LIVRE XX
DEPUIS LA MORT DE RAYMOND V, EN 1194, JUSQUA L'ÉLECTION DE RAYMOND DE RABASTENS, EN 1202.
Les anciens historiens ont fait un grand éloge de Raymond V ; ils l'ont représenté comme un prince plein de bravoure. Ses exploits militaires, sa prudence, son affabilité, sa grandeur d'âme le rendirent supérieur a tous les princes de son temps. Ses sentiments personnels sur l'hérésie des albigeois nous sont révélés dans la belle lettre qu'il écrivit à l'abbé de Clairvaux. Les guerres continuelles qu'il eut à soutenir détournèrent son attention des progrès de celte hérésie. Ces guerres ayant épuisé ses finances, il oublia les droits de la justice en s emparant du trésor de l'abbaye de Saint-Gilles, dont il se servit pour soudoyer ses troupes. Excommunié à cause de sa téméraire entreprise, il revint à résipiscence, à la prière de Hugues, abbé de Bonneval, religieux d'une vie exemplaire. On raconte que ce saint personnage, s'étant rendu à St-Gilles, y célébra les SS. mystères, et qu'après la messe il montra au comte et à l'assemblée un pain d'une éclatante blancheur ; qu'ayant prononcé sur ce pain la formule de l'excommunication, il devint noir et répandit une insupportable odeur ; qu'ayant ensuite prononcé sur ce même pain les paroles de l'absolution, il revint à son premier état. On ajoute qu'à la vue de ce prodige,
Raymond se jeta aux pieds de Hugues, reconnut sa faute, et restitua à Saint-Gilles tous les biens qu'il avait usurpés. . La répudiation qu'il fit de la reine Constance et un penchant tçop ardent pour les femmes pèsent sur sa mémoire. 11 se montra généreux envers l'Eglise; les abbayes de Bonnecombe en Rouergue et de la Garde-Dieu en Querci reçurent des témoignages de sa munificence ; il accorda à la ville de Toulouse de grands privilèges, et rendit plusieurs ordonnances pour le règlement de la police. Tous ses actes sont empreints d'une grande douceur, à l'exception de ceux qui regardent les hérétiques, car il avait condamné au supplice du feu tous les albigeois qui seraient trouvés dans Toulouse ainsi que ceux qui leur donneraient asile, après avoir confisqué les biens des autres. Sa cour fut brillante, animée -et chevaleresque ; il accueillit tous les troubadours, les combla d'honneurs et de biens, et favorisa ainsi , comme nous le dirons plus tard, le développement de la poésie provençale.
Raymond V eut trois fils de la reine Constance : Raymond, qui lui succéda; Albéric Taillefer, qui épousa Béatrix héritière du Dauphiné et mourut sans postérité, et Baudouin. 11 eut aussi de la même princesse une fille nommée Adélaïde qui épousa Roger II vicomte de Beziers, et une autre qui épousa un des frères de Dodon comte de Çomminges. 11 laissa une fille naturelle nommée Indie qui se maria, en 1203, avec Guillabert de Lautrec, et en secondes noces (1206) avec Bernard Jourdain seigneur de lTsle.
Raymond VI prit possession des états de son père le 6 janvier 1195. 11 était né le 28 octobre 1156, et avait 38 ans quand il commença à régner. A l'âge de seize ans (1172),
il épousa en premières noces Ermessinde de Pelet comtesse de Melgueil, qui mourut six ans après son mariage (1178). Quelque temps après, il se maria en secondes noces avec Béatrix, sœur de Roger II vicomte de Beziers ; il en eut une fille nommée Constance, qui épousa en premières noces Sanche VI roi de Navarre, par qui elle fut répudiée, et en secondes noces Bernard de Sauve, dont elle eut six enfants. Raymond VI répudia Béatrix et épousa en troisièmes noces Bourguigne de Chypre.
À peine arrivé dans la capitale de ses états, Raymond VI convoqua dans l'église de Saint-Pierre des Cuisines les consuls et les principaux habitants de la cité et reçut leur serment de fidélité, que ceux-ci lui prêtèrent , sauf leurs droits, usages, coutumes et franchises. Le comte jura, à son tour, de garder ces coutumes, et confirma tous les privilèges que son père et son aïeul avaient accordés à la cité, en particulier la sauvegarde qui portait exemption de leude et de péage et qui réglait les frais et amendes de la justice criminelle, excepté les homicides, les traîtres, les voleurs et les adultères qu'il se réserva de punir.
