‹ Histoire générale de l'église de ToulouseChapitre 49 sur 71 · LIVRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE XIII

DEPUIS LA PRISE DE TOULOUSE PAR GUILLAUME DE POITIERS EN 1079 JUSQUAU DÉPART DE RAYMOND DE SAINT -GILLES POUR LA CROISADE EN 1096.

Peu de temps après l'expédition du comte de Poitiers sur Toulouse, Guillaume IV entreprit le voyage de Rome. Le fameux Hildebrand, Grégoire VII, gouvernait'alors l'Eglise. Homme justement célèbre, d'une rigueur de caractère inflexible, austère dans ses mœurs, possédant d'éminentes vertus, il avait été élevé par son mérite seul, et contre son gré, au souverain pontificat des rangs les plus obscurs.de la société (il était fils d'un forgeron). Il avait excommunié le frère du comte de Toulouse , Raymond de Saint-Gilles, a cause de son mariage. Probablement Guillaume s'était rendu à Rome pour y traiter des affaires de son frère auprès d'Hildebrand, mais l'histoire ne nous apprend rien sur ces négociations. A son retour de Rome, Guillaume reçut l'hospitalité dans le monastère de Saint-Pons de Tomières. Il fut si satisfait de la régularité de cette maison, qu'il voulut lui laisser une marque éclatante de sa libéralité : par une charte qui porte la date de 1079, il confirma la donation qui avait été faite par Roger H comte de Foix de l'église de Saint-Pierre d'Escousse, et permit en outre aux religieux d'acquérir des terres dans les pays du Périgord, d'Agen et d'Astarac. Cette donation fut accompagnée d'une certaine solennité ; le prince, suivi d'une nombreuse cour

et d'Esmengarde vicomtesse de Béziers, se rendit devant la porte de l'église, où il fit promesse de défendre les droits du monastère; il se dirigea ensuite vers l'autel de Saint- Sauveur et de Sainte-Marie où reposaient les corps de saint Pons et de plusieurs martyrs, et plaça la charte sur la pierre de l'autel. Guillaume, après avoir rempli ces religieux devoirs, se rendit à Toulouse pour assister au concile qui venait d'y être convoqué. L'objet principal de cette assemblée était de frapper d'anathème les usurpateurs des biens de l'Eglise. Hugues, évêque de Die et légat du pape, y présida. Bertrand, évêque de Maguelonne, y fut déposé comme simoniaque, et l'on croit que Frotard , évêque d'Albi , y fut frappé de la même peine pour le même crime. S'il faut croire à une chronique peut-être un peu suspecte, Frotard aurait acheté 1 evêché d'Àlbi pour le prix de quinze superbes chevaux. On affirme que l'accusation fut portée devant Grégoire VII, et qu'il fut condamné par le concile de Toulouse. Un fait assez singulier est encore rapporté dans cette chronique : il y est dit que Frotard ne voulut point se soumettre à cette sentence, qu'il vendit l'église de Vioux aux moines d'Aurillac; qu'étant lui-même venu en ce lieu, il engagea les chanoines à embrasser la vie régulière, et que, pendant que ceux-ci se rendaient à Toulouse pour y apprendre les saintes règles que l 'évêque leur proposait d'embrasser, il fit aux moines d'Aurillac la vente dont on vient de parler. Etant ensuite parti pour Aurillac afin de retirer le prix dont il était convenu, il fut pris et conduit au château de Peyrole, où il donna 200 sous et un cheval pour sa rançon. Frotard, de retour à Albi, tomba malade; ayant demandé le viatique, on ne voulut le lui accorder

qu'à la condition qu'il abandonnerait Vanneau et le bâton pastoral. Il mourut ensuite misérablement. Tels sont les faits rapportés dans cette chronique, dont Fauteur est inconnu et se montre très opposé à cet évêque. Nous ne regardons pas cette pièce comme exprimant l'exacte vérité sur tous les points.

C'est par erreur qu'on a avancé que les pères du concile de Toulouse écrivirent aux fidèles de l*Eglise de Narbonne pour les engager à ne pas recevoir en qualité d'archevêque Pierre évêque de Rodez, fils de Bérenger vicomte de Narbonne, puisque Pons fut sacré dans ce concile évêque de Rodez pour succéder à Pierre. Comment, après cela, les évêques assemblés . auraient-ils consenti à sacrer le successeur d'un prélat dont ils regardaient l'élection à la métropole de Narbonne comme illicite? Ce fut le pape Grégoire VII qui écrivit aux vicomtes et aux fidèles de Narbonne en faveur de Dalmacius, qu'il avait canoniquement élu, et c'est dans cette lettre qu'il est fait mention du cinquième concile de Toulouse dont les canons ne sont point venus jusqu'à nous.

