LIVRE XVIII
DEPUIS LE SIEGE DE TOULOUSE PAR HENRI II ROI D ANGLETERRE r EN 1159, JUSQUA LA GUERRE CONTRE LES ALBIGEOIS, EN 1178.
Après avoir été répudiée par Louis-le-Jeune, Eléonore d'Aquitaine était devenue l'épouse do Henri Plantagenet, roi d'Angleterre, qui à cette époque possédait le tiers de la France. Par la mort de son père, il avait hérité de la Touraine et de l'Anjou ; du chef de sa mère, il possédait le Maine et la Normandie, et Eléonore lui avait apporté le Poitou, la Saintonge, l'Angoumois, le Périgord, le Limousin , l'Auvergne et la Guienne. La mort d'Etienne lui donna l'Angleterre. L'ambition du jeune prince n'était pas encore satisfaite de ces vastes domaines : comme la reine Eléonore descendait de la maison de Poitiers, qui prétendait avoir des droits sur le comté de Toulouse par Philippia, il résolut de soutenir les prétendus droits de son épouse et déclara la guerre à Raymond V. Dans cette pensée, il forma une ligue contre le comte de Toulouse, dans laquelle entrèrent facile^ ment le comte de Barcelonne, Trincavel, Guillaume de Montpellier, et Ermengarde vicomtesse de Narbonne.
De son côté, le comte de Toulouse se ligua avec Bernard Pelel, Béatrix comtesse de Melgueil, et plusieurs autres chevaliers qu'il appela sous ses drapeaux dans un voyage qu'il
TEMl'S INTERMÉDIAIRES.
fit alors du côté du Rhône, où il confirma les privilèges de l'abbaye de Psalmodi. De retour à Toulouse, il tint un plaid, au mois d'avril 1 158, en présence des capitulaires ou capitols de la cité, dans lequel il confirma l'usage où étaient les corroyeurs de lever un certain droit sur les cuirs qu'on apportait du dehors. Témoin des préparatifs formidables que faisait le roi d'Angleterre pour l'attaquer, il appela à son secours le roi de France son beau-frère, qui se mit aussitôt en marche avec ses troupes.
A la mi-carême 1159, Henri II assembla une nombreuse armée composée de Normands, d'Anglais et d'Aquitains. Avant son départ (12 avril, jour de Pâques) il se fit couronner pour la troisième fois a Wincester avec Eléonore, et partit accompagné de Malcolm roi d'Ecosse, de Guillaume de Blois fils d'Etienne, et de Thomas Becket son chancelier. Au mois de juin il était à Périgueux ; là, il donna la ceinture militaire au roi d'Ecosse, qui lui-même la donna à trente jeunes chevaliers. Cahors ayant ouvert ses portes, Henri s'empara ensuite des châteaux de Verdun et de Castelnaud'Estrétefonds où il fit arrêter son armée. Le roi de France s'était déjà jeté dans Toulouse, qu'il eut le soin de bien fortifier et de munir de toutes sortes de provisions. Henri en commença le siège ; mais ses efforts restèrent impuissants, après avoir dépensé dans les travaux de l'attaque des sommes immenses et avoir perdu une partie de ses troupes ainsi que plusieurs seigneurs, entr'autres Guillaume, fils du roi Etienne, et Aymon, fils du comte de Glocesler. La saison avancée et la défense héroïque des assiégés le forcèrent à lever le siège. Après avoir employé trois mois entiers à cette expédition, il prit la route de Normandie et fit une trêve
avec Raymond V. Celui-ci, profitant de cet armistice, se rendit en Provence, le 11 janvier 1160.
Arrivé à Carpentras, il rendit a Raymond, évêque de cette ville, le château de Venasque moyennant la somme de mille sols melgoriens, ainsi que ceux de Baux et de Malamort , jet ne voulut retenir sur ces domaines que les droits d'albergue et de chevauchée. De Carpentras, le comte de Toulouse vint assiéger Vaison ; Bérenger de Mornas en était évêque. Les habitants, manquant d'eau, furent obligés de se rendre. Raymond pilla la ville et le palais de l'évêque, y fit mettre le feu, et se saisit des domaines de l'évêché et des châteaux de Crestet et de Râteau. On suppose, pour expliquer la conduite de Raymond V en cette circonstance, que l'évêque de Vaison avait pris le parti du comte de Barcelonne contre celui de Toulouse.
Au mois d'avril, l'évêque de cette ville, à la prière du pape Adrien et de Giscard prieur de l'hospice de Saint-Gilles, accorda au prieur de Saint-Remi d'avoir un cimetière près de cette église pour y ensevelir les frères de cette maison, leurs écuyers et leurs serviteurs. Défense expresse fut faite dans cette concession d'inhumer dans ce cimetière les paroissiens de Saint-Etienne, de la Daurade, de Saint-Sernin et de Saint-Pierre-des-Cuisines. Depuis quelques années, l'église de Saint-Remi avait été irrévocablement cédée aux chevaliers de Saint-Jean, qui sont désignés dans ces actes par la croix qu'ils portaient sur leur poitrine. Cette croix a été appelée plus tard la croix de Malte.
Roger- Bernard, comte de Foix, devint en ce temps-là l'insigne bienfaiteur du monastère de Bolbonne en lui cédant plusieurs forêts situées dans ce territoire, le passage franc
par toute sa terre, et la franchise de la leude du pont de Foix pour les troupeaux des religieux. L'abbaye de Sorèze recevait aussi des témoignages éclatants de la libéralité des fidèles : ainsi, en 1160, une illustre dame nommée Saure, veuve d'Arnaud du Puy, donna a Bernard abbé de Saint- Michel une terre considérable située près de Loubens. Cette terre payait quelques redevances à la famille de Valsegur, puisque l'abbé de Sorèze fit plus tard un accord à ce sujet avec Guillaume, l'un des membres de cette maison.
Cette même année, Raymond de Lautrec, évêque de Toulouse, assista à la consécration solennelle de la nouvelle église de l'abbaye de l'Escaledieu, au diocèse de Tarbes. Cette abbaye avait été fondée en ce siècle par Forton de Vie à Capadur, dans la vallée de l'Adour. Plus tard, les cisterciens qui l'occupaient la transférèrent, grâce aux pieuses largesses de Béatrix vicomtesse de Béarn, au lieu qu'elle a depuis occupé. Sanche Garcias en était le troisième abbé a l'époque de la dédicace de la nouvelle église.
Raymond V était toujours en Provence où il fit, de concert avec Constance sa femme, une donation a l'abbaye de Saint- Gilles. Au mois d'octobre, il se trouvait à Nîmes, puisqu'il vendit au chapitre de la cathédrale la moitié des marais de Fontcou verte. La reine souscrivit encore à cet acte. Vers la fin de l'année, il rentra dans la capitale de ses états, et accorda bientôt après une exemption de péage dans tous ses domaines aux religieux de l'abbaye d'Aiguebelle, de l'ordre de Citeaux. Son séjour à Toulouse ne fut pas de longue durée, puisque, au commencement de l'année 1161, il vendit pour la somme de 150 marcs d'argent, aux frères de la milice du Temple de la maison de Saint-Gilles et à Hugues
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de Barcelonne, procureur de cette milice en Espagne et en Provence, 60 muids de terre dans le pays d'Argence situé sur les bords du Rhône.
Après que le comte de Toulouse eut terminé ces arrangements, il regagna Toulouse, car la guerre qui avait éclaté de nouveau entre le roi de France et celui d'Angleterre lui donnait tout à craindre de la part de ce dernier. Cette reprise d'armes fut cependant suivie, à la Saint-Jean, d'une trêve qui permit à ces deux princes de se voir à Toulouse. Cette capitale vit alors dans ses murs Louis VII, Henri II et Raymond V. On profita de la présence de ces princes et d'un grand nombre de prélats qui se trouvaient à leur suite pour y assembler un concile. A la mort d'Adrien IV, plusieurs cardinaux avaient élu Alexandre III pour lui succéder ; quelques autres nommèrent, de leur côté, le cardinal Octavien qui prit le nom de Victor III : de là, un schisme dans l'Eglise. Celui-ci avait mis dans ses intérêts l'empereur Frédéric Ier, tandis que Louis-le-Jeune et les évêques de France soutenaient le parti d'Alexandre. Le concile de Toulouse fut convoqué pour examiner les prétentions des deux pontifes. Il était difficile de réunir une assemblée plus imposante ; on y voyait les rois de France et d'Angleterre, les légats d'Alexandre et de Victor, le comte Raymond V, les ambassadeurs de l'empereur et du roi de Castille, cent évêques ou abbés, parmi lesquels on distinguait Jean de Montlaur évêque de Maguelonne, prélat aussi recommandable par son éloquence que par la noblesse de sa race, et Raymond de Dourgne abbé de Saint-Pons de Tomières. Le concile, après avoir examiné avec soin la question proposée et écouté attentivement les raisons alléguées
par les deux parties, se rangea du côté d'Alexandre et dit anathème à Victor. Si dans ce concile, qui est le dixième de Toulouse, on a tracé quelques règles de discipline, elles ne sont pas arrivées jusqu'à nous.
Peu de temps après la tenue du concile, Raymond deLautrec, par les conseils de Bernard Bonhomme, prévôt de Saint-Etienne, accorda à Bernard abbé de Gimont et à ses religieux une partie des terres dont ils avaient déjà l'usufruit, les églises de Mazères et de Sainte-Marie de Cahuzac situées près du monastère, ainsi que l'église de Saint-Justin. Cette cession de l'évêque de Toulouse, qui eut lieu en 1162, montre que plusieurs terres et églises dont jouissait l'abbaye de Gimont dépendaient des vastes domaines de l'évêché de Toulouse.
Nous plaçons à cette année la mort de Guillaume VI seigneur de Montpellier, qui avait embrassé la règle de Citeaux à Grand-Selve, et qui devint un modèle de sainteté sous l'habit monastique. Il contribua puissamment à la fondation de l'abbaye de Candeil en Albigeois. Ayant fait un voyage en Catalogne, il fut présent à la fondation de la célèbre abbaye de Vallaure, appelée depuis Santa-Creou, se rendit à Clairvaux pour y voir saint Bernard, qui honorait beaucoup son mérite, et choisit enfin Grand-Selve pour le lieu
de son repos ; il y mourut en 1162, plein de jours et dans une grande réputation de sainteté. On assure que saint Bernard lui apparut au jour de sa mort et lui annonça qu'il serait bientôt en possession de l'éternelle gloire. Le corps de Guillaume VI fut enterré dans l'ancienne église de Grand- Selve, au pied de l'autel principal, du côté de l'évangile. Son nom est inscrit dans le catalogue des saints de Citeaux,
quoique jamais on ne lui ait rendu un culte public. Guillaume VII son fils et Raymond son petit-fils furent, plus tard , ensevelis à côté de leur père et aïeul. Le jour de la mort de Guillaume VI n'est point marqué dans l'histoire. Un acte d'Ermengarde veuve de Guillaume de Narbonne, et qui porte la date de 1162, paraît indiquer qu'il existait encore à cette époque. La pierre sépulcrale qui recouvrait le tombeau de Guillaume VI a été retrouvée de nos jours au milieu des ruines de Grand-Selve. Quant à son corps, nous ne serions pas éloigné de penser qu'il se trouve aujourd'hui dans l'église de Saint-Sauveur, près de Bruguières, au diocèse de Toulouse, où il est exposé à la vénération des fidèles sous le titre de saint Guillaume, duc et moine. Quelques auteurs ont confondu Guillaume VI de Montpellier avec un autre religieux convers de Grand-Selve du même nom, dont toute la science se bornait à apprendre et à répéter ces deux mots : Ave, Maria, et qui' parvint à une sainteté éminente.
