CHAPITRE IV
toute rÉglise. On prétend aussi qu'il a institué, pour les prières publiques, le chant à deux chœurs, au moment où les fidèles de Milan, t^nus captifs danâ la basilique Ambrosienne, gardaient leur saint évêque contre les persécutions de l'impératrice Justine. Mais ceci ne doit s'entendre que de l'Occident, car les Églises d'Orient avaient di^puis longtemps celte coutume.
U. Le plus glorieux, l'immortel ouvrage de saint Ambroisc, c'est d'avoir enfanté saint Augustin à la vie delà grâce. Augustin était né, en 354, dans la petite ville de Tagaste, près de Madaure et d'HIppone, dans la Numidie {l'Algérie actuelle). Sa mère, sainte Monique, releva dans la crainte de Dieu ; mais le naturel ardent du jeune homme le poussa dans la voie des plaisirs, qu'il savait allier à une passion de science insatiable. A vingt-huit ans, Augustin avait parcouru tout le cercle des connaissances humaines, enseignées à cette époque, aux applaudissements de tous ses maîtres. Il professait avec éclat la rhétorique à Carthage. Ses mœurs étaient celles des jeunes gens riches de son temps. Quand, parfois, le désir d'une vie plus digne d^un homme et d'un chrétien se faisait jour dans son âme, quand il se sentait disposé à sortir de ce sentier du vice, il demandait à Dieu de lui donner un cœur pur; mais bientôt, effrayé par l'austérité apparente de la vertu, il se reprenait et ajoutait : « Plus tard ! plus tard! » Cependant, sainte Monique voulait' donner deux fois la vie à ce fils bien-aimé, et lui ouvrir les portes du ciel, comme elle lui avait ouvert celles de ce monde terrestre. Augustin répondait peu à cette sollicitude maternelle, et, comme pour éloigner davantage tout espoir de conversion, il venait de s'engager dans l'hérésie des Manichéens. Sainte Monique confiait ses angoisses à un pieux évêque, et le priait de travailler au salut de cette chère âme : « Allez, lui répondit l'évéque, il est impos- « sible que le fils de tant de larmes périsse jamais. » La prédiction ne devait pas tarder à s'accomplir. Augustin passa en Italie, et obtint la chaire de rhétorique delà ville de Milan. C'était le temps où saint Ambroise occupait tout l'univers de sa réputation d'orateur. Augustin voulut l'entendre. La suavité de cette parole douce et pénétrante, l'élégance, le nombre, la grâce de ce discours, qui rappelait, dans la langue de Virgile, tout l'atticisme de celle de Platon, firent la plus profonde impression sur l'âme du jeune professeur. Il n'avait d'abord
fait attention qu*à la manière de dire ; peu à peu, les idées captivèrent son esprit, et le fond i*emporta sur la forme. Sans renoncer encore aux passions qui dévoraient sa vie, il s*appliquait à Tétude de saint Paul, dont la sublimité plaisait à son avide intelligence. La grâce le poursuivait, à son insu, au milieu de ses amis, dont la société dissolue le faisait rougir, lui qui entretenait un commerce illégitime, dans lequel il se piquait de garder une certaine fidélité. La gr&ce le poursuivait, par des remords cuisants, des retours sur lui-même, où il sentait sa faiblesse, en gémissait et demandait à Dieu la force de se vaincre. Dans un de ces moments d'impression extraordinaire, à la suite d'un entretien où Ton avait raconté la vie et les austérités de saint Antoine, il sortit brusquement, en disant à Alypius, son ami : € Quoi ! des ignorants nous ravissent le ciel ; et nous, insensés ! avec « notre misérable science, nous voilà plongés dans la chair et te € sangl » En prononçant ces parole^, il s*enfonça dans une allée déserte pour apaiser, dans la solitude, Torage qui troublait son cœur. C'était