Arnaud II, neuvième abbé du monastère de Saint-Théodard, voyant la discipline monastique perdre insensiblement sa vigueur primitive, unit son abbaye à celle de la Chaise- Dieu en Auvergne, et la soumit à Seguin qui en était abbé. Cet exemple fut suivi par l'abbé de Saint-Michel de Gaillac, qui soumit aussi au même monastère la maison qu'il gouvernait. Ces donations furent, l'année suivante, approuvées par Grégoire VII.

Peu de temps après le cinquième concile de Toulouse, Guillaume IV se rendit de nouveau à l'abbaye de Saint-Pons

66 TEMPS INTEBMÉDIMRES.

de Tomîères ; il y trouva Raymond de Saint-Gilles son frère, et y fut accompagné par Emma, sa seconde femme. Par une charte qui porte la date de 1080, Guillaume, de concert avec son épouse, accorde aux religieux le pouvoir d'acquérir et de posséder des terres dans tous les évêchés de sa dépendance ; il donne ensuite au monastère la forêt d'Orzvals, située dans le territoire de Venerque, de Roqueville, d'Espanès, d'Eze et de Loarret; il cède aussi toutes les redevances qui provenaient de Venerque même. Parmi les illustres seigneurs qui signèrent cet acte, on distingue Raymond de Saint-Gilles, le comte Bertrand son fils, le vicomte Adémar, Bernard Raymundi de Toulouse, Amauri de Roquefort, Arnaud Pons de Clermont et Arnaud Atton. Le prêtre Jausselin, chapelain de Guillaume, écrivit la charte.

On voit d'après cet acte que le comte avait des fils et une fille. L'aîné de ses enfants s'appelait Pons; il les avait eus de Mathilde, sa première femme. Il avait épousé en secondes noces Emma, troisième fille de Robert comte de Mortaing en Normandie et de Mathilde de Montgoméri.

Robert était frère de Guillaume le Conquérant. Le fils de Raymond de Saint-Gilles, Bertrand, est encore nommé dans cet acte; il l'avait eu de sa première femme, qui était sa cousine, étant fille de Bertrand comte de Provence, oncle paternel de Raymond : mariage qui attira sur ce seigneur les anathèmes de Grégoire VII, comme étant contraire à l'ancienne discipline de l'Eglise. Il épousa en secondes noces Mathilde, fille de Roger comte de Sicile.

L'excommunication lancée par le dernier concile de Toulouse contre les laïques usurpateurs des biens ecclésiastiques

produisit la restitution de plusieurs églises ; ainsi, en 1081, quelques nobles seigneurs du pays toulousain, Raymond- Guillaume de Marquefave et Bernard son neveu, avaient cédé en fief à Guillaume Ardoï de Ravidan et à ses frères Dodon et Roger une église dédiée à saint Hippolyte. Frappés des sentences portées par le concile, ces grands seigneurs (famosi et robustissimi) se rendirent au monastère de Lézat,' et là, prosternés devant la porte de l'église, en présence de toute la noblesse et du clergé du pays, ils cédèrent l'église de Saint-Hippolyte à l'abbaye de Saint-Etienne du Mas-d'Azii. Le fief de Saint-Hippolyte était situé sur les rives de la Garonne, près d'un village nommé Capens. L'acte de donation est signé par Izarn, évêque de Toulouse, et par Arnaud, chanoine de Saint-Saturnin.

Ce dernier monastère avait vu un grand changement s'opérer dans son sein. Dès les temps anciens, cette église avait été possédée par des moines, auxquels, depuis quelques années, avaient succédé des chanoines séculiers. Ceux-ci, obéissant au mouvement imprimé à tous les points de la France, s'étaient régularisés et avaient embrassé une règle particulière, comme on l'a vu plus haut. Izarn et le chapitre de Saint-Etienne prétendaient avoir quelques droits anciens sur cette église. Fatigués de ces prétentions, les chanoines de Saint-Sernin écrivirent à Grégoire VII, lui promirent une redevance annuelle de dix sols et sollicitèrent sa protection; ils affirmaient que les religieux de Moissac, forts de l'autorité du comte Guillaume IV, leur avaient enlevé une église qu'Amé évêque d'Oleron leur avait adjugée en présence d'autres évêques, peut-être au dernier concile de Toulouse.

