils restituèrent à Tabbesse et au monastère tous les biens que leur illustre fondateur leur avait donnés, et en particulier l'église de Sainte-Marie située sur le bord de la mer. On trouve parmi les souscriptions celles de Guillaume- Taillefer et de son épouse.
L'abbaye de Saint-Pierre deLézat, dans le Toulousain, jetait alors un vif éclat dans l'ordre monastique par la vertu et la sagesse de Guarin qui en était abbé. Le pape Jean XV lui écrivit pour placer sous sa juridiction plusieurs monastères de la province. « Jean, évêque, serviteur des serviteurs » de Dieu, à notre très cher fils en Jésus-Christ le très saint » abbé Guarin' et à ses successeurs dans le monastère de » Lézat... Nous plaçons sous votre autorité cinq abbayes » qui nous appartiennent (nostrarum abbatiarumj, celles de » Saint-Pierre de Lézat dans le comté de Toulouse, de Saint- » Hilaire dans celui de Carcassonne, de Saint-Michel de • Cuxa, de Saint-Pierre de la Cour ou de Garnier, et de » Notre-Dame d'Alet dans le Razès. » Le pape confirme ensuite les abbés Benoît pour Lézat, Saint-Hilaire et Alel, Hugues pour le Mas-Garnier, et Wifred pour Saint-Michel de Cuxa. Puisque le pape désigne ici l'abbé Benoît pour gouverner le monastère de Lézat, il est manifeste que l'abbé Guarin avait sur ces cinq abbayes l'autorité de provincial général. On ne saurait douter, d'après la lettre pontificale.
que ces abbayes ne relevassent immédiatement du saintsiége, puisque le pape déclare qu'elles lui appartiennent. Il maintient les religieux dans la possession de leurs biens et dans la liberté d'élire leurs abbés ; ceux-ci doivent être bénis sans rien donner, et si les évéques exigent quelque chose, ils se feront bénir par le pape. On voit ici les bénédictions abbatiales clairement établies. Le pape défend ensuite aux évéques d'exercer aucune autorité sur ces cinq monastères, qu'il déclare formellement être soumis k la sienne et à celle de ses successeurs. La lettre de* Jean XV porte la date de 995.
Trois années après, mourut Hugues Capet, qui; pour assurer la couronne sur sa tête, avait jeté dans les fers, à Orléans, son compétiteur Charles de Lorraine et ses enfants; moyen bien simple, mais peu loyal, de se défaire de ses rivaux. Au moment où il monta sur le trône, la monarchie héréditaire n'existait véritablement pas en France ; le titre de roi se réduisait alors k quelques prérogatives honorifiques, et il existait dans le royaume de grands vassaux souvent bien plus puissants que le monarque. Le principe de l'hérédité au trône, que Charlemagne avait voulu établir comme la plus sûre sauvegarde de la paix publique, n'avait pas jeté encore de profondes racines puisque trois rois étrangers k la maison de cet empereur avaient régné en France : Eudes, Robert et Rodolphe. Ainsi, on ne peut regarder Hugues Capet comme un usurpateur, puisqu'en acceptant la couronne, il ne blessait aucun de ces droits sanctionnés par le consentement des peuples et la durée des âges. Il détruisit la dignité et le pouvoir des abbés laïques qui opprimaient les monastères, et donna, le premier, l'exemple de l'abdi-
cation de ces litres. Il mourut le 24 octobre 996, âgé de cinquante-sept ans. Avant d'expirer, il adressa au roi Robert, son fils, l'allocution suivante. « Cher fils, je t'adjure au nom de • la sainte et indivisible Trinité, de ne pas livrer ton âme aux » conseils des flatteurs. Que leurs louanges intéressées ne » t'engagent point à leur octroyer ces abbayes que je laisse » en ta puissance. Garde-toi surtout, soit par légèreté, soit » par colère, d'enlever ou de distraire quelque chose du bien » dos couvents, et veille a ne jamais attirer sur toi le cour- » roux de leur chef commun, le grand saint Benoît, afin que » en lui, quand ton âme sera sortie de sa prison de chair, . » tu trouves un sûr appui auprès du souverain juge, un port » de tranquillité et un asile inattaquable. »
