LIVRE XIX
DEPUIS LA GUERRE CONTRE LES ALBIGEOIS, EN 1178, JUSQUA LA MORT DE RAYMOND V, EN 1194.
Les henriciens ou albigeois, que n'avait point effrayés l anathème lancé contr'eux au concile de Lombers, firent un très grand nombre de prosélytes, principalement aux environs de Toulouse. Quelques ecclésiastiques mécontents, quelques nobles cupides et débauchés se rangèrent de leur parti. Les conciliabules se multipliaient ; l'erreur devenait menaçante pour la société, car, il ne faut point l'oublier, la négation de quelques dogmes n'était que le prétexte apparent de la séparation avec la sainte Eglise. Le but principal et avoué de la secte était une attaque directe et incessante contre la propriété, et principalement contre les biens ecclésiastiques; tous ces albigeois n'étaient que de vrais pillards. Les uns, plus timides, prêchaient la théorie du brigandage ; les autres, plus hardis, la réalisaient. Pourquoi certains esprits se sont-ils abandonnés à d'inutiles lamentations sur les courageux efforts que fit alors le catholicisme pour refouler ces sectaires ? Pourquoi s'élever contre la croisade qui mit un frein à leur fureur, et traiter d'intolérance et de fanatisme l'opposition magnanime qui luttait contr'eux, non seulement pour un symbole mutilé, mais
surtout pour protéger les champs paternels envahis et les domaines sacrilègement usurpés?
Raymond V avait vu le mal : il voulut le guérir. Déjà, dès le mois de septembre 1177, il avait écrit en ces termes à l'abbé de Clairvaux : « Cette hérésie a tellement prévalu, » qu'elle a mis la division entre le mari et la femme, le » père et le fils, la belle-mère et la belle-fille. Ceux qui » sont revêtus du sacerdoce se sont laissés corrompre ; les » églises sont abandonnées et tombent en ruines ; on refuse » d'administrer le baptême; l'eucharistie est en exécration, » et la pénitence méprisée; on ne veut pas croire la création
• de l'homme et la résurrection de la chair; en un mot, » tous les sacrements sont anéantis et on introduit deux » principes. Pour moi qui suis armé de deux glaives, et qui » fais gloire d'être établi en cela le vengeur et le ministre » de la colère de Dieu, je cherche en vain le moyen de
• mettre fin à de si grands maux, et je reconnais que je ne » suis pas assez fort pour y réussir, parce que les plus no- » tables de mes sujets ont été séduits, et ont entraîné avec » eux une grande partie du peuple : en sorte que je n'ose » ni ne puis rien entreprendre. J'implore donc avec humi- » lité votre secours, vos conseils et vos prières pour extirper » celte hérésie. Son venin est si violent et l'endurcissement ■ de ceux qui sont séduits est si grand, qu'il n'y a que Dieu » qui puisse le vaincre par la force de son bras. Comme » le glaive spirituel est absolument inutile, il est nécessaire » d'employer le matériel; c'est pourquoi j'agis auprès du » roi de France pour l'engager à venir sur les lieux, per- » suadé que sa présence pourra contribuer beaucoup à » déraciner l'hérésie. Dès qu'il sera arrivé, je le conduirai
» moi-même dans les villes, les châteaux et les villages, je » lui ferai connaître les hérétiques, et je le seconderai de » toutes mes forces jusqu'à l'effusion de mon propre sang » pour exterminer les ennemis de Jésus-Christ. »
Cédant a l'invitation du comte de Toulouse, les rois d'Angleterre et de France résolurent de se rendre dans cette ville en 1178; mais, intimement persuadés que, si l'on pouvait envoyer dans le pays quelques missionnaires pleins de savoir et de zèle, on réussirait plus facilement auprès des peuples à dissiper Terreur, ils choisirent Pierre cardinal-légat du titre de Saint-Chrysogone, Guarin archevêque de Bourges, Reginald évêque de Bath en Angleterre, Jean de Bellesmains évêque de Poitiers, Henri abbé de Oairvaux, et quelques autres ecclésiastiques d'un rare mérite. Les hérétiques, qui avaient eu connaissance de cette légation imposante, convoquèrent à Toulouse, de tous les lieux voisins, leurs hardis partisans, qui s'emparèrent de toutes les rues et places publiques que les légats devaient parcourir à leur arrivée. Ceux-ci furent accueillis par des huées, d'insolentes clameurs et des injures grossières. Après quelques jours consacrés au repos, les prédications commencèrent. Les hérétiques s'y rendirent ; mais l'un des missionnaires prêcha avec tant d'éloquence et montra si clairement la vérité du dogme catholique, qu'ils ne voulurent plus paraître, dans la crainte d'être entraînés. Il importait cependant beaucoup que le peuple pût connaître le venin de l'erreur par l'aveu même de ceux qui la professaient. Pour obtenir cet aveu, il fallait les forcer à comparaître. Le légat convoqua donc Vévêque de Toulouse, les clercs, les consuls et les catholiques, et leur fit promettre
par serment de déclarer par écrit tous les hérétiques qu'ils pouvaient connaître.