là le moment de la grâce. Succombant à une émotion inconnue, il se jette à genoux, en criant : € Jusques à quand, Seigneur, « dirai-je donc toujours : A demain 1 à demain 1... Pourquoi ne c serait-ce pas aujourd'hui? Pourquoi pas maintenant, à rinstaot « même? » Comme il parlait ainsi, il entendit une voix intérieure qui lui disait : € Prenez et lisez. » Un volume de saint Paul était à ses pieds; il l'ouvrit au hasard, et lut ce passage : « Sicut in die honeste « ambulemus; non in comessationibus, et ebrietatibus; non in « cubilibus et impudicitiis, non in contentione et mmulatione, « sed induimini Domimim Jesum Christum, et carvtis curam ne « feccritisindesideriis*. » Toute sa vie passée, pleine de désordres, de passions, de désirs ambitieux, se déroula alors, aux yeux de son esprit, et lui apparut dans toute son horreur. Une lumière surnaturelle et irrésistible éclairait son intelligence, pendant que les charmes de la vertu ravissaient son cœur. Augustin était converti. Le règne des passions était fini; l'empire de la grâce commençait. Augustin quitta sa chaire de rhétorique, renonça aux espérances d'un riche mariage et à tout l'avenir que ses talents lui promettaient dans le monde. Use retira dans une solitude voisine de Milan, avec sa mère, son fils > Rom., XII, 13,14.
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Dommé Adéodat, et quelques amis. Les traités contre les Académieiens, du Bonheur^ de l'Ordre, les Soliloques et de la Musique, furent composés dans cette retraite d*où saint Augustin ne sortit qu*à Pâques de 387, pour recevoir le baptême, des mains de saint Ambroise. Monique, Theureuse mère, fut témoin de cette cérémonie, qu'elle avait appelée par tant de vœux. Elle mourut en paix, àOstie, à la fin de cette même année, recommandant à son fils de se souvenir d'elle, à l'autel du Seigneur. Après son baptême, saint Augustin consacra ses premiers travaux à la conversion des Manichéens, dont il venait de quitter les erreurs. Il composa deux livres, dans ce dessein, le premier intitulé : de la Morale de l'Église catholique; le second : de la Morale des Manichéens. Il les fit suivre d'un ouvrage plus sérieux, intitulé : du Libre A rbitre, où il traite à fond la question de l'origine du mal, résout les objections les plus spécieuses, tirées de l'existence du mal, contre laProvidence et la bontéde Dieu. En 388, il quitta l'Italie, pour retourner en Afrique, où il continua, près de Tagasle» sa vie solitaire et laborieuse. Cependant Valère, évêquc d'Hippone, saint vieillard qui ne pouvait plus se livrer à l'exercice de la prédication parce que ses forces ne répondaient point à son zèle, avait besoin d'un prêtre instruit et capable, qu'il pût charger de ce ministère. Il ordonna donc Augustin, malgré la répugnance que le converti manifestait, pour toute sorte de fonctions publiques. Il s'ac-quitta de' celle-ci avec tant de succès, que Valère sollicita pour son prêtre une faveur presque inouïe dans ce temps, celle de faire sacrer Augustin comme son coailjuteur. La discipline de TÉglise s'opposait alors à cet usage, pour éviter des schismes tels que celui d'Antioche, qui avait si longtemps divisé les esprits. Mais les évêques de la province, réunis à Hippone, sanctionnèrent cette élection de leur suffrage, et saint Augustin, fut sacré (395]. L'humilité, l'amour de la retraite, la passion de Tétude, la régularité et lafrugalité des mœurs suivirent Augustin, au milieu des honneurs de l'épiscopat. Il réunit dans sa maison les prêtres qui le servaient, pour mener en commun la vie réglée et uniforme des moines dans leurs solitudes.
