CHAPITRE VI. t
en autant de jmrties qu'il se trouvait de docteurs dans son sein, l'Église se constituait, de plus en plus, dans Funitcde sa discipline. La question du jour où Ton doit célébrer la Pâque commençait à s'agiter entre les chrétientés d'Orient et celles d'Occident. Le dimanche avait été substitué au samedi, pour les assemblées des fl dèles, dès le temps des Apôtres. Cependant, par ménagement pour les Juifs nouvellement convertis, on avait toléré une certaine observation du samedi. L'institution apostolique conduisait naturellement à transférer la célébratron de la Pâque, du quatorzième jour du mois de Nlsan (mars-avril) au dimanche qui le suivait. Saint Pierre établit cet usage dans l'Église romaine, qui devait ôtre le modèle des autres Églises, comme elle en est la maîtresse et la mère. Mais on ne fit pas alors, de ce point de discipline, une loi générale ; et saint Jean, qui gouvernait à cette époque les Églises d'Asie, ne crut point devoir, sans doute pour des raisons locales, imposer l'usage nouveau. Disciple chéri de cet Apôtre, saint Polycarpe semblait régner encore en son nom sur les fidèles d'Asie. La cootume juive, respectée par saint Jean, devint sacrée pour lui et pour toutes les Églises, qui le vénéraient lui-môme, depuis un demi-siècle, comme leur loi vivante. Voilà ce qui explique comment les Églises de TAsie-Mineure finirent par se trouver, sur ce point, en contradictionavec les autres Églises.
S. Ce fut probablement dans le but de conférer à ce sujet avec le Pape saint Anicet, que l'illustre évoque de Smyme vint alors h Rome. Il y fut accueilli avec toutes les démonstratians de bienveillance et d'estime, dues au mérite et à Téminente sainteté de cet illustre disciple des Apôtres. Saint Anicet et saint Polycarpe agitèrent, dans un entretien amical et pacifique, la question qui divisait les deux Églises. Le Pape attachait une grande importance à persuader saint Polycarpe d'abandonner son ancien usage, sachant que son exemple agirait puissamment sur les autres évèques d'Asie. Ses prédécesseurs avaient travaillé, avec un zèle plein de prudence, h détruire peu à peu les observancesjudaïques, introduites dans l'Église parles Juifsconvertis. Leurs efforts avaient été couronnés de succès. Il ne restait plus que cepointàéclaircir. Toutefois, l'autorité de saint Jean, l'attachement inviolable que saint Polycarpe conservait pour ce maître vénéré,
remportèrent, dans son esprit, sur toutes les raisons que le souverain Pontife put lui donner. Saint Anicet crut donc devoir^ sans insister davantage, laisser les choses sur l'ancien pied, et tolérer, même à Rome, Fancien usage pour les Asiatiques qui s'y trouvaient. Cette diversité d*opinions n'affaiblit aucunement entre eux le lien de la concorde. Au contraire, pour faire plusd*honneuràson hôte, saint Anicet voulutqu'il célébrât en sa présence les saints mystères, dans Téglise de Rome. La controverse de la Pâque neseréveillaquesouslepontificatdesaint Victor, vers lafindecesiècIe.Leséjour de saint Polycarpe à Rome fut signalé par la conversion d'un grand nombre d'hérétiques, qu*il ramena à Tunité de la foi, autant par la vertu puissante de son exemple que par Tautorité de son âge, de son zèle et de sa science. Il avait conversé familièrement, dans sa jeunesse, avec les Apôtres et les disciples du Seigneur. Pénétré de la doctrine de si excellents maîtres, plein de leur esprit, chaque fois qu'il entendait les blasplièmes de quelque novateur, il s'écriait avec indignation : « A quel temps, Seigneur, € m'avez-vous donc réservé 1 » En conférant avec les Marcionites et les Valentiniens, dont les erreurs étaient alors le plus répandues, il protestait, à haute voix, que la doctrine de l'Église catholique était la seule qu'il eût apprise de la bouche môme des Apôtres. Son témoignage fit une impression favorable sur un grand nombre d'entre eux. Ayant rencontré un jour l'hérétique Marcion, celui-ci osa lui demander s'il le connaissait. « Oui, répondit saint Polycarpe, je te connais € pour le fils atné de Satan. » Il prit enfin congé du souveraîD Pontife, et les deux saints se séparèrent, 2^rès s'être embrassés tendrement et s'être donné réciproquement le baiser de paix. Us ne devaient plus se retrouver que dans la patrie céleste , où ils étaient destinés à monter tous deux par le chemin du martyre.
4. C'est à ce voyage célèbre de saint Polycarpe qu'il faut rapporter la fondation de l'Église de Lyon dans les Gaules ; car il est probable que saint Pothin et plusieurs autres disciples de l'évêque de Smyrne l'avaient suivi à Rome, d'oîi ils furent envoyés à Lyon pour y annoncer l'Évangile. Saint Pothin en fut le premier évêque. A l'Église de Lyon se rattachent immédiatement celles de Vienne, de Valence et de Besançon, fondées par les disciples de saint Pothin et de saint
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Irénée, saint Fmréoi et saint Ferrution à Besançon, les saints Félix, Fortunat et Achiilée à Valence.
