CHAPITRE VI
« teur de nos Dieux; qu'on lâche un lion contre Polycarpel » Cela ne se put, parce que les combats des bétes étaient achevés. Alors le peuple cria tout d'une voix : Que Polycarpe soit brûlé vif I En vain le pioconsul Fexhortait à sauver ses cheveux blancs, en blasphémant le Christ. Polycarpe répondit: « Il y a quatre-vingt-six ans que je le € sers, et jamais il ne m'a fait de mal. Comment pourrais-je blasphét mer mon Sauveur et mon roi? — Si vous ne changez de sentiment, « je vous ferai consumer par le feu. — Vous me parlez d'unjeu « qui brûle une heure et s'éteint ensuite, parce que vous ne con« c nais^z pas le feu du jugement à venir et du supplice étemel, ré- « serve aux impies. «Cependant le peuple courut en foule prendre du bois dans les maisons et tes bains publics. Le bûcher préparé, Polycarpe ûta sa ceinture et se dépouilla de ses vêtements. Comme les bourreaux se disposaient à le clouer au bûcher : « Laissez, leur dit-il, « celui qui me donne la force de souffrir m'en donnera aussi pour « demeurer ferme au milieu des flammes. » Il fut donc placé libre sur le bûcher; « semblable, dit la lettre de l'Église de Smyrne, à un « bélier choisi dans le troupeau, comme un holocauste agréable et € accepté de Dieu. » Le vieillard regarda le ciel et dit: « Dieu de « toutes les créatures, je vous rends grâce de ce que vous m'avez fait « arriver à ce jour, ou je dois être admis au nombre des martyrs. Je € prends part au calice de votre Christ, pour ressusciter à la vie ^r- « nelle de l'âme et du corps, dans l'incorruptibilité du Saint-Esprit « Que je sois admis en ce jour en votre présence, comme une victime c d'agréable odeur. Je vous bénis, je vous glorifie, par le Pontife Jé- « sus-Christ, votre Fils bien-aimé, à qui gloire soit rendue, comme « à vous et à l'Esprit saint, dans les siècles à venir. Amen. »
Quand il eutdit, le feu fut mis au bûcher; les flammes, par un prodige éclatant, se déployèrent autour de la tête du martyr, comme une voHe de vaisseau enflée parle vent. Ses actes portent qu'il ressemblait à de l'or ou de l'argent, éprouvé au creuset, et il exhalait une odeur d'encens ou d'un parfum précieux. Les païens voyant que son corps ne pouvait être consumé par la flamme, commandèrent à un de ceux qui, dans les amphithéâtres, donnaient le dernier coup aux bêtes sauvages, de lui plonger l'épéedans le sein. Le confecteur, exécutant cet ordre barbare, perça Polycarpe. Il sortit tant de sang des veines du
vieillard, qu'il éteignit le feu. Les chrétiens se réjouissaient, dans la pieuse espérance de pouvoir du moins obtenir les saintes reliques de leur évêque. Mais les Juifs firent une garde assidue autour du bûcher. L'oilicier qui présidait l'exécution fit brûler, suivant la coutume des Gentils, le corps du saint martyr. « Pour nous, continue la lettre « des fidèles de Smyrnei nous eûmes le bonheur de retirer ses osse- € ments, plus précieux que les pierreries. Ils furent déposés avec « honneur dans un lieu convenable. Dieu nous fera la grâce de nous « y réunir chaque année, pour célébrer la fête glorieuse de sa nais- <c sance immortelle par le martyre; pour nous souvenir dec^ux qui € ont combattu, et retremper le courage des générations avenir, par € les nobles exemples de leurs aieux dans la foi. » Tel est le récit de la mort de saint Polycarpe, que, suivant les calculs les plus probables , on rapporte au 23 février 466. Toutes les Eglises de TAsie-Mineure et du monde entier voulurent lire la relation de cet immortel combat, et Tautorité du saintévéque de Smyrne, qui avait converti tant d'infidèles pendant sa vie, eut, même après sa mort, le privilège d'affermir les chrétiens dans leur foi.
42. Pendant que le sang généreux des martyrs coulait sur les bûchers, sous la dent des bêtes ou le glaive des bourreaux, les philosophes pai^s aiguisaient contre les chrétiens l'ironie et le sarcasme, et se sentaient le courage d'insulter à des hommes qui savaient mourir pour leur foi. Celse l'épicurien se distingua, dans cette guerre lâche et froidement cruelle. Son livre, intitulé : Discours de vérité, n'était qu'une satire amère des Juifs et des chrétiens, que le philosopiie semble confondre dans un égal mépris. Il y avance d'abord toutes les calomnies, vulgairement accréditées, parmi les Romains de cette époque, contre Moïse et sa législation. Il fait ensuite entrer en dispute un chrétien et un Juif, et finit par les tourner tous deux en dérision. Malgré le ton insultant qu'il conserve dans toute cette diatribe, il lui échappe néanmoins des aveux qui suffiraient seuls à établir contre lui la vérité du christianisme. Ainsi, il convient que larelîgion chrétienne, dont l'étendue n'avait, de son temps même, d'autres bornes que celles du monde connu, avait été fondée par un Juif crucifié, qui s'était associé, pour ce grand ouvrage, une douzaine de pêcheurs inconnus et sans lettres. 11 ne reproche aux chrétiens d'aii-