Alexandre III, qui avait été reconnu pape légitime par le concile de Toulouse, abôrda à Maguelonne le 11 avril 1 162, accompagné d'une nombreuse cour. Ayant désiré se rendre à Montpellier, il en fit le trajet monté sur une haquenée, revêtu de ses habits pontificaux, Qt au milieu d'un immense concours de peuple. Le comte Guillaume VII alla à sa rencontre avec tous ses barons, et on lui fit dans la ville une réception magnifique. Nous apprenons, de la lettre qu'il écrivit au roi de France, que Raymond V vint au-devant de lui pour lui faire offrande de sa personne et de ses domaines. Pons H, abbé de Grand-Selve, avait sans doute accompagné Raymond V à Montpellier puisqu'il fut l'un des ambassadeurs qu'Alexandre envoya à Louis VII pour défen-
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dre ses intérêts à la cour de France. Le 8 juillet, le pape adresse à Bernard Bonhomme, prévôt de Saint-Etienne, des lettres par lesquelles il prend sous sa protection l'Eglise de Toulouse, à l'exemple de ses prédécesseurs Pascal et Innocent ; il approuve l'ordre régulier établi dans le chapitre de la cathédrale par Izarn ; il désigne trois archidiaconés du diocèse de Toulouse : le premier s'étendant depuis le château Narbonnais jusqu'au territoire de Carcassonne ; le second, de Villemur ; le troisième, au-delà du fleuve, vers le Mas-Garnier. Il est fait mention dans ces lettres de la terre de Feretra, située hors les murs de Toulouse, des églises de Saint-Martin, de Lombers, de Pompiac, de Sabonères, de Laurac, du Fauga, de Verfeil, de Puylaurens, de Muret, de Paliés, de Sainte-Marie de Calers, de Sainte-Colombe, et de Castel-Sarrasin. Le pape déclare que les diverses dignités du chapitre doivent être remplies par voie d'élection, et laisse la nomination de l'évêque au choix des clercs qui desservent la cathédrale. Les chanoines suivaient alors la vie commune, puisque le pontife leur défend de posséder rien en propre et de sortir de la maison capitulaire sans la permission du prévôt.
Alexandre confirme ensuite par son autorité apostolique certains accords passés entre les chanoines de Saint-Saturnin et ceux de Saint-Etienne, touchant les sépultures des chevaliers du Temple et une rente annuelle de vingt sols que les chanoines de Saint-Sernin devaient payer au chapitre de Saint-Etienne pour l'archidiaconé de Villelongue. Il paraît, d'après ces lettres du pape, que les chanoines de l'église cathédrale da Toulouse avaient pris sous leur protection spéciale les chevaliers de Temple ; ce qui pourrait le
faire supposer encore, c'est que Bernard Bonhomme accorda à la même époque, du consentement de Raymond de Lautrec, à Pons de Lordat prieur de Saint-Jean de Jérusalem , la faculté d'acquérir des terres dans toute l'étendue du diocèse de Toulouse.
Pons de Lordat dont il est ici question eut pour successeur dans le prieuré du Temple à Toulouse Deodat Girbert, qui signa en 1 162 le contrat de mariage passé entre la fille de Roger-Bernard comte de Foix et Arnaud-Guillaume de Marquefave. Le comte donne à son gendre vingt jardins et une milice ; si la prétendue meurt, il donnera sa seconde fille ; si le futur meurt, le seigneur de Marquefave donnera son second fils. Toutes les terres de cette maison formèrent l'apanage des nouveaux époux. Les accords portent la date du mois de décembre 1162.
À la même époque, Jourdain de lisle devint l'insigne bienfaiteur du monastère de la Capelle, de l'ordre des prémontrés. Dans la personne de Guillaume Ier, qui est regardé comme le premier abbé, il céda sa terre de Forcleux, les fiefs de Gala et de Mairas, le droit de faire paître les troupeaux de l'abbaye dans toutes les terres de sa dépendance sans payer aucune espèce de rente, et celui d'accepter tout ce que sa famille et ses vassaux pourraient donner à l'abbaye. Pour reconnaître ces bienfaits, Guillaume rendit Jourdain de l'Isle et ses enfants participants de toutes les bonnes œuvres et prières qui se feraient dans le monastère. Guillaume mourut peu de temps après, et eut pour successeur Bos, qui ne gouverna la Capelle que peu d'années.
Cette famille de l'Isle-Jourdain se montra toujours généreuse envers les églises. Précédemment à la donation faite
à la Capelle, Pierre de l'Isle avait cédé, à Grand-Selve tout ce qu'il possédait au territoire de Vetula-Aqua. Cette maison reçut aussi alors d'un seigneur (Raymond de Saint-Laurent) une immense forêt désignée sous le nom de Thor de Visderan, et le domaine de Saint-Hyppolite de concert avec Bernard abbé de Gimont et Vital de Fontfroide.
Le roi d'Angleterre menaçait toujours les Toulousains ainsi que Raymond leur comte, et on ne peut douter qu'il n'eût encore résolu de se porter sur Toulouse avec son armée, vers la fin de l'année 1162 : c'est ce que nous apprenons d'une lettre que les habitants de cette ville écrivirent au roi Louis-le-Jeune en ces termes :
« Le commun conseil de la ville et du faubourg de Tou- » louse à Louis, par la grâce de Dieu leur magnifique et » très cher seigneur, l'esprit de conseil et de force.
» Que votre altesse ne soit pas surprise, très cher sei- » gneur, si nous vous écrivons souvent. Après Dieu, nous » croyons devoir recourir à vous comme à notre excellent » seigneur, notre défenseur et notre libérateur lorsque » nous sommes menacés de quelque chose de .sinistre, ayant • une entière confiance en votre bienveillance. Vous nous » avez mandé par vos lettres de vous informer de tout ce » qui se passerait ici d'intéressant. Nous avons appris par » nos amis que le roi d'Angleterre se prépare cette année à » nous faire la guerre. Vous pouvez en être instruit plutôt » que nous à cause que vous êtes voisin de ce prince, et » nous le faire savoir pour ne pas être opprimé par ses hos- » tilités. Toute notre espérance est dans votre protection. » Le souvenir des promesses que vous nous avez faites nous » rassure et nous cause une joie extrême. Nous rendons
il. M
» grâces à Dieu et à vous de ce que nous possédons votre » sœur notre dame. Adieu. Que le Seigneur tout-puissant » conserve longtemps votre personne et votre royaume. »
Les hostilités de Henri contre le comte de Toulouse recommencèrent donc , comme nous le verrons bientôt. Celuici , conduit par une habile politique et voulant se ménager le temps nécessaire a la défense, se détermina à faire une nouvelle trêve avec son ennemi. C'est ce que Raymond V atteste à Louis-le-Jeune dans une lettre qu'il lui écrit en ces termes :
« A Louis, par la grâce de Dieu magnifique roi des Fran- » çais, très-cher et très-excellent par-dessus tous les autres, » Raymond, par la même grâce duc de Narbonne, comte de » Toulouse, marquis de Provence : le salut par celui qui le • donne aux rois.
» Seigneur, nous avons lu vos lettres et entendu leur » teneur. Nous nous sommes rendu à Castel-Sarrasin au » jour marqué, et nous y avons eu une longue conférence » avec un grand nombre des plus sages Anglais au sujet de » la trêve dont on était déjà convenu ; mais ils n'en ont fait » aucun cas, à moins qu'on n'y comprît nommément Trin- » cavel et le roi d'Aragon fils du comte de Barcelonne. Le » premier est notre vassal, et le roi d'Angleterre n'a aucun » droit pour nous obliger à le comprendre dans la trêve ou » pour la rompre à cause de lui. Nous lui avons fait tou- » jours la guerre sans que personne nous en ait empêché, » et il n'a pas été compris dans les trêves précédentes, non » plus que le comte de Barcelonne. Cependant, voulant sa- » tisfaire en quelque sorte aux désirs des Anglais, nous leur » avons dit de dépécher un envoyé qui irait à la cour avec
» le nôtre, ce qu'ils ont négligé de faire. Pour nous, crai- » gnant de transgresser vos ordres, nous ne romprons pas » la trêve présente jusqua ce que vous nous ayez déclaré » votre volonté. Ne dépendant entièrement que de vous, » c'est en vous, après Dieu, que nous mettons toute notre » confiance, et nous agirons toujours conformément à vos » désirs. Du reste, nous ne croyons pas , magnifique sei- » gneur, que votre royale Majesté ignore que, si nous venons » à perdre notre domaine qui est en vos mains, ce ne sera » pas le nôtre que nous perdrons, mais le vôtre : car je suis » proprement à vous, et tout ce que j'ai vous appartient.
• Nous supplions donc instamment votre clémence de ne » pas nous laisser, s'il lui plaît, longtemps déshérité. —
* Adieu. »
Evidemment, dans cette lettre, que nous croyons écrite au commencement de l'année 1163, Raymond V jette le cri d'alarme ; l'obséquieuse complaisance avec laquelle il se déclare, au moins alors, le vassal du roi de France, prouve qu'il était inquiet du côté du roi d'Angleterre. Nous apprenons de cette lettre que Raymond V était à cette époque en guerre avec Trincavel et le comte de Barcelonne, qu'il avait eu une entrevue à Castelsarrasin avec les députés du roi Henri et le comte de Toulouse pour y confirmer la trêve, et que cette entrevue n'avait pu concilier les intérêts des deux parties.
Pendant toutes ces négociations, Raymond de Lautrec termina, au mois de mars 1 163, sa longue carrière, après avoir occupé le siège de Toulouse pendant vingt-trois ans. Il se montra toujours plein de bienveillance pour les hospitaliers de Saint-Jean et favorisa leurs divers établissements dans
son diocèse. Pendant son épiscopat, s'établirent aussi à Toulouse les Templiers ; du moins le plus ancien monument qui nous atteste leur existence dans le Toulousain appartient à cette époque. Ces chevaliers s'établirent à Toulouse, assez près des hospitaliers de Saint-Jean, sur le sol qu'occupe aujourd'hui le monastère des dames de la Visitation, nie de la Fonderie, autrefois rue du Temple. Raymond de Lautrec fut intimement lié avec Roger-Bernard comte de Foix et usa sur lui de toute son influence pour le déterminer à réparer le tort qu'il avait fait à l'Eglise. Son esprit conciliant le fit choisir pour arbitre dans les circonstances les plus difficiles. Fondateur du monastère des cisterciennes de Marenx, il fut aussi le bienfaiteur de beaucoup d'autres, et de celui de Vielmur en particulier. Régulier dans ses mœurs et plein de zèle pour les intérêts de son Eglise, il ne se mêla que très rarement aux affaires étrangères à son ministère.
Bernard Bonhomme, prévôt de l'église cathédrale de Saint-Etienne, fut élu par le chapitre de cette église pour lui succéder. Nous avons déjà vu que le pape Alexandre IH avait transporté au chapitre de cette église le droit d'élection de 1'évêque . Il fut nommé au mois de mars. Le premier acte de son autorité épiscopale fut une cession qu'il fit à l'église de Saint-Etienne et à ses chanoines des dîmes qu'il prélevait sur un fief qu'il tenait de Montarsin d'Escalquens, et qui était situé à Castanet. L'archidiacre Maurin, Bernard de Bradac bayle de 1 evêque, Guillaume Capiscol cellerier de Saint-Etienne, Pierre des Monts et Arnaud de Rieux signèrent cet acte. Il donna aussi à l'abbaye de Grand- Selve les églises de Saint-Sulpice de Bouillac et de Saint- Saturnin de Ricanel.
