‹ Histoire générale de l'église depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'à nos jours (volume 3)Chapitre 17 sur 192 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

scène dn Jugement dernier^ son ciseau taillait dans un marbie immortel la sublime figure de Moïse, sa main hardie lançait dans fes airs la coupole de Saint-Pierre. Parvenu à l'apogée de sa gloire, il vit un adolescent lui disputer la palme du génie, se mesurer avec lui, et le vaincre, dans la plus glorieuse lutte qui fut jamais. Michel Ange, avec ses formes austères, la sévérité grandiose de ses compositions, avait été l'artiste favori de Jules II; Raphaël, dont le pinceau presque divin a idéalisé la matière et a {ait descendre sur la toile quelque chose des harmonies célestes, fat le privilégié de Léon X : il est resté le modèle à jamais inimitable, le peintre par excellence, sans rival ni dans l'antiquité, ù probablement dans l'avenir. Pendant que la forme païenne dominait dans toutes les œuvres de l'art, Raphaël comprenait que la peinture devait, avant tout, représenter la vie de l'âme, élément principal du christianisme. Chaque objet de la création était à ses yeux un reflet de la divinité ; jamais il ne fit la faute feffacer, sous Fornement, l'origine céleste que chaque objet créé IH)rtaitenlui. Nul artiste n'a peint avec plus d'affection la Vierge umnacolée. Il semble que Raphaël ait voulu consacrer son génie i la mère de Dieu. Mais sous quelque forme qu'il ait présenté <^ image bénie, les yeux baissés et fixés sur son divin enfant, M pied de la croix ou couronnée dans le ciel par la sainte Trilûté, portée sur les nuages par des anges, ou assistant à l'enseîdissement de Jésus, il n'en est pas une devant laquelle il ne Me s'agenouiller. On parle des différentes manières de Rapiaèl : selon nous, il n'en eut jamais qu'une seule; ce qui semble un changement est un progrès; c'est le génie à son aurore, à son développement, à son apogée; mais c'est toujours le génie. Quelques mois après son avènement, Léon X écrivait à son pebtre favori : « Raphaël d'Urbin, ce n'est pas seulement » comme peintre que vous vous êtes acquis parmi les hommes «iine gloire immortelle; Rramante, avant de mourir, procla- ^ mait vos talents en architecture, et vous désignait pour conti- * nuer l'œuvre qu'il avait si glorieusement commencée. Les ' plans que vous nous avez présentés attestent votre rare ca- " pacité, et comme tout notre désir est d'achever le temple des ^ «apôtres Pierre et Paul avec toute la magnificence possible, nr. 3

» nous vous nommons intendant de Saint-Pierre. N'oubliez pas, » nous vous en conjurons, qu'il s'agit dans ces fonctions, d'as- » surer l'honneur de votre nom, de fonder, jeune encore, votre » gloire à venir, de répondre dignement à la bienveillance toute D paternelle que nous vous portons, à la célébrité du temple que » vous allez édifier, à notre vénération pour le prince des Apô- X) très. » Raphaël n'eut pas le temps d'exécuter le plan qu'il avait conçu pour la réparation de Saint-Pierre, et que quelquesuns préfèrent à celui de Michel Ange, parce qu'il se rapproche davantage de la sévérité antique. D fut plus heureux dans la décoration de la cour du Vatican, qui est aujourd'hui un des ornements de Rome. La reconstruction sur un plan gigantesque de la basilique de Saint-Pierre demandait des montagnes de marbre, Jules II avait autorisé les Romains à se servir des débris antiques et à pratiquer eux-mêmes des fouilles. Souvent un marteau sacrilège mutilait indignement les sculptures, chefs-d'œuvre de l'art païen. Léon X écrivait alors à Raphaël : a Gomme il im- » porte, pour la construction du temple dédié au prince des » apôtres, que la pierre et le marbre soient tirés du sol même de » la ville, et que Rome en recèle dans son sein une grande » quantité, dont on se sert arbitrairement, au risque de détruire » les plus précieux monuments de l'antiquité, je vous charge » spécialement delà surveillance de toutes les ruines et fouilles D dans l'enceinte de la cité pontificale. Nous avons appris que » des ouvriers se servent, dans leur ignorance, de marbres ornés » d'inscriptions, anéantissant ainsi des documents dignes d'être » conservés dans Tintérêt des lettres et de la belle latinité. Nous » défendons en conséquence d'employer à l'avenir aucune de ces » vieilles pierres, sans votre permission expresse. » Ce bref sauva ime foule de statues, d'inscriptions, de bas-reliefs, qui enrichissent maintenant les musées romains. Léon X voulait que Raphaël achevât la peinture des salles du Vatican. Le sujet donné au peintre fut de raconter en quelques grandes scènes, l'histoire de la Papauté dans le monde. L'exécution répondit à cette noble pensée, et Fœuvre de Raphaël a traversé les siècles, saluée par l'enthousiasme de toutes les générations. Cependant la renommée de Raphaël inquiétait Michel Ange. Buonarotti résolut d'entrer

