II
et des principaux bourgeois de la cité. Ce conseil suprême était présidé par le comte ou ses viguiers.
Autour de la maison de Toulouse, on voit graviter les anciennes maisons de Barcelonne, de Trincavel, de Foix, de Comminges, de Melgueil ou Substancion, de Narbonne. Parmi les vicomtes, on distinguait celles de Toulouse ou de Bruniquel, de Solignac, de Lautrec, de Fenouillèdes, de Saur, de Gimoëz ou de Terride, et celle de Minerve. Les seigneurs d'Uzès, d'Alais, d'Anduze, de Sauve, de Lunel, de Sabran, et de lTsle- Jourdain, étaient les vassaux immédiats des comtes de Toulouse.
Le pouvoir temporel des évêques fut plus étendu au xnc siècle qu'aux siècles précédents; ils parvinrent à se soustraire à la dépendance des seigneurs séculiers, et finirent par exercer une autorité spéciale sur les terres de leurs Eglises. L'exercice le plus haut de leur souveraineté était la justice qu'ils rendaient à leurs vassaux. La liberté qu'avaient acquise les diverses églises à cette époque n'empêchait les seigneurs laïques de- s'emparer de la dépouille des évêques que pendant les vacances des sièges. Ceux-ci, du reste, favorisaient quelquefois ces usurpations, en donnant en fief ou en engageant les biens ecclésiastiques entre les mains des seigneurs temporels. Ces cessions et ces engagements plaçaient souvent les évêques dans des positions difficiles ; ainsi Fulcrand se vit obligé de plaider contre son chapitre pour avoir une portion comme les autres chanoines; et par un accord qui porte la date du 7 septembre 1200, il renonça à tout ce qui pouvait lui revenir du chapitre, à l'exception d'une livre de pain et d'une pinte de Yin.
Ordinairement les gentilshommes n'étaient tenus qu'à la fidélité et au service militaire envers leurs seigneurs. Les amendes, les confiscations, le droit de vendre et d'acheter le sel et les émoluments des greffes formaient les droits domaniaux des grands seigneurs, ainsi que la fabrication des monnaies et les péages.
Les mariages, les successions, les donations entre vifs, les subtitutions, et en général la plupart des contrats, étaient réglés par la loi romaine ; une grande partie des biens était possédée en alleu, c'est-à-dire sans aucun service féodal. Dans les donations faites aux églises, le donataire livrait une modique somme au donateur, comme pour rendre l'acte plus valable. Quelquefois les donateurs, soit hommes, soit femmes, stipulaient qu'ils pourraient se rendre religieux : ce qui se faisait ordinairement à l'article de la mort, ainsi que l'exécuta Jeanne, comtesse de Toulouse.
Malheureusement, les grands seigneurs, au xne siècle, vengeaient eux-mêmes leurs propres querelles à main armée : de là, d'interminables guerres qui désolaient toutes les provinces. Il fallut créer des asiles dans les églises, dans les monastères, dans les châteaux et villages qu'on fonda à cet effet, et auxquels on donna le nom de Salvetat.
La noblesse était alors établie ; elle comptait dans ses rangs des chevaliers (milites) qui se livraient à l'exercice des armes et aux fonctions de la judicature, et des écuyers (scutiferf) qui n'avaient pas encore reçu la ceinture militaire. Les sceaux dont les grands seigneurs se servaient pour donner une certaine autorité à leurs chartes, précédèrent les armoiries. Déjà, au xne siècle, la maison comtale de Toulouse portait la croix vidée, pommetée et cléchée. Quant aux évé
ques, des sceaux de cette époque nous représentent leur image ou celle du patron de l'église, et leur nom en exergue.
Au commencement du xne siècle, et un peu avant, on trouve un corps distingué d'ecclésiastiques et de nobles qui est appelé le tiers-état. Ce corps, composé en grande partie de bourgeois, forma les communes dans les principales villes, et à Toulouse le chapitre ou conseil commun. Les membres de la commune étaient électifs. Dans le Languedoc, les communes furent établies par les comtes, qui les dotèrent de beaucoup de privilèges, et dans le reste de la France, par les rois.