TEMPS l.NTKintKDlAlilKS.
Cette abbaye reçut de la part du pape Alexandre III une bulle de protection et de confirmation des biens qu'elle possédait déjà. Pons, qui en était abbé, sollicita cette marque de sympathie de la part du pontife, qui, dans une lettre qu'il écrivit alors au roi Louis VII, lui recommanda les religieux de cette maison. L'intérêt que lui portait Alexandre lui donna un grand nombre de bienfaiteurs : ainsi Pons de Bruguières lui céda l'île de Baniols ; Bérenger, Arnaud et Guillaume Arimon, le droit de pâturage pour ses troupeaux. Le seigneur de Viviers et ses enfants .dotèrent aussi l'abbaye de Saint-Pierre de la Cour d'un fief à l'occasion de la profession de l'un d'eux nommé Arnaud qui embrassa la vie monastique dans cette abbaye.
Nous trouvons la succession des grands-prieurs des Templiers à Toulouse dans l'acte par lequel le monastère de Feuillants se plaça, en 1163, sous la juridiction de l'abbaye de Citeaux. Bernard Colens, abbé de la Chaise-Dieu, accorda à Guillaume, abbé de la Charité, l'autorisation de se donner à la famille cistercienne. Cet acte fut dressé en présence de Pons d'Elz et à la prière du prieur des hospitaliers de Toulouse et de Pierre de Tolosa maître des Templiers. Celui-ci avait succédé à Deodat Girbert.
Au mois de mars, Roger-Bernard comte de Foix céda à l'abbaye de Saint-Antonin de Pamiers et à Pons qui en était abbé le château de Saint-Félix et toutes ses dépendances ; il céda encore à l'abbaye de Bolbonne le lieu de Bonrepos, qu'il déclare tenir de Raymond Trincavel vicomte de Beziers qui se disposait à faire la paix avec le comte de Toulouse. Cette paix fut en effet conclue, au mois de juin, dans l'église d'Olmes située sur les frontières du Toulousain et du comté
de Foix. Bernard Bonhomme, évêque de Toulouse, assista aux accords. Raymond V promit par serment au vicomte de n'attenter ni à sa personne, ni aux domaines qu'il possédait actuellement, ni à ceux qu'il acquerrait dans la suite ; il s'engagea à l'aider envers tous, excepté contre Bernard-Aton neveu de Trincavel et. ses propres vassaux. Le lendemain, Raymond V s'obligea à rendre à Trincavel la somme de trois mille marcs d'argent qu'il avait exigée de lui pour sa rançon , lui donna le château de Lunas au diocèse de Beziers pour mille marcs, et pour les deux autres mille le château vieux d'Albi avec les lieux de Tarsac, Abirac et Marsac. On comprend que le comte de Toulouse n'accorda toutes ces choses qu'à des conditions réciproques de la part de Trincavel, dont le serment à Raymond V n'est point venu jusqu'à nous.
Bernard-Aton dont il est question dans le serment du comte de Toulouse, était le fils du seigneur du même nom vicomte de Nîmes et d'Agde, frère de Trincavel. Ce jeune seigneur étant né après la mort de son père, Raymond l'avait pris sous sa protection : c'est ce que nous apprend le serment que firent à cette époque les chevaliers des Arènes de Nîmes au comte de Toulouse, de vivre en paix avec lui. Le comte leur promit, de son côté, de les protéger, et pour caution de sa parole, il leur donna six de ses vassaux. Le comte de Toulouse reçut ce serment à Nîmes et de là se rendit à Saint-Gilles, où il accorda, le 1er août 1163, une exemption de péage dans toutes ses terres à l'abbaye de Fontfroide.
Ce fut à cette époque qu'il fit part au roi son beau-frère de sa paix avec Trincavel en ces termes : « Dès qu'un
» accord amiable nous a uni avec Trincavel, et qu'un ser- » ment réciproque a rétabli parmi nous une paix éternelle, » notre dessein a été de prier Votre Excellence en faveur » des otages de Montaigut : c'est pourquoi je vous supplie » de les faire mettre en liberté, et d'exhorter Trincavel par ■ » vos lettres à une fidélité inviolable. Je ferai part en même » temps à votre Altesse de la promesse de mariage que » je viens de conclure, après avoir pris toutes les sûretés » nécessaires entre mon fils votre neveu et la fille du » comte Dauphin : en sorte que j'ai déjà cette princesse en » mon pouvoir avec la plus grande partie de son domaine. » Comme mon agrandissement rejaillit sur la gloire de » votre règne , je prie Votre Excellence d approuver ce » mariage et de le protéger au besoin, soit par vos paroles, » soit par vos actions. Quoique le comté du feu comte » Dauphin appartienne à la juridiction de l'empereur, cela » ne laisse pas d'accroître votre autorité et de lui ouvrir
• une porte pour s'étendre. Dieu vous conserve long- » temps, mon seigneur et mon roi, afin que vous puissiez
• continuer de me protéger comme vous avez déjà com-
• mencé dans l'affaire du roi d'Angleterre. »
Ainsi, d'après cette lettre, le comte de Toulouse promit en mariage Albéric Taillefer, son fils puîné, à Béatrix, fille et héritière de Guigues V comte d'Albon , de Viennois et de Gresibaudan. Les deux futurs n'avaient alors que cinq à six ans. La reine Constance écrivit aussi , de son côté , à son frère :
« A Louis, par la grâce de Dieu roi de France, son res- » pectable seigneur et très cher frère, Constance sa sœur » unique, comtesse de Toulouse, duchesse de Narbonne,
» marquise de Provence : salut, avec la félicité de l'une et » de l'autre vie.
» Votre Altesse saura que Trincavel se comporte fidèle- » ment à l'égard de monseigneur le comte et vos neveux, » et qu'il m'a priée très instamment de vous écrire pour » obtenir la délivrance de ses otages. C'est pourquoi je prie » votre clémence, comme celui en qui je mets tout mon » espoir, d'accorder leur liberté à mes prières et à la piété » de vos neveux. Je prends Dieu à témoin que si je croyais » qu'il vous fût utile de garder encore ces prisonniers, je » ne vous aurais jamais parlé de leur liberté. Si vous ju- » gez à propos d'exaucer ma prière, écrivez a Trincavel » d'être, à l'avenir, plus fidèle qu'il ne l'a été par le passé » à monseigneur le comte et à vos neveux, et qu'il n'en- » treprenne plus aucune guerre contre eux. Enfin, je vous » prie de m'envoyer Frédéric, chanoine de Saint- Victor, » avec la permission de son abbé. Adieu. » Trincavel écrivit aussi, de son côté, à Louis-le- Jeune, et lui envoya ses lettres par Pierre Raymond, son chevalier.
L'année précédente, Manuel Comnène, empereur de Constantinople, avait envoyé des ambassadeurs en France pour rendre obéissance au pape Alexandre III ; ils débarquèrent à Saint-Gilles, où Raymond V les reçut. Ces ambassadeurs étaient également chargés de négocier avec le comte de Toulouse et le roi de France une nouvelle croisade, dont ces deux princes avaient, en secret, formé le projet. Raymond envoya à cet effet des députés à Constantinople avec ceux du pape , et écrivit en même temps au roi pour le prier d'en faire partir de nouveaux pour l'Orient , les premiers n'ayant pu exécuter leur voyage.
Bernard Bonhomme évêque de Toulouse, qui s'était rendu dans le Bas-Languedoc avec son souverain pour y signer les accords de la paix conclue entre ce dernier et le vicomte de Beziers, était de retour dans sa ville épiscopale au mois de novembre, puisqu'à cette époque il éleva à la dignité de chanoine Montarsin d'Escalquens et à celle de chanoinesse Guillemette sa femme. L'acte de réception de ce seigneur et de cette dame est conçu en ces termes : « Nous vous rendons participants de toutes » les prières, messes, psaumes, hymnes, vigiles, jeûnes, » aumônes que nous dirons ou fairons en cette église de » Saint-Etienne. Vous pourrez prendre votre nourriture » de notre cellier, comme les autres chanoines; il vous » sera loisible de jouir, votre vie durant, du fief d'Escal- » quens, à condition qu'annuellement vous donnerez une » albergue au chapitre, au jour de la fête de saint Etienne, » et qu'après votre mort ce fief reviendra de droit aux » chanoines de son église. De notre côté, nous fairons » acquitter mille messes pour chacun de vous. »
Bernard ne survécut pas très longtemps à la réception qu'il fit de ces seigneurs : il mourut aux ides de mars de l'année 1164. Il était arrivé a une extrême vieillesse, après avoir occupé la prévôté pendant longtemps. Les annales de la ville de Narbonne rapportent qu'il rendit à Toulouse une sentence de condamnation contre les henriciens, que le zèle et les éloquentes prédications de saint Bernard n'avaient pu détruire, et qui continuaient a répandre dans la contrée leurs détestables erreurs.
Geraud de Labarthe, issu de la noble famille de ce nom au comté de Comminges, succéda à Bernard Bonhomme sur
le siège de Toulouse. Il était archidiacre de l'église d'Audi, et avait eu quelques suffrages pour 1 evêché de Toulouse après la mort de Raymond de Lautrec. Bernard lui ayant été préféré, il fut désigné, après la mort de celui-ci, pour être son successeur.
Au commencement de l'épiscopat de Geraud de Labarthe, Henri II roi d'Angleterre reprit les hostilités contre le comte de Toulouse. Nous apprenons cette reprise d'armes d'une lettre qu'Ermengarde vicomtesse de Narbonne écrivit au pape Alexandre III : « Vous m'avez commandé, lui dit- » elle, de conserver une paix constante avec le comte de » Toulouse et de le servir. C'est ce que j'ai déjà fait, et je » dois l'aller joindre avec mes troupes, quinze jours après » l'Assomption (1164), pour le suivre contre ses ennemis. » Une charte de l'abbaye de Saint-Marcel en Quercy affirme encore qu'à cette époque le roi d'Angleterre était en différend avec le comte de Toulouse. Pierre, évêque de Rodez, écrivit aussi au roi de France et lui dit « qu'il n'a pu se rendre à la cour à cause des courses des Anglais qui désolaient le Rouergue, pays soumis au comte de Toulouse.
Les Toulousains étaient fort inquiétés de toutes ces courses ; c'est ce qui les détermina a écrire au roi Louis en ces termes :
« A Louis, par la grâce de Dieu roi des Français, leur très » cher seigneur, les habitants de la cité et des faubourgs , » conseil et secours.