Robert avait épousé en 995 Berthe, veuve de Eudes comte de Blois et de Chartres, fille du roi Conrad-le-Paciûque, et sœur de Rodolphe III, roi de la Bourgogne transjurane. Berthe était cousine de Robert au quatrième degré, et Robert avait servi de parrain à l'un des enfants de Eudes et de Berthe. Le pape Grégoire V désapprouva ce mariage à cause de la parenté et de l'affinité spirituelle. Un concile tenu à Rome par ses ordres, en mai 998, déclara nul ce mariage, et Robert fut obligé de se séparer de son épouse bien-aimée. Il épousa dans la même année une princesse d'une rare beauté nommée Constance. Les historiens ne s'accordent point sur la famille a laquelle appartenait cette princesse; les uns prétendent qu'elle était fille de Guillaume Ier, comte de Provence, et d'Adélaïde d'Anjou sa femme; les autres veulent qu'elle ait été fille de Guillaume- Taillefer, comte de Toulouse, et d'Arsinde sa première femme, dont Geoiîroi Grisegonelle, comte d'Anjou, était
le père. Sans entrer ici dans l'examen de cette controverse assez peu intéressante, il nous suffira d'observer que le dernier sentiment soutenu par les savants auteurs de Yffistoire de Languedoc nous paraît le plus solidement prouvé. Si la reine Constance était fille du comte de Toulouse, il faut convenir que le portrait des hommes qu'elle attira à la cour de France donne une idée peu flatteuse de celle de Guillaume.
« Quand le roi Robert, dit Glaber le chroniqueur, eut » épousé la princesse Constance, la faveur de la reine attira » en France et en Bourgogne beaucoup de naturels de l'Aqui- • taine et de l'Auvergne. Ces hommes vains et légers se » montraient aussi peu réglés dans leurs mœurs qu'immo- » destes dans leurs vêtements ; leurs armures et les har- » nais de leurs chevaux étaient d'une extrême bizarrerie; » leurs cheveux descendaient à peine au milieu de la tête ; » ils se rasaient la barbe comme des histrions, portaient des » bottines et des chaussures indécemment terminées par un » bec recourbé, des cottes écourtées tombant jusqu'aux » genoux et fendues devant et derrière. Ils ne marchaient » qu'en sautillant. »
Ce fut dans les premières années du règne du roi Robert qu'un seigneur du pays toulousain appelé Amelius Simplicius et Guillaume son fils, qualifiés dans la charte d'hommes très puissants (potentissimi vtn), habitant le château de Mirabel, donnèrent à l'abbaye de Lézat, à Saint-Antoine, à Saint-Vincent et à Saint-Benoît, et en présence de l'abbé Guarin, l'église de Saint-Pierre, de Garciac avec toutes ses dépendances ainsi que l'alleu lui appartenant, et dont les limites étaient désignées dans l'acte. Il est expressément sti-
pulé par les donateurs que ces terres et église ne pourront être échangées ou inféodées, mais qu'elles devront servir à laraense abbatiale. L'acte fut dressé dans l'abbaye de Lézat, en présence de la communauté réunie.
Issolus n'était plus à cette époque évêque de Toulouse ; et comme il n'est plus question de lui dans aucune charte depuis l'an 986, il faut placer nécessairement sa mort dans les premières années du règne de Hugues Capet. Son épiscopat dura au moins douze années. Il eut pour successeur Atus, dont la patrie nous est inconnue. On trouve le nom de ce dernier pontife dans une donation faite à Garsias, premier du nom , archevêque d'Auch, par Guillaume , fils d'Arnaud comte d'Astarac. Garsias occupa le siège de la capitale de la Novempopulanie jusqu'à l'an 1000 environ. Cette donation doit donc être postérieure à 986, puisque Issolus était alors évêque de Toulouse, et antérieure à l'an 1000, puisque Garsias Ier ne prolongea point son épiscopat à Auch au-delà de ce terme. Nous croyons qu'Atus monta sur le siège de Toulouse vers l'an 987 ou 988, et qu'il mourut à la fin du dixième siècle ou au commencement du siècle suivant, puisqu'en 1004 on trouve un autre évêque de Toulouse qui fut son successeur.
