‹ Histoire générale de l'église depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'à nos jours (volume 3)Chapitre 141 sur 192 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

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boDheur des hommes. Quand, plus tard, la mort ravit le duc de Bourgogne à Tamour de la France, il emporta dans la tombe les espérances et le deuil de tout un siècle. Fénelon, au milieu de ]a cour et dans un poste qui fixait sur lui tous les regards, avait conquis Testime et l'affection universelle par les grâces d'im esprit brillant et facile , par le charme de la plus noble et de la plus éloquente conversation. L'imagination, le génie lui échappaient de toutes parts, et il se faisait pardonner l'ascendant irrésistible que lui valait sa supériorité personnelle par Taménité de son caractère, son exquise politesse et une modestie plus grande encore que son mérite. Louis XIV le nomma à rarchevêché de Cambray. Toute la cour applaudit à ce choix; et Bossuet voulut être son prélat consécrateur (10 juin 1695).

7. Jusqu'alors une confiance mutuelle avait régné entre ces deux grands hommes. Un père et un fils, un maiire bienveillant et un disciple soumis n'ont pas de relations plus intimes, plus constantes, plus douces, plus affectueuses. Une question de spiri» tualité^ élevée en ce temps, vint bientôt changer cette situation et faire des deux prélats deux rivaux, nous dirions presque deux ennemis; mais l'âme de Fénelon demeura toujours étrangère aux sentiments de violence, d'hostilité et d'emportement que l'on regrette d'avoir à signaler dans la conduite de Bossuet à son égard. Une femme. M"' Guyon, avait importé en France le quiétisme de Molinos. Séduite par les visions d'une imagination déréglée, M™ Guyon avait rêvé, elle aussi, un état de l'âme, où l'amour de Dieu absorbe tellement toutes les facultés humaines^ qu'il règne à jamais pur, désintéressé, dégagé de tout retour et de tout autre sentiment ; et qu'il constitue, dans un parfait repos» une véritable impeccabilité. Sous l'empire de ces idées. M"' Guyon se persuada qu'elle était appelée à exercer dans l'Eglise un ministère extraordinaire ; toute sa vie elle parut tourmentée de la manie de fonder une espèce d'association mystique, d'après ses doctrines. £31e écrivit donc sur la grâce et le pur amour avec un enthousiasme qu'elle savait rendre communicatif . D'ailleurs sa conduite était pure et irréprochable. Arrêtée une première fois, à cause de la hardiesse et de l'excentricité de ses opinions, elle fut plus tard admise dans la société du duc de Beauvilliers, accueillie pai

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M"* de Maintenon et autorisée à donner des conférences aux jeunes élèves de Saint-Cyr. Ce fut alors que Fénelon la connut. Porté, par la nature de son génie, à une piété tendre, affective, il se laissa entraîner aux charmes d'une doctrine où le spiritualisme le plus exagéré semblait livrer le cœur à toutes les inspirations de l'amoiu* divin. Ce fut là son illusion; a il pécha par un excès » d'amour, comme ceux qui le combattirent péchèrent peut-être x> par un défaut de charité. »

8. La rectitude d'esprit, l'inflexible logique, le coup-d'œil d'aigle de Bossuet, le mettaient à l'abri d'ime pareille erreur. H sut bientôt démêler^ à travers toutes les circonlocutions du langage mystique, ce que la doctrine de M"* Guyon avait de dangereux, n releva tous les écarts du quiétisme, avec son élcMpience accoutumée, dans la fameuse Instruction pastorale sur les états d'oraison (1695). Fénelon entreprit de combattre ce discours de Bossuet, et en 1697, il publia son livre des Maximes des saints, où il cherchait à étayer son système par les textes des Pères et des docteurs de l'Eglise. La question posée entre ces deux grands atlilètes de la France était assez délicate et assez subtile pour que tous deux pussent s'y tromper. H s'agissait de savoir s'il peut exister un amour de Dieu, pur, désintéressé, parfaitement dégagé de toute vue de récompense, de tout retour sur soi-même. Or, il parait certain que, du moins pendant quelques moments, une âme qui médite sur les perfections de Dieu peut l'aimer sans songer à la récompense promise à cet amour; qu'elle peut aimer la bonté de Dieu envers toutes les créatures, sans penser actuellement qu'elle-même est Tobjet de cette bonté souveraine. Mais ce n'est là qu'une abstraction passagère, qui ne peut aucunement constituer un état habituel de l'âme. Soutenir le contraire, prétendre que ce mouvement de perfection sublime peut devenir le fond même de la vie chrétienne; que l'âme peut, sans être coupable, pousser le désintéressement jusqu'à ne plus désirer son salut et être indifférente à la pensée de sa damnation, voilà l'excès condanmé dans les quiétistes. Quoi qu'il en soit, Bossaet, après avoir lu le livre des Maximes des saints^ courut se jeter aux pieds de Louis XTV; il lui demanda pardon de ne pas lui avoir révélé plus tôt le fanatisme de son confrère, et le supplia

