CHAPITRE n
» Siège de tenter une vaine entreprise, disant quils voulaient que » toute la terre fût informée de leurs dispositions à cet égard* 9 Si cette poignée de prélats de cour pouvait se flatter de repré- » senter l'épiscopat français et d'en exprimer les sentiments, » quelles idées devrions-nous en avoir? Cette époque serait, sans » contredit, la plus désastreuse pour notre Eglise. Le Saint-Père 9 fut inflexible, coihme il devait Têtre, à soutenir les règles ca- 9 noniques; mais les agents du clergé de France ne s'occupèrent » plus que*dcs moyens de le faire repentir de cette fermeté, digne » d'un successeur de saint Pierre (1). »
1 5. L'épiscopat français avût alors à sa tête un prélat qui rappelait, par son éloquence, Tertullien et saint Ghrysostôme ; par son érudition, saint Augustin et saint Jérôme, et Qrigène, par son infatigable activité. Nommer Bossuet, c'est nommer la plus haute personnification du génie humain dans les lettres, l'éloquence, la théologie, la métaphysique et l'histoire. « Politique comme Thu- » cydide, a dit M. de Qiâteaubriand> moral comme Xénophon, » éloquent comme Tite-Live, aussi profond et aussi grand peintre » que Tacite, l'évèque de Meaux a de plus une parole grave et un » tour sublime dont on ne trouve ailleurs aucun exemple. Bossuet » est plus qu'un historien, c'est un Père de l'Eglise. Quelle revue » il fait de la terre ! Il passe avec la rapidité et la majesté des siè- 1» des. La verge delà loi à la main, avec une autorité incroyable, » il chasse péle-mèle devant lui et Juifs et Gentils au tond>eau; » il vient même, à la suite du convoi de tant de générations, et D marchant appuyé sur Isale et sur Jérémie, il élève ses lamen- » tations prophétiques à travers la poudre et les débris du genre » humain. La première partie du Discours sur t histoire univer^ » selle est admirable par sa narration ; la seconde par la sublimité » du style et la haute métaphysique des idées ; la troisième par la » profondeur des vues morales et politiques. — • Mais que dirons- » nous de Bossuet comme orateur? A qui le comparerons-nous?
(i) Nous continuerons à nous servir, pour Thistoire de cette difficile période» de Vouvrage infiniment remarquable de Ms' de Villecourt, intitulé : ia France et le Pape, qui a jeté une si vive lumière sur tous les faits ecclésiastiques du règne de Louis XIV, et qui assure à son illustre auteur un rang éminent parmi les historiens.
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» Et quels discours de Gicéron et de Démosthène ne s'éclipsent T» point devant ses Oraisons funèbres? Trois choses se succèdent » continuellement dans les discours de Bossuet : le trait de génie B ou d'éloquence ; la citation, si bien fondue avec le texte, qu'elle D ne fait plus qu'un avec lui ; enfin, la réflexion ou le coup » d'œil d'aigle jeté sur les causes de l'événement rapporté. Sou- » vent aussi cette lumière de l'Eglise porte la clarté dans les dism eussions de la plus haute métaphysique ou de la théologie la plus )> sublime; rien ne lui est ténèbres. L'évêque de Meaux a créé D une langue que lui seul a parlée, où souvent le terme le plus i> simple et l'idée la plus relevée, l'expression la plus coumiune D et l'image la plus terrible servent^ comme dans l'Ecriture, à se » donner des dimensions énormes et frappantes. » Il ne se peut rien ajouter à ce tableau si achevé de l'Ûlustre auteur du Génie du Christianisme. Et pourtant Bossuet commande l'admiration à bien d'autres titres encore. Le protestantisme ne se releva pas du coup terrible que lui porta Y Histoire des variations. L'Exposition de la foi catholique conqiùt Turenne à la vraie foi. La Défense de la tradition est un chef-d'œuvre d'érudition et de logique. Les traités De la connaissance de Dieu et de soi-même , de la Politique sacrée^ composés pour l'éducation du Dauphin, sont restés des modèles inimitables. Le génie de Bossuet était universel. Pendant que sa plume féconde écrivait sur des sujets si divers, des livres où la hauteur des vues, la splendeur du style le disputent à la logique et à l'éloquence, il trouvait encore le temps d'écrire aux religieuses de son diocèse, avec lesquelles il entretenait une active correspondance, des lettres empreintes de l'esprit de saint Françob de Sales, et remplies de ce que la mysticité chrétienne a de plus suave et de plus délicieux. Sur un seul point Bossuet a erré. Epris de la royauté absolue, dont Louis XIV lui offrait la radieuse image, il inclina cet esprit de logique, dont la rectitude était d'ailleurs quelque chose de merveilleux, en présence des splendeursdu grand roi. a Bossuet, dit Mgr de Villecourt, » avait une imagination riche et brillante, des conceptions nobles » et sublimes; il éblouissait ses auditeurs; il éblouit ses lecteurs; » je voudrais pouvoir penser qu'il ne s'est jamais ébloui lui-même » par ces éclairs de génie qui lui attiraient de toutes parts tant