Il y avait alors à Toulouse un homme riche et puissant nommé Pierre Mauran ; il possédait deux châteaux, l'un dans l'enceinte de la ville et l'autre au dehors. Il s'était fait chef de secte, présidait des assemblées nocturnes et y prêchait en dalmatique. A la prière du légat , le comte fit citer Mauran par des appariteurs. Celui-ci refusa de comparaître. Le lendemain, Raymond le manda à sa barre et le conduisit devant le légat et ses collègues. Ayant été interrogé sur sa doctrine, il déclara qu'il n'avait jamais enseigné l'erreur. On lui ordonna d'affirmer cette déclaration par un serment solennel ; il s'y refusa d'abord , et se rendit ensuite aux instances des commissaires. Les reliques des saints furent apportées, l'hymne du Saint-Esprit fut chantée; Mauran, pâle et saisi de frayeur, prononça son serment et promit qu'il répondrait sur tous les articles de la foi catholique. On lui adressa plusieurs questions ; lorsqu'on fut arrivé à celle du saint sacrement de l'autel, il nia formellement la présence réelle du Sauveur dans ce mystère. Convaincu d'hérésie, il fut livré au comte, qui , voulant donner une terrible leçon, le fit enfermer dans une prison, confisqua ses biens et ordonna qu'on démolît ses châteaux.
Mauran dans les fers eut le temps de faire des réflexions salutaires, il demanda à faire satisfaction, et promit de se convertir. C'était alors un usage universellement admis dans l'Eglise que les excommuniés et les hérétiques qui voulaient recevoir l'absolution publique de l'hérésie se soumissent à des fustigations beaucoup plus humiliantes que douloureuses. Celui qui devait les recevoir paraissait en public, le
corps nu depuis les épaules jusqu'à la ceinture, et recevait ou se donnait lui-même quelques coups de verges. Mauran, à sa sortie de prison, parut d'abord en cet état devant le légat, abjura ses erreurs, et promit d'accomplir la pénitence qui lui serait imposée. On annonça alors au peuple que Mauran recevrait, le lendemain, l'absolution de son crime dans la basilique de Saint-Saturnin. L'affluence fut si grande que le légat put à peine célébrer la messe. Mauran entra dans l'église, accompagné par Gosselin évêque de Toulouse et Pons de Montpezat abbé de Saint-Sernin, qui ne cessèrent de le fustiger avec une poignée de verges depuis la prison jusqu'aux degrés de l'autel. Il se prosterna aussitôt aux pieds du légat, et abjura ses erreurs. On le condamna à partir pour Jérusalem et à y passer trois ans au service des pauvres. En attendant le jour de son départ, il devait visiter tous les jours diverses églises de Toulouse nu-pieds et en prenant la discipline sur ses épaules nues. Il fut convaincu : 1° d'avoir exercé l'usure, 2° d'avoir usurpé les biens de l'Eglise, 3° de s'être approprié la part qui revenait aux pauvres.
Le légat envoya dans l'Albigeois l'évêque de Bath et l'abbé de Clairvaux pour exhorter Roger II à rendre la liberté à l'évêque d'Albi qu'il retenait prisonnier et à chasser les hérétiques de ses terres. Ce prince favorisait en secret ces sectaires, sans toutefois embrasser leurs erreurs. L'évêque de Bath rencontra dans sa mission deux chefs de la secte, Raymond de Baimiac et Bernard Raymundi, qui demandèrent à être conduits à Toulouse devant le légat. Ils arrivèrent, en effet , dans cette ville et comparurent dans la cathédrale de S'-Etienne. Le légat, l'évêque de Poitiers, Gosselin,
les autres commissaires et trois cents ecclésiastiques ou laïques étaient assemblés pour les entendre. Ils produisirent un symbole qui paraissait s'accorder assez avec celui de l'Eglise catholique. Les commissaires conduisirent ensuite Raymond et Bernard dans l'église de Saint-Jacques, voisine de la cathédrale, pour qu'ils donnassent lecture de leur profession de foi devant le peuple assemblé. Ils osèrent affirmer qu'ils avaient toujours tenu la vraie doctrine ; mais le comte de Toulouse, qui était présent, et une infinité de témoins les convainquirent d'imposture. On voulut les forcer alors de confirmer par serment leur profession de foi : ils opposèrent une téméraire résistance et furent déclarés excommuniés. Avant de quitter l'assemblée, le comte de Toulouse et les autres seigneurs de la province jurèrent de ne favoriser jamais les hérétiques. Il fut stipulé dans un édit solennel que, s'ils ne se convertissaient pas, ils n'auraient que huit jours pour se retirer, après quoi ils seraient chassés du pays par l'autorité séculière.
Pierre, cardinal de Saint-Chrysogone, adressa une lettre à tous les fidèles pour leur enjoindre de n'avoir aucune communication avec Raymond et Bernard. Henri, abbé de Clairvaux, écrivit aussi dans le même sens ; il dit dans sa lettre « que tous les princes chrétiens avaient occasion » d'exercer leur zèle pour la foi en venant embrasser dans » ce pays la querelle de Jésus-Christ; et afin qu'ils ne s'ex- » cusent pas sur le peu de fruit qu'il yak faire, qu'ils sa- » chent que c'est l'opinion commune à Toulouse que si nous • eussions différé trois ans seulement à faire cet acte de » visite, a peine y aurait-on trouvé quelqu'un qui eût invoqué » le nom de Jésus-Christ. »
Nous apprenons d une seconde lettre de l'abbé de Clairvaux que Gosselin évêque de Toulouse, Geraud archevêque d'Auch, et Geraud évêque de Cahors, se joignirent^ux commissaires pour interroger les hérétiques, et que Yierne, femme de Sicard de Boysse de Graulhet, qui avait été séduite par les sectaires, avoua qu elle s'était abandonnée avec les plus religieux d'entr'eux à toute sorte d'infamies.
