CHAPITRE XHÎ
nérale. Comme' si Dieu eut voulu mesurer les années de son règne à la durée de sa protection pour les chrétiens , huit mois s'étaient à peine écoulés qu'en se rendant en Orient, dans le dessein de porter la guerre chez les Perses, il fut tué par les officiers de son armée entre Héraclée et Byzance. Ses édits n'avaient même pas eu le temps d'être portés dans les provinces les plus éloignées. Néanmoins il suffisait que ses intentions hostiles contre les chrétiens fussent connues pour faire un grand nombrede martyrs. Les Gaules, où il avait signé redit de persécution générale, furent la province où on en trouve le plus. Sainte Colombe, à Sens, saint Patrocle et saint Savinien à Troyes, saint Révérien à Autun, saint Priscus à Auxerre, furent les plus célèbres. L'Italie eut aussi ses victimes, saint Agapit de Pales-* trine, sainte Restituta de Sore, dans le Latium, saint Félix, saint Irénée et sainte Mustiola de Sutri donnèrent leur vie pour Jésus- Christ. En Orient l'histoire nous a conservé les noms des saints martyrs Conon et Mamas.
43. Le Pape saint Félix I«' était désigné d'avance, par sa dignité, aux coups des persécuteurs. Il mourut dans les tourments, le 22 décembre 274. Le Pontifical lui attribue d'avoir renouvelé l'ordonnance déjà ancienne de célébrer le saint sacrifice de la messe sur les tombeaux des martyrs. Il ordonna aussi de consacrer les autels , en y plaçant les reliques des martyrs. Saint Félix gouverna l'Église environ cinq ans. Il fut enterré dans le cimetière de la voie Aurélienne, là où fut consacrée depuis une église par Félix II, à deux milles de Rome.
S 8. Saint Euiyehlen, Pape. (4 janvier 275-7 décembre 283.)
H. Ëutychien fut donné pour successeur à saint Félix, le 4 janvier 275. La neuvième persécution générale venait de finir, avec la vie d'Aurélien; sa dernière victimeavaitété le pape saintPélixI»*: orage passager, précurseur d'un autre, le plus terrible de tous ceux qui auront encore battu le vaisseau de l'Église. Sous le gouvernement d'Eutychien, les fidèles respirèrent en paix, pendant que la pourpre impériale passait tour à tour sur les épaules de Tacite, Probus, Caras, Carin etNumérien, qu'un caprice des prétoriens faisait monter du trône à l'échafaud* Les barbares, sous les noms divers de Gé-
pides, de Jutbongueg, de Vandales, de Blemtmyes, d'AIains, de Goths» de Franks, de Bourguignons, profitaient de ces rapides succesûona d'empereurs pour démembrer l'empire. Quelquefois vaincus, dans des combats de géants où quatre cent mille morts résilient sur le cbamp de bataille, ces hordes innombrables vomissaient leurs flots sans cesse renaissants en Syrie, dans TAsie-Mineure, en Thraoe» sur les rives du Bosphore ; en Occident, dans la Grande-Bretagne, l'Allemagne, les Gaules, l'Espagne, et les frontières de l'Ilalie. Le christianisme gagnait en puissance par toutes les pertes de l'empire. Les barbares ne trouvaient, dans le monde romain, qu'une seule chose vivante et forte, la foi des chrétiens, et peu à peu ils s'accoutumaient à plier sous son influence mystérieuse.
45. Les saints évoques se succédaient sur les sièges des grandes cités* A Antioche, saint Cyrille effaçait les dernières traces de l'bé* résiede Paul de Samosate, et réconciliait avec l'église le prêtre saint Lucien, un instant égaré par l'erreur et depuis un des mart)rs de la persécution de Dioclétien (il79). Dans le même temps, un patriarche de la science et des vertus chréticimes^ Dorotliée, prêtre d' Antioche, offrait, à 405 ans, le spectacle d'une vie -passée dans l'étude et la pratique d'une religion qui faisait son bonheur et sa gloire. Profondément versé dans les lettres humaines, il avait eqn pUqué se« connaissances à l'interprétation de l'Ëcriture, qu'il Usait dans le texte original. Il mourut comblé d'années et de mérites, laissant la réputation d'un des plus savants docteurs de son temps. — Alexandrie, sous le gouvernement de Théonas, son évoque, soutenait son antique renommée. Achillas occupait la chaire de Clément et d'Origène. C'était un philosophe profond et un chrétien fervent. Un autre prêtre, Piérius, y donnait aussi des leçons. Riche des trésors de science qu'il avait amassés, il vivait dans la pauvreté; dialecticien nerveux, il appliquait à la tliéologie la méthode quli avait apprise dans les anciens philosophes, et méritait, en même temps, par son éloquence, le surnom de nouvel Origène. — Dsios te Pont, le saint évêque Meletius était ^)pelé te Miel ÀUigue, à cause de la douceur et de l'éiégance Beurie de sa parole.