Richard, roi d'Angleterre, avait enlevé le Querci à Raymond V, à la réserve des abbayes de Figeac et de Souillac, qui étaient demeurées sous le pouvoir de Philippe-Auguste parce qu'elles étaient royales. Ce prince, désirant l'agrandissement de Raymond VI, son cousin germain, lui donna ainsi qu'à ses héritiers, en augmentation de fief et hommage, la garde de Figeac avec tout le droit, le domaine et la puissance qu'il y avait. Cet acte porte la date du mois de février 1195 et mit Raymond VI en possession d'une partie du Querci. Ce prince fit , au mois de mai suivant, un voyage
dans le Bas-Languedoc et en Provence ; en effet, il accorda quelques privilèges aux habitants de Nîmes, donna en fief, en sa qualité de comte de Melgueil, le lieu de Boutounet (près de Montpellier) à Raymond de Lambert, et conclut un traité avec Guillaume IV comte de Forcalquier. Par ce traité ils se promirent par serment un secours mutuel envers et contre tous, et de veiller à la conservation de leurs domaines.
Bernard de Montesquieu, prieur de la Daurade, exerçait aussi à Toulouse sa souveraineté. Il donna en fief, à un citoyen nommé Bernard, une partie de la rive du fleuve de Garonne pour y construire des moulins, se réservant la dixième partie de la pêche qui serait faite dans le fleuve. L'abbaye de Sorèze était alors gouvernée par Bertrand de Pierrelate, qui afferma certains domaines dépendant de l'abbaye à Guillaume Palaysin, prieur de Saintes-Puelles. Nous apprenons de cet acte qu'il existait à cette époque un prieuré au lieu où furent ensevelies ces saintes filles qui avaient pris soin de la dépouille mortelle du premier évêque de Toulouse.
Le comte de cette ville était encore aux environs du
Rhône, où il se rendit coupable de certains excès contre
plusieurs églises dépendant de l'abbaye de Saint-Gilles. Ces
excès furent poussés si loin, que le pape Célestin III se crut
obligé d'écrire à Raymond VI une lettre comminatoire ; le
pontife s'exprimait ainsi : « A notre cher fils le noble comte
» de Toulouse, salut. — Avant d'être élevé sur le siège apos-
» tolique, nous portions une sincère affection à votre père,
» d'illustre mémoire. Depuis notre élévation , nous étions
» animés à votre égard des mêmes sentiments ; mais ce que h. x 22
» nous avons appris sur votre compte arrête dans son cours » l'effusion de notre cœur. On nous a dit que vous aviez » détruit 1 église d'Aspiran et les bâtiments qui en dépen- » daient, ainsi que celle de Sieurat ; que vous aviez dévasté » toutes leurs terres, et dépouillé 1 église de Saint-Amans » de ses biens ; que vous vous étiez emparé des moulins et » des moissons ; que vous aviez porté la témérité jusqua » attaquer l'abbaye de Saint-Gilles, qui ne dépend que de » nous, en construisant une forteresse, au grand détriment >» de l'abbé et des religieux. Sachez que nous regardons » comme faites a nous-même toutes ces injures ; en consé- » quence, nous mandons à Votre Seigneurie de les réparer » au plus tôt, sous peine d'anathème. Si vous vous montrez » rebelle, nous avons donné ordre aux archevêques de » Bourges, de Narbonne, d'Arles et d'Aix, et à leurs suffra- » gants, de vous excommunier avec tous vos officiers et vos » fauteurs; de jeter l'interdit sur vos états; de faire renou- » vêler, tous les dimanches, l'anathème avec les cierges allu-
* més et au son des cloches dans toutes les églises de leurs » diocèses, et de défendre de célébrer les Offices divins dans
• tous les lieux où vous vous trouverez, jusqu'à ce que vous » ayez pleinement satisfait. Enfin, soyez assuré que, si vous » persévérez dans votre malice, nous délions vos sujets du » serment de fidélité. » — Le château que Raymond avait fait construire sur les terres de l'abbaye de Saint-Gilles portait le nom Mirapctra. Ce seigneur, n'ayant eu aucun égard aux menaces pontificales, fut bientôt après excommunié.