45. Pendant qu'Augustin montait ainsi au faite des honneurs ecclésiastiques, et allait se trouver bientôt à la tête du mouvement religieux de son époque, une autre gloire de l'Église latine fuyait les
affaires et la renommée attachée à son nom, pour rentrer dans b solitude et s'y livrer à son attrait pour la vie contemplative : c'était saint Jérôme. Depuis la mort du pape saint Damase I*', son ami et son protecteur, saint Jérômeavait vu se lever contre lui mille jalousies secrètes, mille|rivalités qui n'avaient pas osé se montrer, au temps de la faveur. La vigueur de sa parole, sa liberté toute apostolique à signaler et à flétrir les abus, lui avaient suscité des ennemis. Ce grand homme ne lutta point, et crut tout gagner en cédant à Tenvie : ilqoitla Rome, revint en Palestine et se fixa à Bethléem. Sainte Paule et sa fille, sainte Ëustochium, Ty suivirent, et se mirent sous sa conduite. L'étude des .saintes Ecritures, la direction des âmes et Thospitalité envers les étrangers se partagèrent les derniers jours de saint Jértaie, et ce fut dans ces pieuses occupations qu'une sainte mort vint couronner ses longs travaux. — Les Gaules ne restaient point étranger» à ce mouvement remarquable, qui fit du quatrième siècle le plus fécond de toute l'histoire de l'Église en noms illustres. A côté de saint Martin de Tours, se^placaient,]dans la vénération et la mémoire reconnaissante des peuples : saint Paulin, né à Bordeaux (353), d'une famille sénatoriale, fait prêtre à Barcelone, et allant terminer sa vie à Noie, auprès du tombeau de saint Félix, dont il chanta la gloire dans 'des poésies latines pleines de charme et d'élégance; saint Delphin, évoque, et saint Amand, prêtre de Bordeaux; saint Aper, évéquj de Toul; saint Victrice, évêque de Rouen, l'apôtre des contrées habitées parles Morins et les Nerviens, qui formèrent, depuis, les provinces de Picardie, du Hainaut et de la Flandre; enfin, saint Sulpice Sévère, né en Aquitaine, d'une famille noble et riche. Il se rendit tellement familiers les bons auteurs du siècle d'Auguste, qu'on le dirait l'un d'entre eux. Devenu disciple de saint Martin de Tours, 11 en écrivit l'histoire. Il rédigea de plus une Histoire sacrée^ ou Histoire ecclésiastique, depuis l'origine du monde jusqu'à l'an 400 de Jésus*Christ. C'est un chef-d'œuvre de précision et d'élégance.
46. L'Orient fournissait aussi ses ouvriers, pour la vigne du Seigneur. Pendant que les faibles empereurs Arcade et Honorius lais* saient tomber de leurs mains la puissance souveraine, et que Slilicoa et Rufin, leurs ministres, vendaient les charges et les magistratures aux Barbares, l'Église de Dieu étendait son empire, et se montrait plus
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brillante et plus forte que jamais. Saint Grégoire de Nazianze avait terminé, vers l'an 389, sa longue vie de saint, de docteur, d'évêque et de moine. Il mournldanslasoHtuded*Arianze, charmant sa vieillesse par les pieux élans de la poésie chrétienne. Dans le grand nombre de ses poèmes, il embrasse les sujets les plus élevés de la spiritualité chrétienne. H en a composé sur le Principe des Êtres, sur la Trinité, ]ii Providence, \e$ Anges, Y Ame, Y Harmonie des deux Testaments, YTncamationdu Verbe, les Miracles du Christ, la Virginité', la Vie monastique. La mort enleva, dans le même temps, saint Grégoire de Nysse, frère de saint Basile, et digne d'une telle fraternité parla sainteté de sa vie, le nombre de ses écrits, la justesse des pensées, la force du raisonnement, la pureté du style. Ses ouvrages eurent principalement pour but de combattre les erreurs accréditées, de son temps, par les hérétiques Ariens, Sabelliens, Pneumatomaques, Mais une renommée que redisaient tous leséchos de l'Église grecque, succédait à celle de ces grands hommes : le nom de Jean