46. Dans le même temps, un saint confcssefir édifiait la ville da Nêle, en Campanie, par ses vertus H la mQrt qui les c^umnnaîL
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Félix, prêtM, avail été emprisonné dans la persécution de Dèoe, pendant que saint Maxime, son évéqoe, avait pu par ses soins trouver un asile au Cond d*un désert. Miraculeusement déUvré, il repanitt au milieu de ses condtoyem étonnés. La persécution de Va* lériea Tobligea à se cacher dans une citerne desséchée, où une paarre femme lui ^[>porlait chaque jour un peu de pain pour le nourrir. La solitude développa dans l'âme de Félix les facultés mé* ditatives à un haut degré. De retour dans sa patrie, après la mort de Valérien, il refusa Tépiscopat, que les fidèles lui offiraient, pour se liimr tout entier à. la contemplation des choses divines. Sa parole était pleine de gravité et de solennels enseignements. Le ministère de la prédication l'attirait seul au milieu des hommes. Le reste du tempe, il vivait dans un jardin isolé qu'il cultivait de ses mains» et dont il partageait les fruits avec les pauvres. Pauvre lui-même, il ft*avBit qu'un habit qu'il échangeait souvent contre cdui d'un mendiant; et quand on le pressait d'accepter les présents de l'o* pulence, il repondait en souriant qu'il ne voulait ôtre riche que de la grftce de Jésus-Christ et des biens étemels. Il adieva aîoai son pèlerinage, daiis une heureuse vieillesse, et fut enterré dans sa chère solitude, à laquelle il voulut être fidèle même après sa mort
il. A côté de ces confesseurs illustres, Terreur avait des sectaii^es ardents. Hermias, en Egypte, Addas ou Adimante, en Palestine et en Syrie, Thomas, en Perse et jusque dans l'Inde, tous trois disciples de Manès, propageaient les doctrines de leur maître. Les obstacles qu'ils rencontraient dans cette œuvre de ténèbres ne faisaient que les animer davantage, et cette ivraie, que Tbomme ennemi jetait par leurs mains dans le champ du père de famille, fructifiait dans l'ombre. D'apparentes austérités, l'hypocrisie avec laquelle ils dissimulaient ce que leurs croyances avaient d'impie, leur attiraient des prosélytes. Ils couchaient sur des nattes de jonc ou de roseau, étendues à terre, avaient des jours de jeûne et d'abstinence particuliers; affectaient, devant les simples, d'honorer la sainte Vierge et les reliques des saints, pendant qu'ils regardaient ce culte comme profane et superslilietti. Btr ces moyena, ils réuaairent teUemeot à étendre leur erreur, qu'au temps de saint Augustin elle était répandue par tout
Tunivers, et que ce grand génie, avant sa conversion, demeura longtemps engagé dans ses liens.
48. Le pape saint Ëutychien mourut le 7 décembre 283, après avoir gouverné TÉglise près de neuf années. Â part qudques cruautés particulières exercées en leur propre nom par certains gouverneurs de province, les fidèles furent en paix pendant toute la durée de son pontificat. Les saints Trophime, Sabbas et Dorymédon,à Antioche de Pisidie, sont les seuls martyrs de cette époque dont rhistoire ait conservé le nom. L'heure de la grande persécution n'était pas encore venue. Saint Ëutychien ordonna, dans certaines circonstances, la bénédiction des branches d'arbres et des fruits. Il institua, suivant Bury, l'offertoire de la messe. Il voulut que les fidèles qui avaient épousé une femme avant qu'elle fût baptisée jouissent du droit de la répudier ou de la garder à leur gré : en cela, il n'empiétait pas sur les lois romaines du temps ^ Plein de sollicitude pour la conservation des reliques des martyrs, il commanda que leurs corps fût toujours enseveli dans un colobio ou dalmatique de couleur rouge; d'abord on les ensevelissait dans des toiles blanches teintes de leur sang. SaintEutychienfutenterré dans le cimetière de CalUxte, puis transporté dans la ville de Luni, sa patrie. Après la ruine de cette cité par les Barbares, il fut déposé à Savone, où l'on transféra le siège épiscopal de Luni.
S 4. SalM Cains, Pape. {16 décembre 283-22 avril 29S.)
49. Le 46 décembre 283, saint Gaïus fut élu pour succéder k saint Ëutychien sur la chaire de saint Pierre. Une particularité assez remarquable nous a été conservée sur Caîus. Sa famille, originaire de Dalmatie, avait des liens de parenté assez étroits avec celui qui fut plus tard rempercur Dioclétien, et qui, d'abord esclave du sénateur romain Anullinus, s'amusait h tuer tous les sangliers des forêts de son maître, parce qu'une druidesse de Tongres lui avait promis la pourpre de sanguine Apri. Il n'avait pas encore rencontré le préfet du prétoire, Aper, qu'il perça de son épée en s'écriant : « J'ai tué
• Histoire des souterains Poniifes romaim, par M. le chevalier Artaud de Montor ; tome 1, p. 129.