Henri s'était acquis l'estime des Toulousains par sa prudence et sa piété : aussi , Gosselin leur évêque étant venu à mourir, il fut unanimement élu pour lui succéder. Dans un ancien titre du collège de Saint-Bernard de Toulouse, sous la date de 1178, où il est question de la vente de quelques pièces de terre faite par Pons d'Amaury a un juif espagnol, on trouve le nom de Henri de Clairvaux avec le titre d'évêque de Toulouse. La modestie de ce saint abbé l'empêcha d'accepter ce siège. 11 se nommait Henri de Chateau-Marcey, et avait été abbé de Haute-Combe en Savoie avant de passer à Clairvaux. Il fut promu au cardinalat et à l'évêché d'Albano pendant la tenue du concile de Latran, qui eut lieu l'année suivante. Cette première mission contre les Albigeois eut peu de succès : les légats et les commissaires se séparèrent sans avoir obtenu de nombreuses conversions. Après leur départ, le comte Raymond demeura quelque temps à Toulouse, et au mois d'octobre 1178 iî donna des statuts aux changeurs de cette ville.
Cette même année, Dominique, premier abbé de Bolbonne, fut pris pour arbitre, ainsi qu'Arnaud d'Eaunes, d'un différend qui existait entre le monastère de Grand-Selve et celui de Longue-Combe. Il mourut deux ans après, et eut pour successeur Odon. Gui Vital, abbé de Grand-Selve, ob-
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tint d'Alacippc du Mas-Garnier l'autorisation de construire quelques moulins sur le fleuve de Garonne, et mourut peu de jours après. Il eut pour successeur Guillaume Ier de Cambanol. Raymond de Pins donna à la même époque quelques domaines à l'abbaye de Calers dans la personne de Dalmace, son abbé, auquel succéda Bernard Ier. Arnaud Ier, abbé de la Capelette, mourut aussi en ce même temps. Sylvie de Martres, haute et puissante dame, gratifia de plusieurs terres le monastère de Bonnefont ; Guillaume Rayraundi , qui en était abbé , reçut ces dons et laissa son abbaye à Raymond H.
Après la mort de Raymond Guilaberti , prévôt de Saint- Etienne, qui eut lieu en 1174, la prévôté demeura vacante pendant cinq ans, et ce ne fut qu'en 1179 que l'archidiacre Guillaume Pétri fut élevé à cette dignité, qu'il ne posséda , du reste, que très peu de temps, puisqu'il mourut au mois de décembre de l'année suivante. Arsius fut élevé sur le siège de Comminges, où il fit briller les plus éclatantes vertus. Il succédait a Arnaud-Roger. Il assista au troisième concile de Latran, dans lequel on anathématisa les hérétiques qui infestaient les provinces méridionales des Gaules, tels que les cathares, patarins. et autres publicains qui étaient principalement répandus dans la Gascogne, l'Albigeois et le pays de Toulouse.
Le comte de cette dernière ville, qui, comme nous l'avons déjà dit, s'était emparé de la vicomté de Narbonne, vit à cette occasion une formidable ligue se former contre lui ; elle était composée du roi d'Aragon, des vicomtes de Beziers et de Nîmes, et d'Ermengarde. Dans le dessein d'opposer quelque résistance à leurs attaques, le 28 avril 1179, il
s'unit à divers seigneurs du Bas-Languedoc et conclut avec eux un traité. Suivant cet acte, Raymond d'Uzès, Pons Gosselin de Lunel et Pierre de Bernis reçurent en fief, de Raymond, tous les domaines, qu'ils possédaient dans la vicomté de Nîmes, avec promesse de l'aider contre le vicomte de cette dernière ville. Le roi d'Aragon et le comte de Provence son frère, Raymond Bérenger, se rendirent à Beziers, et de là a Carcassonne, où Roger vicomte de Beziers se déclara le vassal d'Alphonse ainsi que du comte de Provence. La guerre que Raymond V avait à soutenir contre ces seigneurs ne lui permit pas d'assister au couronnement de Philippe son neveu, fils de Louis-le-Jeune, qui eut lieu à Reims le 1er novembre.
Après la mort de Gosselin évêque de Toulouse, et sur le refus d'Henri de Clairvaux, Fulcrand fut choisi pour occuper ce siège. Son élection dût être postérieure au concile de Latran, car il n'est point compris parmi les évêques de la Narbonnaise qui y assistèrent. Des chartes de l'abbaye de Lézat qui portent la date du mois de décembre 1179 affirment qu'il était alors évêque de Toulouse.