Cette conduite du comte de Toulouse à l'égard de l'abbaye de Saint-Gilles ne s'accorde guère avec les dispositions dont il était animé au sujet de la conservation de la paix
dans la province : car le premier canon du troisième concile de Montpellier, qui fut tenu en 1195, ordonne l'observation exacte de cette paix, d après la volonté du seigneur comte de Toulouse. Celui-ci se rendit, vers l'automne de cette année, sur les frontières du Querci, pour s'opposer au roi d'Angleterre qui s'était emparé de quelques places. Sur ces entrefaites, Richard et Philippe-Auguste traitèrent de la paix. Par cet accord, Richard céda a Philippe tout ce qu'il avait en Auvergne, et Philippe rendit à Richard Issoudun, Grassac dans le Berri et Souillac dans le Querci avec toutes leurs dépendances. Le comte de Toulouse ne fut point étranger à ces accords. « Le comte de Saint-Gilles et moi . disait Ri- » chard , conserverons réciproquement tous les domaines » que nous possédions la veille de Saint-Nicolas ; je forti- » fierai toutes les places que je jugerai à propos dans ces » domaines comme dans ceux qui m'appartiennent en pro- » pre, et le comte de Saint-Gilles pourra faire la même » chose dans les siens. Si le comte ne veut pas être compris » dans cette paix, le roi de France ne le secourra pas contre » moi ; il me sera permis de ravager ses états, et de lui faire » tout le mal que je pourrai. Si je voulais, au contraire, » retenir les conquêtes que j'ai faites tandis que le comte » de Saint-Gilles voudrait faire la paix, je serai obligé de » lui rendre tout ce que j'ai pris sur lui depuis la veille » de Saint-Michel, et il en sera de même de ce comte. Si , » enfin, ce prince refuse la paix, je ne ferai aucune entre- » prise contre lui tant qu'il voudra s'en rapporter au juge- » ment du roi de France. »
Cet article ne fut point accepté par le comte de Toulouse. Du reste, la paix fut bientôt rompue entre Richard et Phi-
lippe-Auguste. Lassé de toutes ces guerres, Raymond VI envoya en ambassade Guillabert , abbé de Castres, auprès du roi d'Angleterre pyur lui faire des propositions, qui furent acceptées. D'après les conventions, Richard renonça à toutes ses prétentions sur le comté de Toulouse, et restitua à Raymond le Querci ; il lui donna sa sœur Jeanne en mariage, avec l'Agenais' pour dot de la princesse. Afin d'épouser Jeanne, sa quatrième femme, Raymond répudia Bourguigne de Chypre, sous prétexte qu'ils étaient parents du quatrième au cinquième degré. Elle se retira alors à Marseille, y épousa, huit ans après sa répudiation, Gaucher de Monlbelliard, chevalier français qui s'était croisé pour passer en Terre-Sainte, partit avec lui pour l'Orient et en eut plusieurs enfants. Elle n'en avait donné aucun au comte de Toulouse.
Au commencement du mois de février de l'année 1196, l'évêque Fulcrand, le prévôt de Saint-Etienne Guillaume de Cantès et le chapitre de la cathédrale cédèrent, à litre de bail, à Gautier de Noër l'église de ce lieu, à condition que ce seigneur choisirait un chapelain pour desservir cette église, et que ce chapelain recevrait la juridiction de l'évêque pour y exercer son ministère et y travailler au salut des âmes. A la même époque, les moines de Notre-Dame de Vajal se soumirent à l'abbaye de Boulbonne dans la personne de Dominique II, qui mourut bientôt après et eut pour successeur Bérenger II. Auger, abbé d'Eaunes, augmenta les revenus de son monastère en recevant les dîmes de l'église d'Asque.
Au mois d'octobre, Raymond VI se rendit à la cour d'Angleterre et y épousa solennellement la princesse Jeanne.
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Elle avait alors 31 ans et était veuve de Guillaume II roi de Sicile : voilà pourquoi elle garda toujours le titre de reine. Le 12 novembre, il convoqua une grande assemblée des consuls au nombre de dix-huit, au cloître de l'église de Notre-Dame de la Daurade, dans la salle du prieur, reconnut qu'il n'avait sur eux aucun droit de queste, de toste, d'albergue et de prêt, à moins qu'ils ne le lui permissent volontairement, et conûrma tous les privilèges et usages de !a cité, ainsi que l'avaient fait son aïeul et son père. Parmi les membres du conseil de la cité, on distingue Raymond de Castelnau, Jourdain de Villeneuve, Hugues de Roaix, Adémar de Pont, Pierre-Raymond d'Escalquens, Guillaume de Gardouch et Atton de Toulouse.
Raymond VI, par son mariage avec Jeanne d'Angleterre, vit augmenter ses domaines de tout l'Agenais situé sur les deux rives de la Garonne, et rentra en possession de ses anciens états que Richard avait usurpés depuis longtemps. Il fut délivré à la même époque d'un voisin redoutable dans la personne d'Alphonse II roi d'Aragon, qui était mort à Perpignan le 25 avril 1196, et qui fut inhumé dans l'abbaye de Poblet.