d'Anlioche, devenu patriarche de Constantinople (308), surnommé Chrysostôme,ou Bouche d'or, se plaçait, dès l'abord, h tôié des réputîitions les plus illustres et les mieux méritées. On avait été obligé de l'enlever secrètement d'Antioche, pour que son départ n*exci»«A voint une sédition populaire. Dérobé à l'attachement enthousiaste de c(nu>^*^^lige, il fut jeté, comme un captif, dans une voiture qui ne s'arrêta ni joui «î nuit, et vint le déposer à Constantinople , où il futsacré par un concile reu»i Hfins ce dessein par le ministre euiluque Eutrope, qui avait suc<îédé à Rufln aan» la confiance d'Arcade. Jean d'Antioche, en montant sur le trône épiscopal, pleura son repos perdu et son ancienne indépendance; mais il ne se laissa point abattre par ces n^grets. La réforme de son clergé, l'entière extirpation de l'Arianisme, les sollicitudes presque maternelles d'une charité qui s'étendait à tous les besoins, fondait et dotait des hôpitaux, des maisons de refuge pour les vierges, et employait toute son éloquence à persuader aux riches du siècle de faire leurs demeures des temples élevés à Jésus-Christ , dans la personne des pauvres. La première année de l'épiscopat de saint Jean Chi^sostôme vit arriver k Constantinople le Pindare chrétien, Synésius, délégué par la province de Cyrénaïque, sa pairie, auprès de l'empereur Arcade pour eft
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obtenir des secours contre les incursions des Barbares. Syaësius, philosophe et poète, descendait des anciens rois de Sparte. Doué d* une imagination brillante, il avait une telle facilité d*esprit, qu^il imitait, à son gré, tous les auteurs, quelque diflërents que fussent leur style et la tournure de leurs idées. Il avait étudié sous les maîtres les plus célèbres; Alexandrie Tavait compté au nombre des auditeurs assidus d^Hypatia, flile de Tastronome Théon, prodige de science, qui enseignait publiquement les mathématiques et la philosophie de Platon. Athènes lui avait offert ses écoles, où la jeunesse studieuse trouvait tant de nobles souvenirs et de grands exemples. Revenu à Cyrène, sa patrie, il consacra les trésors d'imagination et d^intelligence, amassés dans ses voyages, à élever, dans de sublimes poésies, un monument à la foi. Ses hymnes sont autant d'aspirations poétiques, où, s'élevant par degrés au-dessus de tous les ordres de créatures, il s*élance jusque dans le sein de Dieu ; mais le langage humain ne lui fournit pas d'expression en rapport avec la surabondance de ses idées : il se plaint souvent de cette indigence qui le force à accumuler des images dont quelques-unes peui'ent n'être pas entièrement exactes; il en demande humblement pardon. — Ce côté poétique du christianisme, vers lequel se tournaient alors des intelligences telles que saint l'aulin de Nôle, saint O'^-Sar^"^'*'^ Nazianze, Synésius, révèle une nouvelle tendant ^*^ ^P"'^- ^^^^^ contre le paganisme, et'les combats tb^iogiques contre l'Arianisme faisaient place au développement poétique de Tintelligence chrétienne. L'éloquence, les lettres, les monuments, la législation, se mettaient au service de la religion triomphante. Mais cet essor durera peu ; nous le verrons bientôt se perdre, avec tout le vieux monde-, dans l'invasion de la barbarie.
47. Saint Sirice avait vu, sous son pontiflcat, resplendir successivement toutes ces gloires de l'Église. Sa vigilance s'étendait sur tous les points de l'univers, et partout son autorité y était reconnue et bénie. II avait plusieurs fois condamné le zèle outré des Ithaciens d'Espagne, qui sollicitaient auprès des magistrats et des tribunaux la mort des Priscillianistes. L'Église tout entière applaudit à cette décision, fondée sur la règle de la charité. Les conciles particuliers des diverses provinces recouraient à son intervention. Ceux de Car*