‹ Histoire générale de l'église depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'à nos jours (volume 2)Chapitre 35 sur 190 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

geaîent sans doute la douleur des fidèles, qui perdirent, au milieu des supplices; leurs frères dans la foi, mais elle ne pouvaient arriver au trône des Césars. Une voix éloquente se chargea, vers ce temps, de les y faire parvenir.

13. Saint Justin était né à Naplouse S ville de la Palestine, d'une famille païenne de colons, établie en ce lieu par l'empereur V^pasien. Dieu, qui voulait l'attirer à la connaissance de la vérité, lui avait donné un esprit ardent, avide de science et porté de préféreace aux recherches de la philosophie. Il s'y livra, dès sa jeunesse, avec un attachement qui tenait de la passion. Après avoir épuisé la doctrine des Stoïciens, des Péripatéticiens, des Pythagoriciens, sans avoir éteint la soif de vérité qui dévorait son âme, il avait embrassé la philosophie des Platoniciens, dont le spiritualisme convenait mieux à l'élévation de son intelligence. Un jour qu'il se promenait seul, sur les bords de la mer qui baigne les côtes de sa patrie, pour s'abandonner plus tranquillement à ses méditations accoutumées, il aperçut un vieillard inconnu, d'un extérieur vénérable, qui engagea la conversation sur la sagesse, sur Dieu, ses perfections, et sur les destinées de l'homme. 11 lui flt comprendre combien la philosophie, même celle du divin Platon, était impuissante k éclairer l'esprit humain sur ces points fondamentaux. « Quels guides faudra-t-il donc suivre, demanda Justin, si € ceux-là n'ont pu connaître la vérité? » — « A une époque re-

< culée, dit le vieillard, longtemps avant ceux qu'on a crus sages,

< il y eut des hommes justes, amis de Dieu, qui, parlant sous € l'inspiration de l'esprit divin, ont annoncé d'avance ce qui se € passe aujourd'hui dans le monde. On les appelait Prophètes, c Eux seuls ont connu la vérité ; eux seuls l'ont apportée aux « hommes. Quand on lit avec foi leurs ouvrages, ils révèlent à c l'intelligence la seule doctrine digne d'un véritable philosophe.

< Ils ne procèdent point, dans leurs discours, par forme de syllo- € gismes et de raisonnements subtils ; le témoignage qu'ils ren* c dent de la vérité est supérieur à toute démonstration. Leurs « orades, dont nous avons l'accomplisssement sous les yeux,

' L'ancienne Sichem.

« commaïuient notre croyance. Ajoutez-y les miraoles qu'ito opé* € TBimi au nom ^u Dieu unique, créateur et père de toute» cho* « ses, et en prédisant l'ayènement de son fils Jésus-Christ. Priez « donc que les portes de la lumière soient ouvertes à votre intelli- « gence; car nul ne peut ni voir ni entendre la vérité, si Dieu et

< son Christ n'y disposent son âme. »

Ces paroles, jetées au milieu de Tinquiétude et de Tagitation qu'avait laissées, dans le cœur de Justin, Tétude stérile des vains systèmes et des contradictions de la philosophie païenne, lui inspi* rèrent un vif désir de puiser à cette source jusque là négligée. « Je ne tardai pas, ajoute-t-il en terminant ce récit, à me con*

< vaincre que là seulement se trouvait la philosophie certaine et « utile aux hcmimes. Voilà pourquoi je suis maintenant chrétien. » Cette importante conquête de l'Évangile sur la sagesse du paganisme avait eu lieu dans les dernières années du règne d* Adrien, de l'an 439 à 438.

44. Justin conserva, dans son nouveau genre de vie, le pallium ou manteau des philosophes. Il vint se fixer à Rome, dont il fit son séjour habituel. 11 est même probable qu'il y reçut la prêtrise et fit partie du clergé romain. Il ouvrit, près de la chaire aposto* lique, la première école, liAdum liêierarium, qu'on puisse citer dans les annales de l'Église. Sa réputation lui attira bientôt des disciples illustres, entre autres le célèbre Tatien, qui s'égara depuis. Sa foi ardente et efficace se traduisit en œuvres éclatantes. Il pubUa d'abord un livre intitulé : Exhoriation au» Grees^ dans le but de dissiper les préjugés des païens contre le christianisme. Son argumentation consiste à prouver que la religion de Jésus* Christ est la plus ancienne, ou plutôt la première, puisque les poè* tes et les philosophes anciens ont emprunté aux livres de Heise ce qu'ils ont dit de vrai et de bon ; qu'elle est pure et véritable, ce qu'il rend plus sensible par la comparaison qu'il en fait avec les doctrines absurdes et immorales du paganisme, et avec les irapuis* sanis systèmes des philosophes. Ce Père insiste sur les témoignages que lui fournissent les auteurs de l'antiquité les plus révérés des païens, en faveur du dogme de l'unité de Dieu. Les ennemis du catholicisme, depuis Julien l'Apostat jusqu'aux sectes protestan*