En 1180, la guerre continua dans la province entre Raymond V d'un côté et Alphonse et ses alliés de l'autre. Le roi d'Aragon assiégea le château de Fourques situé sur le Rhône, au-dessous de Beaucaire, et qui appartenait au comte de Toulouse. Celui-ci le suivait de près, puisque au mois d'août il confirma en faveur de l'abbaye de Saint-André sur le Rhône la donation d'une partie du château de Pujault qui avait été cédée à ce monastère par un seigneur (Isnard de Gargaïa), en y prenant l'habit religieux. Il se porta bientôt après avec ses troupes sur les frontières du
Rouergue et du Querci, puisque, vers le 1er octobre, il passa un accord avec l'abbé d'Aurillac au camp devant Capdenac : ce qui ferait supposer que le roi d'Aragon et le comte de Provence s'étaient dirigés de ce côté.
Les seigneurs du pays toulousain se montraient toujours généreux envers l'Eglise : ainsi, à cette époque, Antoine Arnaud de Castelverdus donna plusieurs terres à l'abbaye de Bolbonne. Cette donation se fit en présence de Roger- Bernard comte de Foix, qui vivait encore. Guillaume de Castelnau, qui gouvernait l'abbaye de Lézat avec une rare prudence, termina un différend qui existait entre le prieur de Saint-Antoine de Toulouse et Pierre de Raissac, sous le règne de Philippe. Cette intervention dût être postérieure au mois de septembre, puisque Louis VII mourut le 18 de ce mois, laissant la couronne à Philippe-Auguste. Ce prince, au commencement de son règne, chassa tous les juifs du domaine royal ; « il alla consulter, disent les vieilles chro- » niques, un certain ermite ayant nom Bernard, très saint » homme, lequel était alors correcteur des bonshommes du » moûtier de Grandmont (depuis, les Minimes) dans le bois » de Saint-Mandé, près Vincennes. Celui-ci lui conseilla de » relâcher et quitter tous les chrétiens de son royaume des » dettes qu'ils devaient aux juifs, de bouter tous les juifs » hors du dit royaume, et de retenir pour son usage la cin- » quième partie des créances de ces infidèles. En l'an de » l'Incarnation 1181, le roi commanda que tous les juifs » s'appareillassent de quitter le royaume de France et qu'ils
» fussent tous dehors à la fête de saint Jean-Baptiste
» Quand les juifs s'en furent allés, le bon roi ordonna qu'on » nettoyât leurs synagogues, afin qu'elles fussent dédiées à
» églises, et que l'on y consacrât autels pour le service de » Notre-Seigneur. »
Les juifs de Toulouse habitaient 4ans un quartier appelé les eaux des juifs (judeœ aquœ — Joux- Aiguës). Il paraît que Fordonnance du roi Philippe ne pût les atteindre. Leur existence à Toulouse en cette année est marquée par une sentence que rendit contre eux l'évêque Fulcrand : ils étaient obligés de donner chaque année, le jour du vendredi saint, quarante-quatre livres de cire. Arnaud, sacriste de la cathédrale, affirmait que ces livres devaient être du poids commun de Toulouse ; les juifs prétendaient au contraire quelles devaient être seulement du poids de vingt sols la livre, qu'on appelait livre prime. L'affaire fut portée au tribunal de l'évêque. qui eut pour assesseurs l'archidiacre Bernard de Gradac, Guillaume de Brunet, Pierre de Marquefave, Bernard de Saint-Romain, Pierre Bruno, le chanoine Fabrc, l'hôtellier Gaïrauld, et quelques autres. Après l'audition des témoins pour les deux parties, l'évêque condamna les juifs à acquitter leur rente au poids commun. Bernard de Gradac dont il est ici question fut élevé bientôt après à la dignité de prévôt de Saint-Etienne, à la mort de Guillaume Pétri. L'évêque de Toulouse donna à Alquier abbé de Belleperche une église désignée sous le nom de Cordue. Sous son épiscopat, Pierre et Bertrand de Mornac frères cédèrent à Bernard abbé de Calers tous les droits qu'ils pouvaient avoir sur plusieurs terres, pour le repos de leur âme et celle de leurs parents.
Au mois d'août 1181, Raymond V, de l'avis des capitouls ou membres du conseil commun de la ville, fit d'excellents règlements pour sauvegarder la paix entre la maison com-
taie et tous les habitants de la cité; de plus, pour régler le salaire de divers corps d'état et la vente de certaines marchandises, en particulie» celle du poisson, tel que saumon, truite et anguille. On voit, par ces diverses dispositions de police, que le conseil de ville n'était point étranger à cette époque à l'administration intérieure de la cité, et que le comte faisait tous ses efforts pour gagner l'affection du peuple : affection d'autant plus nécessaire que les armes du roi d'Aragon le pressaient vivement. Ce prince, en effet, se jeta dans le Toulousain avec une partie de son armée, vint camper sous les murs de la capitale, ravagea les environs, et passa ensuite en Aquitaine pour rejoindre le roi d'Angleterre son aihé.