Touché de ces plaintes, le pape écrivit au cardinal Richard , abbé de Saint-Victor de Marseille , en ces termes :

« Vous savez que la chanoinerie de Saint-Saturnin près » de Toulouse est soumise au Saint-Siège, et quoique notre » sollicitude s'étende k toutes les églises, nous devons pren- » dre un soin particulier de celles qui ont recours k nous. » Cette église a nouvellement embrassé la vie régulière, et

» vous n'ignorez pas qu'elle y est fidèlement observée

» Les chanoines qui la desservent se sont plaints des clercs » de Saint-Etienne, qui leur ont enlevé et les privilèges par » nous accordés et un cimetière dont la possession leur a » été acquise, et aussi plusieurs églises. Ils se plaignent » encore de ce que les moines de Moissac leur ont enlevé » une autre église, et que cette violence leur a été faite par » la volonté du comte de Toulouse. Avertissez donc les » clercs, les moines et le comte, qu'ils se désistent de leurs » entreprises contre cette église, et qu'ils obéissent à nos » ordres et respectent les privilèges par nous accordés. » Avertissez l evêque de ce diocèse de ne plus inquiéter » par soi ou par autrui les chanoines de Saint-Saturnin. »

Cette lettre du pontife suprême ne produisit pas un grand effet sur l'esprit de l'évêque de Toulouse, car, vers la fin de l'an 1082, il céda l'église de Saint-Saturnin k Hunaud abbé de Moissac et k celui de Cluny pour qu'on y établît l'ordre monastique. Dans l'acte de cession, Izarn réserve la quatrième partie des offrandes, la garde de l'autel du martyr, la nourriture et le logement du gardien, qui doivent être fournis sur la mense claustrale, la clef du sépulcre du saint martyr et celle de l'autel de saint Asciscle, le tiers des oblations faites par le peuple pour l'entretien de l'Œuvre,

ia quantité de cire réservée à 1'évôque, au prévôt, au doyen, au sacriste, et le luminaire qui doit servir au repas que les chanoines ont accoutumé de lui donner, enfin les fonds destinés à la construction de l'église ; il veut qu après sa mort ces fonds reviennent au chapitre de Saint-Etienne. Après la construction de l'église, il donne à Saint-Etienne la moitié de toutes les offrandes qu?on a accoutumé de partager entre l'évèque et la mense claustrale ; il réserve le tiers de tous les revenus des sépultures, Yhonneur de la prévôté, du décanat et de la sacristie, honneur qui, après sa mort, doit être rendu à Saint- Saturnin, et la célébration de certaines fêtes dans Tannée. Il stipule qu'il sera loisible à tout habitant de se faire enterrer au cimetière de Saint- Etienne, et qu'on n'élira jamais d'abbé à Saint-Sernin, mais que la communauté sera toujours soumise à l'abbaye de Cluny.

Le comte Guillaume approuva cette cession et toutes les réserves exprimées par l'évèque. L'acte est signé par Arnaud, abbé de Saint -Théodard, Pierre Amélius, prévôt de Saint-Etienne et archidiacre d'Agen, Ramon, chanoine de la cathédrale, Pons-Bernard de Lavaur, et quelques autres. Guillaume, cédant à l'ardent désir qu'il avait d'introduire des moines dans l'église de Saint-Saturnin, en chassa violemment les chanoines, qui, obligés de fuir, trouvèrent un asile dans le territoire de l'évêché de Cahors. Cette conduite irrita le cardinal Richard, Dalmace archevêque de Narbonne, Hugues archevêque de Lyon, Hugues abbé de Cluny, et surtout Geraud évêque de Cahors, ainsi que la plus grande partie des clercs et des fidèles de l'un et de l'autre sexe. Justement effrayé de ces réclamations, le comte

de Toulouse pria l'évêque de Cahors de ramener les chanoines de Saint-Saturnin : ce qui fut exécuté. Le prince les rétablit avec honneur dans leur église, le 23 juillet 1083.