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de prévenir, par une prompte répression, les désordres du nouveau Montan d'une autre Priscille. Cette démarche, ces paroles cruelles jusqu'à l'outrage, contre ua prélat, précepteur du Dauphin, chéri de toute la coiu*, produisirent une sensation profonde; c'est qu'en effet l'autorité de Bossuet, que Louis XTV avait surnommé le Père de l'Eglise, leur donnait un poids immense. Fénelon, un nouveau Montan ! Nous aimons à penser que Bossuet eût désavoué, plus tard, une comparaison qui lui était échappée dans la chaleur de la passion. La postérité déplore une pareille violence. Bossuet pressa le roi de dénoncer le livre des Maximes des saints au jugement du Pape, en assurant « que les erreurs de T> l'archevêque de Cambrai seraient foudroyées par le Sfidnt-Siége » aussitôt qu'elles auraient frappé les oreilles du Vicaire de Jésus- » Christ. » Fénelon demanda la permission d'aller à Rome plaider sa cause. Louis XTV la lui refusa, le renvoya de sa cour, malgré les pleurs du jeune duc de Bourgogne qui conserva pour son Mentor une reconnaissance plus forte que toutes les disgrâces. En même temps tous les amis et tous les parents de Fénelon furent exilés, et M"* Guyon jetée à la Bastille.

9. L'évêque de Meaux fit partir pour Rome son neveu, l'abbé Bossuet, plus tard évêque de Troyes, avec la mission de poursuivre la condamnation du livre des Maximes. Pendant que Foncle combattait en France la doctrine de Fénelon, dans de nombreux écrits où l'on retrouve trop souvent l'empreinte de la passion à côté de celle du génie, l'indigne neveu du grand homme l'attaquait à Rome avec l'arme de la calomnie et de la mauvaise foi. Innocent XII nomma une commission chargée d'examiner le livre des Maximes. Après une année d'examen et soixante-quatre séances, de six ou sept heures chacune, les dix commissaires se trouvaient partagés ; cinq avaient constamment voté en faveur du livre; les cinq autres s'accordaient à dire qu'on pourrait facilement, au moyen d'une seconde édition, rendre le livre irréprochable. Le Pape, pressé par Louis XIV de se prononcer définitivement, répondit que « l'affaire n'était pas su£Bsanunent )» édaircie. » Le roi de France saisit cette occasion pour redoubler de rigueur contre les amis de l'archevêque de Cambrai, et il écrivit de nouveau à Innocent XII pour le presser de prononcer

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enfin une condamnation expresse , «c avec menace de recourir » autrement à des mesures extrêmes, n Lorsque ces menaces de schisme arrivèrent à Rome, le Pape avait déjà porté la sentence. Dans un braf du 12 mars 1699, Innocent XII disait : « Après » avoir pris les avis de plusieurs cardinaux et docteurs en théop logie, nous condamnons et réprouvons, de notre propre mouve- » ment, le livre des Maximes des saints, en quelque langue et » version qu'il puisse être. Par la lecture et Tusage de ce livre, » les fidèles pourraient être insensiblement conduits dans des erp reurs déjà condamnées par TEglise. » Le bref censure ensuite vingt-trois propositions extraites du livre des Maximes^ comme respectivement téméraires, pernicieuses dans la pratique , erronées; mais aucime ne fut qualifiée comme hérétique (1).

10. Le 25 mars 1699, fête de TAnnonciation, Fénelon allait monter en chaire dans la cathédrale de Cambrai, pour prêcher sur la solennité du jour, lorsqu'il voit arriver son frère lui apportant la première nouvelle de la condamnation.

L'archevêque se recueillit un instant, et, sans paraître ému^ il commença un discours sur la parfaite soumission due à l'autorité. La nouvelle de la condamnation avait déjà rapidement circulé dans la nombrqpse assemblée , qui se pressait autour de Fénelon. Cette admirable présence d'esprit , ce mouvement sublime, ce calme religieux qui attestaient d'avance la soumission de l'illustre Prélat, et qui en étaient comme l'engagement solennel, firent couler de tous les yeux des larmes de tendresse y de douleur, de respect et d'admiration. Le 9 avril, dès le lendemain du jour où il en avait reçu la permission du roi , Fénelon , plus grand mille fois dans sa défaite que ses ennemis dans leur orgueilleux triomphe, publiait un mandement adressé au clergé régulier et séculier de son diocèse, a Enfin , disait-il, notre saint Père le p Pape a condamné le livre intitulé : Explication des Maximes » des saints , avec les vingt-trois propositions qui en ont été ex- » traites, par un bref daté du 12 mars, qui est maintenant répan-

\\) n est bon de remarquer que le bref condamne les propositions qui supposent, dés cette vie, un èUU habituel, mais non pas celles qui supposent simplement des acte* ou un état traïuitoire de pur amour, sans aucun rapport à notre béatitude surnaturelle.