Devenu maître du Querci, Raymond se rendit, en 1197, à Moissac, où, par un acte solennel, il promit une entière protection aux habitants, reçut ensuite dans le cloître de l'abbaye le serment de leur fidélité, et autorisa toutes leurs coutumes. Ces coutumes avaient été rédigées par Bertrand, abbé du monastère, et Bertrand de Fumel. Elles renferment sept articles ; on y trouve les châtiments qui devaient être infligés à certains crimes. De Moissac, le comte de Toulouse se rendit à Grand-Selve où, en présence de Guillaume
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seigneur de Montpellier, il confirma tous les privilèges que son père avait accordés à cette maison, dont Hugues était alors abbé.
Un nouveau monastère s'éleva, en l'année 1197, dans le Toulousain : nous voulons parler de l'Oraison-Dieu, dont Bernard VI comte de Comminges devint comme le fondateur. Cette maison fut d'abord habitée par des religieuses de la Lumière-Dieu ou de Fabas. Les comtes de Toulouse lui cédèrent plusieurs domaines. Fulcrand, évêque de cette ville, est mentionné dans la charte que Bernard de Comminges octroya en faveur du nouveau monastère de l'Oraison-Dieu et de celui de Saint-Laurent de Goyon.
Au mois de juin, Raymond, se trouvant au château de Beauvoisin, près de Nîmes, exempta les chanoines de la cathédrale de tous frais de justice lorsqu'ils plaideraient devant lui et ses barons, reconnut ensuite que ni lui ni aucun de ses prédécesseurs n'avait eu aucun droit d'albergue sur l'église de Nîmes, et confirma plusieurs privilèges en faveur de quelques corps d'état. Il est dit dans cette charte qu'elle fut donnée pendant le siège du château de Beauvoisin. Nous ignorons quelles furent et la cause et les suites de ce fait d'armes. La reine Jeanne se trouvait en même temps à Beaucaire, où elle donna le jour, dans le mois de juillet, à un prince qui fut nommé Raymond comme son père.
Celui-ci était absent de Toulouse lorsque son viguier y fit une ordonnance, de l'avis des consuls et du commun conseil de la ville et des faubourgs, sur les moyens que les créanciers devaient employer pour se faire payer de leurs débiteurs. Nous apprenons d'une autre ordonnance de la même date qu'il existait trois endroits différents dans la cité (à S1-
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Pierre, à S'-Geraud et à S'-Saturnin) où se trouvaient les mesures en pierre servant à la vente des noix et des grains, et que ces mesures devaient être faites sur le modèle exact d autres mesures de cuivre adoptées pour le commerce.
Vers la fin de Tannée 1197, Raymond VI se rendit à Montpellier pour y favoriser le mariage de Bernard VI de Comminges avec Marie, fille de Guillaume VIII seigneur de Montpellier. Cette princesse avait été mariée en premières noces à Barrai vicomte de Marseille, qui mourut peu de temps après son mariage. Bernard de Comminges avait deux femmes encore vivantes quand il épousa Marie de Montpellier : la première était Béatrix de Bigorre, qu'il avait répudiée à cause de parenté ; la seconde était Comtors de Labarthe, dont il se sépara pour le même motif. 11 se présenta devant Raymond-Arnaud évèque de Comminges, dans 1 église de ce lieu , et prouva sa parenté avec Comtors. Cette dame ayant donné son consentement à la dissolution de son mariage, l'évêque prononça la sentence de séparation, qui fut aussitôt confirmée par l'archevêque d'Auch.
Les noces de Bernard et de Marie furent donc célébrées k Montpellier, en présence de Raymond VI et des évêques de Comminges et de Toulouse. Guillaume donna en dot à sa fille deux cents marcs d'argent et les habits de noces; Bernard céda à Marie la jouissance pendant sa vie du château de Muret et de ses dépendances. Le comte de Toulouse, Vital de Montaigut et quatre autres seigneurs promirent par serment que Bernard observerait ces choses ; l'archevêque d'Auch et les évêques de Comminges et de Toulouse promirent , de leur côté, qu'ils excommunieraient Bernard et jcteraicnt l'interdit sur ses terres en cas d'infraction de ces
conditions. Nous croyons que Comtors de Labarlhe, qui fut ainsi répudiée, était alliée ou parente de l'évêque de Comminges, qui portait le même nom. Ce prélat est souvent mentionné dans diverses chartes de Bonnefont et de Lézat. Il avait reçu , des mains d'un seigneur du pays nommé Pons dp Montargon, un testament par lequel celui-ci devait instituer pour son héritière l'Eglise de Comminges.