L'époque qui nous occupe vit fleurir la poésie provençale dans tout son éclat, surtout à la cour du bon Raymond V comte de Toulouse, qui accueillait avec grâce et liesse les joyeux troubadours, entrautres Pierre Rogier, natif d'Auvergne, qui, de chanoine de Clermont, se fit jongleur. Toulouse donna le jour a quelques poètes célèbres. Nous distinguons Pierre Vidal, fils d'un pelletier de cette ' ville, qui poussa le délire poétique jusqu'à l'extravagance. Une calomnie qu'il se permit à l'égard de la femme d'un chevalier de Saint-Gilles lui attira un terrible châtiment : il eut la langue percée. Guéri par les soins d'Hugues de Baux, il s'attacha à cette illustre maison. Adélaïde de Ro-
quemartine, femme de Barrai vicomte de Marseille, ayant eu à se plaindre de lui, il se vit obligé de se retirer à Gênes, où il composa des chansons sur sa disgrâce. Il accompagna le roi Richard en Palestine, et de là se rendit en Chypre, où on lui fit épouser une grecque qu'on lui fit croire être descendue des empereurs d'Orient. Pierre Vidal se crut empereur lui-même, et se livra, dans cette idée, à toute
TEMPS 1MERMÉDIAIRES. 357
sorte de folies. A son retour, ayant appris la mort du bon comte Raymond, il s'habilla de noir, fit couper la queue et les oreilles à ses chevaux, laissa croître ses ongles et sa barbe, et voulut que tous ses domestiques en fissent autant. Il quitta cependant le deuil, à la prière du roi d'Aragon , qui l'engagea a reprendre la lyre du poète. Pierre obéit , et consacra ses chants à Etiennette, femme du seigneur de Penautier, qu'on appelait « la Louve (Loba) de Penautier. » Pour lui plaire, il se revêtit d'une peau de loup et se mit à courir à travers les montagnes, où il fut chassé par les bergers et mordu par les chiens. Pierre Vidal mourut dans les premières années du treizième siècle. Le recueil de ses ouvrages contient plus de soixante pièces. Celle qui lui fait le plus d'honneur, est un Conte où il donne d'excellents avis à un jongleur. Il composa aussi une Nouvelle dans le goût des Orientaux.
Pierre Raymond, autre troubadour, était fils d'un bourgeois de Toulouse ; il était sage et spirituel ; il vécut et composa une grande partie de ses chansons dans les cours des rois d'Aragon, du seigneur de Montpellier et de Raymond V. Il mourut à Pamiers. Nous comptons encore au nombre des troubadours toulousains Pierre Guillems, homme courtois et affable, dont les vers sont emphatiques. On possède peu d'ouvrages de ce poète.
En ce temps-là vivait aussi à l'ombre du cloître, dans l'abbaye de Grand-Selve, avec ses deux fils, Foulquet de Marseille, dont le nom occupe presque la moitié du siècle suivant. Il eut pour père Alphonse, génois d'origine, qui était venu se fixer à Marseille. Foulques devint, après la mort d'Alphonse, héritier d'une immense fortune. Ayant
préféré le commerce des muses et des grands à celui que son père avait laissé à sa famille, il parut d'abord à la cour, un peu galante, de Barrai vicomte de Marseille, dont la femme, Azalaïs de Roquemartine, excita les chants du jeune troubadour. Il porta ensuite tour à tour ses respectueux hommages aux pieds de Laure de Saint-Julien, de Mobile de Pontevès, et d'Eudoxie femme de Guillaume de Montpellier. Parmi ses pièces de poésie, on remarque celle qui a pour titre Amour et Merci. La fameuse bataille d'Alarcos, dans laquelle Alphonse fut vaincu par le Miromolin d'Afrique, inspira à Foulques des chants héroïques pour ranimer le courage des soldats chrétiens.
Tout-à-coûp une tristesse profonde s'empara de l'esprit" du troubadour. La perte récente de tous les princes qu'il avait aimés jeta sur sa vie un voile sombre : il résolut de quitter le monde. Ayant engagé sa femme à marcher sur ses traces, il abandonna toutes les richesses de la terre, et vint frapper aux portes de Grand-Selve, qui s'ouvrirent devant lui et ses deux enfants. Peu de temps après sa profession religieuse, il devint abbé du Torronet, au diocèse de Toulon. Sa vie cénobitique se traduisit en une réaction éclatante contre sa vie mondaine ; il apporta dans sa nouvelle existence une certaine âpreté de zèle qui était comme l'écho des sentiments intimes de repentir qui l'animaient. Aimeric gouvernait, à cette époque, l'abbaye de Grand- Selve. Il est fait mention de cet abbé dans un acte par lequel Ratier, Pons de Castelnau et Fortanier de Lalanne cédèrent quelques domaines à ce monastère. L'église de Toulouse vit un de ses enfants monter alors sur le siège cpiscopal de Toulon : c'était Pierre Ransin, qui avait em-
. brassé la règle des ermites de saint Augustin. Il existe quelque rapport entre cette élection et celle de Foulques k l'abbaye du Torronet, au même diocèse : ce qui ferait supposer que ces deux personnages étaient liés d'amitié.
