CHAPITRE m
d'idées justes et utiles, plus d'observations fines et profondes, plus de vérités pratiques et de saine morale, que tant de longs ouvrages écrits depuis sur le même sujet. Fénelon avait trouvé dans Bossuet un attachement qui promettait d'être diu*able. Admis à la familiarité de ce grand homme, il tempérait, par la douceur et le charme de son commerce, ce que le génie de l'aigle de Meaux avsdt de trop acre et de trop absolu. C'est alors que Fénelon composa le traité Du ministère des Pasteurs. Cet ouvrage a pour unique but de prouver : « Que le plus grand nombre des hommes, 9 ne pouvant décider par eux-mêmes sur le détail des dogmes, la » sagesse divine ne pouvait mettre devant leurs yeux rien de plus » sûr pour les préserver de tout égarement, qu'une autorité exté^ » rieure, qui, tirant son origine des Apôtres et de Jésus-Christ )) même, leur montre une suite de pasteurs sans interruption. » Toutes les preuves ^ toutes les autorités et tous les raisonnements que Fénelon a réunis dans son traité Du ministère des Pasteurs, ne sont que la conséquence naturelle de ce principe, exposé avec tant de force que les protestants eux-mêmes ne purent l'attaquer sérieusement. Le sujet, le mérite de cet ouvrage et le suffrage tout-puissant de Bossuet engagèrent Louis XIV à confier à l'auteur le soin d'une mission dans le Poitou. C'était à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes. Le monarque attachait le plus grand prix à la conversion des calvinistes, qui devait singulièrement aplanir les difficultés que l'exécution de l'édit aurait pu rencontrer. Fénelon accepta une charge qui ne manquait pas de dangers; mais il rejeta absolimient le concours de la force armée dont on faisait accompagner les autres missionnaires. Il voulut choisir lui-même les collègues ecclésiastiques qui devaient partager avec lui un ministère de persuasion et de douceur. H convertit, sans persécuter^ et fit aimer la croyance dont il était l'apôtre. Ses succès attirèrent plus que jamais l'attention sur le jeune mission* naire. A son retour, Fénelon fut nommé précepteur du Dauphin, petit-fils de Louis XTV, ce duc de Bourgogne, dont il fit un prince accompli et qui promettait à la France de longues années de gloire et de bonheur. Bossuet avait rempli les mêmes fonctions près du grand Dauphin. Mais les deux éducations eurent un résultat aussi différent que le caractère des illustres précepteurs était lui-même IV 24
profondément tranché. Bossuet n'avait pas su incliner la hauteur de son génie à la faiblesse d'un enfant. Il parla au Dauphin le langage qui étonnait la France et l'Europe, par l'ampleur, l'érudition, la majesté, l'éloquence. Il ne réussit qu'à inspirer au jeune prince une aversion insurmontable pour toutes les études. A ce défaut de l'esprit, vinrent se joindre les travers du caractère, l'humeur sombre et concentrée , la crainte de ne pas paraître à son avantage, parce que sa conscience intime l'avertissait de sa médiocrité. La mort prématurée du grand Dauphin, élève de Bossuet, fiit un deuil de famille ; mais la France , qui n'en avait rien espéré, ne lui accorda point de regrets. Le duc de Bourgogne, son fils, sortait à peine de l'enfance, quand il fut remis aux mains de Fénelon. On vit alors un spectacle digne de fixer l'attention des hommes réfléchis. Une lutte s'engagea entre les défauts d'un jeune prince, plein de hauteur, d'emportements, de dédains et de fierté, et l'amabilité insinuante et tendre, le génie souple et flexible, la grâce charmante et irrésistible de Fénelon. C'était^ pour me servir d'une image naturellement propre à ce sujet, c'était Minerve, qui, sous la figure de Mentor, enseignait à Tâémaque le chemin de la sagesse. En peu d'années, le triomphe de Fénelon fut tellement éclatant, que les échos les plus accrédités de la renommée le célébraient comme une victoire publique. L'académicien qui fut chargé de répondre au discours de Fénelon, le jour de sa réception à l'Académie, disait à l'illustre récipiendaire : <K Le jeune prince, confié à vos soins, et si digne de sa y> naissance, la plus auguste du monde, est avancé dans la con- » naissance des choses qu'il doit savoir, bien au-delà de ce qu'on » pouvait attendre; et il fait déjà l'honneur de son âge, Pespé* y> rance de l'Etat et le désespoir de nos ennemis. » Transporté par la douce perspective de réaliser un jour le beau idéal sur le trône , et voyant le bonheur de la France dans l'éducation de son roi, il détruisait tous les germes dangereux que la nature et que le sentiment prématuré du pouvoir avaient jetés dans le cœur du jeune prince, et faisait succéder à tous les défauts d'un caractère indomptable l'habitude des plus salutaires vertus. Cette éducation, dont il nous reste d'immortels vestiges dans quelques écrits de Fénelon, paraissait le chef-d'œuvre du génie qui se consacre au