Ayant confirmé par un acte public le rétablissement des chanoines, il y déclare que c'est par les conseils de l'évêque de Cahors, de Pierre évêque de Carcassonne, et de Frottard abbé de Saint-Pons, qu'il a voulu réparer cette injustice; il s'engage à ne plus la renouveler, laisse aux chanoines la liberté de leur cloître, les confirme dans la possession de leurs biens, pardonne à tous ceux qui lui avaient résisté, et déclare fausse et de nulle valeur la charte qu'il avait dressée avec Izarn. Plusieurs seigneurs du pays signèrent cet acte; nous distinguons Izarn vicomte de Saint- Antonin, Amauri d'Ariphat, Bernard-Raymond de Tolosa ou Toulza, Sanche vicomte de la Barthe, Arnaud-Pons de Mur, Guillaume de Biron, et quelques autres.

Les chanoines réguliers de Saint-Saturnin demeurèrent paisibles possesseurs de leur église et furent gouvernés par un prévôt jusqu'au siècle suivant, où ils eurent un abbé régulier, qui fut plus tard sécularisé. Il paraît, d'après le témoignage d'Izarn, qu'à l'époque de l'introduction des moines de Cluny à Saint-Saturnin, l'église dont Pierre Roger avait commencé la construction n'était point encore terminée, et que le corps de saint Saturnin était enseveli dans un tombeau souterrain dont l'évêque de Toulouse se réserva la clef. Nous apprenons par cette charte que, tous les ans, les chanoines de cette église devaient donner un repas à l'évêque et fournir l'éclairage.

L'évêque de Toulouse se vit obligé de renoncer a la cession qu'il avait faite du monastère de Saint- Saturnin à

l'abbaye de Cluny, espérant toutefois conserver quelquesuns de ses anciens privilèges. On assure qu'il se rendit à Rome, et que le pape, modifiant ses premières concessions, rétablit l'évêque Izarn dais quelques-uns de ses droits. Cette nouvelle déclaration fut faite en présence de Dalmace de Narbonne, de l'archevêque d'Auch, des évêques de Porto et d'Albano, des abbés de Cluny et de Moissac, et de plusieurs autres prélats de la cour romaine. Ce fait n'est cependant rapporté que dans un seul acte trouvé dans les archives de Saint-Etienne ; il pourrait bien ne pas jouir d'une grande certitude historique.

Les clercs de cette dernière église étaient alors gouvernés par Pierre Amélius, dont nous avons déjà parlé. Son nom se rencontre dans plusieurs chartes de l'année 1083 et les suivantes ; il y reçoit la donation de plusieurs églises, parmi lesquelles nous distinguons celles de Lauraguel et de la Salle. Ces églises furent cédées au chapitre de la cathédrale, et d'après les intentions des donateurs, les revenus devaient être affectés à l'admission des chanoines. C'est ici l'un des plus anciens titres de fondation pour les canonicats.

Ces grandes munificences seigneuriales, qui n'étaient

peut-être, k vrai dire, que des restitutions de biens usurpés,

se répétaient de toute part; ainsi nous trouvons k cette

époque un seigneur du pays toulousain nommé Auttemart

qui céda k l'abbaye de Moissac, et k Hunaud qui en était

abbé, le lieu et l'église de Saint-Pierre de Villematier situés

dans le Toulousain. Izarn confirma cette donation. Un autre

seigneur nommé Engelric et Raymond son fils possédaient

l'église de Saint-Pierre et de Saint-Julien de Thésac. Un

vieux cartulaire de Saint-Etienne ayant fait connaître que cette église avait été depuis longtemps cédée, sous forme d'alleu, au monastère du Mas-d'Azil, ces seigneurs, justement effrayés, s'empressèrent de restituer à cette maison et à Amélius son abbé tout ce qui pouvait leur revenir sur cette église. Ce monastère et celui de Montolieu furent encore confirmés dans la possession de leurs églises et de tous leurs biens par les soins et l'autorité d'Izarn, qui, dans l'extrême activité de son zèle, ne négligeait rien pour faire rentrer les églises de son diocèse dans tous leurs droits.