Ces guerres et ces dissensions continuelles favorisèrent beaucoup les progrès de l'hérésie. Le vicomte Roger contribua puissamment à les étendre, par la haine qu'il portait au comte de Toulouse. Alexandre III résolut alors d'envoyer un légat dans le pays : il choisit Henri de Château-Marcey, abbé de Claivaux, cardinal et évêque d'Albano, qui avait fait partie de la première mission. Celui-ci prit dans cette circonstance une marche toute différente : il s'adressa aux catholiques, ranima leur zèle par son éloquence, les engagea à prendre les armes et à le suivre ; il forma un corps d'armée, se mit à la tête des troupes, et marcha droit au château de Lavaur, dont il fit le siège. Raymond de Baimiac et Bernard Raymundi dont nous avons déjà parlé s'y étaient réfugiés, et, de là, prêchaient l'hérésie. Le cardinal Henri investit la place, et après une résistance assez grande de la part des assiégés, il s'en empara, grâce aux intelligences secrètes qu'il s'était ménagées auprès de la vicom-
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lesse Adélaïde, femme de Roger II. Ce seigneur se soumit alors. Le cardinal exigea qu'il lui remît les hérétiques qui étaient en son pouvoir. Raymond de Baimiac et Bernard Raymundi se convertirent; ils se firent chanoines, l'un de Saint-Etienne, et l'autre de Saint-Saturnin. .
De Lavaur, le cardinal s'avança au-delà de Toulouse jusque sur les frontières d'Espagne; là, il fut joint par Etienne de Tournay, abbé de Sainte-Geneviève de Paris. Cest ce que nous apprenons d'une lettre que ce dernier écrivit en ces termes : « La crainte du danger imminent où je me » trouve exposé parles courses des voleurs, des cottereaux, » des Basques et des Aragonnais, fait que je supporte avec » moins de peine les fatigues du long et pénible voyage que » j'ai entrepris. Je suis l'évêque d'Albano par les montagnes » et les vallées, au milieu des déserts ; je ne trouve partout • que des villes consumées par le feu ou des maisons rui-
» nées On m'assure que je trouverai ce prélat au-delà
» de Toulouse, près des Espagnols. » Etienne de Tournay écrivit une seconde lettre à Jean de Bellesmains qui venait d'être nommé au siège de Lyon : « J'ai eu, dit-il, en passant » dans ce pays lorsque le roi m'envoyait à Toulouse, une » image de la mort toujours présente devant mes yeux : j'y » ai vu les églises brûlées ou presque détruites, et les lieux » qui auparavant servaient d'habitation aux hommes, de- » venus la rétraite des bêtes. » Ainsi se trouvent consignés dans l'histoire les hauts faits de l'hérésie des albigeois.
Le cardinal Henri termina sa légation et quitta les états du comte de Toulouse, qui vint à cette époque (1182) au secours du fils du roi d'Angleterre. Ce jeune prince voyait avec peine que son père, qui l'avait associé au trône, l'éloi-
gnât du gouvernement, tandis que ses deux frères Richard et Geoffroy administraient, l'un, le duché d'Aquitaine, et l'autre la Bretagne. Il demanda la Normandie, qui lui fut refusée. La division éclata alors entre les trois princes fils de Henri II; le jeune Henri et Geoffroy se liguèrent contre le duc d'Aquitaine. Le roi d'Angleterre, désirant terminer cette guerre qui affligeait son cœur paternel, entra dans l'Aquitaine, d'où il fut repoussé par les habitants qui prêtèrent serment de fidélité au jeune roi. Celui-ci, s'étant révolté contre son père, appela à son secours Philippe- Auguste, Raymond comte de Toulouse, et plusieurs autres grands vassaux.
Le pape Lucius avait succédé à Alexandre III. Au commencement de son pontificat, il approuva la donation qui fut faite à l'abbaye de Saint-Pons de Tomières de celle de Venerque dans le Toulousain, dépendante de l'ordre de saint Benoît et dédiée à l'apôtre saint Pierre; il accorda aussi plusieurs privilèges à l'abbaye de Bolbonne, qui reçut de grands biens à la même époque de Bertrand de Nerag, pendant que celle de Feuillants était richement dotée d'une partie des moulins de Havidan dans la personne de Théobald, son abbé, qui avait succédé à Raymond Ier.