L'évêque Fulcrand était encore à Montpellier lorsque Bernard III succéda, dans la prévôté de Saint-Etienne, a Guillaume de Cantès. La commanderie de Saint- Jean de Jérusalem devait payer une rente annuelle de sel au chapitre. Le payement de cette rente éprouvant quelques difficultés, Bernard fit valoir ses droits auprès du commandeur de Montaigut, qui s'engagea à la payer, et en fixa le terme au samedi avant le dimanche de la Passion.
Fulcrand était de retour à Toulouse au commencement de Tannée 1198, puisqu'au mois de janvier il assista comme témoin à une donation faite à Grand-Selve par Esquirols de Montpuy. 11 exempta, vers le même temps, Sanche abbé de Gimont des dîmes et prémices que cette abbaye devait lui payer, et confirma les religieux dans la possession des églises de Mazères et de Notre-Dame de Cahuzac, près de Gimont. On trouve dans cette charte la signature de Sparagus, archidiacre de Saint-Etienne, qui succéda à Bernard III.
A cette époque, Raymond-Roger comte de Foix, signala la valeur de ses armes dans une querelle qu'il avait avec le comte d'Urgel. Celui-ci , nommé Armengol II, avait cédé a Arnaud vicomte de Castelbou sa seigneurie d'Andorre. Le clergé d'Urgel, et en particulier l'évêque Bernard Castillo, se trouvèrent blessés de cette concession. Castillo, ayant ap-
pelé k son secours Raymond-Roger, lui promit la seigneurie d'Andorre. Le comte rétablit bientôt les affaires et réclama l'exécution des promesses qu'on lui avait faites ; mais Castillo était mort, et Pierre d'Urgid, son successeur, était peu disposé à céder à Raymond-Roger la seigneurie d'Andorre. Ce prince, irrité, rassembla un corps de troupes, assiégea Urgel , la prit, la livra au pillage, dévasta la cathédrale, et fit prisonniers les chanoines. On ignore quelle fut la suite de cette expédition, qui dura assez peu de temps puisque, au mois de mars, Raymond-Roger assista à la consécration solennelle de l'église de Bolbonne, en présence de Fulcrand évêque de Toulouse, de Laurent évêque de Couserans, et d'Esclarmonde sa sœur. Il accorda, à cette occasion, de très grands privilèges à cette abbaye, qu'il déclare avoir été fondée et dotée par ses ancêtres, et où ils avaient choisi leur sépulture. Mascaros, archidiacre de l'Eglise de Toulouse, avait sans doute accompagné Fulcrand à Bolbonne, puisque son nom se trouve dans la charte de Roger de Foix.
Peu de jours après la consécration de l'église de Bolbonne, Raymond VI, accompagné de la reine Jeanne, se rendit à la cour de Richard son beau-frère, et, le 29 mars, célébra au Mans les fêtes de Pâques ; de là , il partit pour le Vivarais, où il fit un traité avec Nicolas évêque de Viviers, au sujet de quelques différends qui existaient entr'eux touchant le domaine et la juridiction du pays. Ayant reçu en fief de 1 évêque et de son chapitre la moitié du château de l'Argentière, Raymond, peu de temps après, se rendit à la cathédrale de Viviers et fit hommage à saint Vincent qui en était le patron du nouveau fief qu'il venait de recevoir. Il est dit dans l'acte que, pendant que Raymond baisait l'autel,
1 evêque tenait la chaîne qui était pendue au col de ce prince.
Le 12 janvier 1198, Innocent III succéda à Célestin III. Le 12 avril, le nouveau pape écrivit à frère Reignier, son légat dans la province, pour lui ordonner de lever l'excommunication dont Raymond VI avait été frappé à cause des excès qu'il avait commis contre l'abbaye de Saint-Gilles. Cette excommunication fut donc levée, sur la promesse que fit le comte de Toulouse de réparer ses torts.
Dans ce même temps, vers le mois d'octobre, Raymond- Roger de Foix céda à Raymond, abbé de Saint- Antonin de Frédelas, un château situé près de la ville de Pamiers et appelé Castlaro (Castela). Ce château avait été construit depuis longtemps pour la défense de la ville.