Sous son glorieux épiscopat vivait à Toulouse un chanoine de Saint-Saturnin que cette église a honoré d'un culte public, saint Raymond, dont il faut maintenant raconter l'histoire. Raymond naquit à Toulouse de parents illustres par leur naissance, sous le règne d'Henri Ier, Pons III étant comte de Toulouse et Roger occupant le siège de cette ville. Il apprit les premiers éléments des lettres dans les écoles publiques de sa patrie, et pria ses parents de le placer dans une communauté de jeunes clercs attachée au chapitre de la basilique de Saint-Saturnin. Quand il eut terminé ses études, il s'engagea dans l'état du mariage, et perdit peu de temps après sa femme. Possesseur d'une grande fortune, il s'adonna à toutes les œuvres de miséricorde, fit construire à ses frais deux ponts sur la rivière de l'Hers, pour la sécurité des pèlerins qui se rendaient en dévotion à Saint-Saturnin. La basilique construite par Pierre Roger était demeurée inachevée ; l'abside, le transeps, et peut-être même la tour du clocher, étaient seulement construits. Raymond se proposa de continuer et de terminer cet édifice, qui avait été entrepris

sur des proportions colossales; il embrassa dès-lors l'état ecclésiastique, et fut reçu au nombre des clercs ou chanoines de Saint-Saturnin. Il est regardé comme le fondateur d'un hôpital où treize pauvres clercs devaient être élevés; il ne termina pas cet établissement. La plus grande partie des bâtiments ayant été détruite par le feu, saint André, évêque de Carcassonne, le rebâtit de nouveau; il fut appelé collège de saint Raymond, du nom de son premier fondateur. Au xvi6 siècle, Jean Bonhomme, curé de Saint- Michel de Lanès, créa deux places de boursiers pour deux prêtres qui devaient alternativement célébrer les saints mystères dans la chapelle du collège. Raymond fut créé grand aumônier du collège qu'il avait fondé, et mourut plein de jours et de mérites le 3 juillet. 11 fut enseveli dans la maison qu'il avait si richement dotée. Nous parlerons plus loin de l'élévation solennelle de ses reliques et de son culte. Saint Raymond était déjà mort à l'époque de la première croisade (1096); il avait conduit la construction de l'immense nef de la basilique de Saint-Saturnin jusqu'au dessus des fenêtres supérieures. Après sa mort, ce magnifique monument fut terminé, et tout porte à croire que, lorsque Urbain II le consacra, il restait peu de choses à faire pour le compléter tel qu'il est aujourd'hui.

La plus ancienne Vie de saint Raymond que nous connaissions se touvait dans un vieux manuscrit conservé aux archives du collège de ce saint : elle était divisée en neuf parties, qui formaient autant de leçons pour son office ; la seconde vie fut composée, au dix-septième siècle, par B. Medon, conseiller à la sénéchaussée de Toulouse, qui, en la publiant en langue latine, garda l'anonyme; la troi-

sième fut donnée peu de temps après par le P. Jalras, cordelier, qui la publia en français et s'étendit beaucoup sur les miracles du saint. Nous rapporterons tous les prodiges attribués à saint Raymond à l'occasion de l'élévation de ses ossements. On a faussement attribué l'antique légende dont nous venons de parler à saint Anselme, abbé du Bec. Le sentiment qui l'attribue à un chanoine régulier de Saint- Saturnin, au treizième siècle, nous paraît très probable; elle a été évidemment composée sur des traditions locales, et peut-être même sur quelques notes manuscrites. La vie composée par B. Medon fut publiée à l'occasion de la cessation de la peste ; l'auteur la dédia à Pierre de Marca, archevêque de Toulouse. Quant à la vie française publiée par le P. Jalras, ce n'est qu'un long et assez fastidieux panégyrique de saint Raymond, divisé par discours pour quelque octave dédiée au saint.

Les monuments les plus authentiques attestent la sainteté de saint Raymond ; il porte le titre de Confesseur dans un très ancien missel manuscrit de l'église de Saint- Sernin, où sa fête est marquée au 3 juillet. Le cartulaire de Saint- Saturnin renferme vingt-neuf donations faites au collège de Saint-Raymond depuis l'an 1124 jusqu'à l'année 1164, et dans ces donations Raymond porte le titre de saint ; il est ainsi désigné dans toutes les anciennes Vies. Le culte qui lui est rendu depuis près de sept cents ans à Toulouse est donc pleinement justifié. 11 l'est encore par la bulle d'Alexandre 111, adressée en l'an 1169 aux chanoines de Saint-Sernin ; par d'anciens inventaires des biens et des ornements appartenant au collège ; par de très anciennes inscriptions gothiques où Raymond est nommé saint.