La province d'Aquitaine vit, en 1183, le roi d'Angleterre et son fils se faire une guerre acharnée. Le premier appela à son secours le roi d'Aragon et plusieurs autres princes, qui vinrent le joindre dans le Limousin. Le 1er mars, il vint assiéger le château de Limoges, dont son fils prit la défense. Le 26 mai, le comte de Toulouse arriva à Uzerche, où il rencontra le jeune Henri qui était venu au-devant de lui, mais qui mourut peu de jours après à Martel, en pré-
sence de Raymond V et du duc de Bourgogne, témoignant un grand repentir de la guerre qu'il avait déclarée à son père. Ce prince avait choisi sa sépulture dans la cathédrale de Rouen, et c'est à ce sujet que le comte de Toulouse, de concert avec le duc de Bourgogne et l'évêque d'Agen, écrivit au pape pour lui rendre témoignage de la volonté du jeune Henri. La lettre de Raymond porte la suscription suivante : « Au très révérend père en J.-C. et seigneur Luce, par la » grâce de Dieu pontife des Romains, Raymond par la même » grâce duc de Narbonne, comte de Toulouse, marquis de
» Provence : salut »
Quelques circonstances de la guerre de Henri H roi d'Angleterre et de son fils nous sont indiquées dans les poésies de Bertrand de Born, guerrier et troubadour ; il était vicomte de Hautefort dans le Périgord, seigneurie qu'il partageait avec Constantin son frère. Bertrand, voulant posséder seul le manoir de ses aïeux, en chassa Constantin. Celuici appela à son secours le vicomte de Limoges, le comte de Périgord et Talleyrand seigneur de Montagnac. Ces seigneurs et Richard comte de Poitou vengèrent Constantin en saccageant les domaines de Bertrand. Le troubadour prit sa revanche par un sirventes, espèce de poésie héroïque consacrée aux actions d'éclat ; « Mon frère, dit-il, veut avoir » la terre de mes enfants. — Je le déclare, il s'en trouvera » mal, s'il veut disputer avec moi. Je crèverai les yeux à » qui voudra m'ôter mon bien. La paix ne me convient pas ; » la guerre seule a le droit de me plaire. Ne rien craindre » voilà mon unique loi. Je n'ai égard ni aux lundis, ni aux » mardis ; les semaines, les mois, les années, tout m'est » égal Pour moi, faire provision de lances, de casques,
» d'épées, de chevaux, c'est ce que j'ambitionne. A tort ou » à droit, je ne céderai rien de la terre de Hautefort ; elle » est à moi, et on me fera la guerre tant qu'on voudra... » Bertrand de Born devint le redoutable ennemi de Richard : il ligua contre lui plusieurs seigneurs ; mais, triste jouet de la fortune, il vit bientôt les rois d'Aragon et d'Angleterre, ainsi que Richard qui avait fait la paix avec son père, venir assiéger son château et le forcer à se rendre. Dans sa colère, il publia un autre sirvente contre le roi d'Aragon dans lequel il lui reproche le parjure de Sanche, son frère, qui avait abandonné les intérêts du comte de Toulouse pour se liguer avec le roi d'Angleterre.
Nous possédons plusieurs poésies de Bertrand de Born, entr'autres, deux complaintes sur la mort du jeune Henri, des sirventes où il chante les guerres du roi d'Angleterre et de Philippe- Auguste. Il choisit pour la dame de ses pensées Menta ou Mathilde femme de Talleyrand, seigneur de Montagnac et frère du comte de Périgord, à laquelle il adresse plusieurs vers où il n'est question que d'éloges, de reproches, de jalousies, de protestations, de brouilleries et de réconciliations. Le Dante a mis Bertrand de Born dans son Enfer où il est condamné à porter entre ses mains sa tête séparée du tronc, pour avoir fomenté la guerre entre le roi d'Angleterre et ses enfants.
Le comte de Toulouse perdit, en 1183, Alberic Taillefer son second fils. 11 avait épousé Béatrix, héritière du Dauphiné, et mourut sans enfants. Raymond, dans la crainte de voir passer cette province en des mains ennemies, hâta l'alliance de la veuve avec Hugues III duc de Bourgogne, qui, pour la contracter , répudia Alix de Lorraine, son épouse.
Au milieu de tous ces événements, un nouveau monastère était fondé dans le pays de Comminges,: c'était celui de la Bénédiction-Dieu ou de Nisors. Il fut établi, sous les auspices d'Arsius évêque de Comminges, par les religieux de l'abbaye de Bonnefont, sous la dépendance de Citaux et dans la ligne de Maurimont. Bernard, qui était, sans doute religieux de Bonnefont, fut désigné pour le premier abbé. Les libéralités de Bertrand, seigneur de la Ille, contribuèrent puissamment à assurer l'avenir de cette maison; il lui donna plusieurs terres dans le territoire de Laserade. Non seulement les seigneurs se montraient généreux envers les monastères, mais ils se retiraient quelquefois dans la solitude pour y embrasser la vie religieuse; ainsi, au mois de septembre 1183, Arnaud-Guillaume Dalga prit l'habit de convers à Belleperche des mains de Bernard ; il céda de très grands biens au monastère, à condition que son fils serait admis au nombre des moines quand il aurait atteint lage prescrit. L'épouse d'Arnaud-Guillaume reçut des religieux de Belleperche 250 sols, à l'aide desquels elle embrassa la vie religieuse dans un couvent de l'ordre de Fontevrault, situé sur les rives de la Garonne, non loin de Belleperche, et que nous croyons être le prieuré de Lespinasse. <
Les chanoines de Saint-Etienne eurent à cette époque quelques discussions avec Pierre de Saint-André, prieur de l'hôpital de Saint-Jean de Jérusalem à Toulouse. Nos chroniques ne nous apprennent pas quel en était le sujet. L'évêque Fulcrand et Bernard Gradac, prévôt de Saint- Etienne, intervinrent pour rétablir la paix. Cet acte de conciliation précéda de très près la mort de Pons de Monpezat,
abbé de Saint-Saturnin, qui eut pour successeur Guillaume de Cantés. Celui-ci joignit a la dignité abbatiale celle de prévôt de Saint-Etienne, car Bernard de Gradac mourut Tannée suivante, et fut enseveli dans le cloître de Saint- Etienne, avec une inscription tumulaire.