Au mois de janvier 1201, Raymond VI se trouvait k Carpentras, où il reçut l'hommage de Guillaume-Pierre de Bedoin ; de là, il se rendit à Narbonne, où il donna k l'abbaye de Moissac la justice haute et basse du lieu de Catalens. Il entra bientôt après dans le comté de Foix et s'empara du château de Saverdun. Voici k quelle occasion. Raymond- Roger, de qui dépendait ce château, refusa de rendre hommage pour ce lieu au comte de Toulouse. Ce refus était d'autant plus frappant qu'Arnaud de Villemûr, qui le possédait sous la mouvance du comte de Foix, rendit son hommage, en qualité d'arrière -vassal, k Raymond de Toulouse. Celui-ci lit valoir ses droits par la force. On attribue k cet incident l'alliance que firent alors le vicomte de Beziers et le comte de Foix contre celui de Toulouse, alliance par laquelle Raymond-Roger de Beziers appela k sa succession Raymond-Roger de Foix, son cousin, dans le cas où il viendrait k mourir sans enfants. Nous apprenons que, peu de temps après, l'affaire du château de Saverdun fut terminée par l'entremise de Bertrand comte de Comminges et de quelques jurisconsultes qui s'assemblèrent k Toulouse. Le comte de Foix fut condamné k prêter hommage k Raymond et k réédifier la tour et le château.
Après avoir terminé l'affaire de Saverdun, Raymond VI se rendit k Saint-Saturnin-du-Port, et vers le mois de mai il passa un accord avec Hugues V, abbé de Cluny. Il paraît que le comte de Toulouse avait rendu de grands services
à cette abbaye, puisque, par reconnaissance, Hugues lui donna en fief, ainsi qu'à ses successeurs, un emplacement dans la ville pour y construire un palais, à la charge de payer une redevance. De son côté, Raymond fit hommage à l'abbé de Cluny, et confirma une ancienne transaction que son père avait faite autrefois avec le monastère de Saint- Saturnin.
Pendant l'absence de Raymond, l'Eglise de Toulouse fut agitée par de tristes dissensions. Après la mort de Fulcrand, le siège épiscopal demeura quelque temps vacant. Le chapitre de la cathédrale, s'étant divisé sur le choix du sujet à élire, quelques-uns des chanoines portèrent leurs voix sur Raymond- Arnaud, évêque de Comminges, qui avait été chanoine de Toulouse ; quelques autres élurent Raymond de Rabastens, archidiacre d'Agen. Les deux élus curent recours au souverain pontife, qui désigna les abbés de Grand-Selve et de Belleperche pour examiner leurs prétentions réciproques. En attendant la décision des commissaires, Raymond de Rabastens s'installa à l'évêché et commença à en percevoir les fruits. A force d'intrigues, il parvint à détacher du parti d'Arnaud de Comminges les chanoines qui avaient voté en faveur de ce dernier, et il fut reconnu évêque de Toulouse à l'unanimité des suffrages. A peine eut-il été nommé évêque, que des plaintes graves furent portées contre lui au siège apostolique. Innocent III chargea l'évêque de Limoges et les abbés de Grand-Selve et de la Couronne de procéder aux investigations sur la conduite de ce prélat. Après un sérieux examen, son élection fut confirmée, et nous le voyons figurer en qualité d'évêque de Toulouse, au mois de décembre 1202, dans une charte
par laquelle Jean, hospitalier de l'hospice de Saint-Antoine hors la porte du Château -Narbonnais, et sa femme Sibile se consacrent au service des pauvres. Nous croyons que cet hospice était différent du prieuré de Saint-Antoine, situé non loin du Château, et que Raymond de Nus, abbé de Lézat, céda à Vital Portaire pour qu'il le possédât à vie.