» du partout et que vous avez déjà vu. Nous adhérons à* ce bref, 9 mes très-chers Frères, tant pour le texte du livre que pour les » vingt-trois propositions, simplement, absolument , et sans omj) bre de restriction. Nous défendons à tous les fidèles de ce dio- » cese de lire et de garder ce livre. Nous nous consolerons, mes » très-chers Frères , de ce qui nous humilie , pourvu que le mi- » nisiere de la parole, que nous avons reçu du Seigneur pour D votre sanctification , n'en soit pas affaibli , et que , nonobstant I» l'humiliation du pasteur , le troupeau croisse en grâce devant » Dieu. — A Dieu ne plaise qu'il soit jamais parlé de nous, si ce » n'est pour se souvenir qu'un pasteur a cru devoir être plus do- » cile que la dernière brebis du troupeau, et qu'il n'a mis aucune » borne à sa soumission ! » Afin de perpétuer, par un monument durable , la mémoire de cette humble rétractation , il fit faire, pour l'exposition du saint Sacrement, un ostensoir d'or, supporté par deux anges , dont l'un foulait aux pieds divers livres hérétiques, sur l'un desquels était le titre^du sien, quoique cette qualification n'eût, été donnée à aucune des propositions condamnées. Un exemple si parfait de soumission fit l'admiration du monde. Innocent XII adressa à l'immortel prélat un bref, où il le félicitait de son courage, avec l'effusion d'un cœur tout paternel. La disgrâce de Fénelon ne finit point avec l'affaire du quiétisme si noblement terminée. La publication du Télemaquej cet admirable ouvrage toujours plus goûté à mesure qu'on le lit davantage, acheva de lui aliéner le cœur de Louis XTV. La mort du Dauphin, son élève , vint bientôt lui enlever sa dernière espérance ; et Fénelon mourut de douleur, pleuré par ses diocésains , par la France et par l'Europe tout entière

11. Innocent XII l'avait précédé dans la tombe. Ce Pontife mourut le 7 septembre 1700 après un règne de neuf années. Son élection avait fait la joie des Romains ; sa mort fut pour eux un deuil public.

12. Les dernières années du pontificat d'Innocent XII avaient été marquées par de nouveaux succès contre les Turcs. Le sultan Mustapha H avait juré de venger la honte du siège de Vienne. Il rassembla une armée de cent trente mille combattants , se mit à leur tète, et prit la route de Belgrade (mai 1697). Léopoldl*' ava''

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alors, à la tête de ses armées, un héros à opposer à une invasion aussi formidable. C'était le prince Eugène de Savoie, d'origine française, mais dont Louis XIV, ordinairement si habile à connaître les hommes , n'avait pas su deviner le génie , et qui avait porté à l'Autriche une épée qui mit plus tard la France à deux doigts de sa perte (1). Le prince Eugène avait fait ses premières armes sous les ordres de Sobieski, au combat de Vienne , et il était devenu l'un des plus grands capitaines de ce xvii' siècle, si fécond en guerriers illustres. Il fut nommé, par Léopold P', généralissime des armées autrichiennes, et chargé de repousser Moustapha. Il vint camper près de Sigedin. Instruit, par un captif turc, que le sultan devait traverser la Theiss au pont du village de Zenta, poiu» aller ensuite investir Témeswar , le prince Eugène, sans perdre une minute, se dirige sur la rive gauche de la Theiss, et arrive, à deux heures après midi (11 septembre 1697), dans la plaine de Zenta, Plus de la moitié de l'armée ottomane avait déjà franchi la rivière. Le héros chrétien veut attaquer les ennemis avant qu'ils aient tous passé le pont. Avec le coupd'œil du génie et la promptitude du lion menacé , il divise son armée en douze colonnes^ six de cavalerie et six d'infanterie, enveloppe de toutes parts le camp ottoman , et place des 'escadrons en face du pont de Zenta pour empêcher le reste des troupes tiu^ques de venir rejoindre Moustapha H. Ces dispositions prises, il ne restait plus que deux heures de jour. Ce fut assez au héros pour remporter la plus brillante victoire. Les Turcs étaient dans leiu* camp , entourés de fossés et de palissades, comme pour résister à un siège. Le prince

(1) Eugène de Savoie Garignan , était fils du comte de Soissons et d'Olympe Mancini, nièce du cardinal Mazarin, et arrière petit-fils de Charles-Emmanuel, duc de Savoie. On ne le désignait, à Versailles, que sous le nom du petit abbé de Savoie, parce qu'il s'était d'abord destiné à la carrière ecclésiastique. Il avait demandé une abbaye à Louis XIV qui la lui refusa. Il quitta bientôt la robe pour l'épée, pria le roi de lui donner un régiment à commander, et le roi le lui refusa comme il lui avait refusé l'abbaye. Le jeune homme, blessé au cœur, renonça i la France, offrit ses services à Léopold !«', empereur d'Autriche, qui les accepta. Louis XIV, en apprenant cette nouvelle, dit à ses courtisans : f Ne trouvez-vous » pas, Messieurs, que j'ai fait là une grande perte ? i II ne se doutait pas qu'il venait de perdre la fortune de la France, le futur héros d'Oudenarde et de Malplaquet.

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