Un monument historique de la même époque nous révèle l'existence d'une abbaye ou prieuré a Rieux, petite ville de l'Occitanie située à quelques milles seulement de Toulouse. Nous y trouvons que Bernard, prieur de Rieux, donna à Raymond, abbé de Bonnefont, six vaches. Il est possible que ce simple prieuré dépendît de l'ordre de Citeaux, et eût quelque rapport avec l'abbaye de Feuillants située sur le territoire de cette ville. Cette dernière maison était encore gouvernée par Théobald Ier, qui rendit participant des prières et des suffrages de son monastère un seigneur nommé Frugerius. Un autre seigneur du nom de Guaraud de Saint-Marcel fit aussi une transaction au sujet de quelques domaines ou de quelques rentes avec Raymond de Nus abbé de Lézat. Les monastères s'entr'aidaient alors ; ainsi , Guillaume-Robert, abbé du Mas-Garnier, accorda a Arnaud, abbé de Grand-Selve, l'autorisation de construire des moulins sur la Garonne, ainsi que le droit de pêche.
Le 4 novembre, le pape Innocent III écrivit à Raymond VI la lettre suivante :
« Celui qui règne dans les cieux a daigné éclairer votre » esprit de sa vraie lumière, et vous faire rentrer dans » l'unité de l'Eglise, dont vous aviez été séparé à cause de » vos fautes. Relevez- vous donc avec courage ; effacez par » un acte méritoire le souvenir de vos faiblesses. Pour » stimuler votre indifférence, songez que le Seigneur est » tombé encore au pouvoir de ses ennemis, que son héritage » a été envahi ; portez donc votre croix avec lui, et marchez » pour sa défense. Si l'intérêt de la religion ne vous touche » pas, laissez-vous du moins exciter par l'exemple d'Al-
» phonse votre aïeul Nous vous exhortons donc à
» prendre la croix et à passer au-delà des mers pour y
» combattre les barbares païens. Si vous ne pouvez
» y aller vous-même, comme il conviendrait à un grand » prince, envoyez de nombreux soldats a votre place, et » Dieu vous bénira. »
Le comte fut peu touché des exhortations du pontife. À peine eut-il reçu l'absolution de son excommunication, qu'il augmenta les fortifications de Mirapetra à Saint-Gilles, ce qui obligea les religieux à porter contre lui de nouvelles plaintes. Vers la fin de l'année, il se rendit a Nîmes et y fit expédier une ordonnance pour régler l'élection des quatre consuls de cette ville. Cette ordonnance fut rendue dans le palais de l'évêque.
Il paraît qu'à cette époque Raymond-Roger se trouvait encore en guerre avec Bernard VI comte de Comminges, puisqu'il existait des engagements entre le comte de Foix et les chevaliers de Ganac, seigneurs du pays, par lesquels
ceux-ci s'engageaient à le servir dans cette guerre, et le comte à les défendre contre Bernard de Comminges. Cet acte porte la date du mois de novembre 1198.
L'année suivante, il s'éleva certains différends entre Raymond VI et plusieurs de ses vassaux dont il avait reçu quelque insulte. La reine Jeanne, princesse prudente et courageuse, entreprit de les réduire. Elle se mit à la tête de ses troupes, se présenta devant .le château de Caser, où s'étaient renfermés les seigneurs de Saint-Félix, et en fit le siège; mais, trahie par les siens, elle se vit obligée de fuir; on mit le feu à son camp, et elle eut beaucoup de peine à se sauver. Indignée de la lâche trahison dont elle avait été l'objet, elle se disposait à aller solliciter quelques secours auprès de Richard son frère, lorsque ce prince fut tué, le 6 avril 1199, au siège du château de Chalus en Limousin.
Jeanne se mit en route et arriva à Fontevrault, où elle avait été élevée dans sa jeunesse. Peu de mois après, elle se rendit à Rouen pour y voir son frère Jean- Sans-Terre, successeur de Richard. Etant tombée dangereusement malade en cette ville et sentant arriver sa fin prochaine, elle envoya chercher la prieure de Fontevrault pour qu'elle lui donnât l'habit religieux. Dans la crainte que cette prieure n'arrivât trop tard, elle conjura l'archevêque de Cantorbery de le lui accorder. Le prélat refusa d'abord ; mais elle fit tant d'instances qu'il se vit obligé de la vouer à Dieu et à Fontevrault, en présence d'Eléonore sa mère, de l'abbé de Turpenay, et de plusieurs religieuses. Voulant donner à Fontevrault les dernières marques de sa munificence, elle céda mille sols angevins de rente sur ses
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salines d'Agen aux religieuses, pour l'usage de leur cuisine, en présence d'Hubert, archevêque de Cantorbery, et de Wautier, archevêque de Rouen. Elle dût être profondément affligée avant sa mort de la longue résistance qu'opposait son époux aux ordres du pape. Innocent III, voyant que le comte de Toulouse refusait de détruire le château de Mirapetra, ordonna, le 13 de juillet, à Imbert de Aquaria archevêque d'Arles, et à frère Raynier légat du saint-siége, de l'obliger à détruire cette forteresse.