« Notre cœur ne peut concevoir ni notre langue exprimer » ce que nous devons d'actions de grâces à Votre Majesté : » vous nous avez protégés contre les méchants et les injus- » tes agressions d'un roi. Votre bonté préside à toutes vos
» entreprises, puissiez-vous nous défendre jusqu'à la fin ! » Après Dieu , nous plaçons en vous notre espérance. Cette » lettre vous apprendra ce qui vient tle nous arriver. L'ar- » chevêque de Bordeaux , quittant la milice de Jésus-Christ » pour celle du roi d'Angleterre, est venu chevaucher jus- » qu'aux portes de Toulouse, dont il s'est approché d'un jet » de pierre. Il a ravagé notre territoire, détruit et rasé les » châteaux, et n'a pas épargné les églises ; en véritable bri- » gand et incendiaire, il en a brûlé un très-grand nombre, » il a fait prisonniers plusieurs habitants de la ville et des » faubourgs, et en a tué plusieurs autres. Il y a longtemps • que notre comte n'est plus avec nous : Toulouse vous ap- » partient. nous sommes k vous, hâtez- vous de nous secou-
» rir : sans cela , notre pays ne sera plus qu'une vaste » solitude. »
Raymond se trouvait en effet a Montpellier k cette époque, puisque, au mois de juin, il y fit un accord avec Guillaume VII, seigneur de cette ville. Ils promirent par un serment mutuel de s'entr'aider et de se conserver leurs domaines. Peu de temps après, le comte de Toulouse se rendit à Saint-Saturnin du Port (Pont-Saint-Esprit) et y fit un autre accord avec les religieux de ce monastère touchant le domaine et la justice du lieu, dont ils réglèrent le partage en présence de Raymond d'Uzès, de Guillaume de Sabran, connétable du prince, et de plusieurs autres seigneurs. Il partit cependant pour Toulouse vers le mois d'août, car il donna k cette même époque une charte en faveur de l'abbaye de Grand-Selve par laquelle il cédait aux religieux certaines terres sitiîées k Assillan. Arnaud de Montaigut , Aimeric de Roquefort, Rubée de Montgaillard, Bernard du Pin, Pierre
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Geraud, prieur du couvent, signèrent cet acte. Un autre seigneur de la famille de Montaigut, nommé Raymond, céda aussi quelques terres dans l'alleu de Palamini a Guillaume abbé de la Capelle et aux prémontrés de Goyon. Cette famille de Montaigut, que nous avons déjà rencontrée dans d'autres actes, était très-ancienne ; elle possédait un château et de grands domaines au nord-ouest de Toulouse. Un village assez considérable, qui prit le nom de cette famille, se forma plus tard autour du château ; ce vieux manoir passa, dans les siècles suivants, aux mains des Mazurier et des Thézan.
Le comte Raymond se montra encore généreux à l'égard de l'abbaye de Belleperche. Alguaire en était alors abbé. Le prince accorda aux religieux une exemption de péage dans toutes ses terres. Un autre seigneur nommé Othon d'Escuders donna aussi à la même abbaye la terre de Beaupuy et les dîmes de la paroisse de Verduel. Sous le gouvernement d' Alguaire, Belleperche vit augmenter sa richesse ; aux années suivantes, Jourdain et Gausbert d'Agret, Gautier et Bertrand d'Arcombat, Guillaume et Pierre Sardos, Bozon de Dunzac , Bernard et Raymond de la Boulbène, Othon vicomte de Lomagne et Vivian son fils devinrent ses insignes bienfaiteurs.
Le pape Alexandre III prit, cette même année, sous sa protection spéciale quelques abbayes du pays toulousain, entr'autres Bonnefont et Calers, dont il confirma toutes les exemptions et les privilèges. Pons, abbé de Calers, reçut de Raymond de Marsac et de Jourdain de Saint-Médard la terre de Montlobon , en présence d'Aton abbé de Lézat , et , l'année suivante, plusieurs dîmes à prélever à Saint-Quirc d'un
seigneur nommé Àmantius. Albert de Clairmont céda plusieurs pâturages à l'abbaye d'Eaunes, gouvernée par Geraud qui eut pour successeur Arnaud Ier du nom.
L'évêque de Toulouse assista, au mois de mai 1165, au célèbre concile de Lombers en Albigeois, qui fut assemblé contre les henriciens ou bonshommes, successeurs des vaudois, des pétrobrusiens, des bulgares et des modernes manichéens. Il est assez difficile de saisir le symbole de ces hérétiques, car ils variaient beaucoup dans leurs professions de foi ; c'étaient d'ailleurs des hommes très ignorants qui en imposaient au peuple par certaines pratiques extérieures de pénitence. Il existait dans leur doctrine un point principal et qu'il ne faut jamais perdre de vue pour expliquer les mesures sévères qu'on prit contr'eux et la guerre à outrance qu'on leur déclara : ils prétendaient que personne ne devait rien posséder. Ils prêchaient ainsi la communauté des biens, attaquaient directement le droit sacré de propriété, se livraient partout au pillage, et prêchaient ouvertement la révolte. Les deux puissances ecclésiastique et civile, en unissant leurs efforts pour s'opposer à ces fanatiques, ne firent qu'accomplir un devoir. Pour répandre plus facilement leurs erreurs, ils se divisaient par bandes de douze personnes, dirigées chacune par un chef, d'où leur vint le nom d'apostoliques. Déjà le concile de Tours tenu en 1 163 avait jeté le cri d'alarme ; le quatrième canon portait * que dans le Toulousain une damnable hérésie s'était grandement répandue ainsi que dans les provinces voisines. Il était enjoint à tous les évêques et à tous les ministres du sanctuaire de poursuivre ces hérétiques et de les chasser de leurs terres ; il leur était défendu de passer avec eux aucun contrat de vente
ou d'achat, afin, dit sagement le concile, que, par la difficulté qu'ils auront de se procurer les choses nécessaires à la vie, ils puissent revenir à résipiscence. » On exhortait enfin les princes séculiers a tenir ces imposteurs dans les fers et à les priver de leurs biens.
La juste sévérité de ces injonctions nous montre combien étaient redoutables pour la société de pareils hommes ; combien furent coupables les princes qui . par une tolérance mal entendue, laissèrent toutes ces doctrines se répandre ouvertement dans leurs vastes domaines. Conséquemment à la décision du concile de Tours, Guillaume évêque d'Albi convoqua celui de Lombers. Avec lui se trouvèrent réunis Pons d'Arsac archevêque de Narbonne, Adalbert de Nîmes, Gaucelin de Lodève, Geraud de Labarthe de Toulouse, Guillaume d'Agde ; huit abbés, savoir : Roger de Castres, Henri de Gaillac, Pierre d'Ardourel , celui de Candeil , Raymond de Saint-Pons de Tomières, Alphonse de Fontfroide, Raymond de Saint-Guillem du Désert et Pierre de Cendras ; Meurice prévôt de Saint-Etienne de Toulouse, celui . d'Albi , les archidiacres de Narbonne et d'Agde, et un grand nombre d'ecclésiastiques. Parmi les personnes séculières, on distinguait la reine Constance comtesse de Toulouse, Raymond Trincavel vicomte de Beziers, Sicard vicomte de Lautrec , et Izarn de Dourgne. Une foule immense de peuple accourut à cette assemblée.
Les hérétiques étaient représentés au concile par Olivier, l'un de leurs chefs. On choisit pour commissaires les évoques d'Albi et de Lodève, les abbés de Castres, d'Ardourel, de Candeil, et un ecclésiastique nommé Arnaud de Beben. Olivier subit un interrogatoire de la part de l'évêque de
Lodève, d'après lequel il fut constant que ces hérétiques rejetaient les Ecritures de l'Ancien Testament et plusieurs dogmes de la foi chrétienne. L'évêque prononça alors la sentence suivante : Je condamne la secte d'Olivier et ceux » de ses associés qui tiennent le sentiment des hérétiques » de Lombers, quelque part qu'ils soient , suivant l'autorité » des Ecritures. Ces paroles nous indiquent qu'un certain nombre de sectaires s'étaient réunis à Lombers, où ils vivaient sous la protection de quelques chevaliers qui favorisaient secrètement leurs erreurs. Olivier ne répondit à cette sentence que par des injures. — « Ma sentence est » juridique, répartit l'évêque ; je suis prêt à la soutenir en » la cour du pape Alexandre, en celle de Louis roi de
• France, en celle du comte de Toulouse ou de sa femme. » qui est ici présente, et enfin en celle de Trincavel qui est » aussi présent. »
Olivier sortit alors de l'assemblée, et se tournant vers le peuple : « Ecoutez, dit-il , gens de bien, notre profession » de foi.... et puis, par une ruse qui n'était que trop commune aux hérétiques, il parla quelques instants, comme les catholiques, sur les points contestés. — « Prêtez donc ser- » ment, dit Gaucelin, que vous croyez dans le cœur ce que » que vous confessez de bouche. — L'Evangile, dit Olivier, » nous défend le serment, et d'ailleurs l'évêque d'Albi nous
• a promis de nous en dispenser. — Ce n'est pas vrai , dit » aussitôt l'évêque, et je confirme la sentence portée contre » vous. Je défends aux chevaliers de Lombers de vous pro- » téger ; ils m'ont promis qu'ils ne le feraient plus. » Tous » les membres du concile, les seigneurs présents et la reine Constance signèrent la sentence de condamnation. Ces hé-
rétiques furent, plus tard, appelés albigeois, non qu'ils fussent plus répandus dans ce pays que dans beaucoup d'autres, mais parce que leur première condamnation solennelle eut lieu dans le diocèse d'Albi, au concile de Lombers.
Raymond V, comme on le voit, n'assista pas à cette assemblée. De tristes pressentiments, qui se changèrent bientôt en désolante certitude, apprirent à la reine Constance l'infidélité de son époux. Abandonnée et trahie, elle porta ses plaintes à son frère le roi de France et lui écrivit plusieurs lettre^ pour lui confier ses chagrins. « Je vous fais » savoir, lui disait-elle, comme à celui en qui je mets toute » mon espérance après Dieu, que le môme jour que Simon » notre domestique est parti d'auprès de moi , j'ai quitté » l'hôtel et me suis rendue dans un village, en la maison » d'un certain chevalier, car je n'avais ni de quoi manger » ni de quoi donner à mes serviteurs. Le comte n'a aucun » soin de moi et ne me fournit rien de son domaine pour » mes besoins : c'est pourquoi je supplie Votre Altesse, si » les ambassadeurs qui vont à la cour vous disent que je » suis bien, de ne pas y ajouter foi ; la chose est telle que » je vous la mande, et si j'avais osé vous écrire, je vous » aurais fait un plus long récit de mes malheurs. Adieu. » Elle était obligée de prendre beaucoup de précautions pour faire tenir ses lettres à son frère. Elle les lui envoya par un chevalier dévoué nommé Gui qui avait toute sa confiance et qui connaissait tous ses secrets. C'est peut-être dans la maison de ce chevalier qu'elle se retira.
Louis envoya aussitôt quelques seigneurs à Toulouse pour y prendre sa sœur. Les Toulousains, dont elle était très aimée, ne la virent partir qu'à regret et la firent accompa-
gner par quatre députés qu'ils chargèrent d'une lettre pour ce prince. « Nous vous supplions, disaient-ils, d'avoir soin » de cette princesse, de la protéger avec ses entants et la » ville de Toulouse, et de nous la renvoyer le plus tôt pos- » sible. C'est en elle que nous mettons toute notre joie et » notre force. » Constance se rendit donc a Paris où elle assista aux couches de la reine de France Alix de Champagne, troisième femme de Louis, qui lui donna un fils dans l'octave de l'Assomption (1165), et dont Constance fut une des marraines. Les Toulousains s'empressèrent, à cette nouvelle, d'envoyer au roi quatre députés de leur capitolat ou conseil de ville pour le féliciter de la naissance du jeune prince, qui fut nommé Philippe. Parmi les députés, était le recteur de Saint-Pierre-des-Cuisines. Ils étaient porteurs d'une lettre des Toulousains au roi dans laquelle ils lui témoignaient la joie que leur avait causé ce grand événement : « Nous avons rendu à Dieu de solennelles actions » de grâces et ne cessons de prier le ciel pour la conser- » vation du jeune prince, l'espoir de la France. Nos députés » sont chargés de poursuivre à la cour quelques affaires qui » regardent notre cité ; ils doivent soutenir nos intérêts, » sauf la fidélité qui est due à notre seigneur le comte et » à la sérénissime dame notre comtesse. Daignez, prince, » accorder votre protection à vos neveux nos seigneurs et » nous renvoyér incessamment notre dame. »
Constance se montra inflexible aux vœux des Toulousains et ne rejoignit plus son volage époux. Ce prince était toujours en Provence, où , en qualité de marquis de cette province, il donna alors l'investiture des deux comtés]k"de Diois et de Valentinois à Guillaume de Poitiers qui avait
épousé, comme nous l'avons déjà dit, l'héritière de ces deux comtés, et qui devint ainsi le premier comte de Valentinois.