En 1184, au mois de septembre, on tint une grande assemblée dans le cloître de la Daurade, sous la présidence de Guillaume III, prieur de cette église. Un citoyen de Toulouse nommé Bernard Mandataire et Guillemette sa femme avaient construit un hôpital et une église dédiée à sainte Radegonde, dans le territoire de Saint-Pierre des Cuisines. Leur intention fui de céder cet hôpital et ses dépendances à Saint-Pierre de Cluny et à l'abbaye de Moissac, à la charge par cette dernière d'y entretenir à perpétuité treize pauvres, dont deux prêtres, et les autres clercs ou laïques. En reconnaissance de cette donation, l'abbé de Moissac agrégea Bernard et Guillemette à la congrégation, et les rendit participants de toutes les bonnes œuvres qui se feraient dans son sein. Il prit pour témoins de ses engagements les abbés de Gimont, d'Eaunes, de Belleperche et de Grand-Selve, qui sans doute étaient présents à cette assemblée. L'abbé d'Eaunes dont il est ici question reçut en même temps un don pour son monastère d'une dame du pays nommée Assalite de Saint- Amans. L'hôpital de Sainte-Radegonde fut plus tard appelé de la Mainadière, nom qui dérive évidemment de celui
de son fondateur Albert de Dieupentale donna aussi de
vastes domaines situés dans cette seigneurie au monastère de Saint-Pierre de la Cour.
Fulcrand n'était pas moins généreux à l'égard des ab-
bayes, puisque, vers le commencement de l'année 1185, il céda à Guillaume abbé de Vajal les églises de Saint-Pierre de Canens et de Saint-Jean de Fageac.
Au mois de février, le comte de Toulouse et le roi d'Aragon eurent une entrevue dans l'île de Gernica, et terminèrent leurs longues querelles par un traité solennel ; ils promirent de vivre désormais en bonne intelligençe et de s'aider contre leurs ennemis communs. Ce traité, qui renfermait aussi d'autres conditions, fut passé en présence de l'archevêque de Narbonne, de l'évêque de Barcelonne, et d'Ermengarde vicomtesse de cette première ville. De Gernica, Raymond se rendit a Nîmes, où il accorda, le 1er mars 1 185, divers privilèges aux habitants et les exempta de toste et de queste, sorte de droits seigneuriaux.
L'histoire des évêques de Vaison nous révèle un fait qui paraît se rapporter à Raymond V, quoiqu'il soit possible de l'appliquer à son fils, qui portait peut-être aussi à cette époque le titre de comte de Toulouse ; il y est dit que le comte de cette ville avait dépouillé Bertrand de Lambesc, évêque de Vaison, de ses titres et de ses droits, et que Bérenger de Reillane, son successeur, excommunia le comte à Entrechaux, parce que ce seigneur avait élevé une forteresse à Vaison pour effrayer le pays ; que Raymond , irrité de cette excommunication, chassa l'évêque de Vaison du diocèse, et qu'enfin, quelques années plus tard, le comte de Toulouse rendit l'évêché et toutes ses possessions à Guillaume de Laudun, successeur de Bérenger. — Quoique ces faits aient échappé à nos chroniqueurs, ils n'en ont pas moins été attestés sous la foi du serment, en 1185, par d'irrécusables témoins.
La paix entre le roi d'Aragon et le comte de Toulouse ne fut pas de longue durée. Celui-ci ayant assiégé Carcassonne sur le vicomte Roger, Alphonse vint aussitôt à son secours, et força Raymond à lever le siège, pendant que Richard duc d'Aquitaine, à la tête d'une armée nombreuse, ravageait les terres du comte de Toulouse et lui enlevait plusieurs châteaux. Il paraît que ce dernier prince n'opposa aucune résistance à l'invasion de Richard, puisque au mois d'août 1187 il se rendit vers le Rhône, où il donna à l'abbaye de Franquevaux ce qu'il possédait dans le territoire de Fourques de la succession de feue Agnès, sa sœur. C'est le seul monument qui nous révèle l'existence de cette princesse. Nous ignorons si elle fut mariée ; cependant il ne faut pas la confondre avec une autre sœur du comte de Toulouse qui fut mère de Bernard de Comminges VIe du nom. Celle-ci, nommée Laurence, épousa Dodon, fils de Bernard V. Dodon, fatigué des grandeurs humaines, se retira à l'abbaye de Feuillants, où il mourut et où il fut inhumé. H eut trois fils de la princesse de Toulouse^ Bernard VI, qui lui succéda, Guy seigneur d'Àure, et un autre Bernard seigneur du pays de Savès dans le Toulousain. On lui donne encore pour enfants Roger comte de Pailhas, qui rat la souche des vicomtes de Couserans, et Arnaud seigneur de Dalmazan. Bernard VI comte de Comminges épousa Béatrix- Etiennette, fille de Centulle comte de Bigorre, dont il n'eut qu'une fille unique appelée Pétronille.