Cependant la reine Jeanne s'approchait du terme de sa course. Les chroniques de Fontevrault affirment qu'elle fut favorisée d'une vision céleste de la mère de Dieu, et qu'ayant à subir les dernières tentations de l'esprit des ténèbres, elle prit son voile et s'écria : Je suis religieuse de Fontevrault, je ne te crains pas! Elle expira dans les sentiments de la plus haute piété, le 24 septembre 1199. Mathilde, sixième abbesse de Fontevrault, l'assista à sa mort et prit soin de ses funérailles. Quand elle eut expiré, on ouvrit son corps pour en retirer l'enfant qu'elle portait, et qui vécut assez dé temps pour recevoir le baptême. Ce jeune prince fut inhumé dans l'église de Notre-Dame de Rouen. Quant au corps de la princesse, Mathilde l'accompagna à Fontevrault ; il fut inhumé dans le chœur des religieuses, à côté du roi Henri II son père et de Richard son frère.
Peu de temps après la mort de la reine Jeanne, mourut aussi Adélaïde de Toulouse, veuve de Raymond-Roger II vicomte de Beziers, sœur de Raymond VI, et fille de Raymond V. Elle fut inhumée au monastère de Cassan au diocèse de Beziers. C'était une femme aimable et gracieuse;
elle portait le nom de comtesse de Burlats, parce qu'elle était née dans ce château, situé en albigeois sur l'Agout. Elle a été surtout célébrée et chantée par un poète provençal, Arnaud de Marviel, né au château de ce nom en Périgord. D'abord clerc de notaire, il voulut tenter fortune. Doué d une belle figure et ne manquant pas d'esprit, il se présenta à la cour d'Adélaïde et lui adressa quelques chansons. Dans une de ces pièces qui porte le nom de la Franco, captenenza, il osa lui découvrir sa passion. Adélaïde lui donna des habits, des chevaux et des armes. Malheureusement pour le troubadour, Alphonse II roi de Castille, qui avait quelque inclination pour la comtesse, lui fit donner son congé; de là, des chansons nouvelles où il exhale ses regrets. Sur la fin de sa vie, devenu plus sage, il composa un Ensenkamen, où il paraît se repentir de toutes ses folies.
Dans cet Enseignement, Arnaud de Marviel s'élève contre les grands et les nobles, qui donnaient toujours des preuves multipliées de leur munificence envers l'Eglise. Ainsi, Bernard Delterral céda à Vital, deuxième abbé de Nizors, plusieurs droits sur ses domaines ; Guillaume de Montron devint aussi le bienfaiteur de cette maison; Guillaume de Galobe des Amans, Amaury seigneur de Montréal et de Laurac donnèrent plusieurs domaines à Bolbonne; Raymond de Nogarède abandonna à Arnaud, abbé de Calers, toutes les dîmes de Saint-Julien de Just-Mont ; Sanche de Lugas et Dominique Dels enrichirent l'abbaye de Grand- Selve de plusieurs possessions. Cette abbaye était alors gouvernée par Amalric, ancien abbé de 'Poblet en Catalogne, qui reçut, l'année suivante, de Bernard abbéd'Agen,
l'église de Mazères; il devint plus lard abbé général de Citeaux. Gcraud de Saint-Marcel accorda aussi à l'abbaye d'Eaunes quelques terres dans la personne de Hugues Ier qui en était abbé, et qui fut eboisi pour arbitre dans un différend qu'avaient entr'eux les religieux de Feuillants et de Bonne-Combe.
Telles furent les donations dont la libéralité des seigneurs enrichit les abbayes situées en partie dans les états de Raymond VI. Ce prince, au commencement de l'année 1200, se rendit à Perpignan, où il fiança Eléonore, sœur de Pierre II roi d'Aragon, qu'il n'épousa que trois ans après à cause de sa jeunesse, et qui fut sa cinquième femme. Peu de temps après, il eut une entrevue avec Jean, roi d'Angleterre, son beau-frère, et lui fit hommage de l'Agenais et du Querci que Richard avait donnés à Jeanne, sa sœur, en constitution de dot. Il fut stipulé que, lorsque le jeune Raymond serait majeur, il posséderait ces domaines, sous la condition de foi et hommage au roi Jean son oncle, et que, s'il venait à mourir sans enfants, ils rentreraient dans la maison de Toulouse.