Raymond V reçut à Beaucaire les députés génois , qui vinrent solliciter sa protection contre les Pisans ; voici à quelle occasion. L'empereur Frédéric, ennemi du pape Alexandre III , avait envoyé plusieurs galères de Pise pour se saisir de sa personne au moment où le pontife chercherait a s'embarquer sur l'étang de Maguelonne qui communique avec la mer. Les Pisans, à cette occasion, enlevèrent quelques bâtiments de Gênes qui étaient sur cette côte. Les Génois armèrent aussitôt quatorze galères dont ils confièrent le commandement à Amicus Grille, et les dirigèrent contre la flotte pisane, qui chercha d'abord à se réfugier au port de Saint-Gilles, mais qui ne tarda pas à prendre la fuite. Les Génois, ayant trouvé dans ce port cinq vaisseaux pisans, les brûlèrent. Les Pisans se portèrent alors vers la côte de Gênes, prirent la ville d'Albenga, revinrent vers Melgueil, mirent le feu à cinq bâtiments génois qu'ils y trouvèrent vides et arrivèrent à Saint-Gilles.
Peu de temps après, les Génois, ayant armé une flotte de cinquante bâtiments, se préparèrent à attaquer les Pisans dans le port ; mais avant de les attaquer, ils envoyèrent une députation au comte Raymond V, qui se trouvait en ce moment à Beaucaire. Les députés génois lui dirent : « Sei- » gneur Comte, la ville de Gênes a toujours témoigné jus- » qu'ici de l'amitié à votre père, à vous et aux vôtres ; elle » a toujours pris leurs intérêts comme les siens propres. On » nous a envoyés pour savoir si vous voudriez nous rendre » la pareille, et nous accorder votre amitié contre les Pisans. » — Le comte répondit : Ce que vous venez de dire est
» très vrai, hommes prudents, et je souhaite d'aimer et » d'honorer votre ville comme mes prédécesseurs l'ont fait. » Je vous aiderai et combattrai les Pisans, si vous voulez » me donner satisfaction et à ma cour comme il convient. »
Cette proposition fut acceptée et on régla les conditions du traité : on devait payer au comte de Toulouse i30O marcs d'argent, et celui-ci devait se déclarer pour les Génois contre les Pisans, ou ne pas défendre ces derniers, ou livrer aux Génois les galères pisanes, ou garder enfin la neutralité. Raymond fit serment d'observer ces conditions^ et s'avança ensuite avec ses troupes vers les Génois. Les Pisans, ayant <ité avertis de sa marche, lui députèrent l'abbé de Saint- Gilles pour le supplier de ne pas se déclarer contr'eux. Cet abbé fut assez éloquent pour persuader au comte de Toulouse qu'il n'était pas obligé de tenir son serment. Les Génois, ayant appris qu'ils ne pouvaient pas se fier au comte, engagèrent seuls le combat ; mais les Pisans remportèrent la victoire, et les vaincus se virent forcés de remonter sur leurs galères et d'abandonner leur camp aux vainqueurs.
Raymond V était encore à Beaucaire au mois d'octobre 1165. Ce fut dans cette ville qu'il forma une ligue avec Raymond Bérenger, comte de Provence, contre celui de Forcalquier. Il fut décidé qu'on s'emparerait des états de ce seigneur et qu'on les partagerait entre les deux contractants. Us conclurent aussi le mariage du fils aîné de Raymond V avec Douce, fille unique du comte de Provence, qui lui assura pour dot la moitié des , comtés de Forcalquier et de Melgueil, et la partie d'Avignon qui appartenait aux comtes de Forcalquier. L'archevêque de Tarragone et les évêques d'Ausonne et de Gironne furent présents à ce traité.
Vaincu par les instances de l'empereur Frédéric, Raymond abandonna lë parti d'Alexandre III et se déclara pour l'antipape Pascal III, élu par les schismatiques après la mort de Victor. Cette démarche du comte donna de justes sujets de crainte aux religieux de la Grande-Chartreuse ; voici à quelle occasion. Le nouveau monastère de là Chartreuse se trouvait dans le Dauphiné, province dont Raymond était maître par le mariage de son fils puîné avec Béatrix, héritière de ce pays. Lorsque le pape Alexandre fut élu, l'évêque de Grenoble ne voulut pas le reconnaître : c'est ce qui détermina le pape a le chasser de son siège et à ordonner à sa place Jean, religieux de la Grande-Chartreuse. Raymond, ayant fait sa soumission au nouveau pontife, appuya cette élection ; mais, depuis, ayant changé de sentiment, il donna lieu de craindre qu'il ne chassât l'élu d'Alexandre. Les chartreux écrivirent alors au roi Louis-le-Jeune et lui dirent : « Prince, nous prions très instamment Votre Excel- » lence d'écrire au comte de Saint-Gilles et de lui représen- » ter avec prudence l'obligation de protéger l'évêque de » Grenoble et son Eglise. » Nous ignorons ce que le roi fit auprès du comte ; ce qu'il y a de certain, c'est que Raymond chassa l'évêque de Grenoble de son siège, et ordonna a tous les ecclésiastiques ses sujets qui refuseraient de reconnaître l'anti-pape, de sortir de ses états, tant de ceux qui étaient dans l'étendue de l'empire que de ceux qui dépendaient du royaume de France.
Ces ordres ne furent cependant pas exécutés à la rigueur, puisque nous trouvons des actes et des chartes dressés à cette même époque au diocèse de Toulouse pour les affaires ecclésiastiques; ainsi Hugues abbé de Saint-Saturnin donna
en fief à Pierre Vital la terre de Liran dépendante de l'abbaye. Cette terre était située au quartier de Saint-George. Il est dit dans l'acte que cette terre était bornée, d'un côté, par la Garonne morte (Garumnam mortucm). Cette expression paraîtrait indiquer que ce fleuve capricieux avait changé de lit, et que l'ancien qu'il avait abandonné n'offrait plus que des marais. Geraud de Labarthe n'avait peut-être pas obéi aux ordres de son souverain puisqu'il était dans le pays de Comminges en 1165, où il approuva une donation que fit le comte Bernard de plusieurs terres à l'abbaye de Lézat. Bolbonne reçut au nombre de ses religieux Pierre de Castelar, riche et puissant seigneur, et Grand-Selve vit Pons son abbé élevé à la dignité d'abbé général de Clairvaux.
Alexandre III vit avec une extrême peine la conduite que tint le comte de Toulouse, soit à cause de son élection, soit à cause de l'évêque de Grenoble. Il écrivit, le 29 avril 1 166, à Henri archevêque de Reims, pour le prier d'engager Louisle-Jeune son frère d'agir auprès du comte de Toulouse dans les intérêts de son propre parti. Ces démarches du pontife demeurèrent sans effet, et Raymond se montra fidèle à l'anti-pape : c'est ce qui détermina Alexandre à jeter l'interdit sur tous les domaines du prince. Le roi de France crut, dans cette circonstance, devoir plaider la cause des habitants de Toulouse auprès du pontife irrité. « Au très » saint père et seigneur, lui écrivit-il, Alexandre, souverain » pontife par la grâce de Dieu, Louis roi de France : salut » et vénération. — Vous n'ignorez pas combien nous som- » mes dévoué à votre personne, ainsi que notre royaume. » Toulouse nous appartient, c'est une ville que nous afiec- » tionnons, et cependant ses citoyens sont interdits par
» votre ordre.... ils sont innocents, et se montrent pleins » de déférence pour Votre Sainteté; leur évêque a été sacré » par le métropolitain de Narbonne.... Nous vous prions • de lever cet interdit.... Adieu. » Ce ne fut que deux ans après cette lettre que le pape leva l'interdit jeté sur les états du comte. Ainsi Toulouse resta pendant deux ans entiers sous l'anathème.
Nous avons vu plus haut que Raymond Bérenger comte de Provence voulait déclarer la guerre à eelui de Forcalquier et que Raymond V était entré dans cette ligue. Cette guerre fut en effet entreprise, et Bérenger assiégea la ville de Nice ; mais s'étant un jour beaucoup trop approché des murailles, un coup de flèche lui enleva la vie. Cet événement arriva en 1166, entre les mois de mars et de novembre. Il ne laissa de Richilde sa femme qu'une fille appelée Douce y qui avait été promise en mariage au fils aîné du comte de Toulouse. Le premier soin de ce dernier fut de s'assurer de la Provence. Quelques historiens avancent qu'à cette époque il répudia solennellement la reine Constance, et qu'il épousa Richilde veuve de Bérenger ; d'autres au contraire regardent cette répudiation et ce mariage comme très incertains. Il faut convenir que la raison principale que donnent les premiers n'est pas très concluante : ils prétendent qu'après la mort de Richilde, Raymond V voulut hériter de son douaire, ce qui indique qu'il l'avait épousée. Mais on explique facilement sans un mariage les prétentions du comte de Toulouse sur ce douaire, puisqu'il appartenait à Douce fille de Richilde, promise au fils de Raymond.
Au moment où ce prince, à la faveur des traités, s'emparait de la Provence, Alphonse roi d'Aragon vint lui en
disputer la possession, appuyant sa déclaration de guerre sur de prétendus droits à cette province. Ayant passé bientôt après les Pyrénées à la tête d'un corps d'armée, il s'avança vers le Rhône. Le comte de Toulouse se présenta avec ses troupes pour l'arrêter dans sa marche ; mais il ne put l'empêcher de s'emparer du château d'Albaron situé dans l'île de Camargue. Ce château fut incontinent attaqué par Ray^mond, qui s'en empara et en chassa son ennemi. Ce revers momentané n'empêcha pas Alphonse de poursuivre le cours de sa conquête; la plupart des grands- vassaux de la Provence embrassèrent son parti, et abandonnèrent celui de Raymond, qui se vit chassé de ce pays.
Des bords du Rhône, le comte Raymond se rendit, pendant le carême de l'année 1167, à l'abbaye de Grand-Mont en Limousin, où il eut une entrevue avec Henri roi d'Angleterre, pour y traiter, après tant de trêves, des conditions d'une paix sérieuse. Cette entrevue ne produisit qu'une suspension d'armes qui devait durer jusqu'à l'année suivante.