5. Saint Hégésippe, juif d'origine, était passé de la profession du judaïsme à celle de la religion chrétienne. Il se rendit également à Rome, sous le pontificat de saint Anicet. A l'exemple des anciens sages de la Grèce, qui parcouraient les pays lointains, Tltalie, TÉgypte et les provinces les plus reculées de TOrient, pour jouir de l'entretien des hommes célèbres de ces contrées, Hégésippe avait entrepris un voyage dans les villes chrétiennes, pour y conférer avec les saints évéques et les docteurs les plus illusti*es. Lui-même pouvait prendre rang parmi eux, car Ëusèbe de Césarée le met au nombre des défenseurs de la vérité, qui la vengeaient contre les attaques de rhérésie, dans des ouvrages remplis d'érudition et d'éloquence. Hais le terme de son savant pèlerinage était Rome, le siège de la religion, d'où partent et où aboutissent, comme des rayons à leur centre, toutes les Églises de l'univers. Ce fut là qu'il composa une histoire ecclésiastique, dans laquelle il indique la succession des Papes, depuissaint Pierre jusqu'à saint Anicet. Cet ouvrage précieux,, dont nous ne pouvons trop déplorer la perte, était, à ce qu'il paraît, le but etle fruit de ses voyages. Il l'avait écrit d'une manière simple et familière, pour imiter jusqu'au style des saints, dont il retraçait les vertus. Il mourut vers l'an 480, sous l'empire de Commode, et l'Église a inscrit son nom parmi ceux des saints prêtres dont elle célèbre la mémoire, v
6. Vers le temps où saint Hégésippe et saint Polycarpe se trouvaient à Rome, saint Justin fit un voyage en Asie. Le manteau de philosophe, qu'il n'avait pas quitté, lui attim, à Éphèse, la rencontre d'un Juif, nommé Tryphon, qui, chassé de Jérusalem par les événements de la dernière guerre, sous Adrien, s'était retiré dans la Grèce, où il demeurait habituellement appliqué à l'étude de la phi* losophie. Toujours dévoré de zèle pour le salut des âmes, saint Justin s'efforça de l'amener à la connaissance de la vérité, à la foi en Jésus-Christ. Dans un entretien qui dura deux jours, il s'attacha à lui prouver, en premier lieu, que la loi de Mo'ise avait été abolie; 2° à lui démontrer la divinité de Jésus-Christ, dont il raconte l'incarnation, la vie, les travaux, les enseignements, la jinort et la résurrec-
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tion ; 3* à lui faire comprendre la vocation des Gentils à la lumière delà révélation, et Tinstitution divine de l'Église. L'évidence de ses raisons, la profondeur de sa doctrine, Tcloquence de sa parole réduisirent Tryphon au silence, mais ne purent le convertir. Dieu réservait rintelligence des vérités de TÉvangile aux cœurs humbles et dociles^ il la refusait aux esprits superbes^ enflés des fausses lumières de la philosophie. De retour à Rome, saint Justin écrivit le récit de ses conférences avec le juif Helléniste, selon la promesse qu'il lui en avait faite, comme garantie de la sincérité de ses paroles. On sait que les Hébreux ne pouvaient abandonner Tespérance de revoir, un jour, Jérusalem florissante, comme au temps de David et de Salomon. Ce sentiment s'était même accrédité parmi les fidèles catholiques, sur Tautorité de saint Papias et des autres millénaires. L'Église ne l'avait point encore condamné ; il était donc resté à Tétat d'opinion libre Saint Justin paraît l'avoir embrassé; car, en terminant son entretien avec Tryphon, illui dit que Jérusalem sa patrie serait rebâtie un jour, et que les saints y régneraient avec le Christ dans la gloire. Le Juif ne voulait pas croire que telle fût sa véritable pensée, s'imaginant qu'il ne tenait ce langage que pour flatter ses espérances secrètes, et l'attirer plus sûrement à la doctrine de l'Evangile. Offensé d'un pa« reii soupçon , saint Justin lui répondit : « Je ne suis pas assez « malheureux pour tenir un langage opposé à ma pensée. Je ne suis € pas seul de ce sentiment : il est beaucoup de chrétiens qui le re-^ « gardent, ainsi que moi, comme certain et indubitable. Je ne puis « toutefois vous dissimuler qu'il en est aussi beaucoup d'autres qui « sont d'un avis contraire. Mais, pour vous convaincre que je n'ai au- « cunement l'intention de vous tromper, je réunirai, dans un traité « spécial, tous les entretiens que nous avons eus ensemble, et j'y pro"" « fesserai publiquement cet article, comme je l'ai fait devant vous. » Bn effet, le saint docteur cherche à appuyer celte erreur par un grand nombre de texies des divines Écritures, parmi lesquelles il cite particulièrement l'Apocalypse. Quelques novateurs ont abusé de ce fait pour attaquer l'autorité de la tradition. Mais la bonne foi avec laquelle saint Justin lui-même nous apprend que cette doctrine était loin d'être universelle dans l'Église, suffit pour nous prouver qu'elle n'était dès lofs que le sentiment privé de quelques particuliers, et non