Nous terminons la première partie de cette histoire à l'an 1000 de l'ère chrétienne, époque terrible et mystérieuse. Les peuples, effrayés, attendaient dans la plus grande anxiété l'arrivée du juge suprême des vivants et des morts; on prêtait de toute part une oreille attentive pour entendre les sons de la dernière trompette qui devait appeler les hommes devant ce redoutable tribunal. A l'approche de cette année, tout fut suspendu, affaires, intérêts matériels,
études, commerce et travaux; les grands seigneurs léguaient leurs terres et leurs châteaux aux églises, ils bâtissaient des monastères pour s'attirer des protecteurs au ciel. Quelque temps avant le commencement de Van 1000, on courait dans les temples se prosterner au pied des saints autels et des tombeaux des martyrs. Cependant le premier jour s'écoula paisible et calme dans la nature; le soleil ne perdit pas sa lumière, et les astres ne tombèrent pas du firmament. D'où venait donc cette terreur générale que le clergé partageait avec le peuple? Elle venait dune interprétation erronée d'un passage très frappant de l'Apocalypse de Sain-Jean, On lit en effet au chapitre XX de ce livre : « Je vis un ange des- » cendant du ciel ayant en sa main la clef de l'abîme et une » grande chaîne. — Il saisit le dragon, l'antique serpent, » qui est le diable et satan, et il le lia pour mille ans. — • 11 » le précipita dans l'abîme, et il ferma et scella cet abîme » sur lui jusqu'à ce que les mille ans fussent écoulés ; après » cela, il faut qu'il soit pour un peu de temps délié. — Et » je vis des trônes, et il fut donné à ceux qui étaient assis » sur ces trônes de juger. Et je vis les âmes de ceux qui ont » été décollés pour le témoignage de Jésus et pour la parole » de Dieu, qui n'.ont point adoré la bête ni son image, qui » n'ont point reçu sur leurs fronts ou sur leurs mains sa » marque ; et ils reprirent la vie, et Os régnèrent avec le » Christ pendant mille ans. — Le reste des morts ne reprit » la vie qu'après que les mille ans furent écoulés. Voila la » résurrection première. — Bienheureux et saint est celui > qui a part a cette résurrection première : pour eux la » seconde mort n'a point de puissance ; mais ils seront prê- » très de Dieu et du Christ, et régneront avec lui pendant
» mille ans. — Lorsque les mille ans seront écoulés, satan
• sera délivré de sa prison ; il sortira et séduira les nations » qui sont aux quatre angles de la terre, gog et magog ; il » les rassemblera pour le combat ; leur nombre est sem- » blable au sable des mers. — Et je les vis se répandre » sur la terre; ils entourèrent le camp des saints et la cité
• bien-aimée. — Mais le feu que Dieu envoya du ciel les » dévora, et le diable qui les séduisait fut précipité dans un » étang de feu et de soufre où la bête et le faux prophète » doivent être tourmentés dans les siècles des siècles. — Et » je vis un trône élevé et éclatant de blancheur, et le ciel et »• la terre disparurent à l'aspect de celui qui était assis sur ce » trône, et le lieu qu'ils avaient occupé ne s'est plus retrouvé. » — Je vis ensuite les morts, grands et petits, se tenir debout » devant le trône; les livres furent ouverts, et un autre livre » fut ouvert aussi qui est celui de la vie ; et les morts furent » jugés d'après ce qui était écrit dans ces livres et selon leurs » œuvres. — La mer donna les morts qu'elle avait dans ses » eaux; la mort et l'enfer donnèrent à leur tour ceux qu'ils » avaient sous leur empire, et ils furent jugés chacun selon » ses œuvres, — et l'enfer et la mort furent précipités dans » un étang de feu. Voilà la seconde mort. — Celui dont le » nom n'était point inscrit sur le livre de vie fut précipité
• dans l'étang de feu. — Après cela, je vis un nouveau •» ciel et une nouvelle terre.... »
Aujourd'hui que les travaux des commentateurs ont apporté quelques clartés sur ce terrible passage, on peut ne pas en être effrayé; mais il est facile de s'expliquer jusqu'à un certain point la terreur qui, à l'époque de la millième année de l'ère chrétienne, devait agiter les esprits. Cette
terreur générale ne se calma que par degrés. Pour nous, en jetant un regard attristé sur les sacrilèges usurpations commises au xe siècle sur les biens de l'Eglise par les grands seigneurs, marquis, ducs, comtes et hauts barons, nous regardons comme providentielle cette frayeur du jugement à venir qui rendit à l'Eglise spoliée les biens dont l'avait dotée la piété des ancêtres.