La présence de Dodon comte de Comminges dans l'abbaye de Feuillants fut pour cette maison la source de grands privilèges de la part du pape Grégoire. Ce pontife adressa , en 1187, une bulle très étendue à l'abbé et aux religieux
de Feuillants, dans laquelle 1° il place cette maison sous l'observance de Citeaux ; 2° il confirme ses privilèges et les donations qui lui ont été faites par la famille de Comminges et Raymond comte de Toulouse, qui lui a accordé le péage dans tous ses domaines et plusieurs maisons situées dans cette ville ; 3° il leur accorde la facilité de recevoir qui bon leur semblera dans leur abbaye, sans que personne puisse s'y opposer ; 4° il leur donne enfin des exemptions particulières et les place sous la juridiction immédiate du siège apostolique. Cette bulle, signée par douze cardinaux, fut délivrée à Ferrare. Il paraît que, dans la suite des âges, il s'éleva quelques doutes sur l'authenticité de ce monument, puisque Charles Bastard de Borbon, sénéchal de Toulouse, fut obligé de la garantir.
L'abbaye de Grand-Selve reçut, k cette époque, de trèsgrands biens de la libéralité de plusieurs seigneurs, entfautres, de Gaston de Béarn, qui prit Fulcrand évêque de Toulouse pour témoin de sa donation, de Gautier de Terride et d'Indie sa femme, de Geraud de Ule, qui donna l'autorisation de couper tout le bois nécessaire dans l'étendue de ses domaines. Raymond V se montra aussi, l'année suivante (1188), bienfaiteur de cette maison, à laquelle il céda une portion de territoire pour la construction de quelques moulins près du château de Verdun. L'acte fut signé par Fulcrand. Cet évêque céda à Odon abbé de Bolbonne les prémices et les dîmes de toutes les terres relevant de son évêché qui pouvaient être cultivées par la main des moines. De concert avec ce même Odon et Guillaume de Cantès, prévôt de Saint-Etienne, il termina un procès qui existait entre les abbés de Combelongue et de Vajal. A l'exemple de Fui-
crand, le prévôt de Saint-Etienne accorda à Bolbonne les dîmes des terres qui relevaient de sa prévôté. Odon, parla vertu et la sagesse de son gouvernement, exerçait une grande influence sur les seigneurs du pays, puisqu'on 1188 il obtint d'Arnaud-Guillaume d'Artuin une entière liberté sur toutes ses terres, et qu'il termina un différend qui existait entre son abbaye et celle de Cuxa au sujet des dîmes de Trémes- Aigues.
Il reçut dans l'église de son abbaye la dépouille mortelle de Roger-Bernard comte de Foix, qui avait accepté, peu de temps avant sa mort, le gouvernement de Provence des mains du roi d'Aragon, son cousin germain. Il mourut dans les premiers jours du mois de novembre, et laissa de sa femme Cécile de Beziers, fille de Raymond Trincavel, deux fils et trois filles. L'aîné de ses fils, nommé Roger, mourut avant son père. Raymond Roger lui succéda. L'aînée de ses filles épousa Guillaume-Arnaud de Marquefave ; la seconde, Esclamonde, fut mariée à Jourdain II seigneur de l'Isle, et la troisième à Roger de Comminges vicomte de Couserans. Peu de jours après qu'il eut pris le gouvernement de ses états, Raymond-Roger, septième comte de Foixr confirma avec Raymond abbé de Saint-Antonin le pariage que son père avait déjà fait avec ce monastère, et fut bientôt le témoin de la guerre que Richard duc d'Aquitaine déclara au comte de Toulouse.
Celui-ci avait à son service un domestique nommé Seissun qui lui conseilla de faire arrêter plusieurs marchands aquitains qui commerçaient dans ses états. Après s'être ligué avec Richard d'Angoulèrae, Gaufred de Lusignan, et quelques autres seigneurs, il se mit à ravager les terres du duc.
Cependant Richard trouva le moyen de se saisir de Seissun et de le jeter en prison, où il fut cruellement traité. Raymond V usa alors de représailles : il fit arrêter deux chevaliers aquitains, Robert et Rodulphe Poër, qui revenaient du pèlerinage de Saint-Jacques, et menaça Richard de les faire mettre à mort s'il ne lui rendait son prisonnier. Philippe-Auguste intervint, et les deux chevaliers furent délivrés moyennant rançon. Richard, indigné, se mit aussitôt a la tête d'un corps de ces brigands qu'on appelait Barbançons, se jeta en H88 sur les états du comte, porta partout ^ le fer et le feu, prit dix-sept châteaux, entr'autres ceux de Moissac et de Cahors, s'approcha de Toulouse après avoir ravagé ses environs et se disposa à en faire le siège.
Justement effrayé, le comte de Toulouse envoya des députés à Philippe-Auguste pour se plaindre des hostilités de Richard. — Comme le roi de France et celui d'Angleterre avaient pris la croix l'un et l'autre et devaient se rendre en
Palestine pour s'opposer aux progrès du sultan Saladin, il avait été convenu entr'eux que toutes les querelles cesseraient depuis le moment de leur entrevue jusqu'à leur retour d'Orient. L'entreprise hardie de Richard était une infraction à cette trêve, et Raymond s'en plaignit au roi de France. Celui-ci , peu content des raisons apportées par le roi d'Angleterre pour justifier la conduite de son fils, attaqua les états de ce dernier, soumît à ses armes le Berri, une partie de la Touraine et du Bourbonnais, entra même jusque dans le Querci , et reprit cinq châteaux dont le duc d'Aquitaine s'était emparé sur le comte de Toulouse. Richard se vit alors obligé d'abandonner le siège de cette ville pour marcher au secours de ses provinces envahies.