Au milieu de toutes ces négociations, l'hérésie des bonshommes ou albigeois se répandait dans le Toulousain avec une effrayante rapidité. Ces sectaires se crurent assez forts pour tenir en ce moment un conciliabule à Saint-Félix de Caraman près de Toulouse ; là, ils élurent un pape nommé Niquinta, qui devint le président de l'assemblée. Un grand nombre d'hérétiques de France, de Lombardie, de l'Albigeois, du Toulousain, de Carcassonne et de la vallée d'Aran s'y étaient rendus. Niquinta ordonna un évêque pour le pays de Toulouse nommé Bernard Raymond, et d'autres pour les diverses contrées ; il déclara que ces évêques se-
raient indépendants les uns des autres. Les églises choisirent ensuite huit commissaires pour régler les limites de leurs diocèses. Us imitaient ainsi la hiérarchie catholique, et constituaient leur secte sur des bases qui annonçaient leur opiniâtreté dans l'hérésie. Il est assez curieux pour notre histoire de connaître les noms des nouveaux élus : Robert d'Espérou fut fait évêque des peuples situés au-delà de la Loire, Marc de Lombers, Sicard Cellerarius d'Albi, Mercier de Carcassonne, et Raymond de Casais d'Aran. Ils établirent ainsi trois grands évêchés, celui de Toulouse, de Carcassonne et d'Aran pour la partie méridionale de la France.
Non seulement la plus grande partie des seigneurs de cette contrée se détachèrent du parti du comte de Toulouse, mais encore le roi d'Aragon lui suscita un puissant ennemi dans la personne d'Humbert comte de Savoie, qui attaqua les états du comte par le Dauphiné. Celui-ci chargea Alphonse son frère de repousser le prince de Savoie. Cette guerre fut très meurtrière et ne se termina que quelques temps après par un traité de paix que négocia entre les deux parties saint Pierre, archevêque de Tarentaise. Parmi les seigneurs qui s'étaient détachés du comte de Toulouse, faut compter Trincavel, qui s'était tourné du côté du roi d'Aragon. Les bourgeois de Reziers avaient à se plaindre de leur vicomte; on prétend même qu'ils avaient fait un traité avec Raymond V pour le lui livrer. Ce traité n'eut point de suite à cause de la mort tragique de Trincavel qui, le 15 octobre 1167, fut lâchement assassiné par ses sujets rebelles dans l'église de la Madeleine de Reziers, en présence do révoque de cette ville qui fit tous ses efforts pour em-
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pêcher l'exécution de ce forfait, et auquel on cassa toutes les dents dans l'affreux tumulte qu'occasionna la mort de Trincavel. Ce seigneur laissa deux fils de la comtesse Saure sa seconde femme, Roger qui lui succéda et Raymond ; il laissa aussi trois filles : Cécile, qu'il avait eue d'Adélaïde sa première femme, et qui épousa Roger-Bernard comte de Foix ; Adélaïde, mariée à Sicard vicomte de Lautrec, et Béatrix, qui épousa Raymond VI comte de Toulouse.
L'évêque de cette ville reçut en ses mains la donation qu'un seigneur du pays, Pierre du Sayla, fit à Gaudione prieure de Goyon et à ses religieuses, d'un fief qu'Odon abbé de la Chaise-Dieu avait laissé à cette maison, et sur lequel du Sayla avait quelques droits, peut-être l'usufruit. Cet acte fut dressé en 1167, en présence de Hugues abbé de St-Saturnin de Toulouse et de l'archidiacre Auger. A la même époque, Pierre abbé de Bonnefont, du consentement de ses religieux, abandonna les droits qu'il pouvait avoir sur l'abbaye de Feuillants, à la condition qu'il rentrerait dans toutes les dépenses qu'il avait faites pour ce monastère, et qu'il lui serait payé une certaine somme annuelle désignée dans la charte. Il fut stipulé que si l'abbé de Feuillants ne remplissait pas ces conditions, les religieux céderaient à Bonnefont les fermes de Lacour et de Montors, huit paires de bœufs et les terres situées entre la Louge et la Garonne. Ils s'engagèrent aussi à ne se donner à aucun autre ordre qu'à celui de Bonnefont. Dominique, abbé de Bolbonne, signa cet accord.
Pons II avait succédé, l'année précédente, à Pons premier du nom dans le gouvernement de l'abbaye de Grand- Selve ; il fut choisi en qualité d'arbitre pour régler un dif-
férend entre Dominique de Bolbonne et l'abbé de Combelongue, et reçut de grandes propriétés de deux seigneurs, Galambrun de Saubéole et Pierre de Lavarsac. En 1167, un affreux malbeur vint désoler Grand-Selve : une cruelle épidémie exerça ses ravages dans cette abbaye, et dans l'espace de deux mois quarante-cinq religieux périrent victimes de ce fléau. Cet événement nous montre qu'à cette époque ce célèbre monastère contenait un grand nombre de religieux.
Justement indigné de l'assassinat commis sur la personne de son père, Roger vicomte de Beziers résolut de venger sa mort. Les princes voisins entrèrent de grand cœur dans ses vues, le pape même excommunia les assassins. Afin d'obtenir des secours du roi d'Aragon, il reconnut ce prince pour son sùzerain, manquant ainsi a la fidélité qu'il devait au comte de Toulouse. Celui-ci, irrité de cette conduite, donna en fief le 4 décembre 1 167, à Roger-Bernard comte de Foix et' a Cécile fille de Trincavel son épouse, les domaines que Roger frère de Trincavel possédait au temps de sa mort, savoir : la ville de Carcassonne et le Carcassès, la ville et le pays de Razès, tout ce qu'il possédait en Albigeois, excepté le château vieux et le faubourg d'Albi, ainsi que toutes les terres dont il jouissait dans le Toulousain. Il s'engagea à ne faire ni paix ni trêve avec Roger de Beziers et les autres fils de Trincavel, sans le consentement de la maison de Foix. Il céda encore à cette famille le château de Parèle d'Olmes et d'Alson, et tout ce qu'il possédait dans le comté de Foix. De son côté, Roger-Bernard qui venait de faire hommage au comte de Toulouse du château de Saverdun, lui fit aussi celui de ses autres domaines. Ces donations et ces engagements furent passés en présence d'Ermengarde
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vicomtesse de Narbonne et d'Aimeric son neveu, ce qui prouve que la maison de Narbonne tenait alors le parti du comte de Toulouse.
Cette cité était encore sous l'interdit lancé contre Raymond V par Alexandre III. Cédant enfin aux instances de Louis-le- Jeune, à celles de l'évêque de Toulouse, le pape écrivit, dans le mois de mars H68, à Geraudde Labarthe et à son clergé la lettre suivante : « Alexandre, évêque, servi- » teur des serviteurs de Dieu, à notre vénérable frère Ge- » raud, évêque, à nos fils les conseillers, au clergé et au » peuple de Toulouse : salut et bénédiction apostolique.
» Ayant égard à l'intégrité de votre foi, à votre affection » pour nous et l'Eglise romaine, a la plénitude de dilection » que vous porte le roi Louis, nous voulons vous donner » une preuve de bienveillance : c'est pourquoi nous levons » l'interdit que nous avions porté contre votre ville, voulant » qu'en l'absence du comte on puisse célébrer l'office divin » dans la ville et les faubourgs, espérant que vous nous serez » encore plus unis que par le passé. Donné à Bénévent »
Vers le même temps où Toulouse recevait l'absolution de l'interdit, Guillaume abbé de Lézat, du consentement de ses religieux, cessa d'inquiéter les religieuses de Marenx au sujet de la destruction de leur ancienne église et de la construction de la nouvelle; il leur fit l'abandon de certains droits, à la réserve des conditions stipulées entre son prédécesseur Aton et Dominique abbé de Bolbonne. L'abbesse de Marenx se nommait Adalaïs; c'est la seule abbesse de cette maison que nous connaissions dans l'histoire. Elle prêta à Geraud de Labarthe, évêque de Toulouse, le serment suivant : « Moi Adalaïs, abbesse élue de Sainte-Marie
» de Marenx, je rends hommage selon les sacrés canons * à tous Geraud évêque, au siège de Toulouse, et a vos » successeurs canoniquement élus. »
Au xv* siècle, l'abbaye de Marenx cessa d'exister comme maison particulière, et devint une ferme dépendante du monastère de Bolbonne. Pierre abbé de Bonnefont et Arnaud abbé d'Eaunes signèrent l'accord passé entre l'abbé de Lézat et Fabbesse de Marenx; on y trouve aussi le nom de Raymond de Magrens.
Pierre d'Hérem, premier du nom, était alors abbé de Saint- Volusien. Au mois d'août de cette année, il fit un accord de pariage avec Roger-Bernard, comte de Foix, par lequel il accorda à ce seigneur la moitié du marché de Foix, de la justice de la ville, et des autres rentes et fiefs qu'il possédait. De son côté, le comte prit l'engagement de protéger l'église de Saint- Volusien et tous ses biens ; il céda aussi, de l'avis de ses barons, la moitié de la leude du pont de Foix.
Les religieux de Bolbonne terminèrent alors leur première église ; ils l'avaient construite sur un terrain appartenant à Pierre de Saissac, fils de Hugues, qui comptait parmi les premiers fondateurs de l'abbaye. Dominique obtint de ce seigneur le reste des terres qui environnaient l'église récemment construite.
Au mois d'août, Hugues, abbé de Saint- Saturnin de Toulouse, fut choisi pour arbitre dans un accord passé entre les prémontrés de la Capelle et les cisterciens de Grand- Selve. Trois mois après, le comte Raymond quitta les bords du Rhône pour venir à Toulouse. Le jour de la Toussaint, il se rendit avçc sa cour à Grand-Sel ve, et là, en plein cha-
pitre, il confirma tous les privilèges et donations accordés à cette maison par ses prédécesseurs. Il venait aussi la consoler de la perte qu'elle avait faite de la plus grande partie de ses religieux.
De Toulouse, où il se trouvait encore en Tan H 69, Raymond V fit un voyage dans le Bas-Languedoc et se rendit à Uzès, où il reçut l'hommage de Galburge et de Hugues d'Ussel son fils, pour les châteaux d'Ussel, de Saint-Laurent et de la Roche. Tranquille, au moins pour le moment, du côté du roi d'Angleterre qui avait résolu d'avoir une conférence à Tours avec lui pour traiter de la paix, le comte de Toulouse se prépara à déclarer la guerre à Roger de Beziers pour le punir de sa félonie. Cette guerre devint le prétexte de la vengeance qu'exerça alors ce seigneur irrité contre les habitants de cette ville. Dans l'intérêt de sa défense, il pria le roi d'Aragon de lui envoyer des troupes, qui , en effet , entrèrent dans la ville avec Roger vers la fin de Tannée H 69. Les Aragonais, excités par le comte, à un signal donné, se jettent sur les habitants, massacrent les uns et pendent les autres ; on n'épargna que les femmes et les filles, que les soldats du roi d'Aragon épousèrent ensuite pour repeupler la ville.