Une grande controverse s'est établie touchant le temps précis où saint Raymond a vécu. Tout ce qu'on peut affir-

mer, sans lui donner toutefois une très longue vie, c'est qu'il a pu être contemporain de Pierre Roger, évêque de Toulouse, qui mourut avant 1032; d'Henri Ier, roi de France, qui succéda à son père Robert, en 1051 ; de Pons III, comte de Toulouse, qui mourut vers l'an 1060; de Guillaume IV son fils, et d'Izarn qui fut fait évêque de Toulouse en 1071. On croit qu'il mourut en 1074; mais nous pensons qu'il a poussé un peu plus loin sa carrière, sans qu'il soit possible de fixer l'époque précise de sa mort, qui eut lieu certainement sous l'épiscopat d'Izarn. Les uns disent qu'il employa treize ans, et les autres vingt, k la construction de la basilique de Saint-Saturnin. Quoi qu'il en soit, la date de l'église actuelle est bien fixée : elle a été bâtie telle qu'elle est aujourd'hui dans le cours du onzième siècle, de l'an 1020 à l'an 1096 ; l'abside et le transeps ont été construits les premiers.

Guillaume IV perdit les princes ses fils en bas âge ; l'un et l'autre furent ensevelis dans un même tombeau, à l'église de Saint-Saturnin. Il avait eu deux femmes, Mahaut ou Mathilde et Emma. Ayant eu de cette dernière une fille nommée Philippe, il la maria, en 1086, a Sanche, roi d'Aragon et de Navarre; elle survécut à son père, et après la mort de son premier mari elle épousa Guillaume IX, comte de Poitiers et duc d'Aquitaine. Guillaume IV, se voyant sans enfants mâles, appela à sa succession Raymond de Saint-Gilles son frère, qui prit aussitôt le nom de Comte de Toulouse, qu'il ajouta à ceux de duc de Narbonne et de marquis de Provence. Il paraît en cette qualité dans une

donation qu'il fit à l'abbaye de Saint-André d'Avignon et qui porte la date de l'an 1088.

L'évêque de Toulouse poursuivait le cours de ses libéralités envers son Eglise. Il céda ou plutôt restitua à la cathédrale l'église allodiale de Saint-Geniès de Barada ou de la Bastide, ainsi que les terres qui en dépendaient. Ces terres étaient possédées par un soigneur nommé Maynaud et ses enfants Pierre et Etienne, qui demeurèrent fermiers de ce domaine sous la dépendance du chapitre. Son affection pour l'ordre de Cluny et l'abbaye de Moissac le portèrent à engager un certain Serge, abbé de Jérusalem, à leur céder une église consacrée à saint Beau, sous la redevance d'une rente annuelle.

L'abbaye de Saint-Pierre de la Cour était alors gouvernée par Raymond Ier, qui en est regardé comme le deuxième abbé. Sur le point de terminer sa carrière, il acheta pour le prix de cent sous toulousains en faveur de son monastère, de Pons- Arnaud, d'Aton et d'Aymard ses frères, la moitié de l'église d'Aucamville ; la tradition de cette église ne fut cependant opérée que sous Bertram I8r, successeur de Raymond. Les vendeurs appartenaient a la famille seigneuriale de Verdun, représentée alors par Gausbert, qui vendit à cet abbé l'autre moitié de l'église et ses dépendances.

Grégoire VII était mort en 1085. Sa sainteté fut attestée par plusieurs miracles. Il eut pour successeur Victor III, qui n'occupa le siège que pendant un an. Otton, évêque d'Ostie, lui succéda sous le nom d'Urbain II. En 1090, ce pontife ordonna à ses légats de convoquer un concile à Toulouse. Tous les évêques de la Gaule celtique y assistèrent. Dalmace, archevêque de Narbonne, s'y trouva, ainsi

que Bernard archevêque de Tolède, qui revenait de Rome où il avait obtenu la primatie de son Eglise sur l'Espagne. Alphonse VI, roi de Léon et de Castille, y envoya aussi des ambassadeurs. Ceux-ci exposèrent aux pères assemblés que ce prince ayant depuis peu enlevé cette ville aux infidèles, il était nécessaire d'y rétablir le christianisme, et demandèrent des légats pour remplir cette importante mission. On affirme qu'Izarn fut accusé de plusieurs crjmes devant ce concile, mais qu'il y fut pleinement justifié. Nous regardons ce fait comme peu exact, à moins qu'on ne veuille ici faire mention des efforts qu'avait faits ce grand évêque pour rétablir la réforme dans son chapitre, l'église de la Daurade et celle de Saint-Saturnin, efforts qui, bien loin d'être des crimes, étaient au contraire des actions très dignes d'éloges.