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eo lice avec le peintre d'Urbin et de s'aider, dans cette lutte, dn talent de Sébastien del Piombo. Deux toiles avaient été préparées. Sur l\ine, Michel Ange dessina et Sébastien peignit la ré- Forrection de Lazare; sur l'autre, Raphaël retraça l'une des scènes les plus sublimes du Nouveau-Testament : la Transfiguration du Christ. Les deux tableaux terminés, on les met en présence dans la salle du consistoire. L'épreuve ne pouvait être douteuse ; Sébastien était un maître habile, un coloriste éblouissant qui étonnait le regard, mais qui ne disait rien à l'âme. H n'y eut qu'une voix dans Rome pour décerner la palme à Raphaël. La Transfiguration est le chef-d'œuvre de toutes les fk^Ifô, le dernier terme de la puissance humaine en peinture, la limite qui, dans l'art, sépare l'homme de l'ange. Ce triomphe de Raphaël fut le dernier; le génie est un poison lent qui consume les organes et qui a fait mourir, avant l'âge, une foule de grands hommes. Pendant le cours de la maladie, qui dura quinze jours, Léon X envoya souvent demander des nouvelles de son peintre bien-aimé. H rèvait^pour lui des honneurs inusités; on croit même qu'il songeait à le revêtir de la pourpre romaine. Mais la mort le prévint; Raphaël succomba à trente-sept ans, ayant déjà conquis l'immortalité, à un âge où la plus grande partie des hommes commencent à peine à fonder leur gloire.

25. Nous venons de montrer Léon X à la tète du cortège de littérateurs^ d'historiens, d'artistes, qui firent de son règne une des époques les plus brillantes de l'histoire. A côté de ce tableau, où la Papauté se présente comme la reine du monde, dominant les intelligences, dirigeant le génie et guidant la science, nous allons maintenant voir le souverain Pontife luttant contre les ennemis intérieurs et extérieurs avec une énergie inépuisable. Dans le sacré Collège, nous allons trouver des parricides, et nous aurons besoin de nous rappeler que, parmi les douze apdtres, il se trouva un traître qui vendit le sang du Juste. Une vengeance particulière, et les sentiments d'une ambition trompée dans ses espérances, furent la cause de ce scandale qui remplit d'horreur le monde catholique. Léon X avait donné le gouvernement de Sienne à l'évêque de Grosseto. Le cardinal Alphonse Pétrucci, •ie la famille Borghèse, dont les ancêtres avaient longtemps exercé

le souverain pouvoir à Sienne, croyait avoir des droits à cette charge. Vaniteux^ emporté, d^une extrême intempérance de paroles, il se répandit en plaintes violentes contre le Pape, dont il n'épargnait pas plus le caractère que la personne. Il parlait tout haut d'assassiner le Pape. Un chirurgien, d'une habileté consommée, Baptiste Yercelli, qui donnait des soins au souverain Pontife, entra dans les vues de Pétrucci. Un poison liquide, distillé adroitement dans la plaie d'une tumeur dont Léon X souffrait alors, devait inévitablement tuer Tauguste malade. Toutes les mesures étaient prises par les conjurés. Pétrucci, cependant, aveuglé par la haine, ne savait pas garder un secret d'où son honneur et sa vie dépendaient. De Florence, où il était alors, il écrivait à ses amis de Rome pour leur faire part de ses criminels projets et de ses odieuses espérances. Les lettres furent interceptées. Léon X, averti, ne put douter de la réalité du complot. Yercelli est arrêté. Le cardinal parjure, mandé à Rome sous un faux prétexte, s'y rend, sans le moindre soupçon. A peine a-t-il mis le pied dans le palais pontifical, qu'il est conduit, sousbonne escorte, au château Saint-Ange. Mis à la question, il dénonça tous ses complices. Il avoua son crime, et confessa que son dessein était de délivrer Rome d'un tyran, et de donner la tiare au vieux cardinal Riario. Il désigna comme ayant trempé dans le complot, les cardinaux Riario, François Soderini, Adrien Cometo et Bandinello de Sauli. On peut juger de l'anxiété dans laquelle rame bienveillante et miséricordieuse de Léon X dut être plongée, à cette triste révélation. Le 3 juin 1517, il convoqua un consistoire, où, après avoir rappelé les bienfaits insignes dont il avait comblé les cardinaux, il se plaignit de la noire ingratitude de ces princes de l'ÉgKse. Alors, élevant la voix, il dit : « Il y a » ici des cardinaux traîtres à leur souverain. Au nom de cette n image de Jésus-Christ crucifié, je leur promets le pardon, s'ils » veulent avouer leur crime. » Les coupables gardèrent le silence; on procéda alors à l'interrogatoire général, et chaque cardinal dut confesser, sous la foi du serment, et devant le Christ, s'il était ou non coupable. Soderini, quand vint son tour de jurer, hésita, balbutia; mais, pressé plus vivement, il se jeta à terre, et, les mains levées vers son juge, les yeux inondés de larmes.