Pendant toutes ces guerres, les abbayes du Toulousain recevaient toujours de nouvelles possessions ; ainsi Geraud de Labarthe donna au monastère de Vajal et à Guillaume qui en était abbé les terres de Teladol; Roger, seigneur d'Orsens, céda des domaines considérables au monastère de Calers et a Aimeric I" qui avait succédé pour le gouverner à Dalmatius. L'évèque de Toulouse portait un intérêt tout particulier a l'abbaye de Vajal ; il intervint en qualité de
conciliateur dans un différend qui eut lieu à cette époque entre l'abbé de ce dernier monastère et l'abbé de Combelongue. La prieure des religieuses de Bragairac ayant eu quelques conventions à traiter avec l'abbé de Belleperche, Geraud de Labarthe avait été encore choisi pour médiateur lorsqu'il reçut la nouvelle de sa promotion à l'archevêché d'Auch ; toutefois il ne prit possession de cette métropole que trois ans après sa nomination. Dans certaines chartes, il est désigné à cette époque (1170) en qualité d'évêque de Toulouse, de métropolitain et de légat du saint-siége. Il voulut alors donner un dernier témoignage d'affection a son Eglise en lui cédant plusieurs domaines, entr'autres la ferme de Lombers, ou plutôt de Loubers, qu'il tenait d'un nommé Geraud, le village de Balma et son alleu, le village de Puechabo (Péchabou) et son alleu, le village de Donneville et ses dépendances, celui enfin de Castanet. Il céda aussi la rente annuelle que les juifs devaient lui payer. Maurisse était encore prévôt de Saint-Etienne lorsque Geraud de Labarthe fit toutes ces donations au chapitre. Il eut pour successeur dans la prévôté Raymond de Guilabert, qui , au mois de septembre, reçut chanoinesse de Saint-Etienne Alfanie, veuve de Bastard d'Escalquens, à laquelle il donna une portion égale à celle des chanoines.
Quoique le vicomte de Beziers fût encore en guerre avec Raymond V, il ne laissa pas que de se montrer le bienfaiteur de l'abbaye de Grand-Selve en lui accordant l'immunité de tout droit de péage et de leude sur les terres de sa dépendance. Hunault de Malsamunt et Pons de Bruguières donnèrent aussi à ce monastère tout ce qu'ils possédaient aux lieux de Fauz et de Morenville, ainsi qu'aux paroisses
du Lerm et de Manequile, et dans les forêts de Sètes.
En septembre 1171 , Guillaume vicomte de Montpellier choisit k Grand- Selve sa sépulture k cùté du tombeau de son père, et donna en même temps Raymond son fils k cette maison avec une dot de mille sols. Les privilèges qu'avait accordés le vicomte de Beziers k cette abbaye précédèrent d'assez près la paix qu'il conclut k Saint-Gilles, au mois de novembre, avec Raymond V. Ce seigneur passa une grande partie de l'année aux environs du Rhône, après avoir promis par serment k Roger de conserver sa vie, ses membres et ses domaines envers et contre tous. Pons archevêque de Narbonne, Guillaume évêque d'Albi, Ermengarde vicomtesse de Narbonne, Odon vicomte de Lomagne, Alphonse frère du comte de Toulouse, Guillaume de Sabran son connétable, Raoul son chancelier, signèrent cette paix. Pour en assurer la durée, Raymond donna sa fille Adélaïde en mariage au vicomte de Beziers, qui lui assigna pour douaire le château et le comté de Razès, le château de Balaguier, celui de Couffoulens, le bourg de Limoux et ses dépendances. Le comte de Toulouse donna en dot k sa fille 500 marcs d'argent fin.
Ce prince fit valoir k cette époque ses prétentions sur le comté de Melgueil, prétentions que favorisa Béatrix, héritière de ce comté. Bernard Pelet, mari de Béatrix, lui avait laissé deux enfants : un fils, Bertrand, et une fille, Ermessinde. 11 ne faut point oublier quelle avait une petite fille nommée Douce dont le comte de Provence, fils de Béatrix, était le père, et qui avait été promise en mariage k l'un des fils du comte de Toulouse. Bertrand Pelet ne voulut point reconnaître les droits de sa mère sur le comté de Melgueil
et en prit le titre. Le 1er avril 1172, Béatrix, peu satisfaite de la conduite de son fils, le déshérita et déclara pour ses héritières Ermessinde sa fille et Douce sa petite-fille ; elle leur donna le château de Melgueil avec toutes ses dépendances, et en céda généralement les droits au comte de Toulouse qui était présent à cet acte.
Guillaume VII, seigneur de Montpellier, mourut avant la fin de Tannée 1172, après avoir fait son testament. Son corps fut embaumé et apporté par les principaux habitants de Montpelber dans l'abbaye de Grand-Selve ; les consuls de cette ville firent construire pour lui un tombeau auprès de celui de son père, dans lequel il fut enseveli. Son fils Raymond, après avoir embrassé la vie monastique à Grand- Selve, devint évôque d'Agde, et fut aussi enterré à côté de Guillaume VII.
Après avoir gouverné l'Eglise de Toulouse pendant onze ans, Geraud de Labarthe passa à la métropole d'Auch. Il se montra plein de zèle contre les hérétiques qui s'étaient répandus dans son diocèse, et dont il chercha à arrêter les excès en s'associant aux condamnations portées contre eux au célèbre concile de Lombers. Alexandre III l'honora de son amitié. Après avoir offert généreusement ses biens à plusieurs maisons religieuses, il se fit un devoir de restituer à sa cathédrale toutes les terres qu'elle avait perdues.
Il eut pour successeur sur le siège de Toulouse Hugues, troisième du nom, qui, lors de sa promotion, était abbé de Saint-Saturnin. Cette dernière abbaye avait reçu peu de temps avant une bulle d'Alexandre III, par laquelle il confirmait tous les privilèges accordés a cette église par ses prédécesseurs et défendait de bâtir sur son territoire aucune
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église ou oratoire sans la permission du chapitre, sauf les privilèges accordés aux chevaliers du Temple et de Saint- Jean de Jérusalem. Il défendait encore à toutes personnes d'interdire l'église de Saint-Saturnin, ni de donner aucune sentence contre elle sans l'autorisation du pape ou de son légat. Hugues III garda l'abbaye de Saint-Saturnin avec son évêché. Au commencement de son épiscopat, Sigfred Des Pujols céda à Dominique, abbé de Bolbonne, tout ce qu'il possédait au territoire de Bonrepos; et le roi d'Aragon donna en faveur du monastère de Sainte-Croix de Volvestre et à Marie de Béarn qui en était prieure, une charte dans laquelle il assurait à cette maison sa protection royale.
Le H décembre 1172, Béatrix comtesse de Melgueil confirma, en faveur de Raymond V comte de Toulouse, la donation qu'elle lui avait déjà faite de ce comté. Cette cession fut cimentée par le mariage d'Ermessinde sa fille, veuve de Bermond de Sauve, avec le jeune Raymond fils du comte de Toulouse. Celui-ci assigna pour le douaire d'Ermessinde le comté d'Uzès. Ce mariage laisse a supposer que Douce de Provence, la fiancée du fils de Raymond V, était morte à cette époque. Ce seigneur se rendit, au commencement de Tannée 1173, à Montferrand en Auvergne, où il rencontra Henri roi d'Angleterre, la reine son épouse, Henri leur fils, Alphonse roi d'Aragon, Girard comte de Vienne, et Humbert comte de Maurienne. Ces princes tinrent une assemblée pour chercher à concilier les intérêts du roi d'Angleterre et du comte de Toulouse ; ils se rendirent ensuite à Limoges, où la paix fut enfin conclue entre Raymond et Henri, à condition que le premier ferait hommage de son comté au roi d'Angleterre. Après la conclusion de la paix, Raymond
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informa Henri de la conspiration que ses enfants avaient ourdie contre lui, et lui demeura fidèle dans la guerre que ce prince eut à soutenir contre sa famille révoltée. Le roi de France soutint les intérêts du jeune roi d'Angleterre et favorisa les hostilités de ce prince et de ses frères contre leur père. Il avait vu avec peine que le comte de Toulouse avait rendu hommage de ses domaines au monarque, au préjudice des droits de sa couronne. Celui-ci se porta sur les terres du comte de Toulouse, depuis l'Auvergne jusqu'au Rhône, levant des troupes et se faisant donner des secours en argent pour sa cause. Pons, archevêque de Narbonne, fit part de tous ses mouvements au roi de France ; il lui dit que, sous prétexte de Toulouse, Henri cherchait à s'emparer des extrémités de son royaume, et lui fit part des progrès de l'hérésie dans sa province.
La vicomtesse Ermengarde, écrivant au même prince, lui dévoile les projets du roi Henri qui ne cherchait à s'emparer de Toulouse que pour dominer sur tout le pays ; elle lui reproche d'avoir commis une grande faute en ne supposant pas à ce que le comte de Toulouse devint le vassal du roi d'Angleterre ; elle l'engage à prendre les armes, et lui promet que les prélats et les princes défendront avec lui la ville de Toulouse, et l'aideront à rétablir les choses dans l'état primitif. La conduite que Raymond V tint en cette occasion a l'égard de son beau-frère le roi de France, prouve qu'il avait véritablement répudié la reine Constance sans espoir de retour.
Cette infortunée princesse, après avoir passé quelque temps à la cour du roi son frère, partit pour la Palestine. Elle acheta de ses bezans une terre dans la plaine d'Asca
Ion nommée Bétheras, où elle se reposa de ses longs malheurs. En Tannée 1173, elle se rendit au chapitre des frères de l'Hôpital , et céda cette terre à cette maison moyennant une rente annuelle de 500 bezans. Raymond des Moulins était alors prieur de cet hospice. Elle désira ensuite être agrégée à Tordre en qualité de sœur, et choisit sa sépulture dans le cimetière des frères. Pendant que la comtesse de Toulouse faisait de grandes largesses à l'hôpital de Jérusalem, l'abbaye de Grand-Selve dans le Toulousain voyait augmenter ses domaines par les libéralités des seigneurs du pays. Guy Vital avait succédé à Pons II dans le gouvernement de cette maison. Amaury de Roquefort, Arnaud Espam , Guillaume de Flaunac, Jourdain de Saint-Laurent et Guillemette son épouse, Bertrand deGlatens, Raymond de Blanquet et Arnaud de Bersac lui donnèrent plusieurs terres. L'abbaye de Bonnefont, qui était alors dirigée par Arnaud Ier, successeur de Pierre, reçut aussi des dons de la part de Raymond de Monar et de Resplendie son épouse.
La reine Constance avait mis dans ses intérêts le pape Alexandre III ; elle espérait encore fléchir son époux et faire reporter sur elle ses affections depuis trop longtemps partagées. Le pape, se trouvant à Anagni au mois de février 1 174, écrivit en ces termes au frère de cette princesse, Henri archevêque de Reims : « La noble dame Constance nous » ayant représenté qu'elle veut garder la chasteté parce que » son époux ne lui est pas fidèle, nous l'avons exhortée à
» retourner avec lui Nous avons écrit au comte de Tou-
» louse pour l'engager à changer de conduite, et lui avons » envoyé une ambassade solennelle pour le presser de rap- » peler la comtesse sa femme.... Nous avons aussi ordonné
» à nos vénérables frères l'archevêque de Narbonne, à l'évê- » que de Nîmes et à notre cher fils Raymond, cardinal-diacre » du titre de Sainte-Marie in via lata, de s'employer auprès » du comte de Toulouse pour le porter à faire ce que nous » souhaitons de lui » Les lettres d'Alexandre III ne purent rien obtenir du comte de Toulouse. Constance prit alors le parti de quitter entièrement le monde. Quelques auteurs ont prétendu qu'elle partit de la Palestine pour se rendre en France, au monastère de Notre-Dame de Soissons, où elle mourut. Il nous paraît beaucoup plus probable qu'elle ne quitta pas sa solitude de Bétheras, qu'elle y finit ses jours, et qu'elle fut ensevelie, selon son désir, dans le cimetière des hospitaliers de Saint-Jean.