On porta dans ce concile, le sixième de Toulouse, des anathèmes contre les seigneurs laïques usurpateurs des biens de l'Eglise. Le cardinal Richard, abbé de Saint-Victor de Marseille, et Amé, archevêque de Bordeaux, y présidèrent en qualité de légats du pape; parmi les évêques, on comptait Dalmace de Narbonne, Bernard de Tolède, Izarn de Toulouse, Matfred de Béziers, Godefroid de Magueîonne, Pierre de Nîmes , Pierre de Carcassonne , Bernard de Lodève, Bérenger d'Agde et Guillaume d'Albi. Raymond de Saint-Gilles se touva aussi à ce concile. Il abandonna, en présence des prélats, la part des offrandes qu'on faisait a l'autel de ce saint et que ses prédécesseurs avaient usurpées; Berthold, écrivain de cette époque, nous a conservé les actes de cette assemblée.

Les injustes accusations portées contre Izarn dans ce

concile n'altérèrent pas l'influence qu'il exerçait sur l'épiscopat; ainsi, en 1090, Geraud II de Gourdon, évêque de Cahors, le pria de confirmer son testament, et Dalmace, archevêque de Narbonne, l'appela au concile qu'il tint en cette ville l'année suivante.

La sépulture des comtes de Toulouse se trouvait encore à cette époque à Saint-Sernin. Nous voyons, en effet, sous la date de 1093, un accord passé entre les chanoines de Saint-Etienne et ceux de Saint-Sernin devant Izarn évêque de Toulouse, Simon évêque d'Agen, et Pierre de Carcassonne. Par cet accord, les chanoines de Saint-Sernin sont maintenus dans l'usage où ils étaient d'enterrer dans le cimetière de leur église l'évêque, le comte et les nobles de la ville. Les chanoines de la cathédrale eurent seulement le droit d'inhumer dans le leur les habitants de Toulouse qui demeuraient dans la paroisse Saint- Etienne, avec la famille d'un chevalier appelé Hugues Guillemy qui y avait son habitation, à cette condition que, si cette famille venait à changer de lieu, elle serait ensevelie à Saint-Saturnin.

Cet accord déplut au comte Guillaume, qui sollicita aussitôt du pape l'autorisation de transporter la sépulture comtale a la Daurade. Urbain II lui répondit en ces termes : « Nous nous réjouissons de votre piété et des aumônes que » vous distribuez aux églises et aux serviteurs de Dieu. Ce » qui excite surtout notre sympathie, c'est l'exacte justice » qui brille en votre personne. Elle a paru avec éclat dans » le soin que vous avez pris de protéger les abbés de » Moissac et de Lézat contre d'injustes agressions. Nous » vous faisons savoir que nous avons choisi et béni abbé b de Moissac le vénérable Ansquilin, faisant expulser du

» monastère Hunaud l'usurpateur. C'est ce que nous avons » mandé à l'évêque de Cahors d'exécuter. Que votre reli- » gion se montre toujours soumise aux décrets du siège » apostolique. Ayant appris que vous aimiez beaucoup » l'église de la Daurade à Toulouse, faisant droit à vos » prières, nous vous autorisons à y établir un cimetière » pour vous et les vôtres, et j'accorde à tous ceux qui » seront inhumés dans ce cimetière une indulgence plé- » nière de leurs pécbés. Vous ordonnerez de notre part » à l'évêque de Toulouse de bénir ce cimetière. •

Le comte Guillaume vivait donc encore en 1093. Nous retrouvons son nom dans un acte de donation, faite, à l'abbaye de Sorèze et à Pierre qui en était abbé, des dîmes de l'église de Saint-Sernin de Druille par Geraud de Roquefort et Aymeric son frère. Peu de temps après, selon l'usage du temps, il entreprit le voyage de Jérusalem, et mourut selon toutes les apparences en Palestine, car Toulouse n'a conservé aucune trace de son tombeau.