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recoimut son crime et implora miséricorde. Léon X n'était pas encore ^tisfait. « Il en est encore un autre, s'écria-t-il. Au nom a de Dieu, qu'il se nomme donc. i> Tous les yeux se portèrent à la fois sur Adrien de Cometo. Le cardinal, debout, regardait fièrement le Pape; mais cette assurance passa bien vite : il pâlit à son tour, s'agenouilla comme son complice et confessa son crime. Léon X garda la parole qu'il avait promise, les deux cardinaux Soderini et Adrien furent condamnés à une amende; mais le remords les porta à se rendre justice à eux-mêmes^ et ils s'exilèrent de Rome. Les cardinaux Pétrucci, de Sauli et Riario, plus coupables, furent solennellement dégradés. Le secrétaire pontifical, Bembo, lut la sentence en présence du sacré Collège. La nuit suivante, Pétrucci fut étranglé dans sa prison ; le cbiruigien Yercelli fut tenaillé, puis écartelé. C'était assez de sang répandu, le cœur du Pape souffrait; la peine du cardinal de Sanli fut commuée en une prison perpétuelle, et bientôt la prison en une amende. Rendu si miraculeusement à la liberté, de Sauli voulut en personne remercier Léon X. Le Pape, qui portait sur sa figure les traces d'une douleur profonde, répondit aux protestations de dévoùment du cardinal : a Nous aimons à vous » croire sincère; fasse le ciel que vous ayez dans le cœur les sen- » timents que vous nous exprimez. » Riario eut le même sort. Le Pape avait eu autrefois avec ce dernier des rapports plus intimes, il fut plus miséricordieux et plus tendre avec lui. Au milieu d'une messe pontificale, Léon X, interrompant le saint sacrifice, vint au devant du coupable : a Je vous apporte, lui dit-il, » et vous donne la paix, en face du corps et du sang de Jésus- B Christ; au nom de Dieu, je vous remets toute espèce d'offense n dont vous auriez pu vous rendre coupable envers moi, et, en » récompense, je vous demande d'oublier vous-même tous vos t ressentiments. » Il tendit ensuite les bras au cardinal, et l'embrassa avec une effusion toute paternelle.

26. Un nouvel orage menaçait non pas seulement la vie du Pape, mais l'existence de l'Eglise tout entière. A la parole d'un moine, l'Allemagne venait de s'ébranler jusque dans ses profondeurs; les paysans, aux cris de liberté; les princes et les grands, dans l'espoir de secouer le joug des évèques et des clercs;

les religieux, dans la pensée de rompre des engagements onéreux ; toutes les classes de la société, enfin, suivaient Tétendard de la révolte, et le nom de Luther était proclamé par tonales échos comme celui d'un libérateur et d*un père. Jamais, depuis l'établissement du christianisme en Europe, pareil bruit ne s'était fait autour d'une renommée; pareille agitation ne s'était produite dans les esprits ; pareille révolte ne s'était annoncée avec des caractères d'universalité et de violence si alarmants. Quelque puissant qu'ait été, pour le mal, le génie de Luther, ce serait une erreur de lui attribuer, à lui seul, la triste gloire de cet embrasement général. Les causes de son succès furent multiples; elles tinrent aux éléments dont la société germanique était alors composée. La puissance impériale, aussi intéressée que le pouvoir ecclésiastique à étouffer la voix du moine révolté, manquait des moyens nécessaires. Les empereurs allemands ne possédaient pas alors un pouvoir aussi étendu et aussi complet que de nos jours. Les princes reconnaissaient, il est vrai, la juridiction impériale, mais ils avaient le droit d'en éluder les sentences, et d'en appeler au tribunal de leurs pairs. Les nobles formaient une classe nombreuse qui vivait de spoliations; les évêques, forcés de soutenir, les armes à la main, les droits de leur siège, oubliaient trop souvent la sainteté de leur ministère et les devoirs de leur mission sublime; les peuples, mal instruits des vérités de la religion, scandalisés par ceux qui auraient dû se faire leurs modèles et leurs guides, s'étaient h8Î)itués à ne plus respecter la voix ni l'autorité de l'Eglise. Les grands biens du dergé étaient, pour les princes et la noblesse d'Allemagne, un objet d'envie : quiconque leur apportait l'espoir de les réunir à leurs domaines, était sûr d'être écouté. Le cri de réforme, poussé au concile de Latran, fut le prétexte dont les princes allemands couvrirent leurs intentions cupides. Ce nom devint un drapeau; on ne chercha point à en préciser le sens, à en déterminer la signification. Il suffisait qu'il fût populaire, et qu'il réunît des soldats pour l'armée qui se préparait à envahir les richesses de l'Eglise. Le même phénomène se reproduira plus tard, quand, au nom de la liberté, la révolution promènera ses ravages sur l'Europe ensanglantée. Le mot de liberté ne fut pas

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