On a dû remarquer qu'il n'est point question de Hugues évêque de Toulouse dans la lettre d'Alexandre III : ce qui montre que Raymond n'était point alors dans sa capitale. Il se trouvait en effet à Beaucaire, où il avait indiqué une cour plénière. Henri n et le roi d'Aragon devaient s'y rendre pour traiter de la paix entre ce dernier prince et le comte de Toulouse ; mais ces princes manquèrent au rendez-vous. On déploya au château de Beaucaire un grand luxe de fêtes, de joùtes et de tournois. Raymond donna cent mille sols à un chevalier nommé Raymond d'Agout ; celui-ci les distribua aussitôt à dix mille chevaliers. Bertrand Raimbaud fit labourer les environs du château et y fit semer trente mille sols en deniers. Guillaume Gros de Martel, qui avait trois cents cavaliers à sa suite, fit apprêter tous les mets avec des flambeaux de cire. La comtesse d'Urgel y envoya une couronne estimée quarante mille sols. Il s'y trouva aussi une foule de bateleurs qui devaient avoir a leur tête Guillaume
Mite, leur roi. Raymond de Venous fit brûler, par ostentation, trente de ses chevaux devant toute rassemblée. Toutes ces singularités et ces horribles spectacles que nous traiterions aujourd'hui d'extravagances et de cruautés, étaient alors dans les mœurs du temps.
L'entrevue de Raymond et d'Alphonse, qui devait avoir lieu à Beaucaire, se tint un peu plus tard, au mois de novembre, ainsi que nous l'apprend une charte du roi d'Aragon dans laquelle il unit l'hôpital de Larsac en Rouergue au monastère de Notre-Dame de Cassan au diocèse de Beziers. On croit que cette conférence eut lieu à Meillon en Provence, près du mont Ventous. Guillaume VIII comte de Montpellier fut présent à l'entrevue, et Raymond lui promit par serment de lui conserver la vie et les domaines. Ce serment fut prêté au mois de décembre 1174, en présence de plusieurs évèques, abbés et seigneurs. De Meillon, le comte de Toulouse se rendit a Saint-Gilles, où il fut joint par Bernard-Aton vicomte de Nîmes. Ces deux seigneurs se promirent par un serment mutuel de s'entr'aider. Dans la même année, Roger vicomte de Carcassonne et de Beziers accorda à Izarn Jourdain et k Bernard de Saissac, ses vassaux, une colline pour y construire un château qui serait appelé Mont-Revel. Cette colline était située dans le Lauraguais, et Von bâtit plus tard dans la plaine qui avoisinait la colline une ville qui prit le nom de Bevel.
Hugues troisième du nom, évêque de Toulouse, mourut, d'après les calculs les plus exacts, au mois de mai 1175. Il avait occupé ce siège pendant cinq années et avait gardé l'abbaye de Saint-Saturnin avec son évêché. Il se montra généreux envers plusieurs abbayes : ainsi il céda quelques-
uns de ses droits à Grand-Selve et donna à Vajal le moulin de Teladol et ses dépendances. Il eut pour successeur sur le siège de Toulouse Bertrand de Villemur qui était prieur de Camon. Le pape Alexandre III accorda à cette époque une bulle en faveur de l'abbé et du chapitre de Saint-Saturnin, bulle par laquelle il confirmait de nouveau tous les privilèges et toutes les donations faites à cette église ; il donnait de plus le pouvoir au chapitre, lorsque le siège de Toulouse serait vacant , d'appeler un des évêques voisins pour ordonner les clercs dans leur église.
Le comte Raymond résidait peu alors dans sa capitale. Le 26 mai , il se rendit médiateur d'un différend qu'avaient Roger vicomte de Carcassonne et Guillaume seigneur de Lunas au diocèse de Beziers. En l'absence de ses souverains, Toulouse était gouvernée par son conseil de ville. Nous apprenons d'un acte qui date de cette année, que ce conseil s'assemblait régulièrement dans l'église ou près de l'église de St-Quintin ; nous y lisons qu'un citoyen nommé Fortil de Molivernet se présenta à Saint-Quintin devant ce conseil avec un grand nombre de prud'hommes qui l'accompagnaient. On voit par là que ce conseil avait la police judiciaire de la ville.
Nous avons vu plus haut que l'abbaye de Feuillants, qui dépendait du Loc-Dieu, s'était placée sous la juridiction de Citeaux et qu'en même temps elle relevait de l'abbaye de Bonnefont. Raymond Ier, abbé de Feuillants, se vit exempté de cette dépendance en l'année 1175. Il paraît que l'état de pauvreté dans lequel se trouvait cette abbaye avait été la cause de l'abandon qui en fut fait par Bonnefont, qui la céda sans retour à Citeaux. Le premier monastère avait reçu
quelques terres de la libéralité d'un seigneur nommé Guillaume. Arnaud Roger, évêquedeComminges, confirma cette donation en 1176, ainsi que la fondation déjà existante du monastère de Saint-Laurent dans son diocèse. Ce prélat mourut peu de temps après, et sa mort est marquée au nécrologe de Saint-Etienne de Toulouse avec le titre de chanoine de cette église.
Au commencement de cette année, le comte Raymond V fit un voyage en Querci, au mois de février, et se rendit au monastère de Cayrac. La, se trouvaient réunis en chapitre Pierre abbé d'Aurillac, l'évêque de Cahors, les abbés de Figeac et de Maurs, Bertrand et Guillaume de Cardaillac.— Pierre, abbé d'Aurillac, appela en partage pour la ville do Cayrac le comte Raymond , à condition qu'il protégerait le monastère et la ville, qu'il n'y ferait aucune nouvelle exaction, et qu'il ne pourrait les aliéner de son domaine. De Cayrac, Raymond V se rendit à Saint-Antonin et donna en fief, le 1er avril, les châteaux de Montclar et de Montpezat a Arnaud de Montpezat, à Bertrand son frère et à B. de Villemur leur beau -frère.
Pons de Montpezat était a cette époque abbé de St-Saturnin de Toulouse ; il appartenait sans doute à cette famille. Il est connu dans l'histoire pour avoir fait un accord avec l'abbé de Grand-Selve au sujet d'un fief désigné sous le nom de Gaussinac. Bertrand de Villemur dont il est ici question serait-il le même que l'évêque qui gouvernait alors l'Eglise de Toulouse ? Les seigneurs de Montpezat donnèrent au comte de Toulouse en toute propriété le château de Caylus et l'engagèrent à ne contracter aucune alliance avec Pons de Toulouse, qui descendait des anciens comtes de cette ville.
Pons perdit alors la vicomté de Montclar en Querci, dont Raymond V s'empara. Ce prince, de retour à Toulouse, accorda, le 5 avril, une exemption de péage dans toutes ses terres à l'abbaye de Bolbonne.
Le moment était arrivé où il allait conclure enfin un traité de paix avec Alphonse d'Aragon. Dans le courant d'avril 11 76, ils se rendirent fun et l'autre à l'île de Gernica, entre Beaucaire etTarascon. L'agent principal du traité fut Hugues Gaufred de Marseille, maître de la milice du Temple. Les assesseurs furent, du côté du roi d'Aragon, Raymond de Moncade, Guy Guerrejat de Montpellier et Arnaud de Villademols; du côté du comte, Ermengarde de Narbonne, Ismidon de Paute, et Guillaume de Sabran. Telles furent les conditions du traité : 1° Raymond cédait à Alphonse, pour la somme de trois mille cent marcs d'argent, tous ses droits sur le comté de Provence, les vicomtes de Milhaud, de Gevaudan et de Carlad ; 2° le roi engageait au comte le château d'Albaron, l'île de la Camargue et quelques autres. Un grand nombre d'évêques, d'abbés et de seigneurs assistèrent à ce traité de paix et le signèrent.
Raymond se rendit ensuite à Malaucène, où se trouvait la comtesse de Melgueil sa belle-fille, qui y mourut au mois de septembre. Par son testament, Ermessinde de Pelet laissa ses domaines à la maison de Toulouse, dans la personne de Raymond son époux. Elle n'eut point d'enfants de ce prince, qui se remaria quelque temps après avec Béatrix de Beziers.
Le monastère de la Daurade à Toulouse était alors gouverné par Pierre de Saint-André, qui avait succédé à Guillaume II. Il eut lui-même pour successeur Guillaume de
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Castelnau, abbé de Lézat, qui passa un accord avec Guillaume de Saint-Clair, prieur de Saint-Germier de Muret : ce qui semblerait indiquer que ce prieuré dépendait encore de cette dernière abbaye. Les droits du prieur de la Daurade sur la rive droite du fleuve étaient clairement établis, puisque à cette époque Guillaume de Castelnau accorda l'autorisation d'élever la chaussée et de construire le moulin du Badacle (vadacvlum). Thomas était alors chapelain de l'église de la Dalbade. Devant se rendre en Espagne, il confia la garde de cette église à Guillaume de Castelnau, à cette condition que si, avant sept ans, Thomas était de retour, il reprendrait cette église, mais que, s'il ne revenait qu'après ce terme ou s'il venait à mourir, le prieur de la Daurade pourrait en disposer à son gré.
Au mois de mars 1177, Bertrand de Yillemur, évôque de Toulouse, donna plusieurs domaines aux monastères de Lézat et de Bonnefont ; il accorda aussi aux religieux toutes les dîmes qu'il prélevait dans son diocèse sur les biens de ces abbayes. Celle de Calers, gouvernée à cette époque par Dalmace II qui avait succédé à Amaury I", reçut, avec l'approbation de Bertrand de Villemur, de vastes domaines de Raymond de Morlac.
Ermengarde vicomtesse de Narbonne, se voyant sans postérité, avait adopté son neveu Aimery de Lara. Celui-ci mourut sans enfants : c'est ce qui porta le comte de Toulouse à chercher les moyens de s'assurer de la vicomté de Narbonne, en qualité de suzerain. Ermengarde, justement effrayée des prétentions du comte, appela à son secours le roi d'Aragon, les vicomtes de Carcassonne et de Nîmes, et les seigneurs de Montpellier. Ces princes, à
l'exception du roi, se liguèrent contre Raymond V; mais l'histoire ne nous apprend rien sur les suites de cette ligue. Il paraît cependant que le comte s'était emparé de Narbonne au mois de décembre, car les divers privilèges qu'il accorda en 1177 aux hospitaliers de Saint-Gilles sont datés de cette ville.
Ces derniers événements précédèrent de très peu de temps la mort de Bertrand de Villemur. Il n'occupa le siège de Toulouse que cinq années, et n'est connu dans nos annales par aucun fait éclatant. Il eut pour successeur Gosselin, qui ne posséda l'évêché qu'une année. Sous son pontificat, eut lieu à Arles, au mois de juillet 1178, le couronnement de l'empereur Frédéric en qualité de roi de Provence. Quelques historiens ont rapporté que le comte de Toulouse fut présent à cette cérémonie, qui eut lieu dans la cathédrale. Cette assertion n'est appuyée sur aucune preuve solide. Il est certain néanmoins qu'au mois d'août, Raymond se trouvait à Arles, puisqu'il y reconnut par un acte public tenir en fief le château de Beaucaire et la terre d'Argence de l'archevêque et de l'Eglise d'Arles, et que ce prélat lui donnait en reconnaissance les châteaux de Mornas et de Mont-Dragon. Le comte de Toulouse favorisa par sa protection et ses largesses la construction du célèbre pont d'Avignon, qu'un jeune berger nommé Benezet ou Benoit avait entreprise, après bien des révélations et des prodiges. Raymond, peu de temps après le couronnement de Frédéric, se hâta de rentrer à Toulouse pour y recevoir quelques prélats qui venaient s'opposer à l'hérésie toujours croissante des henriciens ou albigeois.