Guillaume IV, lils de Pons et frère de Raymond de Saint-Gilles, mérita par sa piété le nom de comte très chrétien; il fonda et dota des hôpitaux, fit rentrer les églises et les monastères en possession de leurs anciens domaines, abandonna les prétendus droits usurpés sur l'Eglise par ses prédécesseurs pour la nomination aux évôchés, entreprit la réforme du clergé de ses vastes états, et se montra le zélé protecteur de la discipline régulière dans les monastères. Plein de droiture et d'équité, il fit briller dans son gouvernement les vertus du chrétien et de l'homme honnête. A sa mort , il ne laissa qu'une fille, Philippia, épouse de Sanche, roi d'Aragon. Cette princesse n'étant

point appelée à succéder k son père, le comté de Toulouse passa aux mains de Raymond de Saint-Gilles, frère de Guillaume. Les droits de Raymond paraissaient incontestables, soit k cause de la vente que Guillaume lui avait faite de ses domaines, soit parce que le comté constituant l'hérédité de Pons, père des deux seigneurs, Raymond avait été exclu de

cette hérédité. Ce ne fut cependant pas sans quelques oppositions de la part des Toulousains que Raymond de Saint-Gilles succéda k Guillaume IV. S'il faut s'en rapporter k un ancien auteur, Raymond aurait mis le ciel dans ses intérêts. On raconte, en effet , qu'il se rendit , accompagné d'un seul domestique, k l'abbaye de la Chaise-Dieu pour y prier sur le tombeau de saint Robert qui était mort en 1067. S'étant mis en prière devant les reliques du saint, il lui confia sa cause ; ayant fait célébrer une messe, il prit son épée de dessus l'autel et protesta qu'il ne tiendrait le comté de Toulouse que de ce saint , si Dieu lui faisait la grâce de l'obtenir. A peine fut-il arrivé sur les frontières du comté de Toulouse, que tous les seigneurs s'empressèrent de le reconnaître. Quoi qu'il en soit de cette légende, il prit possession du comté en 1093.

Raymond réunissait donc sur sa tête, k cette époque, le comté de Rouergue, le duché de Narbonne, le marquisat de Provence et le comté de Toulouse, grands et vastes domaines, sans compter beaucoup d'autres pays sur lesquels il exerçait le droit de souveraineté. Il était fils de Pons III et d'Almodis. Cette princesse avait reçu pour douaire de son époux la moitié de l'abbaye de Saint-Gilles ; son fils prit ce titre, parce qu'il avait cette portion du diocèse de Nîmes dans son partage : titre qu'il garda étant comte de

Toulouse. 11 était âgé de 18 à 20 ans à l'époque de la mort

de son père; il épousa en premières noces sa cousine germaine, fille de Bertrand comte de Provence, son oncle paternel , qui lui apporta ses droits sur cette province, et recueillit aussi toute la succession de Berthe comtesse de Rouergue et marquise de Gothie, qui mourut ab intestau Cette princesse descendait en ligne directe d'Ermengaud comte de Rouergue et marquis de Gothie, second fils d'Eudes comte de Toulouse, et se trouvait ainsi parente au quatrième degré de Raymond de Saint-Gilles. H y a tout lieu de croire que Guillaume IV, par quelque accord particulier, avait cédé à son frère sa part sur le comté de Rouergue. Raymond avait fait un voyage à Rome, sur la fin du pontificat d'Alexandre IL Grégoire VII, son successeur, écrivant au comte de Bourgogne, le chargea d'appeler le comte de SainMJilles au secours de l'Eglise contre les Normands : ce qui ne l'empêcha pas de l'excommunier plus tard a cause de son mariage. On ignore si Raymond répudia sa femme après cette sentence, ou si la mort naturelle de cette princesse vint le mettre à couvert des foudres de Rome. Il épousa en 1080, en secondes noces, Mathilde, fille de Roger comte de Sicile, prince normand. Ce mariage fut célébré avec une grande pompe à la cour de Roger, en présence des évêques et de tous les ordres du pays.

Raymond de Saint-Gilles était âgé d'environ cinquante ans quand il prit possession du comté de Toulouse. Il perdit, à cette époque, sa seconde épouse, et se maria en troisièmes noces avec Elvire, fille d'Alphonse VI, roi de Castille et de Léon, et de Chimène de Mugnos. La légitimité d'Elvire a été contestée ; il paraît cependant qu'elle naquit

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