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« le fatal sanglier. » La Providence destinait à deux membres delà même famille deux ^uverainetés bien différentes. L'un achetait par le meurtre une couronne qu'il devait teindre encore du sang de milliers de chrétiens ; Fautre obtenait par ses vertus une royauté spirituelle que tant de ses prédécesseurs avaient payée de leur sang. Ces deux avènements se succédaient, à une année de distance, et le nom de Dioctétien fut inscrit sur les fastes de Tempire (S84]. Peutêtre faut-il attribuer à la parenté du pape et de l'empereur les quatorze années qui s'écoulèrent, entre l'avènement de Dioclétien et la dixième persécution générale, qu'il ordonna plus tard contre les chrétiens. Ce n'est point que tout cet intervalle se soit passé tranquillement pour les fidèles. Les derniers édits d'Aurélien n'avaient pas été révoqués, et la religion de Jésus-Christ était toujours considérée comme une secte ennemie de l'empire, que les gouverneurs se faisaient gloire de combattre. D'ailleurs, Dioclétien avait associé à l'em^ pire le fils d'un pauvre manœuvre dePannonie^ qui, sous le nom de Maximien-Hercule, se viten un jour créé à la fois César, souverain pontife et Dieu. Dioclétien prit pour lui l'Orient et laissa l'Occident au nouveau César. Ce dernier professait la haine la plus violente contre les chrétiens, et ne perdait pas une occasion de les persécuter. Les martyrs ne manquèrent pas à sa cruauté.
20. L'Église de Rome comptait alors, au nombre des fidèles les plus fenents, un oilicier distingué de l'armée impériale, capitaine d'une compagnie des gardes prétoriennes, nommé Sébastien, originaire de Narbonne, dans les Gaules. Il visitait les chrétiens emprisonnés pour la foi, les servait de son crédit et de Tinfluence que lui donnait son grade, encourageait les faibles, exhortait les païens qu'il convertissait en grand nombre à la religion de Jésus-Christ par ses exemples et sa parole. Le préfet même de Rome! nommé Chromace, toute sa famille, ses clients et ses esclaves, au nombre de quatorze cents personnes, reçurent le baptême par ses soins. La maison de Chromace devint comme un temple, où le pape saint Caïus célébrait les divins mysières, et distribuait à ces néophytes le corps de Jésus-Christ et le pain de la parole évangélique. Cependant les progrès du christianisme portèrent ombrage à Maximien- Hercule. Pour éviter une persécution ouverte, Chromace, que sa 1. n
S58 HISTOIRK QÉNÉRALE DE L*ÊGLISE.
qualité de sénateur retenait à Rome, sollicita et obtint de Tempejeur, sous prétexte de rétablir sa santé chancelante, la permission de se retirer dans ses terres de Campanie. Le jour de la séparation étant arrivé, Caîus vint encore une fois ofiFrir le saint sacriflce dans cette maison bénie. Prenant ensuite la parole : « Notre-Seigneur « Jésus-Christ, dit-il, connaissant la fragilité humaine, a établi « deux degrés, parmi ceux qui croient en lui, les confesseurs et les « martyrs, afln que ceux qui ne se croient pas assez forts pour « supporter le poids de la persécution se retirent, et laissant la « principale gloire aux soldats du Christ, puissent du moins les « assister dans leurs combats. Que ceux donc qui le désirent, sui- « vent, dans leur retraite, Chromace et son fils Tiburce ; que ceux « qui en ont le courage, demeurent avec moi dans la ville. La « distance ne saurait séparer des cœurs unis par la grâce de Jésus- « Christ, et si nos yeux ne peuvent plus vous voir, vous serez sans « cesse présents au regard intérieur de notre âme.» C'était Gédéon^ ne prenant pour le combat que ses plus braves soldats. Tiburce s'écria, en entendant ces paroles : « Je vous en conjure, ô Père ^ « Évoque des évêques, ne m'ordonnez point de fuir la persécution. « Tout mon désir est de donner ma vie pour mon Dieu. Puissé-je « en avoir mille à lui offrir. » Saint Caïus se rendit en pleurant aux instances de ce noble jeune homme, et l'assemblée se sépara ; les uns suivirent Chromacc en Campanie, les autres restèrent avec te Pape. Saint Sébastien fut de ces derniers. Un autre oificier de l'empereur, Castulus, intendant des bains, les reçut dans le palais môme de l'empereur, où Caïus se tint plus en sûreté que partout ailleurs. Maximien commençait en effet à persécuter les chrétiens. Sainte Zqc, pieuse dame qui allait prier au tombeau de saint Pierre et de saint Paul, le jour de leur fête, fut traînée devant le magistrat, qui, n'ayant pu la contraindre de sacrifier aux Dieux, la fil pendre à un arbre par les cheveux, et ordonna d'allumer à ses pieds un feu de fumier qui Tétouffa. On lui suspendit ensuite au cou une pierre énorme, et on la jeta dans le Tibre « de peur, disaient les païens, € que les chrétiens n'en fissent une déesse. » Nicostrate, premier secrétaire de la préfecture de Rome, époux de sainte Zoé, Tranquillin, Claude, Castor, Victorin et Symphorien furent aussi arrêtés