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» d^aâmlrateurs. Si, moins préoccupé de ses rares talents, il se 3» fût, dans l'affaire de la régale, renfermé, comme dans la plu- » part de ses ouvrages de controverse, dans les règles d'une in- » flexible logique, jamais il n'aurait donné la place de la vérité à » des opinions qu'il savait très bien n'être admises ni par les i> Pontifes romains, ni par la très grande majorité des évèques en )> communion avec le Saint-Siège ; jamais il n'aurait consenti à » se faire des amis parmi les sectaires et lés hommes d'une foi » suspecte. S'il ne se fût jamais mêlé de la Déclaration du clergé » de France (1682) et de sa Défense, il eût peut-être vu con- » firme, par le Siège apostolique, le titre de dernier des Pères dé V r Eglise, que l'admiration de ses contemporains lui avait dé- » cerné. i>
16. Le rôle de Bossuet, dans la lutte dû Saint-Siège avec la cour de France, fut indigne d'un si beau génie. Le clergé (1682), entraîné par l'avis de l'èvêque de Meaux, résolut de poursuivre sa résistance contre Innocent XI. Au nom de tous ses collègues dans l'èpiscopat, Bossuet écrivit au Pape une lettre où on remarquait plutôt une leçon donnée au chef de l'Eglise, qu'un avis soumis respectueusement à l'autorité apostolique. On représentait au souverain Pontife qu'il y avait beaucoup de choses que la nécessité des temps devait faire tolérer , que cette nécessité était quelquefois de telle nature, qu'elle pouvait même changer les lois, principalement quand il s'agissait d'apaiser les différends et d'affermir la paix entre la royauté et le sacerdoce. On citait saint Yves de Chartres et saint Augustin pour leur faire dire « que » ceux qui ne faisaient pas céder la rigueur des canons au bien it de la paix n'étaient que des brouillons qui se remplissaient les » yeux de la poudre qu'ils soufflaient pour aveugler les autres, d On finissait par dire au Pape « qu'il devait suivre les mouve- ]> ments de sa bonté dans une occasion où il n'était pas permis » d'employer le courage. » Innocent XI répondit à la lettre du clergé français avec une noblesse digne d'un saint Léon. Il re- • proche aux évêques de France a d'avoir abandonné, par une pu- » sillanimité très reprèhensible, la sainte cause de la liberté de » l'Eglise ; de n'avoir pas osé faire entendre une seule parole pour » les intérêts et l'honneur de Jésus-Guisti mais de s'être couverts IV. 22
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» d'un opprobre étemel par d'indignes démarches auprès des » magistrats séculiers. Il les invite au repentir, et termine par » casser et annuler des actes déjà nuls par eux-mêmes, comme p étant manifestement vicieux. »
17. Le bref d'Innocent XI ne fit qu'aigrir des esprits trop prévenus. LeTellier, archevêcjue de Reims, proposa de demander au roi la permission d'assembler en concile national les évèques qui se trouvaient alors à Paris, ou du moins de convoquer ime assemblée générale de tout le clergé du royaume. Louis XIV se rendit au voBu qu'on lui exprimait et qu'il avait peut-être provoqué luimême. Mais il avait trop de sens pour consentir à ce que la réunion prit le nom de concile. U eût été trop irrégulier que des évêques, mécontents d'un Pape qui avait prononcé sur ime affaire d'après les règles canoniques, se formassent en concile pour le juger. Le roi se détermina donc pour ime assemblée générale qui devait être composée de deux évêques et de deux députés du second ordre pour chaque métropole. Il donna l'ordre formel qu'on y fixât, d'ime manière solennelle et légale, la doctrine de l'Eglise gallicane sur la puissance temporelle des Papes, sur l'indépendance particulière des rois de France et sur l'infaillibilité du chef de l'Eglise.
18. Tout faisait prévoir une formidable explosion. Les esprits étaient émus et passionnés. On disait hautement : a Le Pape nous » a poussés, il s'en repentira. » Déplorable parole dont on voudrait pouvoir douter, mais que Fleury a pris soin de nous conserver textuellement (1). Ysdnement Bossuet, dans son discours d'ouverture, véritable chef-d'œuvre d'inspiration et d'éloquence, insistait sur la doctrine de Vunité de l'Eglise. Tout son art oratoire ne suffisait point à déguiser les sentiments hostiles au Saint- Siège qui fermentaient dans les cœurs. Le 3 février 1682, commencèrent les opérations de cette fameuse assend)lée du clergé gallican, composée de trente-quatre archevêques et évêques, et de trente-huit ecclésiastiques du second ordre. Ils reconnurent le droit d'étendre les Régales à tout le royaume. L'évêque de Tournay, Choiseul-Praslin, fut ensuite chargé de rédiger les proposi-
(1) Fleury, ISouveaux Opuscul., p. 210