Pendant l'entrevue de Raymond et de Jean-Sans-Terre, les consuls de Toulouse tinrent, au mois de mars, une assemblée générale dont l'objet était de régler la manière dont on pouvait prêter de l'argent aux fils de famille. Certaines conditions justement sévères furent apportées à ces sortes de prêts, afin d'arrêter le cours des spéculations honteuses que les prêteurs pouvaient faire sur l'âge des emprunteurs.
Au mois de septembre, le comte de Toulouse assista, en qualité de principal témoin, au testament de Jourdain II
seigneur de l'Isle. Ce seigneur avait épousé Esclarmonde de Foix, et avait eu de cette dame trois fils et trois filles. Il donna à Bernard- Jourdain, l'aîné, la ville de l'Isle et le château du Castera; Jourdain, le second, eut quatre châteaux, savoir : les châteaux de Verfeil, de Thil, de Cambiac et de Launac. Les châteaux de Grez et de Pelleport devinrent la propriété du troisième, appelé Othon, avec la moitié du Gimoëz; l'autre moitié devait être partagée entre Bernard-Jourdain et Jourdain. Il donna à Esclarmonde, son épouse, deux mille sols morlanais à prendre sur le château de Thil; à sa fille Escaronne, neuf mille sols melgoriens à prendre sur le château du Castera; à sa fille Obice, six mille sols melgoriens à prendre sur le château de Mérinvielle; à sa fille Philippe, six mille sols melgoriens. Bertrand évéque d'Agen, Othon de Montaut, Izarn de Verfeil, Raymond-Roger comte de Foix, assistèrent a cet acte. Les trois fils de Jourdain II formèrent trois branches différentes; Bernard-Jourdain continua celle de l'Isle. Ce dernier épousa, en 1206, Indie, fille naturelle de Raymond V et veuve de Guillabert de Lautrec. Jourdain fut la souche des seigneurs de Launac. Othon-Bernard laissa aussi des enfants. Esclarmonde, après la mort de Jourdain II, se retira auprès du comte de Foix, son frère.
Au mois d'octobre, l'Eglise de Toulouse perdit Fulcrand son évêque. Peu de jours avant sa mort, il avait renoncé par acte public, entre les mains de Guillaume abbé de Saint-Saturnin, au repas annuel que les chanoines de cette église étaient obligés de lui donner. Il occupa pendant vingt ans l evêché de Toulouse. Guillaume de Puylaurens nous dit que ce prélat vivait fort sobrement dans sa maison
épiscopale, comme un simple bourgeois, du revenu de ses fermes et de son four. Il ne voulut jamais prendre aucune part aux dîmes que les chevaliers et les monastères percevaient. Vivant sans défense, il était obligé, pour visiter son diocèse, de se placer sous la protection immédiate des seigneurs dont il parcourait les terres. Les nombreux routiers que le comte de Toulouse avait appelés d'Espagne pour soutenir ses guerres, rendaient peu sûres les courses épiscopales de Fulcrand. Il se montra plein de piété et de désintéressement; mais son caractère un peu faible laissa à l'hérésie un trop libre cours dans son vaste diocèse.'
Avec Fulcrand finit, pour l'Eglise de Toulouse, le douzième siècle de l'ère chrétienne. Pendant cette longue période, la maison comtale de Toulouse se montra toujours la plus puissante, soit par les brillantes qualités de ses comtes, soit par l'étendue de ses domaines qui étaient plus vastes que ceux mêmes des rois de France. Ils étaient bornés, à l'orient, par les Alpes ; au midi, par la Méditerranée, les Pyrénées et la Durance; à l'occident, par le duché de Gascogne; au nord, par l'Isère, la Dordogne et les montagnes d'Auvergne.
La cour des comtes de Toulouse était très brillante; ils avaient un connétable, un chancelier chargé d'expédier leurs chartes et de les sceller de leurs sceaux; des viguiers et des sous-viguiers rendaient la justice; l'administration des domaines des comtes était dévolue aux baïles ou baillis. — Au xiie siècle, et sans doute aussi avant cette époque, la ville de Toulouse possédait un conseil ou chapitre, composé des capitulaires ou capitouls, dont le nombre variait suivant les circonstances ; de deux juges, de deux avocats,