CHAMTRE V. 99

tes, ont pris de là occasion d'accuser saint Justin et les Pères des premiers siècles de platonisme. Cette Inculpation ne soutient pas rexainen. La philosophie de Platon est mêlée de tant d'obscurités, de contradictions et d'erreurs, qu'il est impossible d'en faire sortir la vérité catholique. D'ailleurs, Aristobule, Josephe, saint Justin, Origène, Eusèbe de Césarée ont prouvé que Platon avait eu connaissance des livres hébreux, et qu'il y avait puisé cette partie de sa doctrine, si peu ressemblante avec ce qui lui appartient en pro^ pre. Et, quand il serait possible qu'un homme, d'un génie que l'antiquité avait appelé divin, h l'aide des traditions éparses au sein de l'humanité, fût arrivé à atteindre à quelques-unes des vé* rites sublimes que le christianisme a popularisées, loin de faire un reproche aux docteurs de l'Église, qui se servaient d'un témoignage aussi précieux, comment ne voit-on pas que c'était \h mettre en évidence un nouvel et merveilleux argument en faveur de la foi, puisqu'il restait démontré qu'elle est conforme h la religion naturelle des plus hautes intelligences < ?

45. Par cet ouvrage, saint Justin préludait à la publlcatloti de sa première Apologie, que les persécutions, dont les chrétiens étaient partout les victimes, rendaient pleine d'actualité. Il l'adressa, en ces termes, aux princes qui gouvernaient alors le monde romain : « A « l'empereur Titus iElius Adrianus Antoninus Plus, César Auguste ; « à Vérissime, son fils, ami de la vérité ; h Luclus, également ami € de la vérité, fils de César et fils adoptif de Pius ; au sacré sénat et « à tout le peuple romain : en faveur des hommes de toute condi- « tion qui sont injustement lia!s et persécutés comme chrétiens ; moi « Justin, flls de Priscus, petit-fils de Bacchius, de la colonie de « Flavia Neapolis, dans la Syrie-Palestine, un d'entre eux, j'ai pré- € senfé cette requête.

« La raison, continue-t-il, fait un devoir a ceux qui sont vraiment « pieux et philosophes, d'aimer la vérité, et de l'aimer jusqu'à lui « sacrifier les préjugés reçus de nos ancêtres et la vie elle-même. « Princes, on vous donne les noms de pieux et de [)hilosophes, on

* Toyez à ce sujet les Études hwioriquefi de M. <lc Cliàleaubrianil. — fimdc deuxième ; seconde partie.

« VOUS appelle les gardiens de la justice et les amis de la vérité ; nous « allons voir si vous êtes tels. Car, si nous vous adressons cet écrit» « ne croyez pas que ce soit pour vous flatter ou pour demander « gràce« La seule chose que nous vous demandons, c'est que vous « ordonniez une enquête sévère, et que si nous sommes trouvés cou- « pables, nous soyons punis suivant la rigueur des lois. Et ne vous « y trompez pas, si vous n'écoutez contre nous que le désir de plaire « à des hommes superstitieux, qu'une aveugle passion ou de vaines « rumeurs, votre sentence n'atteindra que vous-mêmes. Pour nous, « tant que vous ne nous convaincrez pas de quelque crime, vous « pouvez bien nous immoler, mais vous ne pouvez pas nous « nuire V »

Cette fermeté et cette haute raison se soutiennent dans toute la suite de l'Apologie. Il s'indigne de ce qu'il suffise de s'avouer chrétien pour être conduit au supplice ; pendant que ceux qui upostasient devant les tribunaux sont absous, avec les honneuib dus à l'innocence et h la vertu, comme s'il n'était pas d'une justice rigoureuse d'examiner préalablement la conduite d'un accusé, pour le condamner ou l'absoudre suivant ses œuvres. «11 semble, ajoute-t-il, « avec une rare énergie d'expression, que vous craigniez que tout « le monde ne pratitiue la vertu, et que vous n'ayez plus personne à « punir. Pensée plus digne de bourreaux que de princes justes et « généreux. » Il passe ensuite à l'exposition simple, claire et précise de la doctrine des chrétiens. Sans prétention comme sans timidité, il fait le tableau de leurs mœurs. « Nous pouvons, dit-il, mon- « trt'r parmi nous des hommes qui, de violents et d'emportés, sont « devenus humbles et patients, convertis par l'exemple de la vie « réglée des chrétiens, ou par la lidéUté qu'ils ont éprouvée de leur « part dans les affaires. » Pour répondre au reproche de rébellion contre les princes et les lois de l'empire, dont on flétrissait la généreuse constance des chrétiens, il s'exprime ainsi : « Nous n'adorons « que Dieu seul, mais nous vous obéissons, avec joie, dans tout le

* Nous avons empnmté cette analyse élégante de Texorde de ï Apologie à la plume exercée de M. Tabbé Blanc. — Caurs d'HUitoire ecclé- Hasiique, ii« partie, 18^

Page 1